XI. CE QUÉTAIT HOGG (SUITE)

Shelley revint le lendemain plus tôt qu'on ne l'attendait. Rien ne

lui avait réussi. M. Timothy refusait de le voir; pour des motifs

très différents de ceux de son fils, il considérait lui aussi la

cérémonie du mariage comme le crime essentiel.

--J'aurais volontiers, dit-il au capitaine Pilfold, payé

l'entretien d'enfants illégitimes. Mais épouser?... Ne me parlez plus

de lui.

Miss Hitchener, effrayée des calomnies possibles, avait refusé

d'accompagner Shelley; en traversant Londres, il avait appris qu'Eliza

ne l'avait pas attendu; il rentrait fatigué et mélancolique et

espérait trouver le repos entre sa femme et son ami.

Dès son arrivée il sentit dans toute cette petite société un air de

gêne et de contrainte. Eliza, enfermée dans sa chambre, brossait ses

cheveux tout le long du jour. Hogg et Harriet, au lieu de se taquiner

autour de la théière avec de grands éclats de rire, se tenaient très

loin l'un de l'autre, et lorsque Hogg parlait à Harriet, elle lui

répondait d'un ton sec et plein de mystère.

--Dear Harriet, dit Shelley, dès qu'ils furent seuls, je

n'aime pas l'attitude hautaine que vous prenez à l'égard de Hogg...

Il est mon meilleur ami; il vient de vous tenir compagnie pendant

mon absence. Si vous avez maintenant votre sœur, ce n'est pas une

raison pour négliger un homme que je considère, moi, comme un frère.

Harriet soupira. «Joli ami», dit-elle, d'un air tout chargé

d'insinuations.

Shelley, étonné, la pressa de s'expliquer. Elle raconta: «Il m'a

fait deux déclarations... Une première fois il m'a dit qu'il m'aimait

follement... J'ai essayé de plaisanter... Je l'ai fait taire...

J'ai cru que c'était fini et me proposais même, pour ne pas vous

inquiéter, de ne pas vous en parler... Mais hier il a recommencé...

Il m'a dit qu'il ne pouvait plus vivre sans moi, qu'il se tuerait

si je n'étais pas à lui.

Shelley se sentit devenir glacé. Une étrange sensation de mort

subite arrêta son cœur.

--Hogg? Hogg a fait cela... mais ne lui avez-vous pas

montré?...

--Oh! je lui ai dit tout ce qu'on pouvait dire... qu'il

manquait à l'amitié... qu'il trahissait votre confiance... «Qu'importe

tout cela quand on aime? m'a-t-il répondu. Il convient à Shelley qui

est un froid et pur esprit de discourir sur la vertu, mais moi je vous

aime, le reste n'est rien... D'ailleurs, quel mal ferions-nous à

Shelley? Il ignorera toujours. Pourquoi ne pas me promettre votre

amour si vous lui gardez votre affection? S'occupe-t-il donc

tellement de vous?...»

--Il a dit cela?

--Oui, et bien d'autres choses... Il a dit que vous mêlez le

raisonnement partout où il n'a que faire, que vous êtes ardent pour

des chimères et glacial pour les sentiments qui, seuls, comptent

dans la vie. J'ai répondu aussi bien que j'ai pu.

Shelley s'était laissé tomber sur un divan. Il lui sembla que sur

le monde s'étendait soudain un voile gris. Un affreux vertige moral

faisait tourbillonner ses idées. Il frissonnait.

«Que Hogg ait essayé de séduire ma femme, et qu'il ait choisi pour

cela le moment où je l'avais confiée à sa protection... Ce visage

que je regardais avec tant d'affection... Je pensais que si le

monde pouvait le regarder comme moi, son air de loyauté y ramènerait

la paix... Jamais rien de plus scélérat... Et pourtant sa conduite

à Oxford, si noble, si désintéressée... Il faut que je lui parle,

il faut que je raisonne avec lui...»

Il embrassa Harriet longuement et pria Hogg de le suivre hors de la

ville. Hogg s'attendait à une scène et s'y était préparé. Il ne nia

rien.

--Oui, c'est vrai... J'ai aimé Harriet depuis le premier jour

où je l'ai vue Édimbourg... Est-ce ma faute? Je suis ainsi fait que la

beauté des femmes me transporte. Harriet est admirablement belle...

Je vous le répète, je l'ai aimée tout de suite.

--Ce n'est pas de l'amour, c'est du désir. C'est un instinct

vulgaire. Ce n'est pas cette noble passion qui arrache l'homme à

l'animal... De l'amour? Réfléchissez, Hogg: l'amour suppose l'oubli de

soi-même et la recherche du bonheur de son objet; vous ne pouvez faire

que le malheur de Harriet... Donc votre sentiment n'est pas de l'amour;

c'est au contraire de l'égoïsme..

--Appelez-le comme vous voulez... Qu'importe le mot?...

C'est une passion terrible; j'aurais essayé de lui résister si je ne l'avais

sentie invincible.

--Aucune passion n'est invincible... La volonté vient à bout de

tout... Si vous aviez pensé à moi... Je vous assure que je me sens

plus vieux, plus fané par cette révélation que par vingt ans de

misère... Je sens mon cœur flétri... Et cette pauvre Harriet...

croyez-vous que tout ceci ne soit pas pénible pour elle?»

Hogg était pâle, affaissé, il semblait honteux et malheureux, et il

l'était. Lui aussi aimait Shelley et se jugeait sévèrement: «Pas une

femme, pensait-il, ne vaut le sacrifice d'un tel ami.» Et tout

haut: «Je regrette ce qui s'est passé, Shelley; j'essaierai d'oublier;

je voudrais votre pardon et celui de Harriet, et nous pourrons

reprendre la vie comme avant. Ne soyez plus irrité contre moi.

--Je n'ai aucune colère contre vous; je hais votre faute, non

vous-même. J'espère que le moment viendra où vous regarderez votre

horrible erreur avec autant de dégoût que moi. Ce jour-là, vous

n'en serez plus responsable. L'homme qui regrette n'est plus l'homme

qui a été coupable. Et ce n'est certes pas moi qui reprocherai

à votre Moi présent et purifié les erreurs de votre Moi disparu.

Il se sentait si heureux d'avoir dominé sa colère et sa jalousie,

et trouvé pour Hogg le chemin du salut, qu'il en avait presque

oublié l'offense.

Mais les femmes sont moins indulgentes. Quand Shelley rentra et

raconta qu'il avait pardonné au coupable: «Quoi! dit Eliza, vous

prétendez continuer à vivre avec cet homme?... Juste Ciel!

que deviendraient les pauvres nerfs de Harriet?...» Le lendemain,

lorsque Hogg rentra de l'étude, il trouva la maison vide.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 23 / 61 题