III. CE QU'ÉTAIT GODWIN

La servante de la maison meublée apporta une lettre de la part d'une

dame qui attendait sur le trottoir d'en face. La lettre était de Fanny

et avertissait Shelley que ses créanciers se préparaient à le faire

mettre en prison pour dettes. Shelley et Claire coururent en bas de

l'escalier. En les voyant, Fanny s'enfuit. Elle avait peur de Godwin

qui lui avait interdit tous rapports avec les proscrits, et sans doute

aussi avait-elle un peu trop admiré Shelley pour souhaiter le revoir

depuis qu'il appartenait à sa sœur. Mais il courait bien et la

rattrapa. Elle lui apprit que les huissiers le cherchaient, que son

éditeur avait livré son adresse, que Godwin laissait faire.

Faute d'argent pour se libérer, il ne pouvait que disparaître. Il se

décida à aller vivre seul en un autre logis, tandis que Mary et Claire

resteraient immobiles pour déjouer l'ennemi. Ainsi, pour la première

fois, les amants furent séparés; cela leur parut terrible. Ils en

étaient réduits à se donner rendez-vous dans des tavernes, écartées,

à échanger quelques baisers furtifs, puis à se quitter aussitôt, car

Mary pouvait être suivie. Le dimanche, jour où les arrestations

étaient interdites, ils pouvaient rester ensemble jusqu'à minuit.

Un soir le courage leur manqua et Mary accompagna Shelley dans un

misérable hôtel. Ce couple au maigre bagage paraissant suspect à

l'hôte, en refusa de leur donner un repas avant qu'ils l'eussent

payé. Shelley fit appel à Peacock, puis, en attendant l'argent, il

ouvrit le Shakespeare qu'il avait toujours en poche et lut à haute

voix à Mary «_Troïlus and Cressida_». Cela leur fit oublier leur

faim pendant toute une journée. Le lendemain, vers l'heure du

déjeuner, Peacock leur envoya des gâteaux. Cette vie était bien

difficile, mais ils trouvaient une grande joie à souffrir ensemble.

Le malheur et l'amour faisaient bon ménage.

Quand ils étaient loin l'un de l'autre, en attendant la nuit

protectrice, ils s'envoyaient par un messager de confiance de tendres

billets griffonnés à la hâte.

«_O mon très cher amour, écrivait Shelley, pourquoi nos plaisirs

sont-ils si courts et si interrompus? Combien de temps ceci va-t-il

durer?... Demain à trois heures à Saint-Paul. N'oubliez pas vos vêpres

d'amour avant de dormir; moi, je n'oublierai pas mes prières._»

«_Bonne nuit mon amour, répondait Mary, demain je scellerai ce

souhait sur vos lèvres. Chère et douce créature, presse-moi contre

toi; serre ta Mary sur ton dur; peut-être un jour retrouvera-t-elle

un père; jusque-là, sois tout pour moi, amour._»

* * *

En janvier 1915, cette difficile existence fut transformée par un

événement depuis longtemps attendu, sans hâte, mais sans hypocrite

sentimentalisme: le vieux sir Bysshe mourut âgé de quatre-vingt-trois

ans. Ainsi Mr Timothy devenait à son tour baronnet, et Shelley

héritier immédiat.

Il partit pour la maison son père, accompagné par Claire excitée et

curieuse. Il la laissa dans le village et se présenta seul à la porte

de Field-Place. Sir Timothy, tout gonflé de son titre nouveau et plus

indigné que jamais qu'un baronnet pût avoir un tel fils, lui fit

refuser l'entrée par le laquais. Il s'assit sur les marches du perron

et se mit à lire Milton en attendant des nouvelles. Bientôt le docteur

sortit et lui dit que son père était très fâché, puis Sydney Shelley

vint à son tour visiter furtivement le fils maudit et lui donner des

détails sur le testament.

C'était un acte assez extraordinaire. L'idée fixe du vieux sir

Bysshe, avait été de constituer une énorme fortune héréditaire, et

pour cela d'accroître le majorat autant qu'il était en son pouvoir. Il

laissait deux cent quarante mille livres sterling, dont quatre-vingt

mille constituaient le majorat qui revenait nécessairement à Percy à

la mort de son père; le reste était libre. Mais sir Bysshe désirait que

ce reste fût joint aux quatre-vingt mille livres pour former un énorme

bloc transmissible de fils aîné en fils aîné aux barons Shelley de

l'avenir. Pour cela il fallait le consentement et la signature de son

petit-fils, et il avait espéré l'acheter de la façon suivante: si

Shelley consentait à prolonger le majorat, il aurait l'usufruit de la

fortune tout entière; dans le cas contraire il hériterait seulement

(après la mort de son père) des quatre-vingt mille livres sterling

qu'on ne pouvait lui enlever.

Shelley revint à Londres en méditant ces étranges nouvelles et alla

les discuter avec son avoué. Il n'estimait pas pouvoir coopérer à la

prolongation du majorat puisqu'il désapprouvait toute cette

législation ploutocratique; d'ailleurs il ne désirait ni pour lui, ni

pour ses enfants la propriété d'une immense fortune. Ce qu'il

souhaitait, c'était avoir tout de suite un revenu suffisant pour vivre

selon ses goûts, et une petite somme pour payer ses dettes. Il fit

proposer à son père de lui vendre ses droits contre une rente

immédiate. Cette combinaison plut à sir Timothy qui, ayant abandonné

tout espoir de ramener Percy à la soumission, ne pensait plus qu'à

son second fils; malheureusement les hommes de loi n étaient pas sûrs

qu'elle fût légalement possible à cause des termes du testament. Ils

autorisèrent seulement la revente par Shelley à son père de l'héritage

d'un grand-oncle, acte par lequel Shelley devint titulaire d'une rente

annuelle de mille livres sterling et reçut comptant une somme de trois

ou quatre mille livres pour ses dettes; ce n'était pas la grande

fortune, mais c'était la fin de la misère, des chambres meublées et

des visites d'huissiers.

Sa première pensée fut de faire une rente à Harriet. Il lui promit

deux cents livres par an qui, s'ajoutant à ce que lui donnait le père

Westbrook, devait la mettre à l'abri de toutes difficultés. Ensuite

il entreprit de payer les dettes de Godwin et engagea pour y parvenir

toute sa première annuité.

Le vénérable ami trouva l'offre de mille livres bien au-dessous de

ce qu'il attendait. À l'entendre, rien de plus facile que d'emprunter

sur un héritage maintenant proche les milliers de livres dont la

librairie de Skinner Street avait si grand besoin. Shelley, excédé,

mais poli, s'étonna avec une imperceptible indignation que le père de

Mary pût trouver naturel d'écrire au ravisseur de sa fille pour lui

demander de l'argent, et de se refuser en même temps à toutes relations

avec cette fille elle-même qui avait la faiblesse d'en souffrir. À quoi

Godwin répondit que c'était justement parce qu'il empruntait de

l'argent au séducteur qu'il ne pouvait recevoir Mary; sa dignité ne

le lui permettait pas. Il ne pouvait risquer que le Monde en vînt à

dire qu'il avait troqué l'honneur de sa fille contre le paiement de ses

dettes. Ses scrupules, étaient si exigeants qu'il retourna à Shelley un

chèque établi au nom de Godwin, en lui faisant remarquer que les noms

de Shelley et de Godwin ne pouvaient plus décemment figurer sur le même

chèque. Que Shelley établît son chèque au nom de Mr Smith, ou de Mr

Hume et lui, Godwin, pourrait consentir alors à le toucher. Les

lettres suivantes furent alors échangées:

_Shelley à Godwin._

«_Monsieur, j'avoue ne pas comprendre comment les engagements

pécuniaires existants entre nous vous obligent à des restrictions

dans votre conduite envers moi. Ces engagements n'existaient pas au

moment de notre retour de France et cependant votre conduite fut

exactement ce qu'elle est à présent. À mon avis, ni moi, ni votre

fille ne méritons le traitement que nous recevons de tous côtés, et

il m'a toujours semblé que c'était tout particulièrement votre devoir

à vous de qui l'opinion a tant de poids, de veiller à ce qu'une jeune

famille innocente, bienveillante et unie, ne fût pas assimilée à un

couple de prostituée et séducteur. Mon étonnement et, je l'avoue, mon

indignation ont été extrêmes, surtout quand j'ai constaté que pour

vous-mêmes, votre famille ou vos créanciers, vous étiez prêt à

reprendre ces relations avec moi qui vous avaient inspiré tant

d'horreur et qu'aucune pitié pour ma pauvreté et pour des souffrances

encourues pour vous, n'avait pu vous décider à renouer. Ne me parlez

plus de pardon, car mon sang bout dans mes veines, et mon cœur se

soulève contre tout ce qui a forme humaine quand je pense au mépris et

à l'hostilité que moi, votre bienfaiteur et ardent ami, ait reçu de

vous et de tout le genre humain._»

_Godwin à Shelley._

«... _Je regrette de devoir vous dire que votre lettre est écrite

dans un style qui est le contraire de conciliant, de sorte que si je

répondais sur le même ton, nous nous trouverions engagés dans une

controverse aussi amère qu'interminable; tant que ce corps conservera

intelligence et sentiments, je ne cesserai pas de désapprouver cet acte

de vous que je considère comme le plus grand malheur de ma vie._»

_Shelley à Godwin._

«_Nous limiterons désormais nos rapports aux affaires. Je suis

tout à fait d'accord avec vous pour emprunter sur mes annuités. Je vois

très bien à quel point des avances immédiates vous sont nécessaires

et je ferai tout ce que je pourrai pour vous les procurer._»

Ce froid mépris ne découragea pas l'emprunteur.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 35 / 61 题