XVI. CE QU'ÉTAIT HARRIET

Les quelques mois qui suivirent le départ de Miss Hitchener furent

des mois heureux. Les Shelley étaient encore pauvres et errants, mais

une grande satisfaction intérieure leur tenait lieu de richesse et de

foyer. Il avait entrepris un long poème, _La Reine Mab_, et

l'œuvre inachevée était pour lui une suffisante raison de vivre.

Harriet était enceinte; une sorte d'engourdissement agréable lui

faisait réserver toutes ses forces pour la création, et l'ennui ne

trouvait plus de prise sur un être que le sentiment d'une activité

interne consolait de l'inaction.

Pendant cette période ils habitèrent en de courts séjours le Pays de

Galles, puis de nouveau l'Irlande, mais cette fois sans desseins

politiques. Pour faire plaisir à Shelley, Harriet apprenait le latin.

Il le lui enseignait à sa manière, sans grammaire, la jetant tout de

suite dans Horace ou Virgile. Pendant qu'elle étudiait, Shelley

travaillait à son poème ou lisait des livres d'histoire. Godwin lui

avait dit que son ignorance de l'histoire était une des grandes causes

de ses erreurs de jugement et, bien que cette étude lui répugnât, il

voulait bravement essayer. Le soir, Harriet chantait de vieux airs

irlandais, _Robin Adair, Kate of Kearney_, ou bien ils lisaient

ensemble les journaux, tout remplis alors de procès faits aux

écrivains libéraux. À ces inconnus condamnés pour leurs opinions,

Shelley écrivait souvent en offrant de payer l'amende encourue.

N'ayant jamais dix livres d'avance, il devait emprunter à quatre cents

pour cent l'argent qu'il distribuait ainsi.

Bientôt il devint nécessaire de rentrer à Londres. Le moment de la

délivrance de Harriet approchait et aussi les vingt et un ans de

Shelley, date si importante pour ses rapports avec son père et aux

environs de laquelle il semblait possible de négocier.

Ils se logèrent encore à l'hôtel, dans une chambre à balcon qui

surplombait la rue. Eliza, qui était avec eux, veillait sur la

grossesse de Harriet avec des précautions exagérées qui irritaient

Shelley, toujours partisan de laisser faire la nature. Quand il

n'était pas là, elle entreprenait d'enseigner à sa sœur la politique

matrimoniale.

--Il est extraordinaire, disait Eliza, qu'à vingt et un ans

votre mari ne trouve pas le moyen de se réconcilier avec son père, de

vous faire recevoir dans sa famille et mener la vie qui convient à la

femme d'un futur baronnet. Si vous étiez plus adroite et plus

persuasive, les choses seraient bien différentes... Vous allez avoir un

enfant et cette vie nomade devient impossible. Il vous faut votre

maison à Londres, votre vaisselle d'argent, votre voiture, et tout cela

peut être si Shelley le veut.»

Harriet était sensible à ces discours. Elle était ravissante et le

savait. Une jolie femme supporte aussi mal la vie sans luxe qu'un

homme intelligent un état subalterne. Les regards des passants lui

disent son pouvoir. Elle sait que ce pouvoir est par essence

transitoire; comme une nation armée et forte désire assurer sa place

dans le monde avant de renvoyer ses soldats, la femme veut traiter

avec le sexe ennemi avant que l'envahissante lourdeur de la vieillesse

vienne lui imposer une pacifique résignation. D'ailleurs Eliza

plaignait Harriet et il est si naturel à tout être de s'apitoyer

sur son propre sort que le bonheur le plus véritable est très vite

empoisonné pur la perfide compassion d'un sot.

Sur l'insistance de Harriet stylée par Eliza et aussi sur l'avis

renouvelé du toujours bienveillant duc de Norfolk, Shelley se

décida à essayer une nouvelle démarche auprès de son père. Il ne

l'eût pas faite s'il ne l'avait jugée honorable et nécessaire; mais

il désirait vivement revoir sa mère et, à distance, après un long

temps, Mr Timothy lui-même lui apparaissait comme pitoyable et

inoffensif: «_Mon cher Père, je prends une fois de plus la liberté

de vous écrire pour vous informer de mon sincère désir d'être

considéré comme digne de reprendre avec vous et ma famille des

relations dont m'ont privé mes folies... J'espère que le moment

approche où nous nous regarderons l'un l'autre, comme père et comme

fils, avec plus de confiance que jamais et où je ne serai plus une

cause de trouble pour le bonheur de la famille. J'ai eu le bonheur

d'apprendre par John Grave, qui a dîné avec nous hier soir, que vous

êtes en bonne santé. Ma femme se joint à moi pour vous assurer de nos

sentiments respectueux._»

Malheureusement Mr Timothy, incapable de triompher sans bruit,

exigea du pénitent la plus impossible des rétractations. Il demanda que

son fils écrivît aux autorités de University College, Oxford, qu'il

regrettait les incidents passés et se considérait désormais comme un

fils respectueux de l'Église Anglicane. Faute de quoi il se refuserait

à toute communication ultérieure. «_Je ne suis pas assez dégradé,

écrivit Shelley au duc, pour désavouer des idées que je crois vraies.

Tout homme de bon sens doit comprendre que l'abandon par ordre de

convictions sérieuses serait un bien mauvais critérium de la droiture

d'un esprit... Je céderai sur tout ce qui est raisonnable, c'est-à-dire

sur tout ce qui n'implique pas la perte de cette estime de soi-même

sans laquelle la vie n'est plus qu'un fardeau et qu'une honte._»

Eliza jugea tant de raideur absurde: « Ainsi Harriet, si près d'un

accouchement, n'aura même pas une voiture pour éviter de courir

Londres à pied.» Shelley, excédé, acheta la voiture à crédit

et refusa de s'en servir. Il avait horreur d'être enfermé et traîné;

les longues promenades à pied à travers les rues de Londres, seul

avec Hogg, l'enchantaient.

D'ailleurs, s'il était fatigué d'Eliza, il ne manquait pas de

maisons amies où il pût se réfugier. Il y avait celle des Godwin, dans

Skinner Street, où Fanny et Jane Clairmont l'accueillaient toujours

avec un flatteur enthousiasme. Il y avait celle des Newton où il

trouvait une affection intelligente, des manières douces et raffinées.

Mrs Newton, excellente musicienne, se mettait au piano. Shelley, assis

sur le tapis avec les beaux enfants, leur racontait à voix basse des

histoires de spectres et de fantômes. Souvent, Mme de

Boinville habitait chez sa sœur. Ces deux dames étaient filles d'un

planteur de Saint-Vincent et avaient reçu une culture mixte

anglo-française que Shelley, grand admirateur des philosophes français,

appréciait vivement. Mme de Boinville surtout lui paraissait

charmante. Son mariage romanesque avec un émigré ruiné, ami d'André

Chénier et de La Fayette, lui donnait une sorte de poétique prestige.

C'était une femme aux cheveux blancs, mais au visage si enfantin, si

animé, à l'esprit si vif et si moderne que l'on trouvait plus de plaisir

à parler avec elle qu'avec une jeune femme. En elle et sa sœur, pour

la première fois de sa vie, Shelley trouvait des esprits de femmes

dignes du sien. Eliza Westbrook et Miss Hitchener lui parurent alors

bien méprisables.

Il avait pris l'habitude, en vivant avec Harriet, de considérer les

femmes comme des enfants; il en était arrivé à penser que les idées,

pour pouvoir leur être présentées, doivent d'abord être simplifiées

et amaigries. Avec une Mme de Boinville, il s'étonnait de

voir que non seulement il pouvait aller jusqu'au bout de ses idées,

mais qu'elle leur donnait, par l'élégante précision de son langage,

un visage plus aimable. Pour elle, pour sa sœur, les jeux de la pensée

étaient comme pour lui, les plus beaux et les plus naturels. La culture

n'est rien sans les manières, mais l'alliance des deux chez une femme

est le produit le plus exquis de la civilisation. À une joie secrète,

à un délicieux sentiment de perfection, Shelley s'apercevait qu'il avait

trouvé le milieu favorable à son bonheur et que tout ce qu'il avait

vu jusqu'alors était terriblement inférieur.

Pour ces femmes aussi la découverte était assez enivrante. Cet

adolescent si beau et si bien né avait le goût des idées et en parlait

avec une ardeur incroyable. Il avait dépouillé le pédantisme un peu

autoritaire de ses seize ans, et dans la discussion montrait une

grâce modeste. Jamais elles n'avaient vu un homme aussi complètement

libre d'égoïsme, aussi généreux, aussi délivré de la matière. Avec un

grand sérieux il était capable de gaieté. Il montrait cette aisance

confiante, ce mépris de toute cérémonie, et en même temps cette

parfaite politesse qui donne tant de charme aux jeunes aristocrates

anglais. «Quoi de plus charmant, se disaient-elles, qu'un saint qui

est un homme du monde?»

Hogg regardait avec un très léger sentiment d'ironique jalousie,

mais aussi avec une curiosité affectueuse, les manœuvres savantes de

tant de jolies femmes autour de son candide ami. Chez les Godwin les

jeunes filles l'appelaient le Roi des Elfes, le Roi des Fées; chez

les Newton, il était Obéron. Dès qu'il paraissait, les femmes se

groupaient toutes autour de lui. Mais il était difficile d'évoquer

à heure fixe cet Esprit. Le Roi des Elfes avait d'étranges caprices,

des craintes subites, de folles terreurs. Parfois une vision poétique

le retenait à l'heure où il était attendu pour le thé; parfois, quand

on le croyait enfin captif et soumis, un devoir imaginaire l'appelait

soudain on ne savait où.

--Il y a des pays, lui disait Hogg, où l'on croit que les

chèvres, animaux diaboliques, passent douze heures sur vingt-quatre

en enfer. Je crois que vous êtes comme les chèvres, Shelley.

En revanche quand une femme selon son cœur avait su l'engager dans

une de ces conversations sérieuses et animées qu'il aimait, il

oubliait et l'heure, et sa propre existence.

La nuit passait et Shelley continuait à parler ardemment, bel Adonis

entouré de ses prêtresses un peu haletantes. L'aube le trouvait

encore discourant et, comme il était trop tard pour se coucher,

une promenade dans la rosée terminait l'entretien nocturne.

--Mais que diable dites-vous toute la nuit à votre cercle de

beautés? s'inquiétait Hogg, homme précis et perplexe.

--Je ne sais pas.

Harriet elle aussi se demandait ce que son mari pouvait bien dire à

toutes ces femmes. Elle était proche de la délivrance et ne sortait

plus guère. Shelley la laissait souvent seule. Elle se sentait assez

impopulaire dans les maisons où il était favori. Chez les Godwin, elle

s'était disputée avec Mrs Godwin. Chez les Boinville on l'avait

d'abord trouvée charmante parce qu'elle était jolie et femme d'un

poète, mais on s'était vite aperçu d'une évidente médiocrité.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 28 / 61 题