VII. LES RÈGLES DU JEU

Une cérémonie peut-elle ajouter au bonheur d'amants épris et

confiants? L'événement prouva qu'elle peut au moins transformer le

visage d'un pédant. Godwin fit voir une satisfaction incroyable en

apprenant que sa fille allait devenir respectable, et future lady

Shelley; il acheva ainsi d'inspirer à son ex-disciple un grand mépris

pour son caractère.

Pendant quelques jours on se demanda s'il serait convenable de

célébrer ce mariage presque au lendemain de la mort de Harriet, mais

les experts en choses du monde affirmèrent qu'on ne pouvait tarder

davantage à faire bénir par l'église une union déjà deux fois bénie

par la Nature.

Il y avait quinze jours que le corps de la première Mrs Shelley

avait été retiré de la Serpentine quand Mary et Percy furent unis par

un clergyman, en l'église de Sainte-Mildred, en présence de Godwin

épanoui, et de Mrs Godwin affectée et glorieuse. Le soir, pour la

première fois depuis leur fuite, les Shelley dînèrent à Skinner

Street.

La fête de famille fut assez triste. Dans cette petite salle à

manger, Fanny avait vécu, Harriet était venue, et les ombres des

désespérées, mélancoliques et insatisfaites, y tourmentaient encore

les vivants. Il est vrai que la fureur de Godwin avait été changée en

excessive amabilité par la cérémonie du matin, mais trop

d'arrière-pensées hantaient les convives pour qu'une vraie cordialité

fût possible.

Mary, ce soir-là, écrivit simplement dans son journal: «_Voyage à

Londres. Un mariage a lieu. Je lis Chesterfield et Locke._» Mary

était un bon esprit, et la petite noyée ne lui allait certes pas

à la cheville.

* * *

Ce mariage de forme apporta au moins un avantage certain: l'argument

de concubinage se trouvait supprimé à ceux qui prétendaient refuser à

Shelley ses enfants. Mais les Westbrook ne cédèrent pas. Par la voix de

l'ancien cafetier, les petits Charles et Ianthe Shelley s'adressèrent

au Lord Chancelier: «Notre père, disaient-ils, s'est déclaré

publiquement athée et a publié un ouvrage impie qui a pour titre:

«Queen Mab» avec notes, et un autre ouvrage, où il nie l'existence

d'un Créateur de l'Univers, la sainteté du mariage et tous les

principes, les plus sacrés de la morale.» Pour ces raisons ces

bébés vertueux et précoces demandaient à ne pas être élevés par un

père indigne, mais plutôt par telles personnes de haute moralité que

pourrait désigner la Cour et par exemple leur grand-père maternel et

leur aimable tante Eliza.

L'avocat, devinant les sentiments probables du Lord Chancelier, se

garda bien d'entreprendre la difficile défense de _Queen Mab._

Il se borna à nier l'importance d'un ouvrage écrit à dix-neuf ans.

«En dépit des violentes philippiques de Mr Shelley contre le

mariage, Mr Shelley s'est marié deux fois avant d'avoir vingt-cinq ans!

À peine est-il libéré de ces chaînes despotiques dont il parle avec

tant d'horreur et de mépris, qu'il s'en forge de nouvelles et redevient

victime volontaire. On espère qu'une différence aussi évidente entre

ses opinions et ses actions, amènera le Lord Chancelier à ne pas

prendre au sérieux une publication puérile.» Quant à l'idée de confier

les enfants à leur famille maternelle: «Nous croyons bon de rappeler

que Mr John Westbrook n'est nullement qualifié pour élever les enfants

de Mr Shelley. Pour Miss Westbrook les objections sont plus fortes

encore; elle est illettrée et vulgaire, et surtout, c'est sur son

conseil, avec sa complicité, et, paraît-il, par son œuvre, que Mr

Shelley, alors âgé de dix-neuf ans, enleva Miss Harriet Westbrook,

alors âgée de dix-sept ans. Miss Westbrook, la tutrice proposée, avait

en ce temps-là près de trente ans, et, si elle avait agi comme elle

aurait dû, en fidèle gardienne et amie de sa sœur, tant de malheurs

et de honte auraient été évités aux deux familles.»

L'habileté de l'avocat, qui espérait faire triompher son client en

désavouant en son nom les opinions de sa jeunesse, parut à Shelley

une insupportable hypocrisie. Il rédigea pour le Lord Chancelier une

déclaration où il exposait que ses idées sur le mariage n'avaient pas

changé, et que, s'il avait accepté de plier sa conduite aux usages

du monde, il ne renonçait nullement à la liberté de les critiquer.

Les «attendus» du Lord Chancelier ne purent qu'enregistrer cet aveu:

«Nous nous trouvons, dit-il, en présence d'un père qui considère comme

un devoir imposé par ses principes de conseiller, à ceux sur les

opinions desquels il a quelque pouvoir, comme moral et vertueux, un

mode de vie que la loi tient pour immoral et vicieux... Je ne puis,

dans ces conditions, me trouver autorisé à lui confier des enfants.»

Cependant le Lord Chancelier se garda bien de les confier non plus aux

détestables Westbrook; il les remit aux soins d'un docteur Hume,

médecin militaire, qui préparerait Charles à entrer dans quelque bonne

école dirigée par un clergyman orthodoxe. Quant à la petite Ianthe elle

serait élevée par Mrs Hune qui lui ferait dire ses prières le matin,

ses grâces avant les repas et lui donnerait à lire de bons livres et

même au besoin des poètes, Shakespeare toutefois expurgé; le tout

pour cent livres par enfant. Mr Shelley pourrait les voir douze fois

par an en présence de témoins; Mr John Westbrook autant de fois,

mais seul s'il le désirait.

Cette sentence fut très pénible à Shelley. Elle sanctionnait en

quelque sorte officiellement, et sous une forme en apparence modérée

et raisonnable, son exil de la société des hommes civilisés. C'était

comme un brevet d'incurable folie.

* * *

Pendant le procès, il avait acheté une maison dans la charmante

bourgade de Marlow. Ariel consentait enfin à habiter une demeure

humaine. Une imposante galerie fut transformée en bibliothèque et

ornée de grands moulages de Vénus et d'Apollon. Le jardin était vaste;

une petite fille d'une rare beauté y jouait avec William et Clara

Shelley; c'était Alba, fille de Claire et de Byron. Son père était à

Venise où, disait-on, il s'amusait et Claire avait peu de nouvelles

de lui.

Les récents malheurs de Shelley avaient dessiné leurs traces sur son

visage. Il était plus maigre, plus fiévreux, plus voûté. Une violente

douleur dans le côté l'empêchait de dormir et les médecins, ne pouvant

l'en débarrasser, la disaient «d'origine nerveuse».

Son humeur était assez sombre. La vie lui avait apporté tant de

souffrances, ses bonnes intentions étaient devenues cause de tant de

malheurs qu'il avait pris l'horreur de toute action. Il éprouvait un

besoin confus et fort d'écarter de lui les redoutables groupes humains

aux réactions imprévisibles, aux terribles mouvements de passion. La

transformation du monde réel lui paraissait si décevante qu'il ne

désirait plus satisfaire ses amours et ses haines que dans un univers

malléable et docile. Des sujets de poèmes, encore vides et vagues,

flottaient comme des ombres autour de lui et, se nourrissant de ses

tristes rêveries, prenaient corps aux dépens de sa puissance d'agir.

Ces constructions aériennes, ces cristallins palais, qui, de leurs

vapeurs légères, lui avaient si longtemps caché la vie, se détachaient

lentement, comme soulevés par une force invisible. Ils ne se

dissipaient pas, mais mollement balancés, montaient dans toute leur

gloire transparente vers les hautes régions de la poésie pure. À la

place qu'ils avaient occupée, Shelley apercevait le monde des vivants,

la terre brune, dure à cultiver, les rudes visages des hommes, les

femmes nerveuses et sensibles, monde résistant et cruel auquel il

souhaitait échapper.

Le poème auquel il pensait le plus souvent était l'histoire d'une

révolution idéale. Il n'y voulait pas des scènes de sang qui lui

rendaient pénible à lire le récit, par ailleurs si beau, de la

Révolution Française. Il désirait qu'elle fût l'œuvre de deux amants.

Son expérience personnelle lui prouvait que seul l'amour d'une femme

peut inspirer un grand courage.

Ces anarchistes idylliques, Laon et son amante Cythna, devaient être

les portraits transposés de lui-même et de Mary. Il les ferait monter

sur le bûcher et périr pour leurs idées, comme il aurait voulu mourir

lui-même, dans un dernier baiser au milieu des flammes, si délicieux

que le supplice deviendrait une sorte de raffinement sensuel. Pour

lui l'amour n'atteignait à toute sa force que s'il pouvait l'associer

à des pensées et à des souffrances communes. Maintenant que Mary et

lui, mariés, assez riches, paraissaient entrer dans une vie plus

facile, il désirait s'évader de ce bonheur un peu plat, et imaginait

le destin périlleux et magnifique qui aurait pu être le sien en

d'autres temps et en un autre pays.

Il allait travailler dans les petites îles de la Tamise, habitées

seulement par les cygnes, et, couché au fond du bateau au milieu des

hautes herbes, il cherchait des images dans le ciel changeant. La

contemplation des délicats changements des choses lui faisait éprouver

des plaisirs infinis; il sentait chaque jour davantage que sa mission

véritable sur la terre était d'en saisir les plus fugitives nuances et

de fixer celles-ci par des mots aussi légers et aussi charmants

qu'elles.

Il passa tout l'été à ce travail délicieux, puis un voyage à Londres

devint nécessaire. L'argent était de nouveau rare; Shelley devait

nourrir tant de bouches. Il avait à sa charge (outre Mary et les

enfants) Claire et sa fille, et bien souvent la famille Godwin. Son

nouvel ami Leigh Hunt avec une femme et cinq enfants, il fallait bien

l'aider aussi. À Peacock il avait promis une annuité de cent livres

pour lui permettre de travailler tranquillement à ses beaux romans.

Même Charles Clairmont, qui ne lui était rien, ayant rencontré en

France une fille charmante et pauvre, Shelley s'était chargé de la

dot. Il devait, comme autrefois, emprunter aux usuriers pour satisfaire

des avidités si multiples. «Vous êtes, lui dit un jour Godwin, un pur

sang que les mouches empêchent de prendre son élan.»

Heureusement pour lui Mary se chargeait de le ramener à terre et il

lui pardonnait, ne la voyant plus qu'à travers la Cythna de son poème.

Mary, maîtresse de maison inquiète, n'aimait pas ces visiteurs trop

assidus, ce Peacock qui venait tous les soirs «sans être invité» et

buvait une bouteille entière de vin. Elle désirait que Shelley

s'occupât de revendre la maison de Marlow qu'ils avaient achetée trop

vite. Elle voyait qu'il y souffrait du froid, et souhaitait pour lui

un climat très doux, l'Italie peut-être: «_Mon cher amour, lui

écrivait-elle à Londres, je vous supplie d'être plus clair dans vos

lettres et de me dire tous vos plans. Vous avez fait annoncer la

maison, mais avez-vous dit à Madochs ce qu'il faut répondre aux

acheteurs possibles? Et avez-vous choisi entre l'Italie et la mer? Et

savez-vous comment trouver de l'argent pour nous y conduire et pour

acheter toutes les choses qui seront nécessaires avant notre départ?

Et pouvez-vous faire quelque chose pour mon père avant que nous

partions? Ou après tout ne vaudrait-il pas mieux habiter une petite

maison, sur une plage, où nos dépenses seraient beaucoup moindres?

Vous n'avez pas encore parlé à Godwin de vos projets d'Italie; si vous

vous décidez, je voudrais que vous le fissiez, car il vaut toujours

mieux parler de ces choses au moins quelques jours avant._

«_J'ai fait ma première sortie aujourd'hui. Cette maison est

horriblement froide! Je gelais près du feu et dès que je me suis

trouvée sur la route, l'air était chaud et transparent. Je désire que

William m'accompagne dans mes prochaines promenades. Pour cela

voulez-vous envoyer, si possible par la voiture de lundi, un chapeau

de loutre pour lui. Il faut qu'il soit de la forme ronde qui est à la

mode; expliquez bien que c'est pour un garçon, et qu'il y ait autour

un petit ruban doré étroit, pour qu'on puisse le serrer s'il est trop

grand... Je suis assiégée par les bébés: Alba griffe et hurle, William

s'amuse à enrouler un châle autour de lui, et Miss Clara regarde le

feu. Adieu, mon cher amour, je ne puis vous dire combien je suis

anxieuse d'avoir des nouvelles de votre santé, de vos affaires et

de vos plans._»

Un des sujets de plaintes de Mary était la présence d'Alba dans la

maison; on avait dit aux voisins qu'elle était fille d'une dame de

Londres et envoyée à la campagne pour sa santé, mais tout le monde

pouvait constater l'attitude maternelle de Claire, et il ne manquait

pas de bonnes âmes pour attribuer l'enfant à Shelley. Les vieilles

accusations de promiscuité flottaient encore autour de ce ménage et

la prude Mary en souffrait. Une des raisons pour lesquelles elle

désirait se rendre en Italie était que ce voyage permettrait de

conduire la petite fille à son père.

Shelley ne demandait qu'à partir. La famille, l'amitié, les affaires

élevaient autour de lui, avec une méthodique douceur, des murailles

trop solides qui l'étouffaient. Les petites vagues de la vie mordaient,

perfides et nonchalantes, cette rocheuse volonté. Dans ce pays où le

plus haut magistrat du royaume lui avait enlevé ses droits civiques,

il se sentait toujours comme au pilori. Il lui sembla qu'en fuyant

l'Angleterre, il redeviendrait un esprit aérien et libre, qu'en pays

étranger sa vie serait une feuille blanche où il pourrait composer

une existence nouvelle comme un beau poème.

Quand le départ fut décidé, Mary demanda que les enfants fussent

baptisés. Elle pensait qu'il valait mieux pour leur bonheur débuter

dans la vie en observant les Règles. Shelley y consentit et, le même

jour qu'eux, la fille de Byron reçut le baptême et les noms de Clara

Allegra.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 39 / 61 题