IX. LE CIMETIÈRE ROMAIN

Après un mois, il fallut rendre à Byron sa villa et lui ramener

Allegra. La pluie et l'hiver inspirèrent à Shelley le désir d'émigrer

vers le Sud. Il avait besoin, pour être heureux, de chaleur et de

sympathie; climats et villes inconnues tentaient sa mélancolie.

La route de Rome serpentait au milieu de vignes déjà rougissantes. À

chaque pas on rencontrait des attelages de bœufs blancs comme du lait,

de virgilienne beauté. Ils traversèrent Ferrare, puis Bologne où ils

virent tant d'églises, de statues et de tableaux qu'il leur sembla que

leur cerveau devenait comme un portefeuille d'architecte ou un magasin

d'estampes. Par Rimini, Spoleto, Terni, villes romantiques, ils

arrivèrent dans la Campagne Romaine, parfaite solitude, à la fois

charmante et sublime. Quand ils entrèrent dans la ville, un immense

épervier plana au-dessus d'eux.

À Rome, la majestueuse tristesse des ruines les toucha. Shelley

admira le cimetière anglais, près de la tombe de Cestius, le plus beau

et le plus solennel qu'il eût jamais vu. Le vent faisait chanter les

feuilles des arbres au-dessus des tombes de jeunes femmes et d'enfants.

C'était le lieu où l'on eût souhaité dormir.

Après un voyage de trois semaines, ils arrivèrent à Naples et

louèrent un logis d'où l'on découvrait la baie bleue, toujours

semblable et toujours différente. Nuit et jour on voyait fumer

légèrement le Vésuve, et la mer réfléchir ses flammes et son ombre.

Le climat était celui d'un printemps anglais, bien que peut-être

manquât ce crescendo continu de douceur qui donne tant de charme

aux pays tempérés. Ils allèrent à Pompéï, à Salerne, à Pæstum, belles

visions trop courtes qui laissaient dans l'esprit de blanches et

confuses images comme un rêve à demi oublié. Malgré tant de beauté,

ils n'étaient pas heureux.

Ils ne connaissaient personne, et le perpétuel isolement de leur

petit groupe leur devenait pénible. Sous ce beau soleil, ils pensaient

avec envie à Richemond, à Marlow, à Londres même. Qu'étaient ces

montagnes et ce ciel bleu, sans un ami? Les plaisirs de société sont

l'alpha et l'oméga de l'existence, et les paysages présents, si réels,

si beaux soient-ils, s'évanouissent en fumée si l'on pense à des décors

familiers, médiocres peut-être en eux-mêmes, mais sur lesquels le

souvenir répand ses couleurs délicieuses.

Dans les rues, ils regardaient avec envie les pauvres gens, auxquels

d'autres pauvres gens disaient bonjour. Shelley, qui se sentait si

plein de tendresse pour les hommes, s'étonnait douloureusement de se

trouver toujours seul au milieu d'eux. Mary surtout souffrait d'être

partout «l'étrangère». Elle était de nouveau au début d'une grossesse;

Claire lui devenait insupportable; et elle avait de graves ennuis

domestiques. Son valet italien Paolo avait séduit la nourrice suisse.

Elle voulait le forcer à l'épouser, et quand le coquin finit par y

consentir, ce fut pour partir aussitôt avec sa femme en jurant de se

venger. Puis Claire fut très malade, d'une étrange maladie que Mary

comprit mal.

Mécontents, fatigués de Naples, ils décidèrent de retourner à Rome.

Un perpétuel besoin de changement les agitait, comme le malade qui dans

son lit cherche en vain une place fraîche et transporte sa fièvre avec

son corps. La chaleur du printemps romain parut fatiguer le petit

William. Le médecin leur conseilla de l'emmener rapidement plus au

nord. Ils allaient partir quand brusquement un violent accès de

dysenterie se déclara.

Pendant soixante heures Shelley ne quitta pas la main de son petit

garçon. Il s'y était attaché de plus en plus. C'était un enfant

intelligent, affectueux et sensible. Il avait de beaux cheveux

blonds soyeux, un teint transparent, des yeux bleus, animés et sérieux.

Quand il dormait, les femmes italiennes venaient, sur la pointe du

pied, se le montrer les unes aux autres. Comme il était déjà en agonie,

le médecin crut le sauver. Il vécut encore trois jours, puis à midi,

par un soleil admirable, mourut.

On l'enterra dans le cimetière anglais dont son père, en traversant

Rome, avait trouvé si charmante la silencieuse solitude. Le vent

chantait encore dans les fouilles des arbres. Près d'une tombe antique,

au milieu des fleurs et de l'herbe ensoleillée, Shelley vit

disparaître son enfant mort.

Fanny... Harriet... la petite Clara... William... Il lui sembla

qu'une atmosphère pestilentielle l'entourait et infectait les uns

après les autres tous ceux qu'il aimait.

* * *

Le jeune couple sur lequel les Dieux semblaient se divertir à

frapper à coups si durs, les avait jusque-là bravement supportés.

Mais cette fois Mary abandonna la lutte.

Shelley l'emmena à la campagne, dans une belle villa. Tout lui était

indifférent. Elle pensait à de petits pas sur le sable des plages

napolitaines, à ces belles expressions naïves qui disent si vivement

l'amour, l'étonnement et le plaisir. Immobile, les yeux fixés au loin

dans une sorte de torpeur, elle ne sortait de son silence que pour

s'inquiéter de la tombe romaine; elle voulait pour son bel enfant un

bloc de marbre blanc, des fleurs.

Godwin, informé de sa tristesse, la lui reprocha. Par l'exhibition

d'une douleur si banale elle diminuait son caractère; elle se mettait

au rang de toute la masse de sort sexe. Que lui manquait-il?

N'avait-elle pas l'homme de son choix, les biens de fortune et par là

le moyen de se fendre utile à l'humanité? «Mais vous avez perdu un

enfant, et tout le reste de l'univers, tout ce qui est bon, tout ce

qui a droit à votre bienveillance, tout cela n'est rien parce qu'un

enfant de trois ans est mort!»

Shelley lui-même se plaignait doucement: «_Ma très chère Mary,

où es-tu partie, me laissant tout seul dans ce monde aride? Ta forme

est là, charmante, mais toi, tu t'es enfuie par la route solitaire qui

conduit aux obscures retraites du chagrin..._»

Pour lui, il avait ses retraites aériennes, et quand il s'y

réfugiait le lugubre drame de sa vie n'était plus qu'un cauchemar

absurde. Là il achevait son Prométhée, nouvelle transposition du thème

unique de son œuvre: la lutte de l'Esprit contre la Matière, la lutte

de l'homme libre contre le Monde. Jupiter y devenait une sorte de Lord

Castlereagh; le Titan enchaîné un autre Shelley, victime remplie

d'espérance, confiante dans le triomphe final du Bien. Les beaux

ciels sans nuages, les tourbillons de vent tiède de l'Ouest, tout lui

était prétexte à chanter cette foi désespérément optimiste qu'aucun

malheur n'avait pu abattre: «_Vent, fais de moi ta lyre, comme l'est

cette forêt! Qu'importe si mes feuilles tombent comme les siennes!...

Deviens par mes lèvres, pour la terre endormie, la trompette d'une

prophétie! O, Vent, si l'Hiver vient, se peut-il que le Printemps

soit loin?_»

Quand le moment de l'accouchement de Mary approcha, ils partirent

pour Florence, afin d'être à portée d'un bon médecin. Le meilleur fut

Florence elle-même, ville où la solitude est sans amertume. À Florence

on vit avec Dante; on s'assied à côté de Savonarole; on voit passer

Giotto. Dans les églises, Brunelleschi et Donatello rivalisent encore

amicalement. Les statues y vivent dans la rue avec plus de familiarité

qu'ailleurs. Sur la place, le David vainqueur défie le Neptune imbécile

et l'Hercule maladroit de Bandinelli. On souffre moins de ne pas

connaître les enfants qui passent, devant ceux de Della Robbia.

Shelley aimait à regarder la ville des hauteurs de San Miniato. Les

toits roses dessinaient leurs formes précises; l'Arno gonflé par les

pluies roulait ses eaux jaunes entre les vieilles maisons qui

semblaient une foule humaine accourue sur les rives et sur les ponts;

dans le lointain la vallée découvrait un horizon de collines bleuâtres.

Dans cette atmosphère toute chargée d'esprit. Mary reprenait quelque

goût pour la vie. À la pension de famille elle parlait avec les «gens

de dessous». Son accouchement fut heureux et rapide. Quand elle se vit

de nouveau avec un bébé dans les bras, elle sourit pour la première

fois depuis la mort de William.

Elle appela son fils Percy-Florence.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 41 / 61 题