I. UN TOUR DE SIX SEMAINES

La chaise de poste était commandée pour quatre heures du matin;

Shelley veilla toute la nuit devant la maison des Godwin. Enfin, il

vit pâlir les étoiles et les lampes. Mary, en costume de voyage,

entr'ouvrit la porte sans bruit. Jane Clairmont qui, au dernier

moment, avait décidé de partir avec sa sœur, parlait à voix basse

des bagages avec une officieuse activité.

Le long voyage en voiture fatigua beaucoup Mary, mais Shelley

n'osait faire arrêter, craignant que Godwin ne les poursuivît. Enfin,

vers quatre heures du soir, ils arrivèrent à Douvres, où, après de

difficiles négociations avec les douaniers et les marins, ils

trouvèrent un petit bateau qui consentit à les mener à Calais.

Le soir était beau; les grandes falaises blanches diminuèrent

lentement; les fugitifs se virent sauvés. Bientôt la brise se leva,

et s'enfla vite en vent violent. Mary, très malade, passa la nuit

étendue sur les genoux de Shelley qui, épuisé lui-même, la soutenait

de son mieux. La lune descendit lentement sur l'horizon, puis, dans

la totale obscurité, un orage éclata dont les éclairs frappaient à

coups rapides la mer noire et gonflée. Enfin, le jour parut, l'orage

s'éloigna, le vent mollit et le large soleil se leva sur la France.

Dans les rues de Calais, la gaie agitation du port, le langage

étranger, les costumes pittoresques des pêcheurs et des femmes

secouèrent la torpeur de Mary. Ils passèrent la journée à l'auberge,

car il fallait attendre les bagages que devait apporter la malle de

Douvres; celle-ci amena, avec eux, Mrs Godwin et ses lunettes vertes.

La grosse dame espérait au moins persuader Jane de rentrer à Skinner

Street, mais l'éloquence de Shelley l'emporta et Mrs Godwin

repartit seule. À six heures du soir, les voyageurs quittèrent Calais

pour Boulogne dans un cabriolet à trois chevaux.

* * *

Leur plan était de gagner la Suisse, mais dès Paris leur bourse fut

vide. Ils avaient une lettre pour un homme d'affaires français,

Tavernier, qui devait leur procurer de l'argent. Ils l'invitèrent

à venir prendre le breakfast à l'hôtel, et le jugèrent un parfait

idiot, car il semblait avoir quelque peine à comprendre l'absolue

nécessité de ce voyage de deux fillettes avec un grand jeune homme

exalté.

Shelley dut mettre en gage sa montré et sa chaîne; il en obtint huit

napoléons. C'était de quoi manger pendant quinze jours, et, l'esprit

tranquille, ils commencèrent à explorer les boulevards, le Louvre,

Notre-Dame. Bientôt ils préférèrent rester à l'hôtel et relire

ensemble les œuvres de Mary Wollstonecraft et les poèmes de Byron.

Au bout d'une semaine, Tavernier, brave homme au fond, accepta de

leur prêter douze cents francs. C'était trop peu pour faire le voyage

et diligence, mais ils se décidèrent de partir à pied, et d'acheter

un âne pour Mary. Shelley alla à la foire aux bestiaux et revint à

l'hôtel avec un minuscule baudet; le lendemain matin, un fiacre le

conduisit, avec sa femme et sa belle-sœur, à la barrière de Charenton,

l'âne trottant derrière là voiture.

En 1814, les routes de France étaient peu sûres. Les armées venaient

d'être dispersées; des bandes de soldats maraudeurs détroussaient les

voyageurs. Les travailleurs des champs regardaient avec surprise cette

caravane de deux jolies filles en robes de soie noire, d'un adolescent

aux cheveux bouclés et d'un âne petit jusqu'au ridicule.

Au bout de quelques kilomètres, l'âne se montra si fatigué que, pour

terminer l'étape, Shelley et Jane durent le porter. Dans le village

où ils couchèrent, ils le vendirent à un paysan et achetèrent une

mule pour le remplacer.

Toute cette contrée était désolée par la guerre, les villages à demi

détruits, les maisons souvent sans toit, les poutres noircies par le

feu; quand on demandait du lait à un fermier, il maudissait les

Cosaques qui avaient emmené ses vaches.

Dans les misérables auberges, les lits étaient si sales que Mary et

Jane n'osaient se coucher; d'énormes rats les frôlaient dans

l'obscurité. Ils prirent l'habitude de passer la nuit assis dans les

cuisines des fermes. Le grand fourneau allumé alourdissait

l'atmosphère; des pleurs d'enfant, des craquements de vieux bois se

mêlaient aux vagues rêveries du demi-sommeil; Mary se demandait

anxieusement si son père ne souffrait pas trop de sa fuite; Shelley

se préoccupait du sort de Harriet.

De Troyes, il écrivit une longue lettre pour lui demander de venir

les rejoindre en Suisse. Elle habiterait près d'eux et là au moins

serait certaine de trouver un ami sans égoïsme. Il lui donnait, avec

beaucoup de naturel, des nouvelles de la santé de Mary; cette franchise

lui paraissait toute simple et il ne doutait pas de la prochaine arrivée

de sa femme. Peut-être le «monde» jugerait-il immorale cette vie

commune, mais qu'importait l'opinion du monde? Ne valait-il pas mieux

obéir à la pitié, à la tendresse qu'à des préjugés sans base

rationnelle? Harriet ne répondit pas.

Par Pontarlier et Neufchâtel, ils gagnèrent le Lac des Quatre-Cantons.

Le désir de Shelley était de se fixer à Brunnen près de la Chapelle

de Guillaume Tell, défenseur de la liberté. Dans le seul bâtiment

libre de l'endroit, un vieux château désert et délabré, ils louèrent

deux chambres pour six mois, achetèrent des lits, des chaises, des

armoires, un poêle. Le curé et le médecin du village vinrent rendre

visite aux nouveaux résidents; Shelley commença le jour même un grand

roman «Les Assassins»; c'était l'installation définitive.

Cependant, le poêle neuf ne tirait pas et Shelley, maladroit de ses

mains, essayait en vain de le faire marcher. La chambre était glacée,

pleine de fumée. Au dehors, la pluie fouettait les vitres. Les trois

enfants exilés se trouvèrent bien seuls. Ils parlèrent des maisons

anglaises, confortables et amicales; du thé anglais, chaud et parfumé;

du ciel anglais, embrumé et doux; des hommes anglais, froids et

bienveillants, qui parlaient leur langue et savaient prononcer leurs

noms: des usuriers anglais, âpres mais encore obligeants. Shelley

compta la bourse commune; il ne leur restait que vingt-huit livres.

En tous trois montait un désir puissant que Shelley exprima enfin:

«Rentrer!»

Dès que le mot fût dit, la décision fut prise et ils se sentirent

très joyeux: «C'est comique, dit Jane, de penser que nous quittons au

bout de quarante-huit heures des chambres louées pour six mois et

meublées à nos frais. Quand j'ai vu s'éloigner les rochers de Douvres,

j'ai pensé ne jamais les revoir, et maintenant... » Ceci se passait à

minuit. Le lendemain matin, par une pluie battante, un bateau les

emporta vers Lucerne; le curé de Brunnen fut bien surpris quand il

apprit leur départ.

De Lucerne ils gagnèrent par le coche d'eau, Bâle, puis Cologne. Il

faisait beau. Le soir, sous les étoiles, les bateliers chantaient

des lieds sentimentaux. Shelley travaillait aux «Assassins»; Mary et

Jane, de leur côté, avaient chacune commencé un roman: et les collines

couronnées de ruines leur fournissaient mille décors parfais pour les

aventures de héros romantiques. Puis la diligence hollandaise les

emporta à travers un paysage confortable et calme de canaux, de

moulins et de maisons de bois; quand ils arrivèrent à Rotterdam, ils

trouvèrent leur bourse parfaitement vide. Un capitaine, après de

longues discussions, consentit à les prendre à bord. La mer était

aussi mauvaise que le jour de leur départ. Pendant tout le voyage,

Shelley discuta avec un passager aux idées arrières la question de

l'esclavage; Mary et Jane l'appuyèrent ardemment. Elles ignoraient

tout à fait comment elles mangeraient le lendemain, mais elles

savaient que Percy était un génie et que l'homme est perfectible.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 33 / 61 题