XVII. COMPARAISONS

Le bébé fut une petite fille blonde aux yeux bleus. Son père la

nomma Ianthe; sa mère ajouta Elisabeth; ainsi Ovide et Miss Westbrook

se rencontrèrent à ce berceau. Shelley la promenait dans ses bras, en

fredonnant. L'idée d'élever un être tout neuf, et qu'il allait pouvoir

sauver dès l'enfance des «préjugés» lui était très agréable. Admirateur

de Rousseau, il croyait que Harriet allait soigner elle-même son enfant

et il se sentait prêt à veiller avec tendresse sur ces deux jolies

créatures. Dans l'exaltation de ce rôle nouveau, l'odieuse Eliza

était oubliée.

Mais Harriet, stylée par sa sœur, refusa de nourrir sa fille. Elle

engagea une femme pour s'en occuper, «une mercenaire», en style

Shelley. Elle avait là-dessus un entêtement doux, mais invincible.

Un curieux changement s'était produit en elle depuis la naissance de

l'enfant. Il semblait qu'elle voulût se venger de la longue inactivité

de la grossesse. Ses leçons de latin, interrompues par trois semaines

de lit, n'avaient pas été reprises. Elle ne désirait plus que se

promener dans les rues de Londres et s'arrêter devant les étalages des

modistes et des bijoutiers. Pour Shelley le plaisir trouvé à un

spectacle aussi vain était scandaleux et inintelligible. Il voulait

bien payer les frais de toute fantaisie «raisonnable» de sa femme,

même au prix d'emprunts et de longs ennuis, mais employer l'argent,

si nécessaire aux écrivains persécutés et à toutes les causes justes,

en chiffons et bonnets lui paraissait honteux, et il le faisait

durement sentir.

Eliza soulignait ces pensées si visibles. «Votre mari trouve de

l'argent pour payer les dettes de son Godwin qui le gruge et dont la

femme nous reçoit mal; il en trouve pour payer les amendes

d'écrivailleurs, mais non pour habiller et coiffer sa femme. S'il juge

anormal qu'une femme jeune et jolie veuille plaire, c'est un sot et un

quaker. Si vous ne vous habillez pas maintenant, à dix-huit ans, quand

le ferez-vous?»

Eliza recevait volontiers un officier, le major Ryan, que les Shelley

avaient rencontré en Irlande et retrouvé à Londres, et qui était

d'avis, lui aussi, qu'une femme aussi délicieuse que Harriet aurait

eu droit à une vie plus conforme à ses goûts véritables. Elle était

prête à le croire. Pour elle, ce latin, cette philosophie avaient

été un grand effort. Elle l'avait fait sans souffrance parce qu'elle

aimait et admirait son mari. Mais en revenant aux boutiques et aux

commérages, elle rentrait dans sa vraie nature, comme il arrivait à

Shelley chez les Newton. Le plaisir spontané et vif qu'elle y trouvait

contrastait avec l'application un peu douloureuse qu'elle avait

apportée à ses «leçons».

Shelley pensa que le séjour de Londres, par les tentations qu'il

offrait, était cause de tout le mal; il eut cette idée, si naturelle

aux amants qui sentent dans le couple un trouble encore obscur,

d'aller revoir les lieux où leur amour a été le plus vif. La fameuse

voiture de Harriet fut équipée; Shelley emprunta cinq cents livres

en signant un bon de deux mille à valoir sur son héritage et, escortés

par Eliza, ils allèrent en pèlerinage à Keswick et à Édimbourg.

La vie animée et changeante du voyage fit oublier bien des choses et

ils revinrent à Londres plus heureux, mais à peine y furent-ils rentrés

que le dissentiment redevint évident; Harriet et Eliza exigèrent un

joli appartement, une vie élégante, des toilettes, des relations

flatteuses. Shelley, plus encore que toutes ces choses, détestait

l'idée que sa femme pût les souhaiter. De fugitifs éclairs de mépris

traversaient son amour encore vif.

Hogg vint les voir; il trouva Harriet tout à fait remise de ses

couches, plus jolie et plus rose que jamais. Mais elle ne s'offrit

plus à lui lire les sagas conseils d'Idoménée; elle le pria de

l'accompagner chez la modiste à la mode. Là elle disparut, laissant

Hogg sur le trottoir. Il trouva qu'elle était devenue ennuyeuse et,

comme un homme a peu d'indulgence pour la femme qui l'a repoussé,

il le laissa comprendre à Shelley qui lui-même cacha mal un peu

d'impatience. Le ménage Shelley en arrivait au dangereux stade

des confidences aux tiers.

* * *

Quand Mme de Boinville invita Shelley et Hogg à venir

passer quelques jours chez elle à la campagne, ils acceptèrent avec

joie. Ils y trouvèrent sa fille Cornélia, jolie femme mélancolique et

cultivée, et sa sœur Mrs Newton. Shelley retrouva aussitôt les

délicieuses impressions que lui avaient laissées les soirées de jadis.

Il appelait Mme de Boinville Meïmouné, parce que, comme

celui de l'héroïne de son poème favori,

_Son visage était d'une demoiselle,_

_Bien que ses cheveux fussent gris._

La belle Cornélia leur donnait des leçons d'italien et Mme

de Boinville exposait de sa voix pure l'indulgente doctrine des

philosophes français.

«Jouis et fais jouir, sans faire de mal à personne, voilà toute la

morale»; ce mot de Chamfort, thème favori de Mme de

Boinville, aurait dû indigner Shelley. La pauvre Harriet elle-même

n'avait jamais rien dit d'aussi contraire à la vertu. Mais elle l'eût

dit beaucoup moins bien.

À Bracknell le badinage même paraissait agréable à Shelley parce que

les moindres jeux y étaient imprégnés de pensée. Cornélia avait

l'habitude de lire et souvent d'apprendre par cœur chaque matin à son

réveil un sonnet de Pétrarque. Ce sonnet, elle le méditait et s'en

nourrissait tout le jour. En lui disant bonjour, Hogg et Shelley lui

demandaient quel était le sonnet du matin. Parfois le poème était trop

touchant pour qu'elle pût supporter de s'entendre le dire: alors elle

ouvrait le petit Pétrarque de poche qu'elle avait toujours avec elle

et montrait du doigt le passage.

Puis, en se promenant entre les deux jeunes gens dans les allées,

elle commentait le texte amoureux avec éloquence et simplicité.

--Il est bon, leur disait-elle, de commencer ainsi la journée

par une dose de tendresse qui parfume les actions jusqu'au soir.

Ces promenades, ces discussions sur les seuls sujets qui lui

parussent réels et importants, cette maison à la fois riche et simple

dont la perfection le charmait sans que le luxe le choquât, tout

faisait de Bracknell pour Shelley un lieu de repos et de détente.

Harriet y fut invitée; Mme de Boinville la reçut avec

bonté et condescendance. «C'est une très jolie petite personne,

dit-elle à Hogg; elle me paraît un peu frivole pour notre cher et

délicieux stoïque, mais n'a-t-elle pas dix-huit ans?»

Malheureusement Harriet sentit très bien qu'on ne la traitait pas

tout à fait en égale; elle vit que Shelley prenait plus de plaisir à

lire Pétrarque avec Cornélia, qu'à discuter avec sa femme les moyens

d'augmenter leur train de vie; et par réaction contre un milieu

qu'elle sentait confusément hostile sous un masque de bienveillance,

elle se montra railleuse et insensible. Aux moments solennels où la

compagnie parlait d'affranchissement et de vertu, Shelley la vit

échanger des sourires moqueurs avec Hogg, et avec Peacock, nouvel

ami sceptique qu'ils avaient découvert depuis peu.

Il supportait l'ironie de Hogg; celle de sa femme l'irritait.

L'esprit de Hogg était un univers différent du sien, et qu'il admettait

différent. Mais l'esprit de Harriet était son œuvre; il l'avait

formée, dressée, cultivée; il s'était habitué à ce qu'elle fût un

écho. En découvrant tout à coup que cet autre lui-même s'était détaché

de lui, et parfois souriait en l'écoutant, il se sentit affreusement

triste.

Rien ne donne plus de sottise apparente que la jalousie inavouée. Au

lieu d'attaquer franchement l'adversaire, ce qui aurait du naturel et

serait sans doute assez touchant, on en vient alors à critiquer avec

aigreur des paroles inoffensives, des actions banales et l'on donne

maladroitement un air d'insupportable mesquinerie à ce qui est en

vérité un sentiment vif et légitime. Harriet trouvait tout mal à

Bracknell parce qu'elle était justement jalouse de Cornélia Turner.

MaisShelley, qui attribuait son air moqueur, ses pointes vulgaires,

à une incroyable puérilité, lui fit voir une froideur assez

méprisante.

Aussitôt par orgueil, elle accentua son attitude. «Eliza a raison,

pensait-elle, il est égoïste et se croit admirable... Parce qu'il aime

cette vie retirée, ces discussions inutiles et ces poèmes indiens, il

voudrait me les imposer... Mais de quel droit m'interdit il d'avoir

mes goûts personnels?... En quoi la vie d'une Cornélia lisant

Pétrarque est-elle plus estimable que la mienne?... Ces femmes qu'il

admire tant sont moins jeunes et moins jolies que moi... Il me

regretterait vite...»

Elle annonça l'intention d'aller rejoindre Eliza à Londres. On

n'insista pas pour la retenir plus que là politesse ne l'exigeait:

«Le pauvre Shelley, pensaient les dames Boinville (comme jadis les

demoiselles Godwin), le pauvre Shelley n'a pas la femme qu'il lui

faudrait.»

Elle prit donc l'habitude de le laisser à Bracknell et de faire à

Londres avec Eliza des séjours assez longs. Bientôt des amis

obligeants apprirent à Shelley qu'on la voyait beaucoup avec le

major Ryan.

Pour la première fois depuis son mariage, l'idée de l'infidélité

lui apparut comme pouvant être associée à celle de son ménage.

C'était un sujet qu'il avait toujours traité avec un grand

mépris, dans l'abstrait. En y pensant brusquement avec Harriet

et lui comme personnages possibles, il ressentit la plus violente

douleur qu'il eût encore connue.

La raison lui disait qu'il aurait dû être heureux de se trouver

débarrassé d'une femme médiocre. S'il éprouvait alors de l'amour,

n'était-ce pas bien plutôt pour la délicieuse Cornélia Turner

que pour Harriet, dont la vulgarité rancunière l'avait, tant irrité

à Bracknell? Et s'il ne l'aimait plus, la rupture n'était-elle pas

la plus simple des solutions? N'avait-il pas toujours enseigné que

le jour où l'amour s'éteint, chacun des époux doit reprendre sa

liberté? Mais c'était en vain qu'il se répétait ces raisonnements si

véritables. Il découvrait avec stupeur que Harriet Westbrook et

Percy Shelley n'étaient plus deux êtres isolés et libres. Il semblait

que les souvenirs, les caresses, les souffrances, les eussent

enveloppés d'un invisible et charnel réseau qui résistait

douloureusement à leurs efforts pour s'en dégager.

Il accourut à Londres décidé à s'excuser, à s'accuser. Mais il

trouva Harriet raidie dans une attitude dure, ironique, qui rendait

impossible toute conversation profonde. Un tel changement était

incompréhensible.

Cette enfant si douce, si soumise trois mois plus tôt, était devenue

sèche et hautaine. Par courts moments Shelley croyait deviner sous la

dure enveloppe d'orgueil une fugitive image de l'ancienne Harriet,

mais s'il essayait alors une phrase plus tendre, il ne rencontrait

plus que la froide cuirasse.

Errant au hasard en de longues courses dans Londres: «Que j'ai été

fou, pensait-il... Je me suis uni à tout jamais avec une femme qui

ne m'aime pas, qui ne m'a jamais aimé... Il est clair maintenant

qu'elle ne m'a épousé que pour ma fortune et mon titre... Elle voit

ses espoirs déçus et elle me fait payer sa déconvenue...» Et il se

répétait avec dégoût: «Un cœur comme un bloc de glace... comme un

bloc de glace.»

Peut-être, s'il avait été seul avec elle, aurait-il réussi à la

retrouver, mais Eliza était entre eux, hostile, pincée, formidable,

et le galant major Ryan se tenait dans la coulisse, toujours prêt à

compatir aux injustices d'un mari doctrinaire.

Après quelques jours de lutte, l'ardeur de Shelley tomba

brusquement. Il était capable d'accès de vigueur morale où rien ne lui

était impossible. Mais de même que jadis, à Oxford, il tombait après

ses promenades dans une invincible torpeur, sa volonté nerveuse

semblait comme une flamme mourante qui jette un éclat prodigieux, puis

aussitôt disparaît.

Quand il vit que Harriet restait insensible, il abandonna tout

espoir de sauver les débris de son ménage et s'annonça à Bracknell

pour un séjour d'un mois, sans elle. Il savait, à n'en pouvoir douter,

qu'après une aussi longue absence, il la retrouverait complètement

gâtée par son abominable entourage. Il savait qu'au charmant

intermède de Bracknell allait succéder une catastrophe, mais il se

sentait trop las pour continuer la lutte.

«Je ne suis plus, disait-il, qu'un insecte qui se réchauffe un peu

en jouant dans un rayon de soleil; le prochain nuage me replongera

pour toujours dans l'enfer et dans le froid.» Et il récitait

mélancoliquement la strophe de Burns:

Le bonheur ressemble à ces fleurs des champs

Que la main qui les cueille, tue.

Ou bien à la neige sur les étangs

Blanche un moment, puis disparue.

Il lui semblait que dans les cristallines demeures de sa pensée,

Harriet, sa fille, Eliza, étaient tombées comme des blocs de matière

vivante et rebelle. En vain, de toutes les forces de sa logique il

essayait de les en arracher: la pesante réalité brisait ses armes

légères.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 29 / 61 题