Des trois jeunes filles qui avaient si gaiement animé la maison de
Skinner Street, il n'y restait que Fanny Imlay. Elle seule qui n'était
fille ni de Mr ni de Mrs Godwin vivait encore avec eux, et les appelait
papa et maman; elle seule, si tendre, n'avait trouvé ni un amant, ni
un mari. Elle était réservée et scrupuleuse, vertus que les hommes
louent, mais ne récompensent pas. Un instant elle avait pu espérer que
Shelley s'intéresserait à elle et elle avait commencé avec lui, non
sans violents battements de cœur, une correspondance intime. Mais les
yeux noisettes de Mary avaient détruit des espoirs auxquels Fanny
n'avait jamais permis de prendre forme précise.
Dans cette maison désertée et toujours attristée par les soucis
d'argent, Mrs Godwin passait sur elle sa mauvaise humeur; Godwin
lui faisait entendre qu'il ne pouvait l'entretenir et qu'elle devrait
bientôt travailler pour vivre. Elle ne demandait pas mieux et espérait
devenir professeur, mais la fuite de Mary et de Jeane avait donné
mauvaise réputation aux demoiselles de Skinner Street, et les
directrices d'école se méfiaient de cet élevage.
De loin, elle admirait avec un peu d'envie et de tristesse, la vie
folle et romanesque, dangereuse aussi, mais variée, de ses sœurs.
Qu'elle aurait voulu être au bord du lac de Genève et vivre avec
ce fameux Lord Byron dont tout Londres parlait! «Est-ce qu'il est
aussi beau que son portrait? Dites-moi s'il a une jolie voix, car
c'est un grand charme pour moi. Vient-il chez vous en voisin, sans
cérémonie, en visites amicales? Je voudrais savoir s'il est capable de
ce dont l'accusent ici les colporteurs de scandale. Je ne puis croire,
en le lisant, qu'il soit un être si abominable. Répondez-moi à mes
questions; quand j'aime un poète, j'aimerais respecter l'homme.
L'excursion de Shelley en bateau avec lui doit avoir été délicieuse.
J'aimerais lire les vers que le Poète a écrits sur l'endroit où Julie
s'est noyée; quand seront-ils publiés en Angleterre? Pourrais-je voir
le manuscrit? Dites-lui que vous avez une amie qui n'a pas beaucoup
de plaisirs et qui aimerait à les lire...»
Mary, Claire et Shelley recevaient ces lettres charmantes avec une
pitié un peu supérieure. Pauvre Fanny! Comme elle restait Skinner
Street! Comme elle persistait à croire que les romans de Godwin, les
affaires de Godwin, les colères de Mrs Godwin étaient les choses les
plus importantes du monde! Son esclavage donnait aux deux jeunes femmes
le sentiment de leur liberté. Sa solitude leur faisait sentir tout le
prix de leur amour. Avant de quitter Genève, Shelley et Mary achetèrent
une montre pour elle, cadeau un peu dédaigneux.
Quand ils rentrèrent en Angleterre et allèrent s'installer à Bath,
ils la virent en traversant Londres. Elle était triste et ne parlait
que de son isolement, de son inutilité. En disant «au revoir» à
Shelley, sa voix trembla. Elle lui écrivit à Bath les mêmes lettres
candides, teintées de ce vague ton d'indéfinissable reproche qu'ont
les êtres dont la vie est morte envers eux ceux qui agissent encore.
Godwin, interrompu dans son travail par de nouveaux soucis d'argent,
devenait de plus en plus acariâtre; une tante qui avait promis de
prendre Fanny avec elle dans l'école qu'elle dirigeait, fit savoir que
décidément la sœur de Mary et de Claire effrayerait trop les mères
bourgeoises.
Un matin les Shelley reçurent de Bristol une lettre étrange, où
Fanny leur disait adieu en des termes mystérieux: «Je pars pour un
lieu d'où j'espère bien jamais ne revenir.»
Mary supplia Shelley de partir immédiatement pour Bristol. Il revint
dans la nuit, sans nouvelles; il y retourna le lendemain matin et
cette fois réapparut bouleversé.
Fanny avait pris à Bristol la diligence de Swansea et était
descendue à l'auberge de cette ville; là elle s'était retirée aussitôt
dans sa chambre en disant à la servante qu'elle était fatiguée. Le
lendemain, comme elle ne descendait pas, les gens de l'hôtel avaient
forcé sa porte et l'avaient trouvé morte. Ses longs cheveux couvraient
son visage. Elle portait au poignet la montre que Shelley et Mary lui
avaient donnée. Il y avait sur la table une bouteille de laudanum
et une lettre commencée:
«_J'ai décidé depuis longtemps que je ne pouvais rien faire de
mieux que de mettre fin à l'existence d'un être dont la naissance a été
malheureuse et dont la vie n'a été qu'une série d'ennuis pour ceux
qui ont ruiné leur santé en essayant de la nourrir. Peut-être en
apprenant ma mort aurez-vous quelque chagrin, mais vous aurez bientôt
le bonheur d'oublier qu'exista jamais la créature qui se nommait..._»
Godwin avait dit, dans _Political Justice_, que le suicide
n'est pas criminel; la seule difficulté est de décider dans chaque cas
si l'intérêt social de trente ans de vie supplémentaire n'interdit
pas le recours à la mort volontaire. Après le drame il écrivit à
Mary pour la première fois depuis sa fuite. C'était pour prier les
trois proscrits de garder le silence sur cet «incident» qui pourrait
faire du tort à la famille.
* * *
La mort affreuse de Fanny avait beaucoup ébranlé les nerfs de Shelley;
la charitable Mrs Godwin insinua qu'elle s'était tuée par amour inavoué
pour lui. Il se rappela alors certains mouvements d'émotion qu'il avait
jadis négligés et se reprocha d'avoir toujours considéré Fanny comme
une âme de second ordre. Peut-être avait-il, bien inconsciemment,
éveillé chez elle des sentiments passionnés au moment où, abandonné par
Harriet, il cherchait un abri en toute tendresse de femme. Peut-être
avait-elle épié, pesé, analysé avec anxiété des paroles ou des regards
de lui qui ne contenaient qu'indifférence ou gentillesse complaisante:
«Qu'il est difficile de suivre ces mouvements de l'âme des autres!
Quelles souffrances on peut causer sans le vouloir, sans le savoir!
Comme on peut passer à côté de sentiments profonds, parfois
désespérés, sans même en soupçonner la présence!» Donc il ne suffisait
pas d'être sincère, d'avoir des intentions honnêtes. On pouvait faire
autant de mal par manque de divination que par méchanceté. Toutes ces
pensées le plongeaient dans une mélancolie sans fin.
Pour secouer sa tristesse, il alla, seul, faire une visite de
quelques jours au jeune critique Leigh Hunt qui avait parlé de ses vers
avec un enthousiasme intelligent. Leigh Hunt habitait près de Londres
un faubourg encore niché dans les bois ou les fumées des toits, les
champs et les arbres formaient un charmant décor urbain et champêtre
à la fois. Sa femme Marianne était simple et cultivée; il avait toute
une nichée de beaux enfants avec lesquels Shelley put jouer et se
promener. Là il oublia un peu Fanny et Godwin. La visite fut brève,
mais délicieuse, et il en revint tout ragaillardi.
À son retour il trouva une lettre de Hookham, qu'il ouvrit avec
curiosité, car il avait chargé l'éditeur de retrouver la trace de
Harriet dont il était resté sans nouvelles depuis deux mois. Elle
avait touché sa pension en mars et en septembre, au domicile du père
Westbrook; depuis octobre on ne savait où elle était.
_Cher Monsieur, écrivait Hookham, il y a près d'un mois que j'ai
eu le plaisir de recevoir une lettre de vous et vous avez certainement
été étonné que je n'y ait pas répondu plus tôt; j'avais l'intention
de le faire, mais j'ai eu la plus grande difficulté à trouver les
renseignements que vous désiriez au sujet de Mrs Shelley et de vos
enfants. J'essayais encore de découvrir son adresse quand on est venu
m'apprendre qu'elle était morte, qu'elle s'était tuée. Comme vous
pouvez penser, je ne l'ai d'abord pas cru. J'ai été voir un ami de Mr
Westbrook et le doute est devenu impossible. Elle a été retirée de la
Serpentine mardi dernier. Le jury qui a examiné le corps n'a reçu que
peu ou pas de renseignements supplémentaires. Le verdict a été:
trouvée noyée... Vos enfants vont bien et sont, je crois, tous deux
à Londres._
Shelley partit pour Londres dans un état affreux. Il imaginait avec
horreur cette tête blonde et enfantine, qui l'avait si souvent
regardée avec tant de plaisir, souillée par la boue horrible des
rivières et le gonflement verdâtre des noyés. Il faisait mille
conjectures sur ce qui avait pu la décider à choisir une mort aussi
horrible et à abandonner ses enfants.
À Londres ses amis, Leigh Hunt et Hookham, le reçurent avec
affection et lui apprirent ce qu'ils avaient pu découvrir. Un
entrefilet du _Times_ disait: «Mardi, une femme d'apparence
respectable, en état de grossesse avancée, a été retirée de la
Serpentine. Elle portait une bague de prix. On suppose que le désordre
de sa conduite a amené cette tragédie, son mari étant à l'étranger.»
Les commères du quartier avaient raconté ce qu'elles savaient:
Harriet avait cessé de recevoir les lettres de son mari par la faute
de son ancienne logeuse, qui ne les faisait pas suivre, et elle avait
abandonné tout espoir de le voir revenir à elle. Elle s'était alors
laissé aller à une inconduite désespérée. Elle avait vécu d'abord avec
un officier qui avait dû la quitter, son régiment ayant été envoyé aux
colonies. Puis, incapable de supporter la solitude, avec un protecteur
tout à fait bas, un groom, disait-on. Les Westbrook avaient enlevé ses
enfants et refusé de la recevoir. On la décrivait enceinte, isolée,
terrifiée par le scandale certain. Puis, le cadavre dans la rivière.
Shelley passa une épouvantable nuit... Dans un état de grossesse
avancée... cette fin de vie... cette folie... Tous les souvenirs
précis, si intimes qu'il avait de la pauvre Harriet revenaient contre
sa volonté pour recréer dans son imagination, affreusement vivantes,
ces dernières scènes. Harriet amoureuse, Harriet effrayée, Harriet
désespérée, visages qu'il connaissait trop bien. Ce nom, qui pendant
quelques années avait été pour lui presque tout l'univers, il fallait
maintenant l'associer aux idées les plus basses, les plus affreuses.
«Harriet, ma femme, prostituée! Harriet, ma femme, noyée!...»
Par instants il se demandait s'il n'était pas responsable. Il
rejetait cette idée de toutes ses forces; «J'ai fait ce que je devais;
j'ai toujours fait à chaque moment ce qui me paraissait le plus loyal,
sans être jamais intéressé ou égoïste. Quand je l'ai quittée, nous ne
nous aimions plus. J'ai pourvu largement, dans la mesure de mes moyens,
au delà de cette mesure, à son existence. Je ne l'ai pas traité
durement, seuls les odieux Westbrook... Pouvais-je sacrifier ma vie
et ma raison à une femme infidèle et médiocre?»
Sa raison répondait non; ses amis Hogg et Peacock, qui l'entouraient
affectueusement, répondaient non. Il les priait de le lui répéter,
car il lui semblait par éclairs entrevoir un devoir mystérieux et
surhumain auquel il avait manqué. «En brisant les liens traditionnels,
on délivre dans les hommes des forces inconnues, qui agissent alors
sans qu'on puisse prévoir les redoutables conséquences... la liberté
n'est bonne que pour ceux qui sont forts... pour ceux qui sont
dignes... et Harriet était une toute petite âme. Visage enfantin
et blond de la noyée.
Au matin il écrivit une tendre lettre à Mary, dont il aimait par
contraste à imaginer la douce sérénité. Il lui demandait d'accueillir
les deux petits enfants, Ianthe et Charles. Son avoué venait de lui
apprendre que les Westbrook se proposaient de lui en contester la
garde, sous prétexte que ses opinions religieuses et sa vie en
concubinage avec Miss Godwin le rendaient indigne de les élever.