Le bébé de Mary naquit avant terme et le médecin dit qu'il ne
vivrait pas. Shelley veilla entre le berceau et le lit, en compagnie de
Tite Live et de Sénèque. Fanny apporta une layette de la part de la
fantasque Mrs Godwin, mais le philosophe demeura inflexible. Hogg
vint bavarder, raconter la grande nouvelle du jour qui était le retour
de l'île d'Elbe, et fit du bien à Mary par son bon sens ironique. À
vivre sans cesse avec Shelley, et encore fiévreuse, elle avait
l'impression douce et un peu terrifiante de s'évader de la terre
et de la vie; Hogg était plus réel.
Malgré les prédictions le bébé grandit, vécut un mois et elle
commençait à se rassurer, quand un matin, en se réveillant, elle le
trouva mort. Ce fut un grand chagrin.
Shelley et Claire continuaient à courir Londres ensemble; Mary
restait à la maison, tricotait et pensait à son petit enfant. «J'étais
mère et je ne le suis plus», se répétait-elle, et la nuit elle rêvait
que le petit bébé n'était pas mort, qu'en le frictionnant devant le
feu on avait pu le ranimer. Elle se réveillait; le berceau était vide.
Dans la rue l'on entendait des bruits de foule et des cris. C'était un
temps d'émeutes populaires. De France venaient des menaces de guerre.
Mary avait toujours un voile de larmes devant les yeux.
La présence de Claire dans la maison était de plus en plus un souci
pour elle. Elle était certaine que Claire aimait Shelley, l'avait
toujours aimé. La loyauté de Percy était évidente; sa morale plus
qu'humaine, angélique; mais il croyait pouvoir lire Pétrarque avec
une fille passionnée, diriger ses études et ses lectures, veiller
avec elle des nuits entières sans qu'elle en vînt à s'enflammer.
«C'est, pensait Mary, que mon charmant Shelley connaît mieux les
Elfes que les femmes.»
Le soir, seule avec lui, elle avouait sa jalousie. Il comprenait mal
ce sentiment qu'il jugeait bas et qui diminuait sa divine Mary. Il
lui semblait que sa capacité d'aimer était infinie, il ne retirait
rien à sa maîtresse en protégeant une autre femme. La compagnie de cet
être brillant, sauvage, lui était très précieuse, mais il dut
reconnaître que l'atmosphère de leur triple ménage devenait
irrespirable.
Mary le supplia de faire partir Claire dont elle ne parlait plus
qu'en l'appelant «votre amie». Ils cherchèrent longtemps à trouver
pour elle un poste de gouvernante, de dame de compagnie, mais l'étrange
réputation que la fuite en France lui avait faite rendait toutes
démarches bien difficiles.
D'ailleurs Claire ne mettait aucune bonne volonté à s'effacer. Elle
se plaisait à cette intimité intellectuelle et en attendait sans
effroi les nécessaires développements. Enfin la ferme douceur de
Mary l'emporta et il fut décidé que Claire sériait envoyée sur la
côte, en pension chez une veuve amie des Godwin.
_Journal de Mary._--«Vendredi.--Pas très à mon aise;
après breakfast lu Spencer; Shelley sort avec son amie; il rentre le
premier. Traduit Ovide, quatre-vingt-dix lignes. Jefferson Hogg vient;
je lui lis mon Ovide. Shelley et la dame sortent; après le thé, dernière
conversation de Shelley et de son amie.»
«_Samedi._--Claire part, Shelley l'accompagne; Jefferson
ne vient que vers cinq heures. Inquiète de ne pas voir Shelley rentrer,
sors pour le rencontrer. Il pleut. Il rentre à six heures trente;
l'affaire est finie. Lu Ovide. Charles Clairmont vient pour le thé.
On parle des tableaux. Je commence un autre journal avec notre
régénération.»
* * *
Claire, exilée à la campagne, goûta pendant quelques jours le grand
calme après une période si orageuse, mais elle n'était pas fille à
se contenter longtemps d'une solitude champêtre; elle chercha une
raison de vivre et ne manqua pas de la trouver.
Les amoureux croient toujours, bien à tort, que la rencontre d'un
être exceptionnel a fait naître leur amour. La vérité est bien plutôt
que l'amour préexistant cherche dans le monde son objet et le crée
s'il ne le trouve pas. Seulement, alors que chez un être timide, cette
démarche du cœur est inconsciente, l'audacieuse Claire, quand elle eut
compris qu'il ne lui restait aucun espoir d'enlever Shelley à sa sœur,
ni même de le partager avec elle, chercha délibérément un autre héros
pour des sentiments sans emploi. Seule à la campagne, elle ne pouvait
le découvrir près d'elle. Certaines amoureuses, en pareille situation,
écrivent aux grands soldats, aux grands acteurs. Elle était cultivée
et chercha un poète.
Elle n'en trouva pas de plus digne d'elle que Georges Gordon, Lord
Byron, qui était alors l'homme le plus admiré et le plus haï de
l'Angleterre. Elle savait par cœur ses poèmes que Shelley lisait si
souvent à haute voix avec enthousiasme; elle connaissait la légende
de vice et d'esprit, de charme diabolique et d'infernale cruauté
qui s'était formée autour de son nom.
La beauté de d'homme, la grandeur du titre, le génie de l'écrivain,
la hardiesse des idées, le scandale des amours, tout s'unissait pour
faire de lui le parfait héros. Il avait eu de nobles maîtresses: la
comtesse d'Oxford, Lady Frances Webster, et cette malheureuse Lady
Caroline Lamb qui, le premier jour où elle l'avait vu, avait écrit
dans son journal: «Fou, méchant, dangereux à connaître», et en
dessous: «Mais ce beau visage pâle contient ma destinée.»
Il s'était marié et tout Londres racontait qu'en entrant dans la
voiture nuptiale après la cérémonie, il avait dit à Lady Byron:
«Vous voici ma femme, cela suffit pour que je vous haïsse; si vous
étiez celle d'un autre, je pourrais peut-être vous aimer.» Il l'avait
traitée avec un mépris tel qu'elle avait dû demander la séparation
au bout d'un an. Les colporteurs de scandales racontaient qu'elle
avait découvert d'incestueuses relations entre Byron et sa sœur
Augusta. Depuis que courait cette sombre histoire, les âmes
craintives s'écartaient de lui avec horreur.
Claire n'aimait que le difficile et avait confiance en son génie;
elle se procura l'adresse de Don Juan et décida de tenter sa chance.
_Claire à Byron._
«_C'est une étrangère qui se permet de vous écrire. Ce n'est
pas la charité que je demande car je n'en ai nul besoin: je tremble de
crainte quand je pense au sort de cette lettre. Si vous voyez en moi
une importune, qui pourrait vous en blâmer? Il peut vous sembler
étrange et il est pourtant vrai que je place mon bonheur entre vos
mains. Si une femme dont la réputation est sans tache, qui n'est en
pouvoir ni de père, ni de mari se rend à votre discrétion, si cette
femme vous avoue, le cœur battant, qu'elle vous aime depuis plusieurs
années, si elle vous assure secret et sécurité, si elle est prête à
répondre à votre bienveillance par une affection et un dévouement sans
bornes, pourriez-vous la trahir ou seriez-vous silencieux comme le
tombeau?... Je veux de vous une réponse sans délai; écrivez-moi sous
le nom de E. Trefusis, Noley Place, Marylebone._»
Don Juan ne répondit pas. Cette inconnue au style pompeux était
maigre gibier pour le noble lord. Mais est-il rien de plus tenace qu'une
femme fatiguée de sa vertu? Claire attaqua une seconde fois: «Lord
Byron est prié de dire s'il pourra, ce soir à sept heures, recevoir
une dame qui désire lui faire une communication de la plus haute
importance; elle voudrait être reçue seule et dans le plus grand
secret.» Lord Byron fit répondre par son domestique qu'il n'était pas
à Londres.
Alors Claire écrivit sous son propre nom; elle voulait entrer au
théâtre, savait que Lord Byron s'occupait de Drury Lane et désirait lui
demander conseil. Cette fois, Byron répondit en lui conseillant de
s'adresser au Directeur de la scène. Nullement déroutée, elle opéra
aussitôt un changement de front ingénieux; ce n'était plus du théâtre,
mais de la littérature qu'elle voulait faire; elle avait écrit la
moitié d'un roman et aurait tant aimé soumettre ses essais à Lord
Byron. Comme il continuait à s'en tenir au silence ou à des réponses
évasives, elle risqua l'offre précise à laquelle un homme doué de
quelque amour-propre répond rarement par un refus.
«Je puis vous paraître imprudente, vicieuse, mais il est une chose
au monde que le temps vous montrera, c'est que j'aime avec douceur et
affection, que je suis incapable de rien qui ressemble à une vengeance
ou à une ruse... Je vous assure que votre avenir sera pour moi comme
le mien.
«Avez-vous quelque objection au plan suivant? Je sors avec vous un
soir par diligence ou poste jusqu'à dix ou douze milles de Londres.
Là nous serons libres et inconnus; vous rentrerez le lendemain matin
de bonne heure. J'ai tout arrangé de telle façon que le plus léger
soupçon ne puisse exister. Voulez-vous m'admettre pour quelques heures
à vivre avec vous?... Où? Je ne resterai pas un moment après que vous
m'aurez dit de partir... Faites ensuite ce que vous voudrez; allez où
vous voudrez; refusez de me voir; conduisez-vous durement; je ne me
rappellerai que la grâce de vos manières et la sauvage originalité
de votre attitude.»
Alors enfin Don Juan traqué, fatigué par une longue poursuite, prit
le parti de céder à sa conquête. Il était déjà résolu à quitter
l'Angleterre pour aller vivre en Suisse ou en Italie et la certitude
du départ prochain contenait dans des limites supportables la durée
de cette contrainte amoureuse.