La servante de la maison meublée apporta une lettre de la part d'une
dame qui attendait sur le trottoir d'en face. La lettre était de Fanny
et avertissait Shelley que ses créanciers se préparaient à le faire
mettre en prison pour dettes. Shelley et Claire coururent en bas de
l'escalier. En les voyant, Fanny s'enfuit. Elle avait peur de Godwin
qui lui avait interdit tous rapports avec les proscrits, et sans doute
aussi avait-elle un peu trop admiré Shelley pour souhaiter le revoir
depuis qu'il appartenait à sa sœur. Mais il courait bien et la
rattrapa. Elle lui apprit que les huissiers le cherchaient, que son
éditeur avait livré son adresse, que Godwin laissait faire.
Faute d'argent pour se libérer, il ne pouvait que disparaître. Il se
décida à aller vivre seul en un autre logis, tandis que Mary et Claire
resteraient immobiles pour déjouer l'ennemi. Ainsi, pour la première
fois, les amants furent séparés; cela leur parut terrible. Ils en
étaient réduits à se donner rendez-vous dans des tavernes, écartées,
à échanger quelques baisers furtifs, puis à se quitter aussitôt, car
Mary pouvait être suivie. Le dimanche, jour où les arrestations
étaient interdites, ils pouvaient rester ensemble jusqu'à minuit.
Un soir le courage leur manqua et Mary accompagna Shelley dans un
misérable hôtel. Ce couple au maigre bagage paraissant suspect à
l'hôte, en refusa de leur donner un repas avant qu'ils l'eussent
payé. Shelley fit appel à Peacock, puis, en attendant l'argent, il
ouvrit le Shakespeare qu'il avait toujours en poche et lut à haute
voix à Mary «_Troïlus and Cressida_». Cela leur fit oublier leur
faim pendant toute une journée. Le lendemain, vers l'heure du
déjeuner, Peacock leur envoya des gâteaux. Cette vie était bien
difficile, mais ils trouvaient une grande joie à souffrir ensemble.
Le malheur et l'amour faisaient bon ménage.
Quand ils étaient loin l'un de l'autre, en attendant la nuit
protectrice, ils s'envoyaient par un messager de confiance de tendres
billets griffonnés à la hâte.
«_O mon très cher amour, écrivait Shelley, pourquoi nos plaisirs
sont-ils si courts et si interrompus? Combien de temps ceci va-t-il
durer?... Demain à trois heures à Saint-Paul. N'oubliez pas vos vêpres
d'amour avant de dormir; moi, je n'oublierai pas mes prières._»
«_Bonne nuit mon amour, répondait Mary, demain je scellerai ce
souhait sur vos lèvres. Chère et douce créature, presse-moi contre
toi; serre ta Mary sur ton dur; peut-être un jour retrouvera-t-elle
un père; jusque-là, sois tout pour moi, amour._»
* * *
En janvier 1915, cette difficile existence fut transformée par un
événement depuis longtemps attendu, sans hâte, mais sans hypocrite
sentimentalisme: le vieux sir Bysshe mourut âgé de quatre-vingt-trois
ans. Ainsi Mr Timothy devenait à son tour baronnet, et Shelley
héritier immédiat.
Il partit pour la maison son père, accompagné par Claire excitée et
curieuse. Il la laissa dans le village et se présenta seul à la porte
de Field-Place. Sir Timothy, tout gonflé de son titre nouveau et plus
indigné que jamais qu'un baronnet pût avoir un tel fils, lui fit
refuser l'entrée par le laquais. Il s'assit sur les marches du perron
et se mit à lire Milton en attendant des nouvelles. Bientôt le docteur
sortit et lui dit que son père était très fâché, puis Sydney Shelley
vint à son tour visiter furtivement le fils maudit et lui donner des
détails sur le testament.
C'était un acte assez extraordinaire. L'idée fixe du vieux sir
Bysshe, avait été de constituer une énorme fortune héréditaire, et
pour cela d'accroître le majorat autant qu'il était en son pouvoir. Il
laissait deux cent quarante mille livres sterling, dont quatre-vingt
mille constituaient le majorat qui revenait nécessairement à Percy à
la mort de son père; le reste était libre. Mais sir Bysshe désirait que
ce reste fût joint aux quatre-vingt mille livres pour former un énorme
bloc transmissible de fils aîné en fils aîné aux barons Shelley de
l'avenir. Pour cela il fallait le consentement et la signature de son
petit-fils, et il avait espéré l'acheter de la façon suivante: si
Shelley consentait à prolonger le majorat, il aurait l'usufruit de la
fortune tout entière; dans le cas contraire il hériterait seulement
(après la mort de son père) des quatre-vingt mille livres sterling
qu'on ne pouvait lui enlever.
Shelley revint à Londres en méditant ces étranges nouvelles et alla
les discuter avec son avoué. Il n'estimait pas pouvoir coopérer à la
prolongation du majorat puisqu'il désapprouvait toute cette
législation ploutocratique; d'ailleurs il ne désirait ni pour lui, ni
pour ses enfants la propriété d'une immense fortune. Ce qu'il
souhaitait, c'était avoir tout de suite un revenu suffisant pour vivre
selon ses goûts, et une petite somme pour payer ses dettes. Il fit
proposer à son père de lui vendre ses droits contre une rente
immédiate. Cette combinaison plut à sir Timothy qui, ayant abandonné
tout espoir de ramener Percy à la soumission, ne pensait plus qu'à
son second fils; malheureusement les hommes de loi n étaient pas sûrs
qu'elle fût légalement possible à cause des termes du testament. Ils
autorisèrent seulement la revente par Shelley à son père de l'héritage
d'un grand-oncle, acte par lequel Shelley devint titulaire d'une rente
annuelle de mille livres sterling et reçut comptant une somme de trois
ou quatre mille livres pour ses dettes; ce n'était pas la grande
fortune, mais c'était la fin de la misère, des chambres meublées et
des visites d'huissiers.
Sa première pensée fut de faire une rente à Harriet. Il lui promit
deux cents livres par an qui, s'ajoutant à ce que lui donnait le père
Westbrook, devait la mettre à l'abri de toutes difficultés. Ensuite
il entreprit de payer les dettes de Godwin et engagea pour y parvenir
toute sa première annuité.
Le vénérable ami trouva l'offre de mille livres bien au-dessous de
ce qu'il attendait. À l'entendre, rien de plus facile que d'emprunter
sur un héritage maintenant proche les milliers de livres dont la
librairie de Skinner Street avait si grand besoin. Shelley, excédé,
mais poli, s'étonna avec une imperceptible indignation que le père de
Mary pût trouver naturel d'écrire au ravisseur de sa fille pour lui
demander de l'argent, et de se refuser en même temps à toutes relations
avec cette fille elle-même qui avait la faiblesse d'en souffrir. À quoi
Godwin répondit que c'était justement parce qu'il empruntait de
l'argent au séducteur qu'il ne pouvait recevoir Mary; sa dignité ne
le lui permettait pas. Il ne pouvait risquer que le Monde en vînt à
dire qu'il avait troqué l'honneur de sa fille contre le paiement de ses
dettes. Ses scrupules, étaient si exigeants qu'il retourna à Shelley un
chèque établi au nom de Godwin, en lui faisant remarquer que les noms
de Shelley et de Godwin ne pouvaient plus décemment figurer sur le même
chèque. Que Shelley établît son chèque au nom de Mr Smith, ou de Mr
Hume et lui, Godwin, pourrait consentir alors à le toucher. Les
lettres suivantes furent alors échangées:
_Shelley à Godwin._
«_Monsieur, j'avoue ne pas comprendre comment les engagements
pécuniaires existants entre nous vous obligent à des restrictions
dans votre conduite envers moi. Ces engagements n'existaient pas au
moment de notre retour de France et cependant votre conduite fut
exactement ce qu'elle est à présent. À mon avis, ni moi, ni votre
fille ne méritons le traitement que nous recevons de tous côtés, et
il m'a toujours semblé que c'était tout particulièrement votre devoir
à vous de qui l'opinion a tant de poids, de veiller à ce qu'une jeune
famille innocente, bienveillante et unie, ne fût pas assimilée à un
couple de prostituée et séducteur. Mon étonnement et, je l'avoue, mon
indignation ont été extrêmes, surtout quand j'ai constaté que pour
vous-mêmes, votre famille ou vos créanciers, vous étiez prêt à
reprendre ces relations avec moi qui vous avaient inspiré tant
d'horreur et qu'aucune pitié pour ma pauvreté et pour des souffrances
encourues pour vous, n'avait pu vous décider à renouer. Ne me parlez
plus de pardon, car mon sang bout dans mes veines, et mon cœur se
soulève contre tout ce qui a forme humaine quand je pense au mépris et
à l'hostilité que moi, votre bienfaiteur et ardent ami, ait reçu de
vous et de tout le genre humain._»
_Godwin à Shelley._
«... _Je regrette de devoir vous dire que votre lettre est écrite
dans un style qui est le contraire de conciliant, de sorte que si je
répondais sur le même ton, nous nous trouverions engagés dans une
controverse aussi amère qu'interminable; tant que ce corps conservera
intelligence et sentiments, je ne cesserai pas de désapprouver cet acte
de vous que je considère comme le plus grand malheur de ma vie._»
_Shelley à Godwin._
«_Nous limiterons désormais nos rapports aux affaires. Je suis
tout à fait d'accord avec vous pour emprunter sur mes annuités. Je vois
très bien à quel point des avances immédiates vous sont nécessaires
et je ferai tout ce que je pourrai pour vous les procurer._»
Ce froid mépris ne découragea pas l'emprunteur.