XII. PREMIÈRES RENCONTRES AVEC L'ÂGE MÛR

Shelley et ses femmes, en fuyant le déplorable Hogg, avaient décidé

de se diriger vers la délicieuse région des Lacs. Une raison

sentimentale, assez semblable à celle qui lui avait fait aimer la

rue de la Pologne, l'attirait dans cette province. Deux grands

poètes libéraux, Southey et Coleridge, l'habitaient depuis longtemps,

et un heureux hasard pouvait faire que Shelley les rencontrât.

Rien ne lui aurait été plus agréable que de connaître enfin les

rares grands hommes qui partageaient ses idées.

Ils louèrent à Keswick un petit cottage fleuri. Ils n'avaient pas

la jouissance du jardin, mais le propriétaire (qui considérait

Shelley et Harriet comme des enfants égarés) les autorisa à y

jouer. Bientôt le facteur sentit le poids du courrier de Shelley.

Il y avait d'abord la correspondance avec Hogg, qui était bien

décourageante. Il écrivait à Harriet de longues lettres où il lui

jurait en même temps de la respecter et de l'adorer éternellement.

De cet amour trop constant Harriet était excédée et fière. Quand

Shelley disait: «Avec le temps et l'éloignement Hogg oubliera»,

elle secouait la tête d'un air sceptique. Sincèrement désolée des

blessures infligées à son admirateur, elle l'eût été presque autant de

découvrir que ces blessures n'étaient pas mortelles: «L'éloignement,

disait-elle, apaise les petites passions, mais il augmente les

grandes.» Quand Hogg écrivit: «J'aurai le pardon de Harriet où je me

brûlerai la cervelle à ses pieds», elle triompha tristement. Aucun

coup de feu ne vint troubler leur solitude fleurie; elle en fut

rassurée et désappointée.

Puis il y avait les lettres de Miss Hitchener qui, depuis la

décadence de Hogg, était devenue la seule confidente. Presque chaque

jour partaient à son adresse quelques pages pressantes et vertueuses.

Harriet elle-même ajoutait aux discours passionnés de son mari de

chaudes invitations à venir les rejoindre.

Le duc de Norfolk habitait dans les environs. Il avait une première

fois réconcilié Shelley avec son père, et comme la question d'argent

se faisait de plus en plus grave, ils décidèrent de lui écrire.

Sa Grâce répondit aimablement en invitant Mr Shelley, sa femme et

sa belle-sœur à venir passer le _week-end_[1]

au château. Elle s'intéressait au jeune rebelle, peut-être par naturelle

bienveillance, peut-être aussi parce qu'il était de son devoir de chef

de parti politique de s'assurer les bons sentiments d'un jeune homme

qui semblait destiné à devenir, à sa majorité, membre du Parlement et

héritier de 6.000 livres de rente.

Harriet fut bonne figure au château de Greystoke. La duchesse, à

laquelle on avait raconté l'étrange mariage de Shelley, fut

agréablement surprise par la bonne mine et la culture de sa

femme. Même Eliza ne déplut point. Ce voyage eut le meilleur résultat.

Mr Westbrook, quand il sut que ses deux filles avaient passé quelques

jours chez un duc, et que son gendre y était arrivé avec une guinée

dans sa poche, se sentit tout â coup porté à une grande générosité et

il accorda au jeune couple une pension de deux cents livres par

an. Mr Timothy ne pouvait se montrer plus avare, surtout quand son

suzerain et chef lui demandait d'être pitoyable. Il rétablit, lui

aussi, ses deux cents livres par an: tout danger de misère était

écarté.

Mais le plus important, aux yeux de Shelley, était d'avoir obtenu ce

résultat sans faire aucune concession: «Je crois de mon devoir,

écrivit-il à son père, de vous dire que, quelque avantage qui puisse

en résulter pour moi, je ne puis promettre de dissimuler mes opinions

en matière religieuse ou politique... Une telle méthode serait

indigne de vous et de moi.» Mr Timothy répondit: «Si je vous accorde

une pension, c'est uniquement pour vous empêcher d'escroquer les

étrangers.» Il était décidément incapable de comprendre certaine

hauteur de sentiments.

* * *

Chez le duc de Norfolk, Shelley avait rencontré un ami de Southey

qui lui avait offert de l'emmener chez le poète. Ainsi, pour la première

fois, il allait voir en chair et en os un écrivain qu'il admirait.

Southey surprit au plus haut point Shelley qui associait l'idée d'un

poète aux objets les plus charmants et les plus aériens. Il trouva,

dans une maison assez riche et bien chauffée, une Mrs Southey qui

ressemblait beaucoup plus à une ménagère qu'à une Muse. Elle avait

été couturière et reliait les livres de son mari avec des morceaux

d'étoffe. Ses armoires à linge étaient les lieux consacrés où elle

exerçait son génie, et elle parlait d'argent, de cuisine et de

servantes comme les matrones les plus détestables. Le poète ne

paraissait pas s'apercevoir de tant d'ignominie. Il semblait brave

homme, mais raisonnait mal. Il avouait que la société devait être

transformée, mais ajoutait qu'elle ne pouvait l'être que très

lentement. Il se servait de l'horrible formule: «Nous ne le verrons,

ni vous, ni moi»; il était hostile à l'émancipation des Catholiques

Irlandais et à toutes les mesures vraiment radicales. Disgrâce

suprême, il se disait chrétien. Shelley sortit de là désolé.

Le bon Southey était loin de se douter de l'impression produite:

«Étrange garçon, pensait-il après le départ de son visiteur... Son

plus grand chagrin paraît être de se savoir l'héritier d'un immense

domaine, et il est aussi inquiet de ses six mille livres par an que

je l'étais à son âge de n'avoir pas un penny... À part cela, je crois

voir mon propre fantôme. Il se croit athée; il n'est que panthéiste.

C'est une maladie de jeunesse par laquelle nous passons tous. Il est

bien tombé, et ne pouvait venir chez un meilleur médecin. Je lui ai

prescrit une cure de Berkeley et à la fin de la semaine il sera

berkeleyen... Il a été bien surpris de rencontrer pour la première

fois de sa vie un homme qui le comprenne... Enfin que Dieu nous aide!

Le monde a besoin d'être amélioré. Ce jeune monsieur Shelley ne s'y

prend pas tout à fait comme il faudrait, mais je ne désespère pas de

le convaincre qu'il peut faire beaucoup de bien avec ses six mille

livres par an».

Ainsi la Jeunesse et l'Âge Mûr s'étaient rencontrés en chemin, la

Jeunesse regardait l'Âge Mûr avec un respect impatient, l'Âge Mûr

contemplait la Jeunesse avec une bienveillante ironie et se promettait

de la dominer aisément par la force d'un esprit plus formé. L'Âge Mûr

oubliait que les esprits des générations successives sont aussi

imperméables les uns aux autres que les monades de M. Leibniz.

Southey et sa femme firent tout ce qui était en leur pouvoir pour

aider le ménage Shelley. Le poète, très populaire dans le pays, alla

voir le propriétaire du cottage et obtint que le loyer fût diminué.

Mrs Southey donna à Harriet, si incompétente en choses du ménage, de

très bons conseils sur la cuisine et le blanchissage. Même elle lui

prêta du linge de lit et de table. C'était là de sa part la plus

grande marque de bienveillance. Mais une découverte que fit Shelley

vint rendre inutiles ces timides avances de l'Âge Mûr.

Il trouva par hasard dans une revue un article de Southey où

l'abominable vieux roi d'Angleterre était appelé «le meilleur monarque

qui eût jamais occupé un trône». C'était évidemment une flatterie un

peu grosse, mais Southey désirait devenir poète lauréat et le chemin

des honneurs officiels est difficile à parcourir. Shelley ne

pardonnait pas ce genre de bassesse; il informa Southey qu'il le

considérait désormais comme un esclave à gages, un champion du crime,

et renonçait à le voir.

* * *

Il se souciait d'ailleurs bien peu, à ce moment précis, de Southey.

Ne venait-il pas de découvrir que Godwin, le grand Godwin, l'auteur

de «Political Justice», le destructeur du mariage, l'ennemi de la

divinité, l'athée, le républicain, le révolutionnaire Godwin vivait

encore, habitait Londres, avait une adresse comme tout le monde, enfin

qu'il était possible d'envoyer des lettres vertueuses au prophète même

de la vertu.

«_Vous serez surpris, écrivit-il, de recevoir une lettre d'un

étranger. Aucune présentation autorisée (et aucune probablement

n'autorisera) ce que le vulgaire appellerait cette liberté; c'est une

liberté qui, bien que non sanctionnée par l'usage, est loin d'être

blâmée par la raison. Les plus chers intérêts de l'humanité demandent

impérieusement que l'étiquette à la mode ne tienne pas l'homme à

distance de l'homme._

«_Le nom de Godwin a toujours excité en moi des sentiments

de respect et d'admiration. Je m'étais accoutumé à le considérer comme

une lumière trop brillante pour l'obscurité qui l'entoure... Vous ne

serez donc pas surpris de l'inconcevable émotion avec laquelle j'ai

appris votre existence et votre logement. J'avais fait figurer votre

nom sur la liste des morts illustres; il n'en est pas ainsi, vous

vivez et, j'en suis convaincu, préparez encore le bonheur du

genre humain._

«_Pour moi, je viens seulement d'entrer sur le théâtre de mes

travaux, et pourtant mes sentiments et mes raisonnements sont ce

qu'étaient les vôtres. Ma vie a été courte, mais agitée... Les mauvais

traitements que j'ai soufferts ont imprimé plus profondément dans

mon esprit la vérité de mes principes..._»

Quand William Godwin reçut cette lettre, elle lui fit un plaisir

assez vif. Après avoir été célèbre au moment de la publication de

«Political Justice», il était retombé dans une relative obscurité.

Lui aussi et plus justement que son romanesque disciple pouvait parler

de sa vie agitée. Clergyman dans sa jeunesse, il était devenu à trente

ans athée et républicain. En 1793, il avait publié son fameux livre.

Mr Pitt avait failli lui faire l'honneur de poursuites judiciaires,

mais le prix élevé de l'ouvrage, qui se vendait six guinées, avait paru

au ministre une suffisante protection contre les dangers de la doctrine.

Quatre ans plus tard Godwin avait épousé Mary Wollstonecraft, femme

de lettres géniale avec laquelle il vivait. Elle était morte en

mettant au monde une fille, et l'adversaire enragé du mariage s'était

presque aussitôt remarié avec une veuve, Mrs Clairmont, qui habitait

la maison voisine et lui avait dit, de son balcon: «Est-il possible,

vraiment, que je contemple l'immortel Godwin?»

La vie de ce ménage était pénible. Il y avait cinq enfants, produits

de quatre croisements différents: une fille de Mary Wollstonecraft

et de Godwin, fille du génie par le génie, qui se nommait Mary; deux

enfants du premier mariage de Mrs Clairmont, Jane et Charles; un très

jeune garçon, fils de Godwin et de Mrs Clairmont; et

enfin une jeune fille qui n'appartenait plus à personne de la maison,

reste d'un premier mariage de Mary Wollstonecraft. C'était la douce

et charmante Fanny Imlay, Cendrillon de la maison Godwin.

La seconde Mrs Godwin portait des lunettes vertes, avait mauvais

caractère et traitait durement Mary et Fanny. Pour faire vivre toutes

ces familles, Godwin avait entrepris une affaire d'édition pour

enfants, et Mrs Godwin tenait la librairie. La vie du philosophe

était triste et difficile, terriblement privée de joies de vanité.

Un disciple tombant de Keswick et qui écrivait élégamment arrivait

bien à propos. Pour un éditeur de livres d'enfants, submergé par les

lettres de change, rien de plus nécessaire que de connaître un homme

au moins qui le considère comme une lumière trop brillante pour

qu'on la contemple.

Il répondit que la lettre l'avait intéressé, mais qu'il aimerait

avoir sur son correspondant des détails un peu plus personnels. Il

reçut par retour du courrier une autobiographie complète où Mr Timothy

et le doyen d'Oxford jouaient des rôles peu honorables. Il fut informé

que Shelley était héritier de six mille livres de rente, qu'il avait

épousé une femme ayant les mêmes idées que lui, qu'il avait publié

deux romans, une brochure et que d'ailleurs il enverrait le tout à

son maître. Cette lettre si romanesque fut lue avec un grand intérêt

par toutes les jeunes filles de la famille Godwin-Clairmont, mais

embarrassa un peu l'auteur de «Political Justice», Depuis qu'il

était père de famille, il en était venu à reconnaître l'autorité

paternelle. Il conseilla l'humilité. Peut-être ce Mr Timothy Shelley

avait-il agi pour le bien de son fils. Il ne faut pas trop juger

quand on est jeune et surtout ne pas publier ses jugements. «À

l'âge où l'on doit être un élève, pourquoi avoir l'intolérable

démangeaison de devenir un maître?»

Si tout autre que le vénérable Godwin avait écrit cette lettre,

il eût été classé aussitôt parmi les champions payés de l'intolérance,

mais la jeunesse a tellement besoin de hiérarchie et d'autorité que,

même révoltée, elle adopte un directeur de Conscience devant lequel

elle s'abaisse avec délices. Plus que toute autre l'âme mystique de

Shelley avait besoin d'adorer. «Je ne demande, répéta-t-il, qu'à être

un élève; mon humilité et ma confiance sont complètes, quand je suis

certain qu'on ne cherche pas à me tromper et que je me trouve en

présence d'un talent indiscutablement supérieur.»

Enthousiasmé d'avoir trouvé Godwin, il se mit à bâtir les projets

les plus vastes. Transformer et joindre à la sienne la destinée

d'autres âmes lui paraissait tout à fait facile. N'avait-il pas

réussi dans le cas de Harriet et d'Eliza? Rien de plus simple que

de louer une immense villa au Pays de Galles et d'y réunir Miss

Hitchener, son «vénérable ami» Godwin et la «charmante famille»

de celui-ci.

Mais auparavant, un peu piqué du scepticisme de son maître, il

voulait prouver par un exemple éclatant que malgré son âge il pouvait

agir. Avant de s'installer pour la vie dans la Maison de la Méditation,

il irait passer quelques mois en Irlande avec Harriet et Eliza et tous

trois y travailleraient à hâter l'émancipation des Catholiques et, de

façon plus générale, à améliorer le sort de ce triste pays. Comment la

blonde Harriet et Eliza aux cheveux bien brossés pourraient-elles

émanciper les Catholiques? Cela n'était pas clairement expliqué. Mais

Shelley emportait avec lui une «Adresse aux Irlandais» si remplie de

philosophie, d'amour et d'humanité et de sages conseils, qu'il

semblait impossible que par sa seule lecture les cœurs ne fussent

pas touchés.

Ainsi le jeune chevalier aux yeux étincelants s'embarqua pour

conquérir l'Ile Verte. Un manuscrit était sa lance; la belle Harriet,

sa dame; la noire Eliza, son écuyer, chargé de l'argent, du

ménage et de toutes les basses besognes.

[Footnote 1: La fin de la semaine.]

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 24 / 61 题