XVIII. SECONDE INCARNATION DE LA DÉESSE

Il y avait des jours où Shelley, en pensant au joli et puéril visage

de sa femme de dix-huit ans, croyait qu'il serait encore possible de

tout oublier et de tout réparer. En un poème mélancolique il essaya

de lui dire combien il était dur pour qui avait vécu dans le chaud

soleil de ses yeux de ne plus trouver que son glacial mépris. En

fut-elle touchée? Il ne le sut pas; elle s'enfermait de plus en plus

dans un hostile mystère. Il l'avait abandonnée plusieurs fois; par

représailles sans doute, au moment où il revint à Londres, elle

partit à son tour pour Bath avec sa fille.

Il était nécessaire que Shelley fît un séjour en ville. Sa majorité

était arrivée sans avancer ses affaires. Son avoué lui faisait

craindre un procès de famille pour lui retirer son majorat. Bien que

chargé de dettes, il s'obstinait à vouloir en délivrer les autres. La

maison d'éditions enfantines créée par Godwin sombrait et le spectacle

de ce vieux combattant du droit, diminué et attristé par des besoins

d'argent, était pénible pour son disciple. Mais il fallait trois mille

livres sterling pour le sauver; c'était une grosse somme.

Depuis qu'il était question de ce plan de sauvetage, Godwin s'était

repris d'un intérêt très vif pour Shelley, et comme celui-ci était

«garçon» à Londres, sa «belle moitié» étant en villégiature de durée

indéterminée, il fut invité à venir tous les soirs dîner à Skinner

Street.

Il accepta d'autant plus volontiers qu'il avait grand plaisir à

revoir les jeunes filles; Godwin annonça qu'il en trouverait une de

plus. Mary, enfin revenue d'Écosse. Il fit d'elle un beau portrait:

dix-sept ans, un esprit vif, actif, un grand désir de savoir, une

persévérance invincible. Déjà Fanny et Jane l'avaient décrite comme

aussi intelligente que belle; sa mère Mary Wollstonecraft inspirait à

Shelley une grande admiration. Il se sentit tout ému en pensant qu'il

allait rencontrer cette inconnue.

Il avait besoin, pour être heureux, d'incarner dans un beau visage

les Forces mystérieuses et bienveillantes qu'il croyait éparses dans

l'Univers; l'amour était pour lui une admiration passionnée, un acte

de foi total, un mélange exquis et parfait du sensuel et de

l'intellectuel.

Si Mary n'était pas venue ou si elle l'avait déçu, sans doute ce

sentiment qui voltigeait, hésitant, autour de Shelley malheureux, se

fût posé sur Fanny, peut-être sur Jane, mais Mary fut celle qu'il

attendait.

Le visage était pur, fin et pâle, les cheveux blondis lissés en

bandeaux, le front élevé, les yeux couleur de noisette, graves et

doux. Un air d'intelligence douloureuse, de courage, de fierté

inspira aussitôt à Shelley le même enthousiasme que lui donnait la

lecture d'Homère ou de Plutarque. Il lui semblait trouver quelque

chose d'héroïque en cette enfant délicate, et le mélange de

l'héroïque et du féminin était ce qui le touchait le plus au monde.

«Que de sérieux et de sensibilité», pensait-il en écoutant avec

ravissement cette voix jeune. Une fille belle et pensive, à cet âge

délicieux où elles unissent encore à la grâce de la femme l'ardente

curiosité intellectuelle d'un éphèbe, avait toujours été à ses yeux

l'œuvre d'art la plus exquise. Il désirait aussitôt passer un bras

fraternel autour de ces épaules si frêles et faire briller ces yeux

avides par la surprenante chevauchée d'une aérienne métaphysique.

Harriet Westbrook avait imparfaitement réalisé cet idéal. Un instant

il avait pu espérer trouver chez elle ce charmant alliage de beauté

et de raison qu'il aurait pu tant aimer. Mais Harriet n'avait pu

passer la difficile épreuve du temps. Elle manquait au fond de

sérieux; alors même qu'elle feignait de s'intéresser aux idées, son

indifférence était révélée par le vide de son regard. Surtout, elle

était coquette, frivole, habile aux petits manèges des femmes et

cela seul eût suffi à glacer Shelley.

Cette Mary aux yeux noisette était fine et rigide comme une épée.

Élevée par l'auteur de «Political Justice», son esprit paraissait

libéré de toute superstition féminine et la netteté un peu aiguë de

sa voix en soulignait délicieusement l'élégante précision. Chaque soir

en dînant dans la petite maison de Skinner Street, Shelley passait

les heures à contempler Mary. Il avait l'air d'écouter Godwin qui

exposait l'état regrettable de ses affaires et discutait le budget de

l'Angleterre ou les lois sur la presse, mais ses yeux s'échappaient

sans cesse.

Elle aussi était toute prête à l'aimer. La préparation romanesque

avait été faite par ses sœurs qui, depuis un mois, dans toutes leurs

lettres, ne parlaient que de leur beau poète. Mais les descriptions

que l'on faisait de Shelley se trouvaient toujours inférieures à la

réalité.

Elle vit tout de suite qu'elle l'intéressait. Bien qu'il ne se

plaignît jamais, elle le sentait triste. Un soir, comme ils étaient

seuls dans la chambre où se trouvait le portrait de Mary Wollstonecraft,

elle lui parla de ses propres chagrins. Elle adorait son père, mais

haïssait Mrs Godwin. À cause d'elle la maison de Skinner Street lui

était devenue odieuse. Le seul lieu au monde où elle se sentit un peu

protégée était la tombe de sa mère. C'était là que tous les jours elle

allait lire et méditer. Shelley, très ému, lui demanda la permission

de l'y accompagner.

Ainsi après cinq ans il se retrouvait assis dans un cimetière à côté

d'une vierge sérieuse et passionnée. Une fois de plus le Divin se

faisait femme. Mais hélas! Shelley n'était plus libre. Il se sentait

attiré vers elle par une force toute-puissante. Il désirait prendre

cette main, cette bouche à l'arc fin et parfait; il pensait qu'elle

le désirait comme lui, et leurs yeux devaient se détourner. Que

pouvait-il offrir? Il était marié. Sans doute le mariage n'est qu'une

convention et, n'aimant plus, il était affranchi. Il n'avait jamais

promis à Harriet autre chose; d'ailleurs il la croyait la maîtresse

du major Ryan et n'avait pas de scrupules envers elle. Mais son

mariage étant légalement indissoluble, que pouvait-il donner à Mary?

Pouvait-il accepter pour elle cette existence de réprouvée qu'il

n'avait pas osé imposer jadis à sa première amante?

Pourtant un amour partagé, fût-il sans espoir, valait mieux encore

que le doute et la solitude morale. Il décida de dire à Mary la

vérité sur son ménage. L'amour conjugal même mourant se défend

longtemps contre les coups du monde par une cuirasse de silence,

mais un moment vient où l'homme trouve une joie douloureuse à

exposer ses blessures. Shelley décrivit Harriet comme il la voyait

maintenant et par une involontaire transposition donna à sa déception

des motifs d'ordre spirituel. Il avait besoin d'une compagne qui

sentît la poésie et comprît la philosophie; Harriet ne pouvait faire

ni l'un ni l'autre. Il trouvait un amer plaisir à déprécier ce

qu'il avait perdu.

Il donna à Mary un exemplaire de Queen Mab. Le volume était dédié à

Harriet «inspiratrice de ces chants». En-dessous de la dédicace

imprimée, il écrivit: «Le comte Slobendorf était sur le point

d'épouser une femme qui, attirée par sa seule fortune, prouva son

égoïsme en l'abandonnant en prison.» Mary, rentrée dans sa chambre,

ajouta: «Ce livre est sacré pour moi; aucune autre créature que moi

ne l'ouvrira, afin que j'y puisse écrire ce qui me plaira. Mais qu'y

écrirai-je? Que j'aime l'auteur au-delà de toute expression et que

tout me sépare de lui, mon plus cher et mon seul amour. Par cet amour

que nous nous sommes promis, je rie puis être à vous, je ne puis être

à un autre, mais je suis à toi, exclusivement à toi...

_Par le baiser muet, le regard invisible,_

_Le sourire aux autres caché..._

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 30 / 61 题