Ces regards que nul autre ne voit, ces sourires que nul ne comprend,
Godwin les avait cependant vus et compris. L'intrigue de sa fille
avec un homme marié lui parut inquiétante. Il lui montra le danger et
la pria de cesser de voir Shelley. Il écrivit à Shelley dans le même
sens, lui conseilla de se réconcilier avec sa femme et lui demanda de
ne pas venir à Skinner Street jusqu'à ce que les passions se fussent
apaisées.
Cette interdiction, pourtant bienveillante, déclencha des événements
qui sans elle se seraient peut-être fait attendre plus longtemps.
Shelley, passionnément épris de Mary et privé d'elle, décida d'en
finir. Il n'avait aucun remords à l'égard de Harriet que malgré les
affirmations de Peacock et de Hogg, témoins impartiaux, il persistait
à croire coupable: «Un seul sujet l'intéresse, pensait-il: l'argent...
j'assurerai son sort à ce point de vue et elle sera très heureuse de
retrouver sa liberté.» Il la convoqua à Londrès pour l'informer de ses
intentions. Elle vint; elle était enceinte de quatre mois et fort
souffrante. Quand son mari lui annonça, avec calme et bonté, qu'il
avait décidé de continuer sa vie sans elle et de fuir avec une autre,
mais que d'ailleurs il restait le plus bienveillant de ses amis, elle
tomba gravement malade.
Shelley la soigna avec un dévouement qui la rendit plus malheureuse
encore; dès qu'elle alla mieux, il reprit l'inflexible cours de ses
raisonnements: «L'union des sexes est sacrée aussi longtemps qu'elle
contribue au bonheur des conjoints et elle est naturellement dissoute
dès que les maux l'emportent sur les bienfaits. La constance n'a rien
de vertueux en elle-même; elle participe même du vice dans la mesure
où elle tolère des défauts souvent considérables dans l'objet de son
choix...»
Quand il tendait ainsi autour d'elle ses réseaux transparents et
infranchissables, Harriet se sentait perdue. Comme jadis, quand elle
avait voulu défendre contre lui ses croyances religieuses, elle se
voyait aussitôt débordée de tous côtés. Elle savait qu'une réponse
eût été possible, que cette immense douleur, cette angoisse, ce
mélange d'amour et d'horreur, tout cela cherchait une expression et
aurait pu la trouver si elle avait eu l'esprit plus clair; mais elle
ne découvrait pas ce qu'il aurait fallu dire. Elle rêvait qu'elle se
débattait au milieu d'invisibles murailles.
Pour se soulager elle s'abandonnait à de terribles fureurs contre
Mary. C'était elle qui avait tout machiné, qui avait détaché Shelley
de sa femme, spéculé sur son amour du romanesque pour l'entraîner à
ces rendez-vous sur une tombe, si bien adaptés à sa nature. Elle avait
joué honteusement de la mémoire de sa mère.
Mary de son côté pensait à Harriet sans aucune pitié. Elle s'était
faite d'elle une image odieuse. Une femme qui, ayant le bonheur
d'avoir épousé Shelley, avait été incapable de le rendre heureux
ne pouvait être qu'égoïste, futile et médiocre. Elle savait que
Shelley traiterait sa femme généreusement, qu'il préparait une
donation en sa faveur, qu'il donnerait l'ordre à son banquier de
payer à Harriet la plus grande partie de sa pension, cela rassurait
sa conscience. «Elle aura l'argent, elle sera très contente»,
disait-elle avec mépris.
Shelley était nerveux et agité. Une sorte d'insurrection
sentimentale soulevait en lui les uns contre les autres des sentiments
contradictoires. Quand il voyait Harriet tomber dans des accès de
désespoir touchants et maladroits, il ne pouvait oublier un passé
qui avait été charmant. Dès qu'il retrouvait Mary, il adorait cette
grâce sérieuse. Pour s'assurer quelques heures de calme, il se mit
à prendre du laudanum en doses de plus en plus fortes. Il montra la
bouteille à son ami Peacock et lui dit: «Je ne m'en sépare plus
jamais.» Il ajouta: «Je me répète sans cesse ces vers que vous
avez traduits de Sophocle.
_N'être point né, cela c'est gagner la partie._
_Mais une fois paru au jour, la meilleure chose, de beaucoup,_
_Est de retourner là d'où l'on est venu, au plus vite._»