Les roses de Lynmouth se fanèrent; les vents d'automne balayèrent
comme des feuilles les vastes nuages; le prestige de Miss Hitchener
pâlit. La présence continue d'une étrangère avait fatigué Harriet;
Shelley lui-même voyait se dissiper la vision vaporeuse qui lui avait
si longtemps caché des formes grossières, et, surpris de trouver
installée près de lui une femme médiocre et radoteuse, cherchait en
vain son héroïne et se repentait de sa folie.
Après avoir tant insisté pour l'arracher à son école, il était
difficile de s'en séparer. Mais le séjour avec elle dans une solitude
automnale était devenu insupportable. Dans une grande ville, d'autres
amis, d'autres spectacles pourraient faire oublier cette obsédante
compagne. D'ailleurs Godwin appelait à Londres les Shelley: ils se
résolurent à y faire un séjour d'assez longue durée.
* * *
Ce fut avec grande émotion qu'ils quittèrent, un jour d'octobre
1812, un petit hôtel de Saint-James Street pour faire une première
visite à leur ami Godwin et à sa famille. Harriet, petite, blonde et
rose trottait à côté de son mari-enfant, grand et voûté; ils se
demandaient quel accueil ils allaient recevoir du philosophe. Miss
Hitchener, qui s'était présentée à lui en traversant Londres, avait été
mal reçue. Mais cela ne prouvait rien, que peut-être la perspicacité
de Godwin.
Ils trouvèrent toute la famille réunie dans la petite maison
attenante à la librairie de Skinner Street, car les Godwin, de leur
côté, attendaient avec une impatiente curiosité l'arrivée du couple
Shelley. Il y avait là le philosophe lui-même, homme petit et gros,
chauve, à l'air intelligent, avec cet extérieur de pasteur méthodiste
qui est presque toujours celui des théoriciens de la Révolution. La
deuxième Mrs Godwin avait revêtu une belle robe de soie noire et ne
mit ses lunettes vertes que pendant le temps nécessaire pour bien
voir le petit-fils de baronnet et sa jolie femme. On avait prévenu les
Shelley qu'elle était médisante. Mais ce soir-là elle parut aimable.
Il y avait Fanny Imlay, mélancolique et douce, et Jane Clairmont,
jolie, de type italien, brune de peau et vive d'esprit.
--La seule qui manque, dit Godwin, est ma fille Mary qui est
en ce moment en Écosse; elle ressemble beaucoup à sa mère dont je vais
vous montrer le portrait.
Il emmena dans son bureau le jeune couple de disciples et Shelley
regarda longuement, avec une attention émue, le portrait de la
charmante Mary Wollstonecraft. Puis tout le monde s'assit, et Godwin
et Percy parlèrent des rapports de la matière et de l'esprit, de la
situation du clergé, de la littérature allemande. Les femmes
écoutaient avec admiration. Harriet trouva que Godwin ressemblait à
Socrate dont il avait le crâne bossué, et que Percy près de lui
rappelait les beaux disciples grecs dont le respect se nuance
d'impatiente ardeur.
* * *
Une grande intimité s'établit aussitôt entre les Shelley et les
Godwin. Souvent Godwin passait à l'hôtel et entraînait Shelley en
promenade, ou bien Mrs Godwin invitait à dîner Percy et Harriet,
même Eliza et Miss Hitchener, mais cette dernière avec répugnance.
Ou bien encore Harriet elle-même se risquait à commander un dîner.
Le soir du 5 novembre, jour où dans toute l'Angleterre, en souvenir
de la Conspiration des Poudres, éclatent les pétards, le ménage
Shelley dînait chez les Godwin. Après le dîner, le petit William
Godwin, qui avait neuf ans, annonça qu'il allait chez son voisin le
jeune Newton tirer des pièces d'artifice. Shelley, à ce moment,
discutait quelque grave question avec son vénéré ami. Los mots
d'artifice, de poudre, réveillèrent aussitôt l'alchimiste de Field
Place. Il hésita une seconde à quitter Godwin et ses discours, mais
l'image d'étincelles brillantes éclairant de leurs zigzags enflammés
les vieilles rues de Londres l'emporta. Il dit au petit William: «je
vais avec vous», et se leva.
Après le feu d'artifice, le jeune Newton, enchanté de ce grand ami
qui jouait comme un enfant et savait de merveilleuses histoires,
l'emmena chez ses parents. Shelley se laissa faire et ne le regretta
pas. Il trouva Mr et Mrs Newton délicieux. Tout de suite une
conversation libre, savante, agréable s'engagea. Mr Newton était fait
pour plaire à Shelley; c'était un homme à théories et qui les
appliquait. Son idée favorite était que les êtres humains, en quittant
les régions chaudes où ils ont vécu d'abord et en remontant vers le
Nord, ont adopté des habitudes de vie anti-naturelle, d'où procèdent
tous leurs maux. L'une de ces mauvaises habitudes était de se vêtir,
et Mr Newton obligeait ses enfants à être toujours nus dans sa maison.
Une autre était de manger de la viande, et toute la famille était
végétarienne. Rien ne pouvait plus enthousiasmer Shelley et Mr Newton
lui fournit des arguments nouveaux.
--L'homme ne ressemble à aucun carnivore; il n'a pas de
griffes pour retenir une proie; ses dents sont faites pour manger des
légumes et des fruits. Il est malade dès qu'il touche à cette nourriture
carnée qui est empoisonnée pour lui. C'est ce que signifie l'histoire
de Prométhée qui est évidemment un mythe végétarien. Prométhée,
c'est-à-dire l'humanité, invente le feu et la cuisine; aussitôt un
vautour lui ronge le foie. Ce vautour est l'hépatite; cela est clair.
D'ailleurs depuis que la famille Newton observait ce régime, elle
n'avait jamais eu besoin de drogues ni de médecin; les enfants
étaient les plus sains qu'on pût voir et Shelley, qui eut l'occasion
de rencontrer souvent les petites filles nues, les trouva des modèles
parfaits pour un sculpteur.
Il devint grand habitué de cette maison. Dès qu'on entendait sa
voix, cinq enfants bondissaient dans les escaliers à sa rencontre et le
traînaient jusqu'à la nursery. Il n'avait pas moins de succès auprès
de leur mère et de sa sœur, Mme de Boinville.
Chez les Godwin, Fanny et Jane passaient des soirées entières à
l'écouter avec ravissement. Elles admiraient sa beauté, et la force
de ses raisonnements leur paraissait inattaquable. Même dans une
famille républicaine, ce jeune aristocrate, héritier d'une immense
fortune et si dédaigneux de l'argent, conservait un prestige
romanesque. Pour lui, entre ces deux jeunes filles, Fanny douce et
timide, Jane passionnée et véhémente, il lui semblait retrouver les
belles soirées, le délicieux mélange de sensualité et d'enthousiasme
du temps où une troupe admirative de sœurs et de cousines
l'entourait.
Harriet plaisait moins. Fanny et Jane remarquèrent vite qu'elle
pensait peu par elle-même, qu'elle se bornait à répéter les phrases
favorites de son mari et que sa syntaxe était défectueuse.
--Pauvre Mr Shelley, disaient-elles, quand le couple partait;
il n'a pas la femme qu'il lui faudrait.
C'est une impression qu'éprouvent volontiers les jeunes filles à
l'égard de l'homme qu'il leur eût fallu. Même elles se hasardèrent
à attaquer par d'imperceptibles pointes Harriet absente; elles avaient
deviné par intuition les critiques auxquelles le mari doctrinaire
pouvait être sensible.
--Harriet m'intimide, lui écrivit la douce Fanny; c'est une
«belle dame».
Shelley fut indigné.
--Comment Harriet est-elle une belle dame? Vous l'accusez de ce
crime, le plus impardonnable à mes yeux? L'aisance et la simplicité
de ses manières ont toujours été ses plus grands charmes et ne sont
pas compatibles avec la vie mondaine, ni avec un effort pour imiter
son éclat vulgaire et brillant. Voilà une opinion à laquelle vous ne
me convertirez pas, tant que j'aurai sous les yeux le vivant
témoignage de son inexactitude.»
Plus tard la lettre de Fanny revint à l'esprit de Shelley.