X. ANY WIFE TO ANY HUSBAND

Tout dans la vie arrive par séries. Un ami en amène un autre. Mary

et Percy, qui avaient tant souffert de la solitude, se trouvèrent

soudain, sans l'avoir cherché, le centre d'un petit groupe animé et

agréable.

Le hasard avait fait ce miracle. D'abord Shelley avait recommencé à

souffrir de sa douleur dans le côté. Le vent des Apennins, si rude

l'hiver à Florence, lui était pénible, et le médecin lui avait

conseillé d'aller vivre à Pise, mieux abritée.

Là un de ses cousins, Tom Medwin, était venu le rejoindre. C'était

un ancien officier de l'armée des Indes qui, se piquant de littérature,

avait eu l'idée de chercher la société du seul lettré de la famille.

Il était parfaitement ennuyeux, mais brave homme, et il présenta aux

Shelley un couple charmant, les Williams.

Edward Williams était, comme Medwin, un ancien officier de dragons.

Il avait dû donner sa démission à cause, disait-il, de sa mauvaise

santé. C'était un garçon franc, très simple, sans prétentions, et

s'intéressant à tout. Il plut beaucoup aux Shelley, et sa femme leur

parut délicieuse, très jolie, de manières raffinées, excellente

musicienne. Tout de suite ce fut entre les deux ménages une profonde

sympathie, et les Shelley connurent enfin cette douce vie de visites

spontanées, d'éloges délicats, de confiance qui fait le charme des

vraies amitiés.

Dès qu'un groupe existe, les isolés s'y agrègent. Il leur vint un

Irlandais, le comte Taaffe; un Grec, le Prince Mavrocordato, et un

extraordinaire prêtre italien au diabolique et pénétrant visage

d'inquisiteur de Venise, le Révérend Professeur Pacchiani, dit le

Diable de Pise, abbé sans religion et professeur sans chaire, grand

amateur de femmes et de tableaux, antiquaire, procureur, connaisseur et

entremetteur universel. C'était l'homme qui trouve toujours un Palazzo

à louer et touche sa commission du locataire et du propriétaire,

recommande un professeur d'italien et partage avec lui le prix des

leçons et glisse mystérieusement à l'Anglais de passage le nom d'un

Marchese désireux de vendre un Andrea del Sarto.

Familier d'une maison le jour même où il y pénétrait, Pacchiani

appelait Mary et son amie Jane, «le belle Inglese» et les amusait en

leur racontant l'histoire intime des grandes familles de Pise dont

il était l'ami et le confesseur.

* * *

Un des récits de l'abbé émut vivement Shelley. Le comte Viviani,

l'un des hommes les plus importants de la ville, venait de se remarier

avec une femme beaucoup plus jeune que lui; il avait eu de sa première

femme deux filles charmantes, et la nouvelle comtesse, jalouse de la

beauté de ces jeunes filles, avait obtenu de son mari qu'il les

enfermât dans deux couvents de Pise jusqu'à ce que quelqu'un consentît

à les épouser sans dot. Le professeur, qui avait connu les «contessine»

depuis leur enfance, parlait avec enthousiasme de leur beauté et de

leur esprit. L'aînée surtout, Emilia, était une sorte de génie.

«Poverina! disait Pacchiani. Elle est là comme un oiseau en cage.

Elle voit ses jeunes années passer sans but, elle qui était faite pour

l'amour. Hier, elle arrosait quelques fleurs dans sa cellule: «Oui,

leur disait-elle, vous êtes nées pour végéter, mais nous, êtres

pensants, nous sommes faits pour agir et non pour nous flétrir sur

place...» Ce couvent de Sainte-Anne est un affreux endroit; en ce

moment-ci les pensionnaires y grelottent de froid et n'ont pour se

chauffer que quelques cendres sur un récipient de terre. Vous auriez

pitié d'elles.»

Ce récit réveilla en Shelley tous ses sentiments de chevalier

errant, endormis depuis quelques années dans la paix de la vie

conjugale. Il posa mille questions, et montra tant d'indignation

contre le vieux comte, tant d'intérêt pour la belle victime que

Pacchiani, qui ne pouvait résister au délicieux plaisir de

s'entremettre, suprême sensualité des vieillards, proposa de

l'emmener au couvent de Sainte-Anne.

C'était en effet une misérable maison; les visiteurs traversèrent

un portail en ruines; l'abbé alla chercher Emilia, et bientôt

Méphistophélès revint avec Marguerite. Il n'avait pas exagéré la beauté

de la jeune fille; ses cheveux noirs étaient noués simplement comme

ceux d'une muse grecque: son profil sans défaut semblait l'œuvre d'un

parfait sculpteur; la pâleur du teint faisait ressortir l'éclat des

yeux qui possédaient cette expression à demi-endormie et profondément

voluptueuse, où certaines Italiennes surpassent les Orientales.

Dès qu'elle entra dans le triste parloir, Shelley sentit qu'il

l'aimait. Amour qui n'était pas un désir charnel, mais un besoin de

se sacrifier, d'admirer, de se sacrifier pour ce qu'on admire. Il

conservait toujours à l'arrière-plan de sa sensibilité cette image

de parfaite beauté physique unie à la beauté morale, ce mythe d'une

femme charmante et opprimée dont il serait le chevalier, Andromède

de ce Persée, princesse de ce saint Georges, mythe qui était au fond

de tous les sentiments amoureux qu'il avait éprouvés, qui lui avait

fait enlever Harriet pour la soustraire à son père, aimer Mary parce

qu'elle était malheureuse, mélange aux proportions, inconnues de

lui-même, de sensualité et de pitié, sentiment peut-être trouble à

l'origine, mais qu'il avait su purifier, et qui exaltait au plus haut

point sa puissance de création poétique.

Il avait cru longtemps trouver en Mary cette amante mystique et elle

en était sans doute aussi peu différente qu'une femme peut l'être

d'une déesse. Pour la première fois peut-être, le personnage réel que

la brume shelleyenne dévoilait en se dissipant, coïncidait presque

avec son image idéale. Pourtant, la vie en commun lui avait fait

découvrir en elle des traits qui ne pouvaient guère appartenir à la

divine vision. Mary mère de famille, ménagère, était plus sèche, plus

pratique que la jeune fille héroïque et tendre de Skinner Street. Ce

que Shelley avait appelé sa netteté d'esprit n'était pas loin d'être

de la froideur; sa jalousie allait parfois jusqu'à une véritable

mesquinerie. Surtout il la connaissait trop bien pour pouvoir encore

attacher ses rêveries à une image devenue si précise.

Mais en cette belle, en cette mystérieuse Emilia, la déesse pouvait

s'incarner parce qu'il ne savait rien d'elle. Il rencontrait enfin dans

ce couvent étranger la vision admirable et fugitive qu'il poursuivait

depuis l'adolescence et qui, chaque fois qu'il croyait la saisir,

s'évanouissait pour le laisser en présence d'une femme de chair qui

blessait sa sensibilité.

En entrant dans le parloir, Emilia s'adressa à un oiseau qui se

trouvait là dans une cage et lui tint un discours qui parut à Shelley

le plus poétique du monde.

«Pauvre petit! Tu meurs de langueur! Comme je te plains! Comme tu

dois souffrir en entendant les troupes de tes semblables qui

t'appellent et partent sur les vents pour des pays inconnus! Comme moi,

tu dois finir ici ta misérable destinée... Oh! que ne puis-je te

délivrer!» Elle improvisait volontiers ainsi, à l'italienne, des sortes

de poèmes parlés qui ne manquaient ni d'abondance, ni de force.

Shelley la trouva géniale. Il lui demanda la permission de revenir, de

lui amener sa femme, sa belle-sœur; elle y consentit volontiers.

En racontant cette visite à Mary, il ne lui cacha pas les sentiments

qu'il avait éprouvés. Tous deux étaient grands lecteurs de Platon,

et Mary connaissait cet amour qui n'est que la contemplation de la

Suprême Beauté. Elle eut préféré cependant que cette contemplation

eût pris pour objet ure statue, ou que Shelley, comme Dante, n'eût

jamais parlé à sa Béatrice. Cependant, quand Shelley la pria d'aller

voir la belle captive, elle l'accompagna volontiers.

Elle reconnut qu'Emilia était belle, très «statue grecque», et d'une

éloquence assez surprenante, mais au fond de son cœur elle pensa

qu'elle préférait la pudique réserve des Anglaises à ce trop expansif

génie italien. Elle trouva qu'Emilia parlait fort, que ses gestes,

expressifs sans doute, l'étaient au point de manquer de grâce, et

qu'elle était surtout agréable quand elle restait silencieuse. Elle

se garda de laisser paraître ces impressions, et lui témoigna

beaucoup d'amitié.

Claire, plus sensible, fut conquise comme Shelley. Tandis que Mary

apportait à la captive de petits cadeaux, des livres, une chaîne d'or,

Claire, qui était pauvre, offrit ce qu'elle pouvait: des leçons

d'anglais qu'Emilia accepta avec joie. Une incessante correspondance

commença entre le couvent et Pise; ce n'était que «Chère sœur!...

Mary adorée!... Sensible Percy!... Caro fratello», et même (dans un

sens mystique, cela se doit entendre) «adorato sposo». Cependant la

«chère sœur Mary» paraissait parfois un peu froide. «Mais votre mari

me dit que cette froideur apparente n'est que la cendre qui couvre un

cœur affectueux.»

La vérité était que la chère sœur Mary s'énervait un peu. Shelley

était en train de construire autour d'Emilia un de ces mondes

imaginaires où il aimait à s'évader; il composait pour elle un grand

poème d'amour qu'il voulait aussi mystérieux que la Vita Nuova de Dante

ou les sonnets de Shakespeare. Il y proclamait sa doctrine de

l'amour:

«_Je n'ai jamais été de cette grande secte qui tient que chacun

doit choisir une maîtresse ou un ami et livrer tout le reste à l'oubli,

si beau, si sage que soit ce reste. Tel pourtant est le culte de ces

pauvres esclaves qui cheminent fatigués par la grand' route du monde

vers leur demeure parmi les morts, et font, avec un seul ami enchaîné,

parfois avec un jaloux ennemi, le plus long et le plus aride des

voyages. L'amour vrai diffère en ceci de l'or et de l'argile que le

diviser ne le diminue point. L'amour est comme l'intelligence, plus

vive si elle contemple plus de vérités... Étroit le cœur qui n'aime,

d'esprit qui ne contemple qu'un objet._»

Il y faisait d'Emilia un portrait qui n'était qu'un hymne à la

beauté de la captive, «_au parfum tiède qui s'exhalait d'elle et qui

rassasiait le vent fané, senteur sauvage, trop aiguë pour être

sentie... À la gloire de sa divine personne qui tremblait au travers

de ses membres ainsi que derrière une nuée, dans le ciel paisible de

juin, la lune tremble inextinguiblement belle._»

«_Épouse, sœur, ange, pilote de ce destin dont la course fut si

privée d'étoiles... Emilia, un vaisseau se balance dans le port..._»

Et c'était la plus passionnée des invitations au voyage vers un pays

irréel et charmant: «_Là, nous nous confondrons en un seul être; nos

souffles se mêleront, nos poitrines s'uniront, nos artères battront

ensemble, extase si douce qu'on en meurt._»

Bien que Mary se répétât, pour se rassurer, que toutes ces belles

choses s'adressaient à l'essence divine d'Emilia et non à une jolie

bile aux cheveux noirs, il lui était pénible de voir Shelley travailler

avec une si grande exaltation. Heureusement le travail de composition

l'absorbait assez pour ne pas lui laisser le temps de rendre visite à

son héroïne. Et tandis que ce platonique amant accumulait les images

vaporeuses, Emilia recevait du Comte, son père, des propositions tout

à fait cyniques.

Le comte Viviani avait trouvé un époux qui consentait à la prendre

sans dot; il exigeait qu'elle se décidât. Le mari était peu tentant;

c'était un certain Biondi qui vivait dans un château lointain, en plein

pays de marécages. Elle ne l'avait jamais vu et ne devait pas le voir

avant le jour du mariage. Ces fiançailles à la turque étaient bien

dégoûtantes, mais que pouvait-elle espérer? Le Roi des Elfes, marié à

la très réelle Mary, ne la tirerait certes pas de son cachot. Si elle

épousait ce Biondi, peut-être trouverait-elle là le point de départ

d'une vie plus heureuse? Si l'homme lui déplaisait, elle en

rencontrerait d'autres, et il devait bien y avoir des «cavaliers

servant»» jusqu'au milieu des marécages.

Avant d'avoir terminé son poème, Shelley apprit qu'elle se

mariait.

* * *

Six mois plus tard, Mary écrivait à une amie: «_Emilia a épousé

Biondi; on dit qu'elle rend la vie dure à lui et à sa mère. La

conclusion de notre amitié «a la italiana» me rappelle cette nursery

ryhtme_:

... _J'ai rencontré une jolie fille_

_Qui me fit une révérence._

_Je lui donnai des gâteaux;_

_Je lui donnai du vin;_

_Je lui donnai du sucre candi,_

_Mais oh! la méchante fille!_

_Elle me demanda du brandy!_

«_Remplacez le brandy par ce qu'il faut pour l'acheter (et pas une

petite somme) et vous saurez toute l'histoire des amours platoniques

de Shelley._»

Et Shelley ajoutait: «_Je ne puis plus supporter la vue de mon

poème. La personne que je chantais était une Nuée et non une Déesse.

Je crois que l'on est toujours amoureux d'une chose ou d'une autre;

terreur, et je confesse qu'elle n'est pas facile à éviter pour un

esprit en chair et en os, consiste à chercher dans une enveloppe

mortelle l'image de ce qui peut-être est éternel._»

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 42 / 61 题