Le Chevalier de la Triste Figure s'était fait lapider par les
galériens qu'il avait voulu délivrer. Shelley fut reçu à coups de
sifflet quand, dans un meeting de Catholiques, il déclara qu'on
avait bien tort d'écarter les Irlandais des fonctions publiques à
cause de leur religion, car toutes les religions se valent. Ses
auditeurs préféraient cent fois le fanatisme de leurs persécuteurs
au scepticisme de leur défenseur.
La fameuse Adresse était sur le même thème. Elle démontrait que
l'émancipation des Catholiques est un pas sur le chemin de
l'émancipation totale, que la bonté et non l'habileté doit être le
principe de toute politique, et qu'enfin, avant d'attendre leur
libération des Anglais, les Irlandais devaient se libérer eux-mêmes
en devenant tempérants, justes et charitables. Shelley croyait
que sa doctrine irait droit au cœur des pauvres gens de Dublin.
Pour prêcher cet évangile, il était prêt au martyre.
Harriet n'était pas moins enthousiaste et l'activité réformatrice
prenait en elle un aspect charmant. Les poches bourrées de pamphlets,
le ménage enfantin se promenait dans Sackville Street. Quand ils
rencontraient un homme ou une femme «à l'air possible», ils lui
glissaient un papier rédempteur. Du balcon de leur petit appartement,
ils répandaient encore les saines doctrines en laissant tomber des
Adresses sous le nez des passants sympathiques. Quand Shelley
en jetait une adroitement dans le capuchon d'une vieille dame
distraite, Harriet s'enfuyait en éclatant de rire. L'évangélisation
des Irlandais était le plus drôle des jeux.
Les amis de Shelley, Godwin, Miss Hitchener, s'attendaient chaque
jour à ce qu'il fût arrêté; l'institutrice évoquait même les assassinats
politiques. Mais le château de Dublin parut apprendre sans terreur
qu'un jeune Anglais, de seize à vingt ans, avait fait un discours
moral. La police transmit au Secrétaire d'État un exemplaire de
l'adresse. Ce document, où Shelley recommandait à ses frères
Irlandais la tempérance et la charité, fut jugé tout à fait
humoristique par les fonctionnaires de la Couronne.
L'impunité était décourageante; les mœurs des Irlandais ne l'étaient
pas moins. «Ils boivent beaucoup de whisky, disait la bonne Harriet,
parce que la viande est trop chère.» Quand Shelley faisait appel à la
pitié des policemen en faveur d'un malheureux arrêté pour vol ou
désordre, le policeman, avec tristesse et bonté, lui montrait que son
client était ivre. Le soir de la saint Patrick, jour où Dublin boit
sec, comme il y avait bal au château, Percy et Harriet virent les
affamés faire la haie pour admirer les toilettes. Ce manque de
dignité désespéra Shelley.
Pour donner l'exemple de la simplicité, ils s'étaient mis tous trois
au régime végétarien. Shelley se délivrait ainsi des remords que lui
donnaient les «horreurs de l'abattoir» et les «massacres de volailles».
On ne faisait infraction à la règle que si Mrs Nugent venait dîner.
C'était leur seule amie à Dublin, de son métier couturière. Une des
difficultés de leur mission était en effet qu'ils ne connaissaient
aucun de ces Irlandais qu'ils aimaient de tout leur cœur. «Je suppose,
disait Harriet, que nous les connaîtrons tous d'un seul coup lorsque
Percy sera célèbre.»
Mais Percy lui-même était découragé. Dans le pays des Constructions
Irréelles qu'il habitait presque toujours, l'Irlande opprimée était
une belle figure féminine et fière, Shelley un chevalier et un apôtre
prêt à combattre et à souffrir pour elle; des foules en haillons le
suivaient dans les rues; de barbares soldats anglais l'arrêtaient
et le flagellaient; mais l'héroïque douceur de ses enseignements
charmait les oppresseurs eux-mêmes, et la philosophie faisait le
miracle de réconcilier les nations ennemies.
Lentement cette vision animée et brillante se dissipait; un dernier
lambeau de brume irisée flottait au coin des maisons noires; et
l'Irlande véritable était là, masse énorme et solide de villes, de
fermes et de forêts, assemblée innombrable d'hommes obscurs et
différents, amas séculaire de traditions et de lois, terre de jeux,
de chasse, de vengeances privées, siège de magistrats, garnison de
soldats, territoire de police, l'Irlande misérable et railleuse,
souffrante et bavarde, mécontente et heureuse d'être mécontente;
l'Ile énigmatique, l'Ile absurde... Devant cette redoutable et pesante
réalité, que pouvait-il faire? Que pouvait-il espérer? Elle
l'accablait et le lassait.
Godwin, avec une force grandissante, suppliait son disciple de
renoncer à cette entreprise. Depuis que Shelley lui avait écrit qu'il
le considérait comme un père, il avait pris un ton hostile et bougon.
«Croyez-moi, Shelley, prophétisait-il, vous préparez une scène de
sang.» S'il avait pu voir son fils spirituel rédiger un inoffensif
«Projet d'association pour le bien du genre humain» entre Eliza qui
cousait une cape rouge et Harriet qui préparait un repas de miel et de
fruits, il eût été moins inquiet.
Ses adjurations eurent au moins ceci d'utile qu'elles fournirent à
Shelley une honnête excuse pour renoncer à se faire le champion
d'opprimés trop satisfaits. À part quelques malheureux qui savaient
trouver chez lui des secours, personne à Dublin ne le prenait au
sérieux. S'il existe aux yeux d'un Irlandais un être plus ridicule
qu'un Anglais, c'est un Anglais qui aime l'Irlande, et s'il est au
monde un spectacle qu'un ancien élève d'Eton et d'Oxford, même
réfractaire, ne peut supporter, c'est celui du désordre irlandais.
Ayant vu la folie et la misère de cette nation, Shelley ne put
s'empêcher de penser avec avidité à la beauté, à la paix des
campagnes anglaises.
«Je me soumets, écrivit-il enfin à son «vénérable ami». Je ne
m'adresserai plus à des illettrés... Je me bornerai à être la cause
d'un effet qui se produira longtemps après que je serai
moi-même poussière.»
Harriet emballa tous les pamphlets restants à l'adresse de Miss
Hitchener, qui se fût bien passée de cette «matière inflammable»;
Eliza plia son manteau rouge, et les trois apôtres reprirent
le bateau.
* * *
Restait à réaliser la deuxième partie de leur programme: louer une
maison au Pays de Galles et y réunir l'«équipe» spirituelle, afin de
résoudre _tous_ les problèmes.
Ils crurent avoir trouvé l'abri convenable en ces lieux mêmes où
Shelley, solitaire, était venu se réfugier avant son mariage. La
sauvagerie charmante du pays le tentait. Près de la maison coulait
un torrent montagnard sur lequel il naviguait dangereusement dans
une nacelle longue d'un pied. Une bank-note de cinq livres était sa
voile, un chat terrifié son passager. Il espérait que Miss Hitchener
pourrait décider son père à venir exploiter la petite ferme attenant
à la maison.
Mais rien ne s'arrangea. La maison était trop chère. Mr Hitchener,
indigné par les bruits qui couraient à Cuckfield sur les rapports de
sa fille et de Shelley, refusa de l'autoriser à partir. L'imprudente
institutrice, fière de l'invitation, en avait parlé, et tout le
village, la tante Pilfold en tête, avait conclu sans bienveillance.
Une fois de plus, la méchanceté des hommes étonna Shelley. Lui
qui avait enlevé sa femme et fait par amour un mariage écossais,
serait infidèle à son Harriet! Cette idée lui inspira un étonnement
si vif qu'une femme moins vertueuse que la chaste Hitchener
l'eût trouvé désobligeant.
Quant à Mr Hitchener le père, il fut traité comme il convenait.
C'était, lui aussi, un ancien cafetier, car les Dieux semblaient se
divertir à mettre le cristallin Shelley en rapport avec les membres de
cette corporation. «Monsieur, écrivit-il au père de son amie, j'ai eu
quelque peine à réprimer une surprise indignée en lisant que _vous_
refusez mon invitation à _votre fille._ De quel droit? Qui vous a fait
son maître?... Ni les lois de la nature, ni celles de l'Angleterre
n'ont mis les enfants au rang de propriété privée... Adieu! la
prochaine fois que j'entendrai parler de vous, j'espère que le temps
aura rendu vos sentiments plus libéraux.»
* * *
Puisqu'il fallait quitter le Pays de Galles, Godwin indiqua un joli
cottage qu'un de ses amis voulait louer. Tout conseil de lui inspirait
le respect; Shelley et Harriet firent le voyage et furent très
désappointés. La maison était banale, à peine achevée et trop petite
pour eux. Mais en revenant de cette inutile expédition, ils
découvrirent un village féerique; trente cottages aux toits de chaume,
vêtus de roses et de myrtes grimpants. formaient le délicieux hameau
de Lynmouth. Par miracle, une des maisons était à louer, et la mieux
située, au-dessus d'une gorge boisée. Des fenêtres, on découvrait la
mer à trois cents pieds au-dessous. Ils décidèrent à l'instant de
s'y installer _pour toujours._
Le «vénérable ami», informé, écrivit une lettre pincée. Il dit,
assez durement, que les goûts de Shelley étaient trop luxueux, et
qu'une petite maison, si modeste fût-elle, devait suffire à qui se
disait son disciple. Si Mr Timothy avait écrit cette lettre, les
épithètes les plus sévères lui eussent encore été appliquées. Mais il
est naturel de supporter d'un étranger ce qu'on ne saurait accepter
d'un père. Shelley pensa, non à blâmer, mais à se justifier. S'il avait
dit que la maison recommandée par son maître était insuffisante,
ce n'était pas par souci du luxe ni même du confort. Mais le nombre
de chambres était trop petit et il lui semblait contraire à certaines
idées de délicatesse que deux personnes de sexe opposé, non unies
par certains liens, dormissent dans la même chambre. Il savait que,
dans une société régénérée, ce sentiment disparaîtrait, mais dans
l'état de choses présent, la promiscuité lui paraissait imprudente.
Il n'exposa cette doctrine (qu'il craignait un peu réactionnaire)
qu'avec de grandes précautions. Le maître daigna oublier.
L'adorable maison de Lynmouth fut bientôt le décor d'un grand
événement: l'arrivée de Miss Hitchener. Shelley se promettait qu'elle
apporterait dans sa vie un élément de collaboration intellectuelle
qu'il n'y trouvait pas tout à fait. Harriet d'ailleurs n'y perdrait
rien, car sa sœur spirituelle aiderait à la former; toutes deux,
pensait-il, avaient l'âme assez haute pour accepter ces rôles.
Les gens de Lynmouth le virent avec surprise faire avec cette maigre
inconnue de longues et romantiques promenades. Ce fut avec elle qu'il
discuta désormais les plans qu'il formait pour répandre ses idées. La
propagande de la vertu devenait difficile. Un imprimeur de Londres
venait d'être condamné au pilori. Le sort de Galilée n'effrayait pas
Shelley pour lui-même; mais il ne voulait pas mettre en danger un
innocent imprimeur.
Heureusement le Magicien avait à sa disposition des éléments qui
défiaient la police de Lord Castlereagh. Quand il avait composé
quelque pamphlet bien incendiaire, tantôt il fabriquait pour
l'expédier de petites boîtes enduites de résine et, les ayant munies
d'un mât et d'une voile en miniature, il les lançait sur l'Océan;
tantôt il construisait adroitement des ballonnets à l'air chaud que,
tout chargés de sagesse, il lançait dans le ciel d'été. Alors, ravi,
il regardait briller dans les sombres profondeurs bleues la petite
flamme tremblante qu'il avait allumée, ou flotter sur les vagues
d'émeraude en fusion une bouteille remplie d'un divin remède.
Quand il avait ainsi «travaillé», sa récréation favorite était de
faire des bulles de savon. Assis devant sa porte, muni d'un chalumeau,
il soufflait avec une adresse de jeune fille les sphères parfaites et
fragiles. Dans leurs élastiques pellicules brillaient des teintes
violettes, vertes et dorées qu'il regardait changer, se fondre et
disparaître.
Alors, abandonnant pour une courte absence les palais transparents
et vides de la Logique, il éprouvait une sorte d'obscur besoin de fixer
par le rythme et les mots l'insaisissable grâce de ces jeux de
couleurs.