Une cérémonie peut-elle ajouter au bonheur d'amants épris et
confiants? L'événement prouva qu'elle peut au moins transformer le
visage d'un pédant. Godwin fit voir une satisfaction incroyable en
apprenant que sa fille allait devenir respectable, et future lady
Shelley; il acheva ainsi d'inspirer à son ex-disciple un grand mépris
pour son caractère.
Pendant quelques jours on se demanda s'il serait convenable de
célébrer ce mariage presque au lendemain de la mort de Harriet, mais
les experts en choses du monde affirmèrent qu'on ne pouvait tarder
davantage à faire bénir par l'église une union déjà deux fois bénie
par la Nature.
Il y avait quinze jours que le corps de la première Mrs Shelley
avait été retiré de la Serpentine quand Mary et Percy furent unis par
un clergyman, en l'église de Sainte-Mildred, en présence de Godwin
épanoui, et de Mrs Godwin affectée et glorieuse. Le soir, pour la
première fois depuis leur fuite, les Shelley dînèrent à Skinner
Street.
La fête de famille fut assez triste. Dans cette petite salle à
manger, Fanny avait vécu, Harriet était venue, et les ombres des
désespérées, mélancoliques et insatisfaites, y tourmentaient encore
les vivants. Il est vrai que la fureur de Godwin avait été changée en
excessive amabilité par la cérémonie du matin, mais trop
d'arrière-pensées hantaient les convives pour qu'une vraie cordialité
fût possible.
Mary, ce soir-là, écrivit simplement dans son journal: «_Voyage à
Londres. Un mariage a lieu. Je lis Chesterfield et Locke._» Mary
était un bon esprit, et la petite noyée ne lui allait certes pas
à la cheville.
* * *
Ce mariage de forme apporta au moins un avantage certain: l'argument
de concubinage se trouvait supprimé à ceux qui prétendaient refuser à
Shelley ses enfants. Mais les Westbrook ne cédèrent pas. Par la voix de
l'ancien cafetier, les petits Charles et Ianthe Shelley s'adressèrent
au Lord Chancelier: «Notre père, disaient-ils, s'est déclaré
publiquement athée et a publié un ouvrage impie qui a pour titre:
«Queen Mab» avec notes, et un autre ouvrage, où il nie l'existence
d'un Créateur de l'Univers, la sainteté du mariage et tous les
principes, les plus sacrés de la morale.» Pour ces raisons ces
bébés vertueux et précoces demandaient à ne pas être élevés par un
père indigne, mais plutôt par telles personnes de haute moralité que
pourrait désigner la Cour et par exemple leur grand-père maternel et
leur aimable tante Eliza.
L'avocat, devinant les sentiments probables du Lord Chancelier, se
garda bien d'entreprendre la difficile défense de _Queen Mab._
Il se borna à nier l'importance d'un ouvrage écrit à dix-neuf ans.
«En dépit des violentes philippiques de Mr Shelley contre le
mariage, Mr Shelley s'est marié deux fois avant d'avoir vingt-cinq ans!
À peine est-il libéré de ces chaînes despotiques dont il parle avec
tant d'horreur et de mépris, qu'il s'en forge de nouvelles et redevient
victime volontaire. On espère qu'une différence aussi évidente entre
ses opinions et ses actions, amènera le Lord Chancelier à ne pas
prendre au sérieux une publication puérile.» Quant à l'idée de confier
les enfants à leur famille maternelle: «Nous croyons bon de rappeler
que Mr John Westbrook n'est nullement qualifié pour élever les enfants
de Mr Shelley. Pour Miss Westbrook les objections sont plus fortes
encore; elle est illettrée et vulgaire, et surtout, c'est sur son
conseil, avec sa complicité, et, paraît-il, par son œuvre, que Mr
Shelley, alors âgé de dix-neuf ans, enleva Miss Harriet Westbrook,
alors âgée de dix-sept ans. Miss Westbrook, la tutrice proposée, avait
en ce temps-là près de trente ans, et, si elle avait agi comme elle
aurait dû, en fidèle gardienne et amie de sa sœur, tant de malheurs
et de honte auraient été évités aux deux familles.»
L'habileté de l'avocat, qui espérait faire triompher son client en
désavouant en son nom les opinions de sa jeunesse, parut à Shelley
une insupportable hypocrisie. Il rédigea pour le Lord Chancelier une
déclaration où il exposait que ses idées sur le mariage n'avaient pas
changé, et que, s'il avait accepté de plier sa conduite aux usages
du monde, il ne renonçait nullement à la liberté de les critiquer.
Les «attendus» du Lord Chancelier ne purent qu'enregistrer cet aveu:
«Nous nous trouvons, dit-il, en présence d'un père qui considère comme
un devoir imposé par ses principes de conseiller, à ceux sur les
opinions desquels il a quelque pouvoir, comme moral et vertueux, un
mode de vie que la loi tient pour immoral et vicieux... Je ne puis,
dans ces conditions, me trouver autorisé à lui confier des enfants.»
Cependant le Lord Chancelier se garda bien de les confier non plus aux
détestables Westbrook; il les remit aux soins d'un docteur Hume,
médecin militaire, qui préparerait Charles à entrer dans quelque bonne
école dirigée par un clergyman orthodoxe. Quant à la petite Ianthe elle
serait élevée par Mrs Hune qui lui ferait dire ses prières le matin,
ses grâces avant les repas et lui donnerait à lire de bons livres et
même au besoin des poètes, Shakespeare toutefois expurgé; le tout
pour cent livres par enfant. Mr Shelley pourrait les voir douze fois
par an en présence de témoins; Mr John Westbrook autant de fois,
mais seul s'il le désirait.
Cette sentence fut très pénible à Shelley. Elle sanctionnait en
quelque sorte officiellement, et sous une forme en apparence modérée
et raisonnable, son exil de la société des hommes civilisés. C'était
comme un brevet d'incurable folie.
* * *
Pendant le procès, il avait acheté une maison dans la charmante
bourgade de Marlow. Ariel consentait enfin à habiter une demeure
humaine. Une imposante galerie fut transformée en bibliothèque et
ornée de grands moulages de Vénus et d'Apollon. Le jardin était vaste;
une petite fille d'une rare beauté y jouait avec William et Clara
Shelley; c'était Alba, fille de Claire et de Byron. Son père était à
Venise où, disait-on, il s'amusait et Claire avait peu de nouvelles
de lui.
Les récents malheurs de Shelley avaient dessiné leurs traces sur son
visage. Il était plus maigre, plus fiévreux, plus voûté. Une violente
douleur dans le côté l'empêchait de dormir et les médecins, ne pouvant
l'en débarrasser, la disaient «d'origine nerveuse».
Son humeur était assez sombre. La vie lui avait apporté tant de
souffrances, ses bonnes intentions étaient devenues cause de tant de
malheurs qu'il avait pris l'horreur de toute action. Il éprouvait un
besoin confus et fort d'écarter de lui les redoutables groupes humains
aux réactions imprévisibles, aux terribles mouvements de passion. La
transformation du monde réel lui paraissait si décevante qu'il ne
désirait plus satisfaire ses amours et ses haines que dans un univers
malléable et docile. Des sujets de poèmes, encore vides et vagues,
flottaient comme des ombres autour de lui et, se nourrissant de ses
tristes rêveries, prenaient corps aux dépens de sa puissance d'agir.
Ces constructions aériennes, ces cristallins palais, qui, de leurs
vapeurs légères, lui avaient si longtemps caché la vie, se détachaient
lentement, comme soulevés par une force invisible. Ils ne se
dissipaient pas, mais mollement balancés, montaient dans toute leur
gloire transparente vers les hautes régions de la poésie pure. À la
place qu'ils avaient occupée, Shelley apercevait le monde des vivants,
la terre brune, dure à cultiver, les rudes visages des hommes, les
femmes nerveuses et sensibles, monde résistant et cruel auquel il
souhaitait échapper.
Le poème auquel il pensait le plus souvent était l'histoire d'une
révolution idéale. Il n'y voulait pas des scènes de sang qui lui
rendaient pénible à lire le récit, par ailleurs si beau, de la
Révolution Française. Il désirait qu'elle fût l'œuvre de deux amants.
Son expérience personnelle lui prouvait que seul l'amour d'une femme
peut inspirer un grand courage.
Ces anarchistes idylliques, Laon et son amante Cythna, devaient être
les portraits transposés de lui-même et de Mary. Il les ferait monter
sur le bûcher et périr pour leurs idées, comme il aurait voulu mourir
lui-même, dans un dernier baiser au milieu des flammes, si délicieux
que le supplice deviendrait une sorte de raffinement sensuel. Pour
lui l'amour n'atteignait à toute sa force que s'il pouvait l'associer
à des pensées et à des souffrances communes. Maintenant que Mary et
lui, mariés, assez riches, paraissaient entrer dans une vie plus
facile, il désirait s'évader de ce bonheur un peu plat, et imaginait
le destin périlleux et magnifique qui aurait pu être le sien en
d'autres temps et en un autre pays.
Il allait travailler dans les petites îles de la Tamise, habitées
seulement par les cygnes, et, couché au fond du bateau au milieu des
hautes herbes, il cherchait des images dans le ciel changeant. La
contemplation des délicats changements des choses lui faisait éprouver
des plaisirs infinis; il sentait chaque jour davantage que sa mission
véritable sur la terre était d'en saisir les plus fugitives nuances et
de fixer celles-ci par des mots aussi légers et aussi charmants
qu'elles.
Il passa tout l'été à ce travail délicieux, puis un voyage à Londres
devint nécessaire. L'argent était de nouveau rare; Shelley devait
nourrir tant de bouches. Il avait à sa charge (outre Mary et les
enfants) Claire et sa fille, et bien souvent la famille Godwin. Son
nouvel ami Leigh Hunt avec une femme et cinq enfants, il fallait bien
l'aider aussi. À Peacock il avait promis une annuité de cent livres
pour lui permettre de travailler tranquillement à ses beaux romans.
Même Charles Clairmont, qui ne lui était rien, ayant rencontré en
France une fille charmante et pauvre, Shelley s'était chargé de la
dot. Il devait, comme autrefois, emprunter aux usuriers pour satisfaire
des avidités si multiples. «Vous êtes, lui dit un jour Godwin, un pur
sang que les mouches empêchent de prendre son élan.»
Heureusement pour lui Mary se chargeait de le ramener à terre et il
lui pardonnait, ne la voyant plus qu'à travers la Cythna de son poème.
Mary, maîtresse de maison inquiète, n'aimait pas ces visiteurs trop
assidus, ce Peacock qui venait tous les soirs «sans être invité» et
buvait une bouteille entière de vin. Elle désirait que Shelley
s'occupât de revendre la maison de Marlow qu'ils avaient achetée trop
vite. Elle voyait qu'il y souffrait du froid, et souhaitait pour lui
un climat très doux, l'Italie peut-être: «_Mon cher amour, lui
écrivait-elle à Londres, je vous supplie d'être plus clair dans vos
lettres et de me dire tous vos plans. Vous avez fait annoncer la
maison, mais avez-vous dit à Madochs ce qu'il faut répondre aux
acheteurs possibles? Et avez-vous choisi entre l'Italie et la mer? Et
savez-vous comment trouver de l'argent pour nous y conduire et pour
acheter toutes les choses qui seront nécessaires avant notre départ?
Et pouvez-vous faire quelque chose pour mon père avant que nous
partions? Ou après tout ne vaudrait-il pas mieux habiter une petite
maison, sur une plage, où nos dépenses seraient beaucoup moindres?
Vous n'avez pas encore parlé à Godwin de vos projets d'Italie; si vous
vous décidez, je voudrais que vous le fissiez, car il vaut toujours
mieux parler de ces choses au moins quelques jours avant._
«_J'ai fait ma première sortie aujourd'hui. Cette maison est
horriblement froide! Je gelais près du feu et dès que je me suis
trouvée sur la route, l'air était chaud et transparent. Je désire que
William m'accompagne dans mes prochaines promenades. Pour cela
voulez-vous envoyer, si possible par la voiture de lundi, un chapeau
de loutre pour lui. Il faut qu'il soit de la forme ronde qui est à la
mode; expliquez bien que c'est pour un garçon, et qu'il y ait autour
un petit ruban doré étroit, pour qu'on puisse le serrer s'il est trop
grand... Je suis assiégée par les bébés: Alba griffe et hurle, William
s'amuse à enrouler un châle autour de lui, et Miss Clara regarde le
feu. Adieu, mon cher amour, je ne puis vous dire combien je suis
anxieuse d'avoir des nouvelles de votre santé, de vos affaires et
de vos plans._»
Un des sujets de plaintes de Mary était la présence d'Alba dans la
maison; on avait dit aux voisins qu'elle était fille d'une dame de
Londres et envoyée à la campagne pour sa santé, mais tout le monde
pouvait constater l'attitude maternelle de Claire, et il ne manquait
pas de bonnes âmes pour attribuer l'enfant à Shelley. Les vieilles
accusations de promiscuité flottaient encore autour de ce ménage et
la prude Mary en souffrait. Une des raisons pour lesquelles elle
désirait se rendre en Italie était que ce voyage permettrait de
conduire la petite fille à son père.
Shelley ne demandait qu'à partir. La famille, l'amitié, les affaires
élevaient autour de lui, avec une méthodique douceur, des murailles
trop solides qui l'étouffaient. Les petites vagues de la vie mordaient,
perfides et nonchalantes, cette rocheuse volonté. Dans ce pays où le
plus haut magistrat du royaume lui avait enlevé ses droits civiques,
il se sentait toujours comme au pilori. Il lui sembla qu'en fuyant
l'Angleterre, il redeviendrait un esprit aérien et libre, qu'en pays
étranger sa vie serait une feuille blanche où il pourrait composer
une existence nouvelle comme un beau poème.
Quand le départ fut décidé, Mary demanda que les enfants fussent
baptisés. Elle pensait qu'il valait mieux pour leur bonheur débuter
dans la vie en observant les Règles. Shelley y consentit et, le même
jour qu'eux, la fille de Byron reçut le baptême et les noms de Clara
Allegra.