Shelley et ses femmes, en fuyant le déplorable Hogg, avaient décidé
de se diriger vers la délicieuse région des Lacs. Une raison
sentimentale, assez semblable à celle qui lui avait fait aimer la
rue de la Pologne, l'attirait dans cette province. Deux grands
poètes libéraux, Southey et Coleridge, l'habitaient depuis longtemps,
et un heureux hasard pouvait faire que Shelley les rencontrât.
Rien ne lui aurait été plus agréable que de connaître enfin les
rares grands hommes qui partageaient ses idées.
Ils louèrent à Keswick un petit cottage fleuri. Ils n'avaient pas
la jouissance du jardin, mais le propriétaire (qui considérait
Shelley et Harriet comme des enfants égarés) les autorisa à y
jouer. Bientôt le facteur sentit le poids du courrier de Shelley.
Il y avait d'abord la correspondance avec Hogg, qui était bien
décourageante. Il écrivait à Harriet de longues lettres où il lui
jurait en même temps de la respecter et de l'adorer éternellement.
De cet amour trop constant Harriet était excédée et fière. Quand
Shelley disait: «Avec le temps et l'éloignement Hogg oubliera»,
elle secouait la tête d'un air sceptique. Sincèrement désolée des
blessures infligées à son admirateur, elle l'eût été presque autant de
découvrir que ces blessures n'étaient pas mortelles: «L'éloignement,
disait-elle, apaise les petites passions, mais il augmente les
grandes.» Quand Hogg écrivit: «J'aurai le pardon de Harriet où je me
brûlerai la cervelle à ses pieds», elle triompha tristement. Aucun
coup de feu ne vint troubler leur solitude fleurie; elle en fut
rassurée et désappointée.
Puis il y avait les lettres de Miss Hitchener qui, depuis la
décadence de Hogg, était devenue la seule confidente. Presque chaque
jour partaient à son adresse quelques pages pressantes et vertueuses.
Harriet elle-même ajoutait aux discours passionnés de son mari de
chaudes invitations à venir les rejoindre.
Le duc de Norfolk habitait dans les environs. Il avait une première
fois réconcilié Shelley avec son père, et comme la question d'argent
se faisait de plus en plus grave, ils décidèrent de lui écrire.
Sa Grâce répondit aimablement en invitant Mr Shelley, sa femme et
sa belle-sœur à venir passer le _week-end_[1]
au château. Elle s'intéressait au jeune rebelle, peut-être par naturelle
bienveillance, peut-être aussi parce qu'il était de son devoir de chef
de parti politique de s'assurer les bons sentiments d'un jeune homme
qui semblait destiné à devenir, à sa majorité, membre du Parlement et
héritier de 6.000 livres de rente.
Harriet fut bonne figure au château de Greystoke. La duchesse, à
laquelle on avait raconté l'étrange mariage de Shelley, fut
agréablement surprise par la bonne mine et la culture de sa
femme. Même Eliza ne déplut point. Ce voyage eut le meilleur résultat.
Mr Westbrook, quand il sut que ses deux filles avaient passé quelques
jours chez un duc, et que son gendre y était arrivé avec une guinée
dans sa poche, se sentit tout â coup porté à une grande générosité et
il accorda au jeune couple une pension de deux cents livres par
an. Mr Timothy ne pouvait se montrer plus avare, surtout quand son
suzerain et chef lui demandait d'être pitoyable. Il rétablit, lui
aussi, ses deux cents livres par an: tout danger de misère était
écarté.
Mais le plus important, aux yeux de Shelley, était d'avoir obtenu ce
résultat sans faire aucune concession: «Je crois de mon devoir,
écrivit-il à son père, de vous dire que, quelque avantage qui puisse
en résulter pour moi, je ne puis promettre de dissimuler mes opinions
en matière religieuse ou politique... Une telle méthode serait
indigne de vous et de moi.» Mr Timothy répondit: «Si je vous accorde
une pension, c'est uniquement pour vous empêcher d'escroquer les
étrangers.» Il était décidément incapable de comprendre certaine
hauteur de sentiments.
* * *
Chez le duc de Norfolk, Shelley avait rencontré un ami de Southey
qui lui avait offert de l'emmener chez le poète. Ainsi, pour la première
fois, il allait voir en chair et en os un écrivain qu'il admirait.
Southey surprit au plus haut point Shelley qui associait l'idée d'un
poète aux objets les plus charmants et les plus aériens. Il trouva,
dans une maison assez riche et bien chauffée, une Mrs Southey qui
ressemblait beaucoup plus à une ménagère qu'à une Muse. Elle avait
été couturière et reliait les livres de son mari avec des morceaux
d'étoffe. Ses armoires à linge étaient les lieux consacrés où elle
exerçait son génie, et elle parlait d'argent, de cuisine et de
servantes comme les matrones les plus détestables. Le poète ne
paraissait pas s'apercevoir de tant d'ignominie. Il semblait brave
homme, mais raisonnait mal. Il avouait que la société devait être
transformée, mais ajoutait qu'elle ne pouvait l'être que très
lentement. Il se servait de l'horrible formule: «Nous ne le verrons,
ni vous, ni moi»; il était hostile à l'émancipation des Catholiques
Irlandais et à toutes les mesures vraiment radicales. Disgrâce
suprême, il se disait chrétien. Shelley sortit de là désolé.
Le bon Southey était loin de se douter de l'impression produite:
«Étrange garçon, pensait-il après le départ de son visiteur... Son
plus grand chagrin paraît être de se savoir l'héritier d'un immense
domaine, et il est aussi inquiet de ses six mille livres par an que
je l'étais à son âge de n'avoir pas un penny... À part cela, je crois
voir mon propre fantôme. Il se croit athée; il n'est que panthéiste.
C'est une maladie de jeunesse par laquelle nous passons tous. Il est
bien tombé, et ne pouvait venir chez un meilleur médecin. Je lui ai
prescrit une cure de Berkeley et à la fin de la semaine il sera
berkeleyen... Il a été bien surpris de rencontrer pour la première
fois de sa vie un homme qui le comprenne... Enfin que Dieu nous aide!
Le monde a besoin d'être amélioré. Ce jeune monsieur Shelley ne s'y
prend pas tout à fait comme il faudrait, mais je ne désespère pas de
le convaincre qu'il peut faire beaucoup de bien avec ses six mille
livres par an».
Ainsi la Jeunesse et l'Âge Mûr s'étaient rencontrés en chemin, la
Jeunesse regardait l'Âge Mûr avec un respect impatient, l'Âge Mûr
contemplait la Jeunesse avec une bienveillante ironie et se promettait
de la dominer aisément par la force d'un esprit plus formé. L'Âge Mûr
oubliait que les esprits des générations successives sont aussi
imperméables les uns aux autres que les monades de M. Leibniz.
Southey et sa femme firent tout ce qui était en leur pouvoir pour
aider le ménage Shelley. Le poète, très populaire dans le pays, alla
voir le propriétaire du cottage et obtint que le loyer fût diminué.
Mrs Southey donna à Harriet, si incompétente en choses du ménage, de
très bons conseils sur la cuisine et le blanchissage. Même elle lui
prêta du linge de lit et de table. C'était là de sa part la plus
grande marque de bienveillance. Mais une découverte que fit Shelley
vint rendre inutiles ces timides avances de l'Âge Mûr.
Il trouva par hasard dans une revue un article de Southey où
l'abominable vieux roi d'Angleterre était appelé «le meilleur monarque
qui eût jamais occupé un trône». C'était évidemment une flatterie un
peu grosse, mais Southey désirait devenir poète lauréat et le chemin
des honneurs officiels est difficile à parcourir. Shelley ne
pardonnait pas ce genre de bassesse; il informa Southey qu'il le
considérait désormais comme un esclave à gages, un champion du crime,
et renonçait à le voir.
* * *
Il se souciait d'ailleurs bien peu, à ce moment précis, de Southey.
Ne venait-il pas de découvrir que Godwin, le grand Godwin, l'auteur
de «Political Justice», le destructeur du mariage, l'ennemi de la
divinité, l'athée, le républicain, le révolutionnaire Godwin vivait
encore, habitait Londres, avait une adresse comme tout le monde, enfin
qu'il était possible d'envoyer des lettres vertueuses au prophète même
de la vertu.
«_Vous serez surpris, écrivit-il, de recevoir une lettre d'un
étranger. Aucune présentation autorisée (et aucune probablement
n'autorisera) ce que le vulgaire appellerait cette liberté; c'est une
liberté qui, bien que non sanctionnée par l'usage, est loin d'être
blâmée par la raison. Les plus chers intérêts de l'humanité demandent
impérieusement que l'étiquette à la mode ne tienne pas l'homme à
distance de l'homme._
«_Le nom de Godwin a toujours excité en moi des sentiments
de respect et d'admiration. Je m'étais accoutumé à le considérer comme
une lumière trop brillante pour l'obscurité qui l'entoure... Vous ne
serez donc pas surpris de l'inconcevable émotion avec laquelle j'ai
appris votre existence et votre logement. J'avais fait figurer votre
nom sur la liste des morts illustres; il n'en est pas ainsi, vous
vivez et, j'en suis convaincu, préparez encore le bonheur du
genre humain._
«_Pour moi, je viens seulement d'entrer sur le théâtre de mes
travaux, et pourtant mes sentiments et mes raisonnements sont ce
qu'étaient les vôtres. Ma vie a été courte, mais agitée... Les mauvais
traitements que j'ai soufferts ont imprimé plus profondément dans
mon esprit la vérité de mes principes..._»
Quand William Godwin reçut cette lettre, elle lui fit un plaisir
assez vif. Après avoir été célèbre au moment de la publication de
«Political Justice», il était retombé dans une relative obscurité.
Lui aussi et plus justement que son romanesque disciple pouvait parler
de sa vie agitée. Clergyman dans sa jeunesse, il était devenu à trente
ans athée et républicain. En 1793, il avait publié son fameux livre.
Mr Pitt avait failli lui faire l'honneur de poursuites judiciaires,
mais le prix élevé de l'ouvrage, qui se vendait six guinées, avait paru
au ministre une suffisante protection contre les dangers de la doctrine.
Quatre ans plus tard Godwin avait épousé Mary Wollstonecraft, femme
de lettres géniale avec laquelle il vivait. Elle était morte en
mettant au monde une fille, et l'adversaire enragé du mariage s'était
presque aussitôt remarié avec une veuve, Mrs Clairmont, qui habitait
la maison voisine et lui avait dit, de son balcon: «Est-il possible,
vraiment, que je contemple l'immortel Godwin?»
La vie de ce ménage était pénible. Il y avait cinq enfants, produits
de quatre croisements différents: une fille de Mary Wollstonecraft
et de Godwin, fille du génie par le génie, qui se nommait Mary; deux
enfants du premier mariage de Mrs Clairmont, Jane et Charles; un très
jeune garçon, fils de Godwin et de Mrs Clairmont; et
enfin une jeune fille qui n'appartenait plus à personne de la maison,
reste d'un premier mariage de Mary Wollstonecraft. C'était la douce
et charmante Fanny Imlay, Cendrillon de la maison Godwin.
La seconde Mrs Godwin portait des lunettes vertes, avait mauvais
caractère et traitait durement Mary et Fanny. Pour faire vivre toutes
ces familles, Godwin avait entrepris une affaire d'édition pour
enfants, et Mrs Godwin tenait la librairie. La vie du philosophe
était triste et difficile, terriblement privée de joies de vanité.
Un disciple tombant de Keswick et qui écrivait élégamment arrivait
bien à propos. Pour un éditeur de livres d'enfants, submergé par les
lettres de change, rien de plus nécessaire que de connaître un homme
au moins qui le considère comme une lumière trop brillante pour
qu'on la contemple.
Il répondit que la lettre l'avait intéressé, mais qu'il aimerait
avoir sur son correspondant des détails un peu plus personnels. Il
reçut par retour du courrier une autobiographie complète où Mr Timothy
et le doyen d'Oxford jouaient des rôles peu honorables. Il fut informé
que Shelley était héritier de six mille livres de rente, qu'il avait
épousé une femme ayant les mêmes idées que lui, qu'il avait publié
deux romans, une brochure et que d'ailleurs il enverrait le tout à
son maître. Cette lettre si romanesque fut lue avec un grand intérêt
par toutes les jeunes filles de la famille Godwin-Clairmont, mais
embarrassa un peu l'auteur de «Political Justice», Depuis qu'il
était père de famille, il en était venu à reconnaître l'autorité
paternelle. Il conseilla l'humilité. Peut-être ce Mr Timothy Shelley
avait-il agi pour le bien de son fils. Il ne faut pas trop juger
quand on est jeune et surtout ne pas publier ses jugements. «À
l'âge où l'on doit être un élève, pourquoi avoir l'intolérable
démangeaison de devenir un maître?»
Si tout autre que le vénérable Godwin avait écrit cette lettre,
il eût été classé aussitôt parmi les champions payés de l'intolérance,
mais la jeunesse a tellement besoin de hiérarchie et d'autorité que,
même révoltée, elle adopte un directeur de Conscience devant lequel
elle s'abaisse avec délices. Plus que toute autre l'âme mystique de
Shelley avait besoin d'adorer. «Je ne demande, répéta-t-il, qu'à être
un élève; mon humilité et ma confiance sont complètes, quand je suis
certain qu'on ne cherche pas à me tromper et que je me trouve en
présence d'un talent indiscutablement supérieur.»
Enthousiasmé d'avoir trouvé Godwin, il se mit à bâtir les projets
les plus vastes. Transformer et joindre à la sienne la destinée
d'autres âmes lui paraissait tout à fait facile. N'avait-il pas
réussi dans le cas de Harriet et d'Eliza? Rien de plus simple que
de louer une immense villa au Pays de Galles et d'y réunir Miss
Hitchener, son «vénérable ami» Godwin et la «charmante famille»
de celui-ci.
Mais auparavant, un peu piqué du scepticisme de son maître, il
voulait prouver par un exemple éclatant que malgré son âge il pouvait
agir. Avant de s'installer pour la vie dans la Maison de la Méditation,
il irait passer quelques mois en Irlande avec Harriet et Eliza et tous
trois y travailleraient à hâter l'émancipation des Catholiques et, de
façon plus générale, à améliorer le sort de ce triste pays. Comment la
blonde Harriet et Eliza aux cheveux bien brossés pourraient-elles
émanciper les Catholiques? Cela n'était pas clairement expliqué. Mais
Shelley emportait avec lui une «Adresse aux Irlandais» si remplie de
philosophie, d'amour et d'humanité et de sages conseils, qu'il
semblait impossible que par sa seule lecture les cœurs ne fussent
pas touchés.
Ainsi le jeune chevalier aux yeux étincelants s'embarqua pour
conquérir l'Ile Verte. Un manuscrit était sa lance; la belle Harriet,
sa dame; la noire Eliza, son écuyer, chargé de l'argent, du
ménage et de toutes les basses besognes.
[Footnote 1: La fin de la semaine.]