VI. TOMBEAUX DANS LE JARDIN DE L'AMOUR

Des trois jeunes filles qui avaient si gaiement animé la maison de

Skinner Street, il n'y restait que Fanny Imlay. Elle seule qui n'était

fille ni de Mr ni de Mrs Godwin vivait encore avec eux, et les appelait

papa et maman; elle seule, si tendre, n'avait trouvé ni un amant, ni

un mari. Elle était réservée et scrupuleuse, vertus que les hommes

louent, mais ne récompensent pas. Un instant elle avait pu espérer que

Shelley s'intéresserait à elle et elle avait commencé avec lui, non

sans violents battements de cœur, une correspondance intime. Mais les

yeux noisettes de Mary avaient détruit des espoirs auxquels Fanny

n'avait jamais permis de prendre forme précise.

Dans cette maison désertée et toujours attristée par les soucis

d'argent, Mrs Godwin passait sur elle sa mauvaise humeur; Godwin

lui faisait entendre qu'il ne pouvait l'entretenir et qu'elle devrait

bientôt travailler pour vivre. Elle ne demandait pas mieux et espérait

devenir professeur, mais la fuite de Mary et de Jeane avait donné

mauvaise réputation aux demoiselles de Skinner Street, et les

directrices d'école se méfiaient de cet élevage.

De loin, elle admirait avec un peu d'envie et de tristesse, la vie

folle et romanesque, dangereuse aussi, mais variée, de ses sœurs.

Qu'elle aurait voulu être au bord du lac de Genève et vivre avec

ce fameux Lord Byron dont tout Londres parlait! «Est-ce qu'il est

aussi beau que son portrait? Dites-moi s'il a une jolie voix, car

c'est un grand charme pour moi. Vient-il chez vous en voisin, sans

cérémonie, en visites amicales? Je voudrais savoir s'il est capable de

ce dont l'accusent ici les colporteurs de scandale. Je ne puis croire,

en le lisant, qu'il soit un être si abominable. Répondez-moi à mes

questions; quand j'aime un poète, j'aimerais respecter l'homme.

L'excursion de Shelley en bateau avec lui doit avoir été délicieuse.

J'aimerais lire les vers que le Poète a écrits sur l'endroit où Julie

s'est noyée; quand seront-ils publiés en Angleterre? Pourrais-je voir

le manuscrit? Dites-lui que vous avez une amie qui n'a pas beaucoup

de plaisirs et qui aimerait à les lire...»

Mary, Claire et Shelley recevaient ces lettres charmantes avec une

pitié un peu supérieure. Pauvre Fanny! Comme elle restait Skinner

Street! Comme elle persistait à croire que les romans de Godwin, les

affaires de Godwin, les colères de Mrs Godwin étaient les choses les

plus importantes du monde! Son esclavage donnait aux deux jeunes femmes

le sentiment de leur liberté. Sa solitude leur faisait sentir tout le

prix de leur amour. Avant de quitter Genève, Shelley et Mary achetèrent

une montre pour elle, cadeau un peu dédaigneux.

Quand ils rentrèrent en Angleterre et allèrent s'installer à Bath,

ils la virent en traversant Londres. Elle était triste et ne parlait

que de son isolement, de son inutilité. En disant «au revoir» à

Shelley, sa voix trembla. Elle lui écrivit à Bath les mêmes lettres

candides, teintées de ce vague ton d'indéfinissable reproche qu'ont

les êtres dont la vie est morte envers eux ceux qui agissent encore.

Godwin, interrompu dans son travail par de nouveaux soucis d'argent,

devenait de plus en plus acariâtre; une tante qui avait promis de

prendre Fanny avec elle dans l'école qu'elle dirigeait, fit savoir que

décidément la sœur de Mary et de Claire effrayerait trop les mères

bourgeoises.

Un matin les Shelley reçurent de Bristol une lettre étrange, où

Fanny leur disait adieu en des termes mystérieux: «Je pars pour un

lieu d'où j'espère bien jamais ne revenir.»

Mary supplia Shelley de partir immédiatement pour Bristol. Il revint

dans la nuit, sans nouvelles; il y retourna le lendemain matin et

cette fois réapparut bouleversé.

Fanny avait pris à Bristol la diligence de Swansea et était

descendue à l'auberge de cette ville; là elle s'était retirée aussitôt

dans sa chambre en disant à la servante qu'elle était fatiguée. Le

lendemain, comme elle ne descendait pas, les gens de l'hôtel avaient

forcé sa porte et l'avaient trouvé morte. Ses longs cheveux couvraient

son visage. Elle portait au poignet la montre que Shelley et Mary lui

avaient donnée. Il y avait sur la table une bouteille de laudanum

et une lettre commencée:

«_J'ai décidé depuis longtemps que je ne pouvais rien faire de

mieux que de mettre fin à l'existence d'un être dont la naissance a été

malheureuse et dont la vie n'a été qu'une série d'ennuis pour ceux

qui ont ruiné leur santé en essayant de la nourrir. Peut-être en

apprenant ma mort aurez-vous quelque chagrin, mais vous aurez bientôt

le bonheur d'oublier qu'exista jamais la créature qui se nommait..._»

Godwin avait dit, dans _Political Justice_, que le suicide

n'est pas criminel; la seule difficulté est de décider dans chaque cas

si l'intérêt social de trente ans de vie supplémentaire n'interdit

pas le recours à la mort volontaire. Après le drame il écrivit à

Mary pour la première fois depuis sa fuite. C'était pour prier les

trois proscrits de garder le silence sur cet «incident» qui pourrait

faire du tort à la famille.

* * *

La mort affreuse de Fanny avait beaucoup ébranlé les nerfs de Shelley;

la charitable Mrs Godwin insinua qu'elle s'était tuée par amour inavoué

pour lui. Il se rappela alors certains mouvements d'émotion qu'il avait

jadis négligés et se reprocha d'avoir toujours considéré Fanny comme

une âme de second ordre. Peut-être avait-il, bien inconsciemment,

éveillé chez elle des sentiments passionnés au moment où, abandonné par

Harriet, il cherchait un abri en toute tendresse de femme. Peut-être

avait-elle épié, pesé, analysé avec anxiété des paroles ou des regards

de lui qui ne contenaient qu'indifférence ou gentillesse complaisante:

«Qu'il est difficile de suivre ces mouvements de l'âme des autres!

Quelles souffrances on peut causer sans le vouloir, sans le savoir!

Comme on peut passer à côté de sentiments profonds, parfois

désespérés, sans même en soupçonner la présence!» Donc il ne suffisait

pas d'être sincère, d'avoir des intentions honnêtes. On pouvait faire

autant de mal par manque de divination que par méchanceté. Toutes ces

pensées le plongeaient dans une mélancolie sans fin.

Pour secouer sa tristesse, il alla, seul, faire une visite de

quelques jours au jeune critique Leigh Hunt qui avait parlé de ses vers

avec un enthousiasme intelligent. Leigh Hunt habitait près de Londres

un faubourg encore niché dans les bois ou les fumées des toits, les

champs et les arbres formaient un charmant décor urbain et champêtre

à la fois. Sa femme Marianne était simple et cultivée; il avait toute

une nichée de beaux enfants avec lesquels Shelley put jouer et se

promener. Là il oublia un peu Fanny et Godwin. La visite fut brève,

mais délicieuse, et il en revint tout ragaillardi.

À son retour il trouva une lettre de Hookham, qu'il ouvrit avec

curiosité, car il avait chargé l'éditeur de retrouver la trace de

Harriet dont il était resté sans nouvelles depuis deux mois. Elle

avait touché sa pension en mars et en septembre, au domicile du père

Westbrook; depuis octobre on ne savait où elle était.

_Cher Monsieur, écrivait Hookham, il y a près d'un mois que j'ai

eu le plaisir de recevoir une lettre de vous et vous avez certainement

été étonné que je n'y ait pas répondu plus tôt; j'avais l'intention

de le faire, mais j'ai eu la plus grande difficulté à trouver les

renseignements que vous désiriez au sujet de Mrs Shelley et de vos

enfants. J'essayais encore de découvrir son adresse quand on est venu

m'apprendre qu'elle était morte, qu'elle s'était tuée. Comme vous

pouvez penser, je ne l'ai d'abord pas cru. J'ai été voir un ami de Mr

Westbrook et le doute est devenu impossible. Elle a été retirée de la

Serpentine mardi dernier. Le jury qui a examiné le corps n'a reçu que

peu ou pas de renseignements supplémentaires. Le verdict a été:

trouvée noyée... Vos enfants vont bien et sont, je crois, tous deux

à Londres._

Shelley partit pour Londres dans un état affreux. Il imaginait avec

horreur cette tête blonde et enfantine, qui l'avait si souvent

regardée avec tant de plaisir, souillée par la boue horrible des

rivières et le gonflement verdâtre des noyés. Il faisait mille

conjectures sur ce qui avait pu la décider à choisir une mort aussi

horrible et à abandonner ses enfants.

À Londres ses amis, Leigh Hunt et Hookham, le reçurent avec

affection et lui apprirent ce qu'ils avaient pu découvrir. Un

entrefilet du _Times_ disait: «Mardi, une femme d'apparence

respectable, en état de grossesse avancée, a été retirée de la

Serpentine. Elle portait une bague de prix. On suppose que le désordre

de sa conduite a amené cette tragédie, son mari étant à l'étranger.»

Les commères du quartier avaient raconté ce qu'elles savaient:

Harriet avait cessé de recevoir les lettres de son mari par la faute

de son ancienne logeuse, qui ne les faisait pas suivre, et elle avait

abandonné tout espoir de le voir revenir à elle. Elle s'était alors

laissé aller à une inconduite désespérée. Elle avait vécu d'abord avec

un officier qui avait dû la quitter, son régiment ayant été envoyé aux

colonies. Puis, incapable de supporter la solitude, avec un protecteur

tout à fait bas, un groom, disait-on. Les Westbrook avaient enlevé ses

enfants et refusé de la recevoir. On la décrivait enceinte, isolée,

terrifiée par le scandale certain. Puis, le cadavre dans la rivière.

Shelley passa une épouvantable nuit... Dans un état de grossesse

avancée... cette fin de vie... cette folie... Tous les souvenirs

précis, si intimes qu'il avait de la pauvre Harriet revenaient contre

sa volonté pour recréer dans son imagination, affreusement vivantes,

ces dernières scènes. Harriet amoureuse, Harriet effrayée, Harriet

désespérée, visages qu'il connaissait trop bien. Ce nom, qui pendant

quelques années avait été pour lui presque tout l'univers, il fallait

maintenant l'associer aux idées les plus basses, les plus affreuses.

«Harriet, ma femme, prostituée! Harriet, ma femme, noyée!...»

Par instants il se demandait s'il n'était pas responsable. Il

rejetait cette idée de toutes ses forces; «J'ai fait ce que je devais;

j'ai toujours fait à chaque moment ce qui me paraissait le plus loyal,

sans être jamais intéressé ou égoïste. Quand je l'ai quittée, nous ne

nous aimions plus. J'ai pourvu largement, dans la mesure de mes moyens,

au delà de cette mesure, à son existence. Je ne l'ai pas traité

durement, seuls les odieux Westbrook... Pouvais-je sacrifier ma vie

et ma raison à une femme infidèle et médiocre?»

Sa raison répondait non; ses amis Hogg et Peacock, qui l'entouraient

affectueusement, répondaient non. Il les priait de le lui répéter,

car il lui semblait par éclairs entrevoir un devoir mystérieux et

surhumain auquel il avait manqué. «En brisant les liens traditionnels,

on délivre dans les hommes des forces inconnues, qui agissent alors

sans qu'on puisse prévoir les redoutables conséquences... la liberté

n'est bonne que pour ceux qui sont forts... pour ceux qui sont

dignes... et Harriet était une toute petite âme. Visage enfantin

et blond de la noyée.

Au matin il écrivit une tendre lettre à Mary, dont il aimait par

contraste à imaginer la douce sérénité. Il lui demandait d'accueillir

les deux petits enfants, Ianthe et Charles. Son avoué venait de lui

apprendre que les Westbrook se proposaient de lui en contester la

garde, sous prétexte que ses opinions religieuses et sa vie en

concubinage avec Miss Godwin le rendaient indigne de les élever.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 38 / 61 题