XIV. LE VÉNÉRABLE AMI

Les roses de Lynmouth se fanèrent; les vents d'automne balayèrent

comme des feuilles les vastes nuages; le prestige de Miss Hitchener

pâlit. La présence continue d'une étrangère avait fatigué Harriet;

Shelley lui-même voyait se dissiper la vision vaporeuse qui lui avait

si longtemps caché des formes grossières, et, surpris de trouver

installée près de lui une femme médiocre et radoteuse, cherchait en

vain son héroïne et se repentait de sa folie.

Après avoir tant insisté pour l'arracher à son école, il était

difficile de s'en séparer. Mais le séjour avec elle dans une solitude

automnale était devenu insupportable. Dans une grande ville, d'autres

amis, d'autres spectacles pourraient faire oublier cette obsédante

compagne. D'ailleurs Godwin appelait à Londres les Shelley: ils se

résolurent à y faire un séjour d'assez longue durée.

* * *

Ce fut avec grande émotion qu'ils quittèrent, un jour d'octobre

1812, un petit hôtel de Saint-James Street pour faire une première

visite à leur ami Godwin et à sa famille. Harriet, petite, blonde et

rose trottait à côté de son mari-enfant, grand et voûté; ils se

demandaient quel accueil ils allaient recevoir du philosophe. Miss

Hitchener, qui s'était présentée à lui en traversant Londres, avait été

mal reçue. Mais cela ne prouvait rien, que peut-être la perspicacité

de Godwin.

Ils trouvèrent toute la famille réunie dans la petite maison

attenante à la librairie de Skinner Street, car les Godwin, de leur

côté, attendaient avec une impatiente curiosité l'arrivée du couple

Shelley. Il y avait là le philosophe lui-même, homme petit et gros,

chauve, à l'air intelligent, avec cet extérieur de pasteur méthodiste

qui est presque toujours celui des théoriciens de la Révolution. La

deuxième Mrs Godwin avait revêtu une belle robe de soie noire et ne

mit ses lunettes vertes que pendant le temps nécessaire pour bien

voir le petit-fils de baronnet et sa jolie femme. On avait prévenu les

Shelley qu'elle était médisante. Mais ce soir-là elle parut aimable.

Il y avait Fanny Imlay, mélancolique et douce, et Jane Clairmont,

jolie, de type italien, brune de peau et vive d'esprit.

--La seule qui manque, dit Godwin, est ma fille Mary qui est

en ce moment en Écosse; elle ressemble beaucoup à sa mère dont je vais

vous montrer le portrait.

Il emmena dans son bureau le jeune couple de disciples et Shelley

regarda longuement, avec une attention émue, le portrait de la

charmante Mary Wollstonecraft. Puis tout le monde s'assit, et Godwin

et Percy parlèrent des rapports de la matière et de l'esprit, de la

situation du clergé, de la littérature allemande. Les femmes

écoutaient avec admiration. Harriet trouva que Godwin ressemblait à

Socrate dont il avait le crâne bossué, et que Percy près de lui

rappelait les beaux disciples grecs dont le respect se nuance

d'impatiente ardeur.

* * *

Une grande intimité s'établit aussitôt entre les Shelley et les

Godwin. Souvent Godwin passait à l'hôtel et entraînait Shelley en

promenade, ou bien Mrs Godwin invitait à dîner Percy et Harriet,

même Eliza et Miss Hitchener, mais cette dernière avec répugnance.

Ou bien encore Harriet elle-même se risquait à commander un dîner.

Le soir du 5 novembre, jour où dans toute l'Angleterre, en souvenir

de la Conspiration des Poudres, éclatent les pétards, le ménage

Shelley dînait chez les Godwin. Après le dîner, le petit William

Godwin, qui avait neuf ans, annonça qu'il allait chez son voisin le

jeune Newton tirer des pièces d'artifice. Shelley, à ce moment,

discutait quelque grave question avec son vénéré ami. Los mots

d'artifice, de poudre, réveillèrent aussitôt l'alchimiste de Field

Place. Il hésita une seconde à quitter Godwin et ses discours, mais

l'image d'étincelles brillantes éclairant de leurs zigzags enflammés

les vieilles rues de Londres l'emporta. Il dit au petit William: «je

vais avec vous», et se leva.

Après le feu d'artifice, le jeune Newton, enchanté de ce grand ami

qui jouait comme un enfant et savait de merveilleuses histoires,

l'emmena chez ses parents. Shelley se laissa faire et ne le regretta

pas. Il trouva Mr et Mrs Newton délicieux. Tout de suite une

conversation libre, savante, agréable s'engagea. Mr Newton était fait

pour plaire à Shelley; c'était un homme à théories et qui les

appliquait. Son idée favorite était que les êtres humains, en quittant

les régions chaudes où ils ont vécu d'abord et en remontant vers le

Nord, ont adopté des habitudes de vie anti-naturelle, d'où procèdent

tous leurs maux. L'une de ces mauvaises habitudes était de se vêtir,

et Mr Newton obligeait ses enfants à être toujours nus dans sa maison.

Une autre était de manger de la viande, et toute la famille était

végétarienne. Rien ne pouvait plus enthousiasmer Shelley et Mr Newton

lui fournit des arguments nouveaux.

--L'homme ne ressemble à aucun carnivore; il n'a pas de

griffes pour retenir une proie; ses dents sont faites pour manger des

légumes et des fruits. Il est malade dès qu'il touche à cette nourriture

carnée qui est empoisonnée pour lui. C'est ce que signifie l'histoire

de Prométhée qui est évidemment un mythe végétarien. Prométhée,

c'est-à-dire l'humanité, invente le feu et la cuisine; aussitôt un

vautour lui ronge le foie. Ce vautour est l'hépatite; cela est clair.

D'ailleurs depuis que la famille Newton observait ce régime, elle

n'avait jamais eu besoin de drogues ni de médecin; les enfants

étaient les plus sains qu'on pût voir et Shelley, qui eut l'occasion

de rencontrer souvent les petites filles nues, les trouva des modèles

parfaits pour un sculpteur.

Il devint grand habitué de cette maison. Dès qu'on entendait sa

voix, cinq enfants bondissaient dans les escaliers à sa rencontre et le

traînaient jusqu'à la nursery. Il n'avait pas moins de succès auprès

de leur mère et de sa sœur, Mme de Boinville.

Chez les Godwin, Fanny et Jane passaient des soirées entières à

l'écouter avec ravissement. Elles admiraient sa beauté, et la force

de ses raisonnements leur paraissait inattaquable. Même dans une

famille républicaine, ce jeune aristocrate, héritier d'une immense

fortune et si dédaigneux de l'argent, conservait un prestige

romanesque. Pour lui, entre ces deux jeunes filles, Fanny douce et

timide, Jane passionnée et véhémente, il lui semblait retrouver les

belles soirées, le délicieux mélange de sensualité et d'enthousiasme

du temps où une troupe admirative de sœurs et de cousines

l'entourait.

Harriet plaisait moins. Fanny et Jane remarquèrent vite qu'elle

pensait peu par elle-même, qu'elle se bornait à répéter les phrases

favorites de son mari et que sa syntaxe était défectueuse.

--Pauvre Mr Shelley, disaient-elles, quand le couple partait;

il n'a pas la femme qu'il lui faudrait.

C'est une impression qu'éprouvent volontiers les jeunes filles à

l'égard de l'homme qu'il leur eût fallu. Même elles se hasardèrent

à attaquer par d'imperceptibles pointes Harriet absente; elles avaient

deviné par intuition les critiques auxquelles le mari doctrinaire

pouvait être sensible.

--Harriet m'intimide, lui écrivit la douce Fanny; c'est une

«belle dame».

Shelley fut indigné.

--Comment Harriet est-elle une belle dame? Vous l'accusez de ce

crime, le plus impardonnable à mes yeux? L'aisance et la simplicité

de ses manières ont toujours été ses plus grands charmes et ne sont

pas compatibles avec la vie mondaine, ni avec un effort pour imiter

son éclat vulgaire et brillant. Voilà une opinion à laquelle vous ne

me convertirez pas, tant que j'aurai sous les yeux le vivant

témoignage de son inexactitude.»

Plus tard la lettre de Fanny revint à l'esprit de Shelley.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 26 / 61 题