Mais Don Juan comptait sans l'énergie d'Elvire. Claire avait décidé
de le suivre en Suisse et cette fille olivâtre était une force. Elle
entreprit de se faire chaperonner par les Shelley qu'elle sentait
prêts à accepter l'idée d'un départ.
Depuis qu'elle les avait quittés, ils s'étaient installés au bord de
la Tamise, près de Windsor. Sous les beaux chênes du parc, Shelley
avait composé sa première grande œuvre depuis «La Reine Mab» un poème:
«Alastor ou l'Esprit de la Solitude», qui était sa propre histoire, à
peine transposée; le ton était bien différent de ce que Shelley avait
écrit jusqu'alors; une mélancolique résignation estompait les
tranchantes affirmations de jadis; les théories religieuses et
morales, bien que cette fois encore prétexte de l'œuvre, passaient
souvent au second plan; çà et là, de beaux paysages surgissaient
au détour d'une strophe.
Dans la préface il expliquait que s'il abandonnait certaines de ses
marottes d'écolier, il ne regrettait rien de ses actions et préférait
son douloureux apprentissage au confortable reniement d'un Hogg: «Ceux
que n'attire aucune erreur généreuse, aucune soif de connaissance
même douteuse, aucune vénérable superstition; qui n'aiment rien sur
cette terre et ne cherchent aucun espoir au delà; qui se tiennent
dédaigneusement à l'écart de toute sympathie, sans se réjouir des
joies humaines, sans pleurer les chagrins humains; ceux-là et leurs
semblables ont leur juste, part de malédiction... Ils sont moralement
morts. Ils ne sont ni amis, ni amants, ni pères, ni citoyens du monde,
ni bienfaiteurs de leur pays... Ils vivent une vie inutile et se
préparent un tombeau misérable.»
Toutefois, si Shelley ne regrettait rien, le séjour de l'Angleterre
lui était devenu odieux. Mary, compagne non mariée, souffrait d'un
isolement mondain presque complet et pensait qu'à l'étranger, son
aventure étant moins connue, elle aurait plus de chances de retrouver
des amies.
Elle avait eu un second enfant, celui-ci bien vivant, un beau petit
garçon qu'elle avait nommé William, comme Godwin. Avec une nourrice,
le ménage était lourd, la pension maigre. La vie en Suisse passait
pour n'être pas chère et Claire eut peu de mal à la convaincre.
Comme au temps de leur première fuite, mais avec plus de confort,
l'étrange trio traversa Paris, la Bourgogne, le Jura et alla
s'installer à l'Hôtel d'Angleterre à Sécheron, faubourg de Genève.
L'hôtel était au bord du lac; des fenêtres on voyait scintiller au
soleil les arêtes des clapotis bleus, et sous un voile d'air lumineux
trembler la sombre ligne des montagnes; plus loin on devinait de
blanches pointes comme un nuage brillant et solide. Échappés à
l'hiver de Londres, ces paysages de soleil leur paraissaient
délicieux. Ils louèrent un bateau et passèrent les journées entières
sur le lac à lire, à dormir.
* * *
Tandis que leur troupe enfantine vivait oubliée entre le ciel et
l'eau, à travers les plaines de Flandre, Childe Harold descendait
vers eux en plus somptueux équipage. L'Angleterre, dans une de ces
crises d'incohérente vertu qui succèdent chez elle à la plus
surprenante tolérance, venait de chasser Lord Byron accusé d'inceste.
À son entrée dans un bal on avait vu toutes les femmes s'enfuir
comme s'il avait été le Diable lui-même. Il avait décidé de quitter
à tout jamais cette hypocrite patrie.
La curiosité la plus passionnée avait entouré son départ. Le Monde,
qui punit si durement les révoltes de l'instinct, les envie au fond
et les admire. À Douvres, quand le Pèlerin s'embarqua, deux haies de
spectateurs bordaient l'entrée de la passerelle; beaucoup de femmes
du monde avaient emprunté les vêtements de leurs filles de chambre
pour pouvoir se mêler à la foule. On se montrait les caisses énormes
qui contenaient son lit de repos, sa bibliothèque, sa vaisselle. La
mer était mauvaise, et Lord Byron rappela à ses compagnons que son
grand-père, l'amiral Byron, était connu dans la flotte sous le nom de
Jack la Tempête, parce qu'il ne pouvait s'embarquer sans bourrasque.
C'est avec quelque complaisance qu'il peignait comme fond pour son
propre portrait ce noir destin familial. Malheureux, il tenait à ce
que ses maux fussent grands.
* * *
Quelques jours plus tard, une extraordinaire activité se manifesta à
l'hôtel de Sécheron; c'était le branle-bas pour l'arrivée de
l'illustre Lord. Claire était émue malgré toute son audace; Shelley
heureux et impatient. L'accusation d'inceste, les relations de Byron
et de Claire ne pouvaient le choquer ou l'éloigner. Il espérait voir
se former entre Byron et sa belle-sœur les liens qui l'unissaient
lui-même à Mary; quant à l'inceste, il ne voyait aucune «raison» pour
qu'un frère ne pût aimer sa sœur. Si les lois le défendaient, c'est
par une de ces absurdes fantaisies où les sociétés se complaisent.
Même le thème lui paraissait un des plus poétiques qu'on pût trouver.
Quant à Mary, elle était heureuse, de voir Claire neutralisée, fût-ce
dans des conditions un peu dangereuses.
La première apparition de Byron ne déçut pas les Shelley. La beauté
de ce visage était saisissante. Ce qui frappait d'abord était un air
de fierté et d'intelligence, puis une pâleur de clair de lune sur
laquelle ressortaient avec un éclat de velours les grands yeux animés
et sombres, les cheveux noirs un peu bouclés, la ligne parfaite des
sourcils. Le nez et le menton étaient d'un dessin ferme et gracieux.
Le seul défaut de ce bel être apparaissait quand il marchait. Pied
bot, disait-on; pied fourchu, insinuait Byron, qui aimait à se croire
diabolique plutôt qu'infirme. Mary remarqua tout de suite que cette
claudication lui donnait une grande timidité; chaque fois qu'il avait
dû faire quelques pas devant des spectateurs, il lançait une phrase
satanique. Sur le registre de l'hôtel, en face du mot «âge», il
écrivit «cent ans».
Les deux hommes furent contents l'un de l'autre; Byron trouvait en
Shelley un homme de sa classe qui, malgré une vie difficile, avait
conservé l'aisance charmante des jeunes gens de bon sang. La culture
de cet esprit l'étonna; lui-même avait beaucoup lu, mais sans cet
extraordinaire sérieux. Shelley avait voulu connaître, Byron éblouir,
et Byron s'en rendait très bien compte. Il sentit aussi tout de suite
que la volonté de Shelley était une force pure et tendue alors que
lui-même flottait au gré de ses passions et de ses maîtresses.
Shelley, modeste, ne vit pas cette admiration que Byron dissimulait
avec grand soin. Pour lui, en écoutant le troisième chant de _Childe
Harold_, il fut ému et découragé. Dans cette force, ce rythme
puissant, dans ce mouvement de flot irrésistible et montant, il
reconnut le génie et désespéra de l'égaler.
Mais si le poète l'enthousiasma, l'homme l'étonna beaucoup. Il
attendait un Titan révolté; il trouva un grand seigneur blessé, très
attentif à ces joies et souffrances de vanité qui semblaient à Shelley
si puériles. Byron avait bravé les préjugés, mais il y croyait. Il les
avait rencontrés sur le chemin de ses désirs et avait passé outre,
mais à regret. Ce que Shelley avait fait naïvement, il l'avait fait
consciemment. Chassé du monde, il n'aimait que les succès mondains.
Mauvais mari, il ne respectait que l'amour légitime. Il tenait des
propos cyniques, mais par représailles, non par conviction. Entre
la dépravation et le mariage, il ne concevait pas d'état moyen. Il
essayait de terrifier l'Angleterre en jouant un rôle audacieux, mais
c'était par désespoir de n'avoir pu la conquérir dans un emploi
traditionnel.
Shelley cherchait dans les femmes une source d'exaltation, Byron un
prétexte de repos. Shelley angélique, par trop angélique, les
vénérait; Byron humain, par trop humain, les désirait et tenait
sur elles les discours les plus méprisants. Il disait:
«Ce qu'il y a de terrible dans les femmes, c'est qu'on ne peut vivre
ni avec elles, ni sans elles.» Et aussi: «Mon idéal est une femme qui
ait assez d'esprit pour comprendre qu'elle doit m'admirer, mais pas
assez pour souhaiter être admirée elle-même.» Le résultat de quelques
conversations fut surprenant: Shelley, mystique sans le savoir,
choqua Byron, Don Juan malgré lui.
Cela ne les empêcha pas d'être l'un pour l'autre une précieuse
société. Quand son ami, toujours grand pêcheur d'âmes, s'efforçait de
le convertir à une conception moins futile de la vie, Byron se
défendait par de brillants paradoxes que Shelley artiste goûtait
aussi vivement que Shelley moraliste les réprouvait. Tous deux aiment
le bateau à la folie. Ils en achètent un à frais communs et tous les
soirs s'embarquèrent avec Mary, Claire et le jeune médecin Polidori.
Byron et Shelley, silencieux, laissaient prendre leurs rames et
poursuivaient parmi les nuages et les reflets de la lune les images
fugitives; Claire chantait et sa belle voix entraînait la pensée dans
un vol voluptueux au-dessus des eaux étoilées.
Un soir de grand vent Byron, défiant la tempête, annonça un chant
albanais: «Soyez sentimentaux, dit-il, et donnez-moi toute votre
attention.» Il poussa un cri rauque et prolongé, puis éclata de rire.
Mary et Claire, à partir de ce jour, le baptisèrent «l'Albanais», et
par abréviation «Albé».
Shelley et Byron firent ensemble un pèlerinage littéraire autour
du lac. Ils visitèrent les lieux où Rousseau avait placé la Nouvelle
Heloïse: Clarens, «le doux Clarens, berceau de tout amour vraiment
passionné», la Lausanne de Bibbon, le Ferney de Voltaire.
L'enthousiasme de Shelley se communiqua à Byron qui écrivit sous
cette influence quelques-uns de ses plus beaux vers. Près de la
Meillerie, un des violents orages du lac de Genève faillit faire
chavirer le bateau. Déjà Byron se déshabillait. Shelley, qui ne savait
pas du tout nager, resta impassible, les bras croisés. Son courage
augmenta l'estime de Byron, mais celle-ci demeura plus silencieuse
que jamais.
Les Shelley, fatigués de l'hôtel, louèrent à Coligny un cottage au
bord du lac; Byron s'installa un peu plus haut à la villa Diodati.
Un vignoble séparait les deux maisons. Là, un matin, des vignerons
virent Claire sortir de la villa Byron et rentrer en courant chez les
Shelley. Elle perdit son soulier et, honteuse d'être vue, ne s'arrêta
pas pour le ramasser; les bons vignerons suisses, goguenards,
portèrent à la mairie du village la pantoufle de la demoiselle
anglaise.
Ses amours n'étaient pas heureuses. Elle était enceinte et Byron,
fatigué d'elle, lui faisait durement comprendre sa lassitude. Il
avait peut-être un moment admiré sa voix, son esprit, mais elle
l'avait vite ennuyé. Il ne se reconnaissait aucun devoir envers cette
fille qui s'était offerte à lui avec tant de persistance: «Enlevée?...
Qui fut enlevé en cette histoire sinon le pauvre cher moi-même?...
On m'accuse d'être dur envers les femmes; j'ai été toute ma vie leur
martyr... Depuis la Guerre de Troie, personne n'a été aussi enlevé
que moi.»
Shelley alla discuter avec lui l'avenir de Claire et de son enfant.
Pour Claire, le noble Lord s'en désintéressait tout à fait, désirant
seulement en être débarrassé le plus vivement possible et ne jamais la
revoir. C'était une thèse que Shelley ne pouvait combattre. Mais il
défendit les droits de l'enfant à naître.
Byron eut d'abord l'étrange idée de le confier à sa sœur Augusta à
laquelle le sentiment public l'unissait scandaleusement. Claire ayant
refusé, il promit alors de s'en occuper à partir de l'âge d'un an, à
la condition d'en être le seul maître.
Il devenait difficile pour les Shelley de rester auprès de lui. Non
que les deux hommes fussent en mauvais termes, Shelley avait trouvé
ces négociations pénibles, mais naturelles. Mais Claire souffrait, et
Mary était bien souvent indignée par l'attitude de Byron et par ses
cyniques propos. Quand il disait que les femmes n'ont aucun droit à
manger à table avec les hommes, que leur place est au sérail ou au
gynécée, sous bonne garde, la fille de Mary Wollstonecraft frémissait.
D'ailleurs, une fois de plus, elle éprouvait le nostalgique désir des
paysages anglais. Une maison au bord d'une rivière anglaise
apparaissait à distance comme un refuge délicieux. Shelley écrivit à
ses amis Peacock et Hogg d'en louer une pour lui, et le voyage de
retour commença.
* * *
Après leur départ, Byron écrivit à sa sœur Augusta: «_Ne me
grondez pas, que pouvais-je faire? Une fille imprudente, en dépit de
tout ce que j'ai pu faire ou dire, a voulu me suivre, ou plutôt me
précéder, car je l'ai trouvée ici et j'ai eu tout le mal du monde à la
persuader de s'en aller. Enfin elle est partie._
«_Maintenant, très chérie, je te dis en toute vérité que je ne
pouvais empêcher cela, que j'ai fait tout ce que j'ai pu et que j'ai
réussi à y mettre fin. Je ne l'aime pas et n'ai pas d'ailleurs d'amour
disponible pour qui que ce soit; mais je ne pouvais pourtant pas jouer
le stoïque avec une femme qui avait abattu huit cent milles pour me
déphilosopher... Et maintenant vous en savez là-dessus autant que moi,
et l'histoire est bien finie._»
Shelley resta en correspondance avec Byron et n'abandonna pas le
«salut» de son ami. Il lui écrivait sur un ton où la déférence pour le
grand poète se mêlait à une imperceptible hauteur à l'égard de l'homme
sans caractère. Au souci, si vif chez Byron, de sa réputation, de son
succès, des bavardages, de Londres, il opposait la vraie gloire.
«_N'est-ce rien que de créer de la grandeur, de la bonté destinées
peut-être à d'infinies expansions? N'est-ce rien que de devenir une
source d'où la pensée des autres hommes tirera sa force et beauté?...
Que serait la race humaine si Homère, si Shakespeare n'avaient pas
écrit?... Non que je vous conseille d'aspirer à la gloire. Le mobile
de votre travail devrait être plus sûr, et plus simple. Vous ne
devriez désirer rien de plus que d'exprimer vos propres pensées, de
vous adresser à la sympathie de ceux qui peuvent penser comme vous.
La gloire suit ceux qu'elle est indigne de guider._»
Lord Byron qui se dirigeait alors vers la nonchalante Venise, lisait
ces exhortations avec une grande lassitude. Cette exigeante estime
le fatiguait.