En arrivant à Londres, Shelley ne put payer le cab qui transportait
ses bagages. Avec Mary, Jane, les valises, il se fit conduire chez
son banquier qui lui apprit que Harriet avait prélevé le solde du
compte. Cette nouvelle provoqua la grande indignation des deux femmes.
La seule manière possible de sortir de l'aventure sans finir au poste
de police était d'aller voir Harriet plier même; Shelley avait son
adresse et la donna au cocher.
Harriet crut d'abord que son mari revenait et fut à son tour bien
indignée quand elle sut que sa rivale attendait à la porte. Pourtant
elle prêta quelques livres, et les trois voyageurs purent aller
se loger en de pauvres chambres meublées.
La situation était mauvaise. Les Godwin refusaient absolument de
recevoir les fugitifs. Shelley plaida qu'il avait appliqué les
principes de «Political Justice»; cela ne fit qu'irriter davantage
l'auteur de ce traité. «Political Justice» était à ses yeux un livre
théorique, dont les principes eussent pu être excellents dans un pays
d'Utopie (et encore y avait-il longtemps qu'il l'avait écrit), mais à
Londres, au milieu d'une société impitoyable et dans sa propre maison
à lui, Godwin, avec sa fille unique, l'exposer à l'ironie de ses amis,
et plus encore par cette perversion de ses principes... Non, il ne
pardonnerait jamais.
Cependant Shelley avait jadis emprunté de très grosses sommes pour
les prêter au père de Mary et les huissiers, dès qu'ils avaient appris
son retour, avaient commencé à le poursuivre. Godwin, non seulement ne
pouvait pas les rembourser, mais avait de nouveaux besoins. Ces
questions d'argent le contraignaient, bien malgré lui, à correspondre
encore avec un jeune homme dépravé et perfide. Sa conscience en
souffrait beaucoup et il le disait dans chaque lettre.
Cette hypocrisie d'un homme qu'ils avaient tant admiré, attristait
Mary et Shelley: «Oh! philosophie!» disaient-ils en soupirant. Quant
à Mrs Godwin elle leur reprochait surtout d'avoir perverti sa propre
fille Jane, et elle interdit à la douce Fanny de leur rendre visite.
Elle-même vint une fois voir sa fille, mais rencontrant Shelley
dans l'escalier, elle détourna la tête.
Avec Harriet les relations étaient tantôt faciles, tantôt difficiles
suivant les sautes de son humeur. Elle ne manquait de rien, ayant
encore un peu de l'argent de Shelley et recevant d'ailleurs une
pension du vieux cafetier, mais elle était enceinte, et très
malheureuse. Elle passait ses journées à raconter naïvement son
histoire aux commères du voisinage ou à écrire à son amie Catherine
Nugent, la couturière de Dublin, en petites phrases d'écolière:
«_Tout âge a ses soucis. Dieu sait que j'ai les miens. La petite
Ianthe va bien. Elle a quatorze mois, et six dents. Je ne sais pas
ce que j'aurais fait sans ce cher bébé et sans ma sœur. Le monde
est un milieu de douloureuses épreuves pour nous tous. Je ne pensais
guère avoir à passer par où j'ai passé. Mais le temps cicatrise les
plus profondes blessures et, pour ma douce enfant, j'espère vivre
bien des années. Écrivez-moi souvent. Dites-moi comment vous allez.
Ne vous découragez pas, bien que je ne voie rien à espérer quand
tout ce qui était vertueux devient vicieux et dépravé. C'est comme
cela. Rien n'est certain en ce monde. Je suppose qu'il y en a un
autre où ceux qui ont trop souffert dans celui-ci seront heureux.
Dites-moi ce que vous en pensez. Ma sœur est avec moi, je voudrais
que vous la connaissiez comme je la connais. Elle est digne de votre
amitié. Adieu chère amie._»
Parfois elle espérait. Ses amies lui disaient que les amourettes
durent peu et que son mari reviendrait; alors elle était gaie et
écrivait à Shelley amicalement. Elle croyait que Mary avait fait tout
le mal, qu'elle avait séduit Shelley en lui racontant d'extravagantes
histoires, qu'au fond il était bon et ne l'abandonnerait pas avec deux
enfants.
Parfois, au contraire, elle avait des crises de tristesse et de rage.
Alors elle essayait de rendre plus difficile la vie du couple détesté;
elle faisait des dettes et envoyait les créanciers chez Shelley; elle
racontait qu'il vivait en promiscuité avec les deux filles de Godwin;
elle allait voir les créanciers de Godwin pour les exciter à être
impitoyables, et Mary, qui ne l'avait jamais vue, disait en soupirant:
«L'affreuse femme!»
Un jour de novembre, Harriet eut un malaise et se crut très malade.
Son premier mouvement, quand elle souffrait, était de faire appel à
son mari; elle envoya chercher Shelley pendant la nuit; il accourut.
Il voulait rester, sans se transformer à nouveau en amant, le plus
dévoué de ses amis. Harriet ne comprenait pas la nuance et dès qu'il
était empressé, devenait tendre. Alors il la repoussait avec une
douce fermeté.
À la fin du mois de novembre, elle accoucha d'un garçon de huit
mois. Cette naissance n'amena aucune réconciliation; Shelley n'était
pas sûr que l'enfant fût de lui.
Avec Mary, en dépit de leurs malheurs, il était délicieusement
heureux. Ils avaient les mêmes goûts et considéraient tous deux la vie
comme une Université prolongée jusqu'à la vieillesse. Ils lisaient les
mêmes livres, souvent à haute voix. Elle l'accompagnait dans ses
démarches chez les avoués et les huissiers. Quand, au bord de la
Serpentine, il s'amusait, comme jadis à Oxford, à lancer des barques de
papier, Mary, assise à côté de lui, construisait la flotte avec
ardeur.
Elle s'était mise, sous sa direction, à apprendre le latin et même
le grec. Beaucoup plus cultivée que Harriet, elle ne voyait pas dans
ces études, comme la première Mrs Shelley, un jeu plutôt ennuyeux, mais
un enrichissement de ses plaisirs. Le plus grand charme de la culture
littéraire, c'est qu'elle humanise l'amour. Catulle, Théocrite,
Pétrarque s'unissaient pour rendre leurs baisers plus exquis. Shelley,
en voyant travailler sa nouvelle compagne, admirait la force de son
esprit et la jugeait, avec joie, très supérieure à lui-même.
Le seul nuage léger était la présence de Jane, ou plutôt de Claire,
car ayant décidé que son nom était laid, elle en avait imposé un
nouveau qu'elle jugeait plus romantique. Elle était brillante,
charmante, mais nerveuse jusqu'à la maladie et d'une redoutable
susceptibilité. Rien n'était plus dangereux pour ses nerfs que la vie
avec un couple jeune et amoureux. Elle avait pour Shelley une
admiration passionnée qu'elle montrait un peu trop vivement. Mary
s'en plaignait, mais Shelley ne trouvait ce sentiment ni désagréable,
ni choquant.
Il avait horreur de la solitude; quand Mary, qui attendait un
enfant, dut renoncer à se promener à pied, à se coucher tard, il emmena
Claire chez les avoués, chez les huissiers, au bord de la
Serpentine, et chaque jour la pria de veiller avec lui. Il lui parlait
de Harriet, de Miss Hitchener, de ses sœurs. Il adorait les
confidences, les longues analyses de pensée, et la sincérité totale
lui paraissait plus facile avec Claire parce qu'elle n'était pas sa
maîtresse. Bientôt Mary laissa voir son impatience, et pendant tout
un jour Claire, froissée des reproches de sa sœur, demeura silencieuse
et sombre.
Le soir, Mary étant montée, Shelley entreprit de calmer Claire.
Doucement, adroitement, patiemment, il expliqua jusqu'à minuit les
sentiments un peu compliqués de leur petit groupe. Sa gentille
bienveillance fut telle que Claire cessa de bouder.
--J'ai tant souffert, dit-elle.
--Souffrances imaginaires, ma pauvre Claire; vous interprétez
des gestes et des phrases auxquels Mary n'attache aucune
importance.
--J'ai souffert tout de même, mais j'aime les êtres bons, qui
expliquent les choses.
Il alla rejoindre Mary et lui raconta la conversation. Au-dessus de
leur chambre ils entendirent Claire parler et marcher dans son
sommeil. Bientôt elle redescendit; elle était trop nerveuse et ne
pouvait rester seule; Mary la prit dans son lit et Shelley alla se
coucher en haut.
Cette petite scène se répéta souvent avec de légères variantes. La
nervosité de Claire gagnait Shelley. Ayant parlé de fantômes et
d'apparitions pendant une partie de la nuit, ils finissaient par
s'effrayer l'un l'autre.
--Qu'avez-vous, Claire? disait Shelley. Vous êtes toute
verte... Vos yeux... ne me regardez pas de cette façon.
--Et vous aussi, vous êtes étrange... L'air est pesant, chargé
de monstres... Ne restons pas ici.
Ils se disaient bonsoir, gagnaient leurs chambres et presque
aussitôt Shelley et Mary entendaient un grand cri: un corps roulait
dans l'escalier, et Claire, le visage décomposé, racontait que son
oreiller avait quitté son lit comme poussé par une main invisible.
Shelley l'écoutait avec un intérêt terrifié, et Mary haussait les
épaules. Elle aurait bien voulu que cette folle s'en allât.
* * *
Les parias recevaient peu d'amis. Le groupe Boinville-Newton, en
dépit de sa libre philosophie française, avait montré beaucoup de
froideur quand Shelley leur avait annoncé sa vie nouvelle.
Là comme chez Godwin, les actions s'accordaient bien mal, avec les
discours et l'indulgence théorique s'alliait, sans qu'on sût pourquoi,
à la sévérité pratique. Au contraire, les sceptiques Hogg et Peacock
étaient venus dès le premier appel. Ils avaient cru à l'innocence de
Harriet et n'approuvaient pas la conduite de Shelley, mais ils étaient
curieux et acceptaient les passions comme des maladies assez comiques.
Shelley n'avait pas invité Hogg sans inquiétude; il craignait que ce
cynique ne déplût beaucoup à ses graves amies. La première impression
de Mary ne lut pas très bonne: «Il est amusant quand il plaisante,
dit-elle, mais dès qu'il traite un sujet sérieux on voit que son point
de vue est tout à fait faux.»
Hogg, en effet, devenait de plus en plus britannique et conservateur;
il faisait maintenant l'éloge de la tradition, des sports, des
public-schools et indiquait les bonnes années de porto. Mais ayant
jugé Mary jolie et intelligente, il le dit à Shelley qui le répéta à
Mary elle-même. À la visite suivante, elle le trouva beaucoup plus
sympathique. Sans doute il parlait de vertu comme un aveugle des
couleurs et, dans cette famille d'«âmes» enthousiastes, il était le
«pécheur endurci», mais on lui reconnaissait du charme. Mary croyait
deviner que sa froideur était feinte et qu'il valait mieux que ses
paroles. Il avait peur d'être sincère et profond; cela l'aurait obligé
à renoncer à mille choses qu'il aimait, mais il était trop intelligent
pour ne pas sentir la faiblesse de son attitude.
D'ailleurs, serviable et cultivé, il aidait volontiers Mary et
Claire à traduire Ovide ou Anacréon quand leur maître habituel s'était
évanoui mystérieusement; et il accompagnait sans se plaindre
ces dames chez leur modiste.
Car elles y allaient aussi, comme la pauvre Harriet, mais dans un
autre esprit. Harriet achetait des chapeaux avec enthousiasme, Mary
avec condescendance, et Shelley n'avait même pas à lui pardonner une
concession au Monde qu'elle était la première à regretter.