II. LES PARIAS

En arrivant à Londres, Shelley ne put payer le cab qui transportait

ses bagages. Avec Mary, Jane, les valises, il se fit conduire chez

son banquier qui lui apprit que Harriet avait prélevé le solde du

compte. Cette nouvelle provoqua la grande indignation des deux femmes.

La seule manière possible de sortir de l'aventure sans finir au poste

de police était d'aller voir Harriet plier même; Shelley avait son

adresse et la donna au cocher.

Harriet crut d'abord que son mari revenait et fut à son tour bien

indignée quand elle sut que sa rivale attendait à la porte. Pourtant

elle prêta quelques livres, et les trois voyageurs purent aller

se loger en de pauvres chambres meublées.

La situation était mauvaise. Les Godwin refusaient absolument de

recevoir les fugitifs. Shelley plaida qu'il avait appliqué les

principes de «Political Justice»; cela ne fit qu'irriter davantage

l'auteur de ce traité. «Political Justice» était à ses yeux un livre

théorique, dont les principes eussent pu être excellents dans un pays

d'Utopie (et encore y avait-il longtemps qu'il l'avait écrit), mais à

Londres, au milieu d'une société impitoyable et dans sa propre maison

à lui, Godwin, avec sa fille unique, l'exposer à l'ironie de ses amis,

et plus encore par cette perversion de ses principes... Non, il ne

pardonnerait jamais.

Cependant Shelley avait jadis emprunté de très grosses sommes pour

les prêter au père de Mary et les huissiers, dès qu'ils avaient appris

son retour, avaient commencé à le poursuivre. Godwin, non seulement ne

pouvait pas les rembourser, mais avait de nouveaux besoins. Ces

questions d'argent le contraignaient, bien malgré lui, à correspondre

encore avec un jeune homme dépravé et perfide. Sa conscience en

souffrait beaucoup et il le disait dans chaque lettre.

Cette hypocrisie d'un homme qu'ils avaient tant admiré, attristait

Mary et Shelley: «Oh! philosophie!» disaient-ils en soupirant. Quant

à Mrs Godwin elle leur reprochait surtout d'avoir perverti sa propre

fille Jane, et elle interdit à la douce Fanny de leur rendre visite.

Elle-même vint une fois voir sa fille, mais rencontrant Shelley

dans l'escalier, elle détourna la tête.

Avec Harriet les relations étaient tantôt faciles, tantôt difficiles

suivant les sautes de son humeur. Elle ne manquait de rien, ayant

encore un peu de l'argent de Shelley et recevant d'ailleurs une

pension du vieux cafetier, mais elle était enceinte, et très

malheureuse. Elle passait ses journées à raconter naïvement son

histoire aux commères du voisinage ou à écrire à son amie Catherine

Nugent, la couturière de Dublin, en petites phrases d'écolière:

«_Tout âge a ses soucis. Dieu sait que j'ai les miens. La petite

Ianthe va bien. Elle a quatorze mois, et six dents. Je ne sais pas

ce que j'aurais fait sans ce cher bébé et sans ma sœur. Le monde

est un milieu de douloureuses épreuves pour nous tous. Je ne pensais

guère avoir à passer par où j'ai passé. Mais le temps cicatrise les

plus profondes blessures et, pour ma douce enfant, j'espère vivre

bien des années. Écrivez-moi souvent. Dites-moi comment vous allez.

Ne vous découragez pas, bien que je ne voie rien à espérer quand

tout ce qui était vertueux devient vicieux et dépravé. C'est comme

cela. Rien n'est certain en ce monde. Je suppose qu'il y en a un

autre où ceux qui ont trop souffert dans celui-ci seront heureux.

Dites-moi ce que vous en pensez. Ma sœur est avec moi, je voudrais

que vous la connaissiez comme je la connais. Elle est digne de votre

amitié. Adieu chère amie._»

Parfois elle espérait. Ses amies lui disaient que les amourettes

durent peu et que son mari reviendrait; alors elle était gaie et

écrivait à Shelley amicalement. Elle croyait que Mary avait fait tout

le mal, qu'elle avait séduit Shelley en lui racontant d'extravagantes

histoires, qu'au fond il était bon et ne l'abandonnerait pas avec deux

enfants.

Parfois, au contraire, elle avait des crises de tristesse et de rage.

Alors elle essayait de rendre plus difficile la vie du couple détesté;

elle faisait des dettes et envoyait les créanciers chez Shelley; elle

racontait qu'il vivait en promiscuité avec les deux filles de Godwin;

elle allait voir les créanciers de Godwin pour les exciter à être

impitoyables, et Mary, qui ne l'avait jamais vue, disait en soupirant:

«L'affreuse femme!»

Un jour de novembre, Harriet eut un malaise et se crut très malade.

Son premier mouvement, quand elle souffrait, était de faire appel à

son mari; elle envoya chercher Shelley pendant la nuit; il accourut.

Il voulait rester, sans se transformer à nouveau en amant, le plus

dévoué de ses amis. Harriet ne comprenait pas la nuance et dès qu'il

était empressé, devenait tendre. Alors il la repoussait avec une

douce fermeté.

À la fin du mois de novembre, elle accoucha d'un garçon de huit

mois. Cette naissance n'amena aucune réconciliation; Shelley n'était

pas sûr que l'enfant fût de lui.

Avec Mary, en dépit de leurs malheurs, il était délicieusement

heureux. Ils avaient les mêmes goûts et considéraient tous deux la vie

comme une Université prolongée jusqu'à la vieillesse. Ils lisaient les

mêmes livres, souvent à haute voix. Elle l'accompagnait dans ses

démarches chez les avoués et les huissiers. Quand, au bord de la

Serpentine, il s'amusait, comme jadis à Oxford, à lancer des barques de

papier, Mary, assise à côté de lui, construisait la flotte avec

ardeur.

Elle s'était mise, sous sa direction, à apprendre le latin et même

le grec. Beaucoup plus cultivée que Harriet, elle ne voyait pas dans

ces études, comme la première Mrs Shelley, un jeu plutôt ennuyeux, mais

un enrichissement de ses plaisirs. Le plus grand charme de la culture

littéraire, c'est qu'elle humanise l'amour. Catulle, Théocrite,

Pétrarque s'unissaient pour rendre leurs baisers plus exquis. Shelley,

en voyant travailler sa nouvelle compagne, admirait la force de son

esprit et la jugeait, avec joie, très supérieure à lui-même.

Le seul nuage léger était la présence de Jane, ou plutôt de Claire,

car ayant décidé que son nom était laid, elle en avait imposé un

nouveau qu'elle jugeait plus romantique. Elle était brillante,

charmante, mais nerveuse jusqu'à la maladie et d'une redoutable

susceptibilité. Rien n'était plus dangereux pour ses nerfs que la vie

avec un couple jeune et amoureux. Elle avait pour Shelley une

admiration passionnée qu'elle montrait un peu trop vivement. Mary

s'en plaignait, mais Shelley ne trouvait ce sentiment ni désagréable,

ni choquant.

Il avait horreur de la solitude; quand Mary, qui attendait un

enfant, dut renoncer à se promener à pied, à se coucher tard, il emmena

Claire chez les avoués, chez les huissiers, au bord de la

Serpentine, et chaque jour la pria de veiller avec lui. Il lui parlait

de Harriet, de Miss Hitchener, de ses sœurs. Il adorait les

confidences, les longues analyses de pensée, et la sincérité totale

lui paraissait plus facile avec Claire parce qu'elle n'était pas sa

maîtresse. Bientôt Mary laissa voir son impatience, et pendant tout

un jour Claire, froissée des reproches de sa sœur, demeura silencieuse

et sombre.

Le soir, Mary étant montée, Shelley entreprit de calmer Claire.

Doucement, adroitement, patiemment, il expliqua jusqu'à minuit les

sentiments un peu compliqués de leur petit groupe. Sa gentille

bienveillance fut telle que Claire cessa de bouder.

--J'ai tant souffert, dit-elle.

--Souffrances imaginaires, ma pauvre Claire; vous interprétez

des gestes et des phrases auxquels Mary n'attache aucune

importance.

--J'ai souffert tout de même, mais j'aime les êtres bons, qui

expliquent les choses.

Il alla rejoindre Mary et lui raconta la conversation. Au-dessus de

leur chambre ils entendirent Claire parler et marcher dans son

sommeil. Bientôt elle redescendit; elle était trop nerveuse et ne

pouvait rester seule; Mary la prit dans son lit et Shelley alla se

coucher en haut.

Cette petite scène se répéta souvent avec de légères variantes. La

nervosité de Claire gagnait Shelley. Ayant parlé de fantômes et

d'apparitions pendant une partie de la nuit, ils finissaient par

s'effrayer l'un l'autre.

--Qu'avez-vous, Claire? disait Shelley. Vous êtes toute

verte... Vos yeux... ne me regardez pas de cette façon.

--Et vous aussi, vous êtes étrange... L'air est pesant, chargé

de monstres... Ne restons pas ici.

Ils se disaient bonsoir, gagnaient leurs chambres et presque

aussitôt Shelley et Mary entendaient un grand cri: un corps roulait

dans l'escalier, et Claire, le visage décomposé, racontait que son

oreiller avait quitté son lit comme poussé par une main invisible.

Shelley l'écoutait avec un intérêt terrifié, et Mary haussait les

épaules. Elle aurait bien voulu que cette folle s'en allât.

* * *

Les parias recevaient peu d'amis. Le groupe Boinville-Newton, en

dépit de sa libre philosophie française, avait montré beaucoup de

froideur quand Shelley leur avait annoncé sa vie nouvelle.

Là comme chez Godwin, les actions s'accordaient bien mal, avec les

discours et l'indulgence théorique s'alliait, sans qu'on sût pourquoi,

à la sévérité pratique. Au contraire, les sceptiques Hogg et Peacock

étaient venus dès le premier appel. Ils avaient cru à l'innocence de

Harriet et n'approuvaient pas la conduite de Shelley, mais ils étaient

curieux et acceptaient les passions comme des maladies assez comiques.

Shelley n'avait pas invité Hogg sans inquiétude; il craignait que ce

cynique ne déplût beaucoup à ses graves amies. La première impression

de Mary ne lut pas très bonne: «Il est amusant quand il plaisante,

dit-elle, mais dès qu'il traite un sujet sérieux on voit que son point

de vue est tout à fait faux.»

Hogg, en effet, devenait de plus en plus britannique et conservateur;

il faisait maintenant l'éloge de la tradition, des sports, des

public-schools et indiquait les bonnes années de porto. Mais ayant

jugé Mary jolie et intelligente, il le dit à Shelley qui le répéta à

Mary elle-même. À la visite suivante, elle le trouva beaucoup plus

sympathique. Sans doute il parlait de vertu comme un aveugle des

couleurs et, dans cette famille d'«âmes» enthousiastes, il était le

«pécheur endurci», mais on lui reconnaissait du charme. Mary croyait

deviner que sa froideur était feinte et qu'il valait mieux que ses

paroles. Il avait peur d'être sincère et profond; cela l'aurait obligé

à renoncer à mille choses qu'il aimait, mais il était trop intelligent

pour ne pas sentir la faiblesse de son attitude.

D'ailleurs, serviable et cultivé, il aidait volontiers Mary et

Claire à traduire Ovide ou Anacréon quand leur maître habituel s'était

évanoui mystérieusement; et il accompagnait sans se plaindre

ces dames chez leur modiste.

Car elles y allaient aussi, comme la pauvre Harriet, mais dans un

autre esprit. Harriet achetait des chapeaux avec enthousiasme, Mary

avec condescendance, et Shelley n'avait même pas à lui pardonner une

concession au Monde qu'elle était la première à regretter.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 34 / 61 题