V. ARIEL ET DON JUAN

Mais Don Juan comptait sans l'énergie d'Elvire. Claire avait décidé

de le suivre en Suisse et cette fille olivâtre était une force. Elle

entreprit de se faire chaperonner par les Shelley qu'elle sentait

prêts à accepter l'idée d'un départ.

Depuis qu'elle les avait quittés, ils s'étaient installés au bord de

la Tamise, près de Windsor. Sous les beaux chênes du parc, Shelley

avait composé sa première grande œuvre depuis «La Reine Mab» un poème:

«Alastor ou l'Esprit de la Solitude», qui était sa propre histoire, à

peine transposée; le ton était bien différent de ce que Shelley avait

écrit jusqu'alors; une mélancolique résignation estompait les

tranchantes affirmations de jadis; les théories religieuses et

morales, bien que cette fois encore prétexte de l'œuvre, passaient

souvent au second plan; çà et là, de beaux paysages surgissaient

au détour d'une strophe.

Dans la préface il expliquait que s'il abandonnait certaines de ses

marottes d'écolier, il ne regrettait rien de ses actions et préférait

son douloureux apprentissage au confortable reniement d'un Hogg: «Ceux

que n'attire aucune erreur généreuse, aucune soif de connaissance

même douteuse, aucune vénérable superstition; qui n'aiment rien sur

cette terre et ne cherchent aucun espoir au delà; qui se tiennent

dédaigneusement à l'écart de toute sympathie, sans se réjouir des

joies humaines, sans pleurer les chagrins humains; ceux-là et leurs

semblables ont leur juste, part de malédiction... Ils sont moralement

morts. Ils ne sont ni amis, ni amants, ni pères, ni citoyens du monde,

ni bienfaiteurs de leur pays... Ils vivent une vie inutile et se

préparent un tombeau misérable.»

Toutefois, si Shelley ne regrettait rien, le séjour de l'Angleterre

lui était devenu odieux. Mary, compagne non mariée, souffrait d'un

isolement mondain presque complet et pensait qu'à l'étranger, son

aventure étant moins connue, elle aurait plus de chances de retrouver

des amies.

Elle avait eu un second enfant, celui-ci bien vivant, un beau petit

garçon qu'elle avait nommé William, comme Godwin. Avec une nourrice,

le ménage était lourd, la pension maigre. La vie en Suisse passait

pour n'être pas chère et Claire eut peu de mal à la convaincre.

Comme au temps de leur première fuite, mais avec plus de confort,

l'étrange trio traversa Paris, la Bourgogne, le Jura et alla

s'installer à l'Hôtel d'Angleterre à Sécheron, faubourg de Genève.

L'hôtel était au bord du lac; des fenêtres on voyait scintiller au

soleil les arêtes des clapotis bleus, et sous un voile d'air lumineux

trembler la sombre ligne des montagnes; plus loin on devinait de

blanches pointes comme un nuage brillant et solide. Échappés à

l'hiver de Londres, ces paysages de soleil leur paraissaient

délicieux. Ils louèrent un bateau et passèrent les journées entières

sur le lac à lire, à dormir.

* * *

Tandis que leur troupe enfantine vivait oubliée entre le ciel et

l'eau, à travers les plaines de Flandre, Childe Harold descendait

vers eux en plus somptueux équipage. L'Angleterre, dans une de ces

crises d'incohérente vertu qui succèdent chez elle à la plus

surprenante tolérance, venait de chasser Lord Byron accusé d'inceste.

À son entrée dans un bal on avait vu toutes les femmes s'enfuir

comme s'il avait été le Diable lui-même. Il avait décidé de quitter

à tout jamais cette hypocrite patrie.

La curiosité la plus passionnée avait entouré son départ. Le Monde,

qui punit si durement les révoltes de l'instinct, les envie au fond

et les admire. À Douvres, quand le Pèlerin s'embarqua, deux haies de

spectateurs bordaient l'entrée de la passerelle; beaucoup de femmes

du monde avaient emprunté les vêtements de leurs filles de chambre

pour pouvoir se mêler à la foule. On se montrait les caisses énormes

qui contenaient son lit de repos, sa bibliothèque, sa vaisselle. La

mer était mauvaise, et Lord Byron rappela à ses compagnons que son

grand-père, l'amiral Byron, était connu dans la flotte sous le nom de

Jack la Tempête, parce qu'il ne pouvait s'embarquer sans bourrasque.

C'est avec quelque complaisance qu'il peignait comme fond pour son

propre portrait ce noir destin familial. Malheureux, il tenait à ce

que ses maux fussent grands.

* * *

Quelques jours plus tard, une extraordinaire activité se manifesta à

l'hôtel de Sécheron; c'était le branle-bas pour l'arrivée de

l'illustre Lord. Claire était émue malgré toute son audace; Shelley

heureux et impatient. L'accusation d'inceste, les relations de Byron

et de Claire ne pouvaient le choquer ou l'éloigner. Il espérait voir

se former entre Byron et sa belle-sœur les liens qui l'unissaient

lui-même à Mary; quant à l'inceste, il ne voyait aucune «raison» pour

qu'un frère ne pût aimer sa sœur. Si les lois le défendaient, c'est

par une de ces absurdes fantaisies où les sociétés se complaisent.

Même le thème lui paraissait un des plus poétiques qu'on pût trouver.

Quant à Mary, elle était heureuse, de voir Claire neutralisée, fût-ce

dans des conditions un peu dangereuses.

La première apparition de Byron ne déçut pas les Shelley. La beauté

de ce visage était saisissante. Ce qui frappait d'abord était un air

de fierté et d'intelligence, puis une pâleur de clair de lune sur

laquelle ressortaient avec un éclat de velours les grands yeux animés

et sombres, les cheveux noirs un peu bouclés, la ligne parfaite des

sourcils. Le nez et le menton étaient d'un dessin ferme et gracieux.

Le seul défaut de ce bel être apparaissait quand il marchait. Pied

bot, disait-on; pied fourchu, insinuait Byron, qui aimait à se croire

diabolique plutôt qu'infirme. Mary remarqua tout de suite que cette

claudication lui donnait une grande timidité; chaque fois qu'il avait

dû faire quelques pas devant des spectateurs, il lançait une phrase

satanique. Sur le registre de l'hôtel, en face du mot «âge», il

écrivit «cent ans».

Les deux hommes furent contents l'un de l'autre; Byron trouvait en

Shelley un homme de sa classe qui, malgré une vie difficile, avait

conservé l'aisance charmante des jeunes gens de bon sang. La culture

de cet esprit l'étonna; lui-même avait beaucoup lu, mais sans cet

extraordinaire sérieux. Shelley avait voulu connaître, Byron éblouir,

et Byron s'en rendait très bien compte. Il sentit aussi tout de suite

que la volonté de Shelley était une force pure et tendue alors que

lui-même flottait au gré de ses passions et de ses maîtresses.

Shelley, modeste, ne vit pas cette admiration que Byron dissimulait

avec grand soin. Pour lui, en écoutant le troisième chant de _Childe

Harold_, il fut ému et découragé. Dans cette force, ce rythme

puissant, dans ce mouvement de flot irrésistible et montant, il

reconnut le génie et désespéra de l'égaler.

Mais si le poète l'enthousiasma, l'homme l'étonna beaucoup. Il

attendait un Titan révolté; il trouva un grand seigneur blessé, très

attentif à ces joies et souffrances de vanité qui semblaient à Shelley

si puériles. Byron avait bravé les préjugés, mais il y croyait. Il les

avait rencontrés sur le chemin de ses désirs et avait passé outre,

mais à regret. Ce que Shelley avait fait naïvement, il l'avait fait

consciemment. Chassé du monde, il n'aimait que les succès mondains.

Mauvais mari, il ne respectait que l'amour légitime. Il tenait des

propos cyniques, mais par représailles, non par conviction. Entre

la dépravation et le mariage, il ne concevait pas d'état moyen. Il

essayait de terrifier l'Angleterre en jouant un rôle audacieux, mais

c'était par désespoir de n'avoir pu la conquérir dans un emploi

traditionnel.

Shelley cherchait dans les femmes une source d'exaltation, Byron un

prétexte de repos. Shelley angélique, par trop angélique, les

vénérait; Byron humain, par trop humain, les désirait et tenait

sur elles les discours les plus méprisants. Il disait:

«Ce qu'il y a de terrible dans les femmes, c'est qu'on ne peut vivre

ni avec elles, ni sans elles.» Et aussi: «Mon idéal est une femme qui

ait assez d'esprit pour comprendre qu'elle doit m'admirer, mais pas

assez pour souhaiter être admirée elle-même.» Le résultat de quelques

conversations fut surprenant: Shelley, mystique sans le savoir,

choqua Byron, Don Juan malgré lui.

Cela ne les empêcha pas d'être l'un pour l'autre une précieuse

société. Quand son ami, toujours grand pêcheur d'âmes, s'efforçait de

le convertir à une conception moins futile de la vie, Byron se

défendait par de brillants paradoxes que Shelley artiste goûtait

aussi vivement que Shelley moraliste les réprouvait. Tous deux aiment

le bateau à la folie. Ils en achètent un à frais communs et tous les

soirs s'embarquèrent avec Mary, Claire et le jeune médecin Polidori.

Byron et Shelley, silencieux, laissaient prendre leurs rames et

poursuivaient parmi les nuages et les reflets de la lune les images

fugitives; Claire chantait et sa belle voix entraînait la pensée dans

un vol voluptueux au-dessus des eaux étoilées.

Un soir de grand vent Byron, défiant la tempête, annonça un chant

albanais: «Soyez sentimentaux, dit-il, et donnez-moi toute votre

attention.» Il poussa un cri rauque et prolongé, puis éclata de rire.

Mary et Claire, à partir de ce jour, le baptisèrent «l'Albanais», et

par abréviation «Albé».

Shelley et Byron firent ensemble un pèlerinage littéraire autour

du lac. Ils visitèrent les lieux où Rousseau avait placé la Nouvelle

Heloïse: Clarens, «le doux Clarens, berceau de tout amour vraiment

passionné», la Lausanne de Bibbon, le Ferney de Voltaire.

L'enthousiasme de Shelley se communiqua à Byron qui écrivit sous

cette influence quelques-uns de ses plus beaux vers. Près de la

Meillerie, un des violents orages du lac de Genève faillit faire

chavirer le bateau. Déjà Byron se déshabillait. Shelley, qui ne savait

pas du tout nager, resta impassible, les bras croisés. Son courage

augmenta l'estime de Byron, mais celle-ci demeura plus silencieuse

que jamais.

Les Shelley, fatigués de l'hôtel, louèrent à Coligny un cottage au

bord du lac; Byron s'installa un peu plus haut à la villa Diodati.

Un vignoble séparait les deux maisons. Là, un matin, des vignerons

virent Claire sortir de la villa Byron et rentrer en courant chez les

Shelley. Elle perdit son soulier et, honteuse d'être vue, ne s'arrêta

pas pour le ramasser; les bons vignerons suisses, goguenards,

portèrent à la mairie du village la pantoufle de la demoiselle

anglaise.

Ses amours n'étaient pas heureuses. Elle était enceinte et Byron,

fatigué d'elle, lui faisait durement comprendre sa lassitude. Il

avait peut-être un moment admiré sa voix, son esprit, mais elle

l'avait vite ennuyé. Il ne se reconnaissait aucun devoir envers cette

fille qui s'était offerte à lui avec tant de persistance: «Enlevée?...

Qui fut enlevé en cette histoire sinon le pauvre cher moi-même?...

On m'accuse d'être dur envers les femmes; j'ai été toute ma vie leur

martyr... Depuis la Guerre de Troie, personne n'a été aussi enlevé

que moi.»

Shelley alla discuter avec lui l'avenir de Claire et de son enfant.

Pour Claire, le noble Lord s'en désintéressait tout à fait, désirant

seulement en être débarrassé le plus vivement possible et ne jamais la

revoir. C'était une thèse que Shelley ne pouvait combattre. Mais il

défendit les droits de l'enfant à naître.

Byron eut d'abord l'étrange idée de le confier à sa sœur Augusta à

laquelle le sentiment public l'unissait scandaleusement. Claire ayant

refusé, il promit alors de s'en occuper à partir de l'âge d'un an, à

la condition d'en être le seul maître.

Il devenait difficile pour les Shelley de rester auprès de lui. Non

que les deux hommes fussent en mauvais termes, Shelley avait trouvé

ces négociations pénibles, mais naturelles. Mais Claire souffrait, et

Mary était bien souvent indignée par l'attitude de Byron et par ses

cyniques propos. Quand il disait que les femmes n'ont aucun droit à

manger à table avec les hommes, que leur place est au sérail ou au

gynécée, sous bonne garde, la fille de Mary Wollstonecraft frémissait.

D'ailleurs, une fois de plus, elle éprouvait le nostalgique désir des

paysages anglais. Une maison au bord d'une rivière anglaise

apparaissait à distance comme un refuge délicieux. Shelley écrivit à

ses amis Peacock et Hogg d'en louer une pour lui, et le voyage de

retour commença.

* * *

Après leur départ, Byron écrivit à sa sœur Augusta: «_Ne me

grondez pas, que pouvais-je faire? Une fille imprudente, en dépit de

tout ce que j'ai pu faire ou dire, a voulu me suivre, ou plutôt me

précéder, car je l'ai trouvée ici et j'ai eu tout le mal du monde à la

persuader de s'en aller. Enfin elle est partie._

«_Maintenant, très chérie, je te dis en toute vérité que je ne

pouvais empêcher cela, que j'ai fait tout ce que j'ai pu et que j'ai

réussi à y mettre fin. Je ne l'aime pas et n'ai pas d'ailleurs d'amour

disponible pour qui que ce soit; mais je ne pouvais pourtant pas jouer

le stoïque avec une femme qui avait abattu huit cent milles pour me

déphilosopher... Et maintenant vous en savez là-dessus autant que moi,

et l'histoire est bien finie._»

Shelley resta en correspondance avec Byron et n'abandonna pas le

«salut» de son ami. Il lui écrivait sur un ton où la déférence pour le

grand poète se mêlait à une imperceptible hauteur à l'égard de l'homme

sans caractère. Au souci, si vif chez Byron, de sa réputation, de son

succès, des bavardages, de Londres, il opposait la vraie gloire.

«_N'est-ce rien que de créer de la grandeur, de la bonté destinées

peut-être à d'infinies expansions? N'est-ce rien que de devenir une

source d'où la pensée des autres hommes tirera sa force et beauté?...

Que serait la race humaine si Homère, si Shakespeare n'avaient pas

écrit?... Non que je vous conseille d'aspirer à la gloire. Le mobile

de votre travail devrait être plus sûr, et plus simple. Vous ne

devriez désirer rien de plus que d'exprimer vos propres pensées, de

vous adresser à la sympathie de ceux qui peuvent penser comme vous.

La gloire suit ceux qu'elle est indigne de guider._»

Lord Byron qui se dirigeait alors vers la nonchalante Venise, lisait

ces exhortations avec une grande lassitude. Cette exigeante estime

le fatiguait.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 37 / 61 题