VIII. «REINE DE MARBRE ET DE BOUE»

Le ciel clair de l'Italie, ce ciel fidèle, sans un nuage. Une fois

de plus la caravane des Trois descendit vers les pays de l'oubli et du

soleil; les enfants et les nourrices qui maintenant l'accompagnaient

avaient à peine alourdi ses mouvements rapides et fantasques.

Par le Mont-Cenis ils gagnèrent Milan, où ils firent un premier

arrêt pour attendre des nouvelles de Byron auquel Shelley avait écrit

pour lui annoncer l'arrivée de sa fille. À Milan il passa ses journées

dans la Cathédrale, à lire l'Enfer et le Purgatoire. Il aimait les

trois fenêtres gothiques et géantes qui répandent sur le chœur du

Duomo une lumière si religieuse. Les églises ne lui inspiraient plus la

même horreur que jadis: depuis qu'il avait tant souffert, il s'étonnait

d'y trouver mieux qu'en aucun autre lieu un cadre qui convenait à ses

sentiments et digne de la grandeur des passions humaines. Avec Dante,

et dans cette symphonie de couleurs sombres et chaudes, le catholicisme

cessait de lui apparaître comme l'invention d'imposteurs.

La réponse de Byron arriva. Il ne voulait voir Claire à aucun prix

et fuirait de tous lieux dont elle s'approcherait; quant à la petite,

il voulait bien se charger de son éducation, mais toujours à la

condition d'en être seul maître. Shelley trouvant ces lois bien dures,

essaya d'en obtenir de plus douces, mais Byron, qui désirait avant tout

mettre sa vie à l'abri des scènes de Claire, refusa de céder en rien.

Un Vénitien rencontré à Milan raconta que le «Milord anglais» menait à

Venise une vie de débauche et y entretenait tout un harem. Cela ne

laissait pas d'être inquiétant pour l'éducation d'Allegra et Shelley

conseilla à Claire de renoncer à tout secours de Byron plutôt que de

lui confier l'enfant. Il se chargeait, comme toujours, de tous les

frais. Mais Claire était orgueilleuse. Fière de la naissance d'Allegra,

elle en voulait pour sa fille les avantages; elle avait toute confiance

en Élise; la nourrice suisse qui avait élevé la petite, et décida de

les envoyer toutes les deux à Venise. Malgré les avertissements

affectueux de Shelley, Allegra fut livrée à son père.

* * *

Bientôt les nouvelles reçues d'Allegra inquiétèrent Claire. Byron

n'avait gardé que quelques semaines l'enfant chez lui. D'abord très

fier de la trouver belle, de la voir admirée et caressée par les

Vénitiens sur la Piazza, il s'était vite fatigué d'un jeu monotone et

l'avait confiée à la femme du consul anglais à Venise, Mrs Hoppner.

Qu'était cette Mrs Hoppner? Comment traiterait-elle une étrangère?

Élise la disait très bonne, mais Claire commençait à ressentir de

terribles regrets. Pendant tout un an elle n'avait pas quitté sa

fille; elle l'adorait; c'était le seul être au monde qu'elle pût

appeler sien puisque sa famille la repoussait et que son amant refusait

de la recevoir. Shelley la vit si malheureuse qu'il offrit de

l'accompagner à Venise et que Mary, malgré sa répugnance à les voir

voyager ensemble, y consentit. Le domestique Paolo, homme débrouillard

et actif, les accompagna comme courrier.

Pour ne pas irriter Byron qui avait interdit à Claire l'entrée de

toute ville où il se trouverait, ils avaient décidé qu'elle

s'arrêterait à Padoue et attendrait le résultat de l'ambassade de

Shelley. Mais si près d'Allegra elle ne put résister. Elle pensa qu'en

se cachant elle pourrait voir sa fille et prit avec Shelley une gondole

qui descendait la Brenta. Ils traversèrent la lagune le soir, par un

orage violent, tandis qu'au loin les lumières de Venise brillaient

confusément sous le rideau de pluie.

Dès le lendemain matin, ils allèrent chez les Hoppner qui les

reçurent avec politesse et bonté. Mrs Hoppner envoya aussitôt chercher

Élise et le bébé. Allegra avait beaucoup grandi; elle était pâle, moins

vive que jadis, mais toujours aussi belle. Puis on parla de Byron,

longuement. Les Hoppner, braves gens, de moralité très traditionnelle,

jeune couple amoureux excité par toute ces intrigues, un peu humanisé

par l'indulgente Venise, racontèrent en hochant la tête.

Dès le troisième jour de son arrivée, il s'était procuré, comme il

aimait à le dire, une gondole, et une maîtresse. La maîtresse était

Marianne Segati, femme d'un marchand de drap qui avait loué des

chambres au poète. Imprudente affaire, mais le drap se vendait mal.

La femme avait vingt-deux ans, des yeux noirs superbes, une voix

délicieuse. Bien que de petite condition bourgeoise, elle était

reçue par l'aristocratie vénitienne qui aimait à l'entendre chanter.

Qu'elle dût s'éprendre du noble étranger, beau, généreux et génial

qui venait habiter chez elle, cela était aussi nécessaire que les

réactions chimiques les plus simples. Quant au marchand de Venise,

Byron avait le ducat facile et la morale vénitienne admettait un

amant au moins.

Mrs Hoppner, petite femme douce aux yeux intelligents, avait raconté

cette histoire avec l'air de tristesse et de gourmandise des honnêtes

femmes qui parlent du vice. Son mari, avec mille précautions, ajouté

que ce n'était pas tout. On racontait dans le peuple vénitien que le

seigneur anglais avait quelque part dans la ville une maison

mystérieuse où une Muse ne lui suffisant pas, il réunissait les Neuf

sœurs. Toute une légende s'était formée; les Anglais; de passage

parlaient de Néron et d'Héliogabale. Le peuple admirait et sous le

masque du carnaval, les femmes s'accrochaient à Byron. Ces récits

n'étaient pas rassurants pour Claire. Elle demanda ce qu'elle devait

faire; le consul lui conseilla surtout de ne laisser savoir à aucun

prix qu'elle était à Venise, car Byron exprimait souvent son extrême

crainte de la voir arriver.

À trois heures, Shelley alla rendre visite au Palais Mocenigo à

Byron qui lui fit grand accueil, Shelley étant peut-être le seul homme

au monde avec lequel il consentît à parler sérieusement et d'égal à

égal. Même lorsque lui furent expliqués le but du voyage et le désir de

Claire de revoir l'enfant, il resta calme et raisonnable. Il dit qu'il

comprenait très bien les soucis de Claire; qu'il ne pouvait lui envoyer

Allegra parce que les Vénitiens, qui l'accusaient déjà d'être

capricieux, diraient qu'il s'était fatigué de l'enfant; mais qu'il

allait réfléchir, et trouverait un moyen de tout concilier. Puis il

proposa une promenade à cheval au Lido.

À travers la lagune, la gondole les y conduisit. Les chevaux

attendaient sur la longue plage à demi-submergée, semée de chardons

et d'algues. Shelley aima ces sables déserts, ce galop presque au

milieu des flots. Seule l'idée que Claire anxieuse l'attendait chez

les Hoppner gâta un peu son plaisir.

Byron parla de la sotte attitude des Anglais à son égard. Ceux qui

venaient à Venise le poursuivaient de leur curiosité et payaient ses

domestiques pour voir sa chambre à coucher. Puis il en vint aux

malheurs de Shelley avec de grandes protestations d'amitié. «Si

j'avais été en Angleterre, j'aurais remué ciel et terre pour vous

faire rendre vos enfants.» Cela l'amena à traiter de la méchanceté

humaine qu'il jugeait infinie: «Les hommes se haïssent les uns les

autres... Espérer ou souhaiter autre chose, c'est la marque d'un

esprit visionnaire.

--Pourquoi? dit Shelley. Vous semblez admettre que l'homme

subit ses instincts sans pouvoir les diriger... Ma foi est tout autre;

je crois que notre volonté peut créer notre vertu... Que la méchanceté

soit naturelle, cela ne prouve pas qu'elle soit invincible.

Byron montra la cité praticienne que le soleil couchant peignait de

pourpre sombre et d'or en fusion: «Remontons en gondole, dit-il, je

vais vous faire voir quelque chose.» Après qu'ils eurent glissé

quelques minutes sur la lagune, il reprit: «Regardez vers l'ouest et

écoutez. N'entendez-vous pas le son d'une cloche?»

Shelley vit alors, sur une île assez petite, un bâtiment de briques,

sans forme, presque sans fenêtres, que dominait une tour ouverte dans

laquelle une cloche noire se balançait sur le ciel vermillon. On eût

dit qu'au bruit des rames se mêlaient des cris d'appels lointains

étouffés.

--Ceci, dit Byron, est la Maison des Fous. Tous les soirs, en

traversant l'eau à cette heure, j'entends la cloche appeler les fous

à la prière.

--Sans doute pour remercier le Créateur de ses bontés envers

eux?

--Toujours le même, Shelley! dit Byron sauvagement. Infidèle et

blasphémateur!... Et vous ne nagez pas? Gare à la Providence!... Mais

vous parliez de vaincre nos instincts?... Ne vous semble-t-il pas

plutôt que ce spectacle est l'image de notre vie? La conscience est

une cloche qui nous appelle à la vertu... Comme ces fous, nous

obéissons, sans savoir pourquoi. Puis le soleil se couche, la cloche

s'arrête, et c'est la mort.

Il regarda Venise qui, dans la lumière crépusculaire, était devenue

d'un gris rose.

--Nous autres, Byron, dit-il, nous mourons jeunes... Du côté

de mon père comme du côté de ma mère... Cela m'est égal, mais je veux

jouir de ma jeunesse.

* * *

Le lendemain Shelley qui était venu à Byron avec inquiétude, fut

agréablement surpris de le trouver raisonnable. Il offrit de céder

à Shelley et à Claire, pour deux mois, une villa qu'il possédait

près de Venise, au-dessus d'Este, et d'autoriser Allegra à y faire

un séjour. Shelley ne pouvait qu'accepter des propositions si

généreuses et il écrivit à Mary de le rejoindre aussitôt.

«_J'ai dû prendre la décision sans vous; j'ai fait pour le mieux,

et vous devez, ma bien-aimée Mary, venir me gronder si j'ai eu tort,

m'embrasser si j'ai eu raison. Pour moi je n'en sais rien du tout, et

les événements le montreront. En tous cas, ici nous n'aurons pas

l'ennui d'avoir à nous présenter et vous trouverez Mrs Hoppner, qui

est si belle; si angéliquement douce que si elle était en même temps

aussi sage, ce serait tout à fait un Mary, mais elle n'a pas votre

perfection. Ses yeux sont comme un reflet des vôtres; ses manières,

les vôtres quand vous connaissez et aimez les gens... Embrassez pour

moi les darlings aux yeux. Ne laissez plus William m'oublier. Ca[1]

est trop petite pour se souvenir de moi.»_

Le voyage de Mary fut pénible; à Florence elle eut des difficultés

de passeports qui la retinrent assez longtemps; la petite Clara, qui

faisait ses dents, souffrit beaucoup de la chaleur, de la fatigue,

du changement de lait et arriva à Este assez malade.

Pendant quinze jours elle resta fiévreuse. Le médecin d'Este

paraissant tout à fait stupide, Shelley et Mary décidèrent d'emmener

l'enfant à Venise pour en consulter un meilleur. À Fusina, la douane

autrichienne les arrêta et prétendit les empêcher de traverser la

lagune. Shelley passa outre avec une violence inouïe et se précipita

dans une gondole. La petite Ca avait d'étranges mouvements convulsifs

de la bouche et des yeux. Pendant le trajet elle parut presque

inconsciente. À l'hôtel des symptômes furent plus mauvais encore. Un

médecin dit tout de suite qu'il n'y avait pas d'espoir. En une heure,

elle mourut silencieusement, sans paraître souffrir.

Mary se trouva soudain dans le vestibule d'une auberge, inconnue,

son enfant morte dans les bras. Mrs Hoppner vint et l'emmena chez

elle. Le lendemain matin, une gondole où monta Shelley emporta le petit

corps au Lido et Mary s'efforça de secouer sa tristesse. C'était un des

principes de Godwin que seuls les êtres de nature faible et lâche

s'abandonnent à la douleur et que celle-ci dure peu quand nous ne nous

y complaisons pas secrètement par une sorte de cruelle vanité de

souffrir. Sa fille partageait ses idées sur ce point. Le surlendemain

de l'enterrement, elle écrivit dans son journal: _Lu le quatrième

chant de Childe Harold. Il pleut. Vu le Palais des Doges, le Pont des

Soupirs, etc... À l'Académie avec Mrs Hoppner; vu quelques belles

peintures. Visite à Lord Byron, où j'ai trouvé la Fornarina._

* * *

La Fornarina était la nouvelle maîtresse de Byron, fille à l'aspect

populaire et sauvage. «Vous verrez qu'elle est belle, avait dit Byron

à Shelley. De grands yeux noirs et un corps de Junon; des cheveux

ondulés qui brillent au clair de lune; une de ces femmes qui par amour

iraient jusqu'en Enfer. J'aime ces sortes d'animaux et j'aurais

certainement préféré Médée à toutes les femmes du monde.»

C'était en effet un étrange animal que cette belle boulangère, et

tout à fait indomptable. Elle était si féroce que les domestiques en

avaient une folle terreur, même Tita, le gondolier géant du poète.

Jalouse, insupportable, fausse comme un démon, et parfaitement ridicule

depuis qu'elle avait voulu remplacer son beau châle par des robes

élégantes et des chapeaux à plumes que Byron jetait au feu au fur et

à mesure qu'elle les achetait. Mais il tolérait ses folies, parce

qu'elle l'amusait. Il aimait sa vivacité, son accent vénitien, sa

violence. Cette âme fruste et proche de la bête le reposait,

croyait-il, mieux que tout autre du travail spirituel. Grâce à elle son

poème avançait allègrement, dans un mouvement superbe, avec quelque

chose de la naturelle et mouvante furie de l'océan et de la femme

amoureuse.

Aux Shelley, qui étaient la civilisation même, cette admirable brute

ne pouvait que déplaire. Ils échangèrent des regards attristés. Pendant

les quelques jours qu'ils passèrent encore à Venise, Shelley vit de

plus près la vie de Lord Byron et le jugea sévèrement. Le poète

associait à ses débauches les femmes que ses gondoliers ramassaient

dans les rues. Puis, mécontent de lui-même, il décrétait que l'homme

est méprisable. Son cynisme ne parut plus à Shelley qu'un masque

élégant pour sa bestialité.

Enfin les Shelley rentrèrent à Este, bien tristes d'y revenir sans

leur petite fille. Pourtant la maison était gaie. Dans le jardin, une

vigne en espalier conduisait à un charmant pavillon qui devint la

retraite favorite du poète. De là on découvrait au premier plan le

vieux château d'Este; puis, comme une mer verte, la plaine sans vagues

de Lombardie, où de belles villas formaient des îlots baignés dans

l'air vaporeux: dans le lointain la solitaire Padoue, et Venise dont

les dômes et les campaniles frangés d'or brillaient dans un ciel de

saphir.

Shelley travaillait; il avait commencé un «Prométhée délivré» un

drame lyrique sur le livre de Job; il essayait de noter, en vers légers

comme des coups d'aile, la mélancolique beauté de cette lumière

automnale. Mais dès que tombait la délicieuse excitation du travail, il

se sentait oublié, solitaire. Il lui semblait que de cette barque

fragile qui emportait, sous un ciel étranger, le petit groupe de jeunes

exilés chassés d'Angleterre par la tempête, la Douleur avait pris

le gouvernail.

[Footnote 1: Nom que Shelley et Mary donnaient à la petite Clara.]

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 40 / 61 题