Le bébé fut une petite fille blonde aux yeux bleus. Son père la
nomma Ianthe; sa mère ajouta Elisabeth; ainsi Ovide et Miss Westbrook
se rencontrèrent à ce berceau. Shelley la promenait dans ses bras, en
fredonnant. L'idée d'élever un être tout neuf, et qu'il allait pouvoir
sauver dès l'enfance des «préjugés» lui était très agréable. Admirateur
de Rousseau, il croyait que Harriet allait soigner elle-même son enfant
et il se sentait prêt à veiller avec tendresse sur ces deux jolies
créatures. Dans l'exaltation de ce rôle nouveau, l'odieuse Eliza
était oubliée.
Mais Harriet, stylée par sa sœur, refusa de nourrir sa fille. Elle
engagea une femme pour s'en occuper, «une mercenaire», en style
Shelley. Elle avait là-dessus un entêtement doux, mais invincible.
Un curieux changement s'était produit en elle depuis la naissance de
l'enfant. Il semblait qu'elle voulût se venger de la longue inactivité
de la grossesse. Ses leçons de latin, interrompues par trois semaines
de lit, n'avaient pas été reprises. Elle ne désirait plus que se
promener dans les rues de Londres et s'arrêter devant les étalages des
modistes et des bijoutiers. Pour Shelley le plaisir trouvé à un
spectacle aussi vain était scandaleux et inintelligible. Il voulait
bien payer les frais de toute fantaisie «raisonnable» de sa femme,
même au prix d'emprunts et de longs ennuis, mais employer l'argent,
si nécessaire aux écrivains persécutés et à toutes les causes justes,
en chiffons et bonnets lui paraissait honteux, et il le faisait
durement sentir.
Eliza soulignait ces pensées si visibles. «Votre mari trouve de
l'argent pour payer les dettes de son Godwin qui le gruge et dont la
femme nous reçoit mal; il en trouve pour payer les amendes
d'écrivailleurs, mais non pour habiller et coiffer sa femme. S'il juge
anormal qu'une femme jeune et jolie veuille plaire, c'est un sot et un
quaker. Si vous ne vous habillez pas maintenant, à dix-huit ans, quand
le ferez-vous?»
Eliza recevait volontiers un officier, le major Ryan, que les Shelley
avaient rencontré en Irlande et retrouvé à Londres, et qui était
d'avis, lui aussi, qu'une femme aussi délicieuse que Harriet aurait
eu droit à une vie plus conforme à ses goûts véritables. Elle était
prête à le croire. Pour elle, ce latin, cette philosophie avaient
été un grand effort. Elle l'avait fait sans souffrance parce qu'elle
aimait et admirait son mari. Mais en revenant aux boutiques et aux
commérages, elle rentrait dans sa vraie nature, comme il arrivait à
Shelley chez les Newton. Le plaisir spontané et vif qu'elle y trouvait
contrastait avec l'application un peu douloureuse qu'elle avait
apportée à ses «leçons».
Shelley pensa que le séjour de Londres, par les tentations qu'il
offrait, était cause de tout le mal; il eut cette idée, si naturelle
aux amants qui sentent dans le couple un trouble encore obscur,
d'aller revoir les lieux où leur amour a été le plus vif. La fameuse
voiture de Harriet fut équipée; Shelley emprunta cinq cents livres
en signant un bon de deux mille à valoir sur son héritage et, escortés
par Eliza, ils allèrent en pèlerinage à Keswick et à Édimbourg.
La vie animée et changeante du voyage fit oublier bien des choses et
ils revinrent à Londres plus heureux, mais à peine y furent-ils rentrés
que le dissentiment redevint évident; Harriet et Eliza exigèrent un
joli appartement, une vie élégante, des toilettes, des relations
flatteuses. Shelley, plus encore que toutes ces choses, détestait
l'idée que sa femme pût les souhaiter. De fugitifs éclairs de mépris
traversaient son amour encore vif.
Hogg vint les voir; il trouva Harriet tout à fait remise de ses
couches, plus jolie et plus rose que jamais. Mais elle ne s'offrit
plus à lui lire les sagas conseils d'Idoménée; elle le pria de
l'accompagner chez la modiste à la mode. Là elle disparut, laissant
Hogg sur le trottoir. Il trouva qu'elle était devenue ennuyeuse et,
comme un homme a peu d'indulgence pour la femme qui l'a repoussé,
il le laissa comprendre à Shelley qui lui-même cacha mal un peu
d'impatience. Le ménage Shelley en arrivait au dangereux stade
des confidences aux tiers.
* * *
Quand Mme de Boinville invita Shelley et Hogg à venir
passer quelques jours chez elle à la campagne, ils acceptèrent avec
joie. Ils y trouvèrent sa fille Cornélia, jolie femme mélancolique et
cultivée, et sa sœur Mrs Newton. Shelley retrouva aussitôt les
délicieuses impressions que lui avaient laissées les soirées de jadis.
Il appelait Mme de Boinville Meïmouné, parce que, comme
celui de l'héroïne de son poème favori,
_Son visage était d'une demoiselle,_
_Bien que ses cheveux fussent gris._
La belle Cornélia leur donnait des leçons d'italien et Mme
de Boinville exposait de sa voix pure l'indulgente doctrine des
philosophes français.
«Jouis et fais jouir, sans faire de mal à personne, voilà toute la
morale»; ce mot de Chamfort, thème favori de Mme de
Boinville, aurait dû indigner Shelley. La pauvre Harriet elle-même
n'avait jamais rien dit d'aussi contraire à la vertu. Mais elle l'eût
dit beaucoup moins bien.
À Bracknell le badinage même paraissait agréable à Shelley parce que
les moindres jeux y étaient imprégnés de pensée. Cornélia avait
l'habitude de lire et souvent d'apprendre par cœur chaque matin à son
réveil un sonnet de Pétrarque. Ce sonnet, elle le méditait et s'en
nourrissait tout le jour. En lui disant bonjour, Hogg et Shelley lui
demandaient quel était le sonnet du matin. Parfois le poème était trop
touchant pour qu'elle pût supporter de s'entendre le dire: alors elle
ouvrait le petit Pétrarque de poche qu'elle avait toujours avec elle
et montrait du doigt le passage.
Puis, en se promenant entre les deux jeunes gens dans les allées,
elle commentait le texte amoureux avec éloquence et simplicité.
--Il est bon, leur disait-elle, de commencer ainsi la journée
par une dose de tendresse qui parfume les actions jusqu'au soir.
Ces promenades, ces discussions sur les seuls sujets qui lui
parussent réels et importants, cette maison à la fois riche et simple
dont la perfection le charmait sans que le luxe le choquât, tout
faisait de Bracknell pour Shelley un lieu de repos et de détente.
Harriet y fut invitée; Mme de Boinville la reçut avec
bonté et condescendance. «C'est une très jolie petite personne,
dit-elle à Hogg; elle me paraît un peu frivole pour notre cher et
délicieux stoïque, mais n'a-t-elle pas dix-huit ans?»
Malheureusement Harriet sentit très bien qu'on ne la traitait pas
tout à fait en égale; elle vit que Shelley prenait plus de plaisir à
lire Pétrarque avec Cornélia, qu'à discuter avec sa femme les moyens
d'augmenter leur train de vie; et par réaction contre un milieu
qu'elle sentait confusément hostile sous un masque de bienveillance,
elle se montra railleuse et insensible. Aux moments solennels où la
compagnie parlait d'affranchissement et de vertu, Shelley la vit
échanger des sourires moqueurs avec Hogg, et avec Peacock, nouvel
ami sceptique qu'ils avaient découvert depuis peu.
Il supportait l'ironie de Hogg; celle de sa femme l'irritait.
L'esprit de Hogg était un univers différent du sien, et qu'il admettait
différent. Mais l'esprit de Harriet était son œuvre; il l'avait
formée, dressée, cultivée; il s'était habitué à ce qu'elle fût un
écho. En découvrant tout à coup que cet autre lui-même s'était détaché
de lui, et parfois souriait en l'écoutant, il se sentit affreusement
triste.
Rien ne donne plus de sottise apparente que la jalousie inavouée. Au
lieu d'attaquer franchement l'adversaire, ce qui aurait du naturel et
serait sans doute assez touchant, on en vient alors à critiquer avec
aigreur des paroles inoffensives, des actions banales et l'on donne
maladroitement un air d'insupportable mesquinerie à ce qui est en
vérité un sentiment vif et légitime. Harriet trouvait tout mal à
Bracknell parce qu'elle était justement jalouse de Cornélia Turner.
MaisShelley, qui attribuait son air moqueur, ses pointes vulgaires,
à une incroyable puérilité, lui fit voir une froideur assez
méprisante.
Aussitôt par orgueil, elle accentua son attitude. «Eliza a raison,
pensait-elle, il est égoïste et se croit admirable... Parce qu'il aime
cette vie retirée, ces discussions inutiles et ces poèmes indiens, il
voudrait me les imposer... Mais de quel droit m'interdit il d'avoir
mes goûts personnels?... En quoi la vie d'une Cornélia lisant
Pétrarque est-elle plus estimable que la mienne?... Ces femmes qu'il
admire tant sont moins jeunes et moins jolies que moi... Il me
regretterait vite...»
Elle annonça l'intention d'aller rejoindre Eliza à Londres. On
n'insista pas pour la retenir plus que là politesse ne l'exigeait:
«Le pauvre Shelley, pensaient les dames Boinville (comme jadis les
demoiselles Godwin), le pauvre Shelley n'a pas la femme qu'il lui
faudrait.»
Elle prit donc l'habitude de le laisser à Bracknell et de faire à
Londres avec Eliza des séjours assez longs. Bientôt des amis
obligeants apprirent à Shelley qu'on la voyait beaucoup avec le
major Ryan.
Pour la première fois depuis son mariage, l'idée de l'infidélité
lui apparut comme pouvant être associée à celle de son ménage.
C'était un sujet qu'il avait toujours traité avec un grand
mépris, dans l'abstrait. En y pensant brusquement avec Harriet
et lui comme personnages possibles, il ressentit la plus violente
douleur qu'il eût encore connue.
La raison lui disait qu'il aurait dû être heureux de se trouver
débarrassé d'une femme médiocre. S'il éprouvait alors de l'amour,
n'était-ce pas bien plutôt pour la délicieuse Cornélia Turner
que pour Harriet, dont la vulgarité rancunière l'avait, tant irrité
à Bracknell? Et s'il ne l'aimait plus, la rupture n'était-elle pas
la plus simple des solutions? N'avait-il pas toujours enseigné que
le jour où l'amour s'éteint, chacun des époux doit reprendre sa
liberté? Mais c'était en vain qu'il se répétait ces raisonnements si
véritables. Il découvrait avec stupeur que Harriet Westbrook et
Percy Shelley n'étaient plus deux êtres isolés et libres. Il semblait
que les souvenirs, les caresses, les souffrances, les eussent
enveloppés d'un invisible et charnel réseau qui résistait
douloureusement à leurs efforts pour s'en dégager.
Il accourut à Londres décidé à s'excuser, à s'accuser. Mais il
trouva Harriet raidie dans une attitude dure, ironique, qui rendait
impossible toute conversation profonde. Un tel changement était
incompréhensible.
Cette enfant si douce, si soumise trois mois plus tôt, était devenue
sèche et hautaine. Par courts moments Shelley croyait deviner sous la
dure enveloppe d'orgueil une fugitive image de l'ancienne Harriet,
mais s'il essayait alors une phrase plus tendre, il ne rencontrait
plus que la froide cuirasse.
Errant au hasard en de longues courses dans Londres: «Que j'ai été
fou, pensait-il... Je me suis uni à tout jamais avec une femme qui
ne m'aime pas, qui ne m'a jamais aimé... Il est clair maintenant
qu'elle ne m'a épousé que pour ma fortune et mon titre... Elle voit
ses espoirs déçus et elle me fait payer sa déconvenue...» Et il se
répétait avec dégoût: «Un cœur comme un bloc de glace... comme un
bloc de glace.»
Peut-être, s'il avait été seul avec elle, aurait-il réussi à la
retrouver, mais Eliza était entre eux, hostile, pincée, formidable,
et le galant major Ryan se tenait dans la coulisse, toujours prêt à
compatir aux injustices d'un mari doctrinaire.
Après quelques jours de lutte, l'ardeur de Shelley tomba
brusquement. Il était capable d'accès de vigueur morale où rien ne lui
était impossible. Mais de même que jadis, à Oxford, il tombait après
ses promenades dans une invincible torpeur, sa volonté nerveuse
semblait comme une flamme mourante qui jette un éclat prodigieux, puis
aussitôt disparaît.
Quand il vit que Harriet restait insensible, il abandonna tout
espoir de sauver les débris de son ménage et s'annonça à Bracknell
pour un séjour d'un mois, sans elle. Il savait, à n'en pouvoir douter,
qu'après une aussi longue absence, il la retrouverait complètement
gâtée par son abominable entourage. Il savait qu'au charmant
intermède de Bracknell allait succéder une catastrophe, mais il se
sentait trop las pour continuer la lutte.
«Je ne suis plus, disait-il, qu'un insecte qui se réchauffe un peu
en jouant dans un rayon de soleil; le prochain nuage me replongera
pour toujours dans l'enfer et dans le froid.» Et il récitait
mélancoliquement la strophe de Burns:
Le bonheur ressemble à ces fleurs des champs
Que la main qui les cueille, tue.
Ou bien à la neige sur les étangs
Blanche un moment, puis disparue.
Il lui semblait que dans les cristallines demeures de sa pensée,
Harriet, sa fille, Eliza, étaient tombées comme des blocs de matière
vivante et rebelle. En vain, de toutes les forces de sa logique il
essayait de les en arracher: la pesante réalité brisait ses armes
légères.