Comme les vacances de Hogg finissaient et qu'il lui fallait rejoindre
son poste chez l'avoué de York, Shelley et Harriet qui n'avaient rien
à faire à Édimbourg, ni d'ailleurs en nul lieu au monde, se décidèrent
à le suivre. Devant eux un plan de vie se développait, simple et
nécessaire. Ils resteraient à York, avec leur inséparable ami, pendant
les quelques mois de la fin de son apprentissage, puis tous trois
iraient à Londres et y passeraient le reste de leurs jours à écrire,
à lire et à se faire la lecture les uns aux autres.
Pour ne pas trop fatiguer Harriet, ils louèrent une chaise de poste.
Des deux côtés de la route les champs d'orge et de betteraves
alternaient avec monotonie.
--Mais où est l'orge? Où est la betterave? disait Harriet.
--Oh! petite fille des villes! répondait Shelley avec
indignation.
Hogg le moqueur se demandait dans son coin comment le sage
Idoménée, si grand docteur en agriculture, n'avait pas mieux instruit
sa disciple.
Pour charmer le long voyage, Harriet continuait à haute voix la
lecture de Télémaque, Shelley poussait de grands soupirs: «Harriet
chérie, est-il indispensable de tout lire?
--Oui, absolument.
--Vous ne pouvez pas sauter un peu?
--Non, c'est impossible.
Au premier relai Shelley disparut. Il avait toujours eu l'étonnant
pouvoir de s'évanouir dans les airs comme une Elfe. Hogg finit par
le retrouver au bord de la mer; il regardait le soleil couchant
d'un air mélancolique.
York lui déplut tout de suite, et vivement. La grandeur théologienne
et civile de la vieille capitale du Nord ne pouvait le toucher. Ils
n'y trouvèrent pour tout logement que des chambres misérables. «Nous
ne pouvons rester ici», dit Shelley.
Mais pour partir, il fallait de l'argent. Il décida d'aller à
Cuckfield voir le brave capitaine Pilfold, protecteur des bons
esprits. Là il pourrait rendre à revenir avec lui à York, et en
passant par Londres il ramènerait Eliza dont Harriet désirait
la visite. Ainsi se trouveraient réunies, pour la première fois,
toutes les sœurs spirituelles de Shelley.
Il prit donc la diligence; Harriet et Hogg restèrent seuls. C'était
une étrange et délicieuse situation. Ils étaient aussi libres dans
cette ville étrangère qu'ils l'eussent été dans une île déserte,
et Harriet trouvait un plaisir enfantin à jouer «au ménage» avec un
compagnon si jeune et si divertissant. Le ton sarcastique de Hogg
l'amusait beaucoup et faisait un contraste reposant avec la gravité
ardente, d'ailleurs si admirée par elle, de Shelley. Hogg lui avait
fait à Édimbourg et pendant le voyage mille compliments, ce qu'elle
ne trouvait pas si ridicule. Percy était toujours un peu «le
professeur»; il lui avait appris ce qu'elle savait; il corrigeait
gravement ses erreurs; il connaissait ses talents. Hogg, au contraire,
admirait tout. Il remarquait ses robes, ses coiffures. Il écoutait
Télémaque en louant la voix de la lectrice. Il était toujours de bonne
humeur. C'était bien agréable.
L'état d'esprit de Hogg était différent et beaucoup moins pur. À
vivre tout le jour auprès de cette charmante fille avec laquelle
Shelley le laissait si volontiers seul et que la famille des Westbrook
n'avait peut-être pas élevée à observer toute la réserve qu'il eût
fallu, il s'était pris rapidement à la désirer avec force. D'abord il
s'était dit que c'était là une pensée affreuse, et que la femme d'un
ami aussi tendrement aimé ne pouvait être une femme pour lui. Mais
l'Intelligence est une procureuse, et la sienne, qui était vive,
s'était mise, comme elle fait toujours, au service de ses instincts
soulevés.
«Est-ce ma faute, se disait-il, si Shelley la jette dans mes bras?
A-t-on idée de passer les jours à écrire des lettres sur la Vertu
quand on a chez soi cette merveille? Car elle est ravissante. Quand
elle passe dans les rues d'York, les plus cagots se mettent aux
fenêtres... D'ailleurs Shelley l'aime-t-il? Il la traite avec un
air de protection affectueux, mais assez méprisant, et il n'a pas
tout à fait tort... Qu'est-ce que Harriet? La fille d'un cafetier...
elle ne peut être bien farouche.»
Depuis qu'il connaissait Shelley, deux sentiments contradictoires
avaient toujours lutté dans son esprit. Il admirait le courage moral,
la franchise de son ami, sa loyauté ardente. Il reconnaissait dans
cette âme un diamant pur et unique, mais, en même temps, le côté
«humoriste» de son esprit était sensible au comique de tant de
déclamations véhémentes, de cette activité fébrile qui travaillait
toujours à vide. Il avait été à Oxford le Sancho cultivé, humaniste
et railleur de ce don Quichotte à boucles blondes; il s'était fait
rosser avec lui par de terribles moulins à vent. Pendant les premiers
temps de leur amitié et jusqu'à leur rencontre à Édimbourg,
l'admiration l'avait emporté, l'ironie se contentant de colorer
sa rivale victorieuse d'un reflet fugitif et tendre. Maintenant,
attisée par une passion complice, l'ironie grandissait à vue d'œil.
Le premier jour de l'absence de Shelley, en sortant de son étude,
il alla chercher Harriet pour la promener au bord de la rivière.
Il la regardait avec ravissement et lui dit mille folies. Elle
parlait de son mari dont elle attendait impatiemment le retour,
d'abord pour le revoir, ensuite parce qu'il devait lui ramener sa
chère sœur Eliza: «Eliza est très belle, vous verrez; elle a de beaux
cheveux noirs; elle est très intelligente... C'est elle qui m'a
toujours guidée dans les moments importants de ma vie...
--Vous avez donc eu des moments importants dans votre vie,
petite fille?
Harriet raconta ses malheurs à l'école, son mariage; elle resta
un moment silencieuse, occupée par des souvenirs, puis demanda:
--Que pensez-vous du suicide? Vous n'avez jamais songé à vous
tuer?
--Jamais, dit Hogg, vous non plus, j'espère.
--Si, moi, très souvent... Même à l'école il m'arrivait de me
lever la nuit avec l'intention de me tuer. Je regardais par la fenêtre...
Je disais adieu à la lune, aux étoiles, aux élèves endormies...
Et puis je me recouchais et me rendormais.
Ils continuèrent leur promenade en échangeant des confidences, puis
rentrèrent à la maison et se mirent à faire le thé, cérémonie pendant
laquelle Hogg était toujours très amusant. Puis Harriet proposa de
lire à haute voix. Hogg ne sut jamais ce qu'elle avait lu ce soir-là,
et quand elle lui dit: «Bonne nuit!» en se retirant dans sa chambre,
il pensa: «Peut-elle être bonne?»
Le lendemain, dès qu'il la revit, il lui dit qu'il l'aimait
follement.
Harriet fut très émue et très indignée. Et pour une petite fille de
seize ans elle se défendit assez bien. Elle parla de Shelley, de la
vertu: «Est-ce que vous ne voyez pas l'horreur de votre conduite?
Percy m'a confiée à votre protection et vous abusez de sa confiance...
Mais je suis sûre que vous êtes déjà guéri... Je vous supplie de ne
plus me dire un mot de tout cela... Même, pour ne pas attrister
Shelley qui a tant de foi en vous, je ne lui en dirai rien.»
Elle parlait avec animation. Les déclarations sont les batailles
de la jolie femme et le bon soldat ne déteste pas le combat. La
vaillante Harriet fut victorieuse; Hogg promit d'être sage.
Le soir, quand il rentra de l'étude, il vit, assise à côté de
Harriet, sur le divan, une grande femme aux cheveux noir corbeau,
au teint blafard, à l'aspect chevalin: «Hogg, dit Harriet, c'est
Eliza... Elle est venue: c'est gentil, n'est-ce pas?... Eliza,
c'est Hogg, notre grand ami, dont Shelley vous a si souvent parlé.»
Eliza inclina sèchement la tête: «Je croyais que vous deviez rentrer
avec Shelley, dit Hogg.
--_Oh! dear no!_ dit Eliza, et elle continua sa
conversation avec Harriet, sans s'occuper de l'arrivant. Hogg n'était
pas habitué à un tel traitement dans cette maison: «C'est cela, Eliza?
pensa-t-il. Elle est affreuse et vulgaire... Voici mon tête-à-tête
interrompu... peut-être est-ce mieux ainsi... mais c'est odieux tout
de même... Harriet chérie, dit-il à haute voix, est-ce qu'on ne prend
pas le thé aujourd'hui? Vous ne prenez pas le thé, Miss Westbrook? dit-il
poliment en se tournant vers Eliza?
--_Oh! dear no!_ dit Eliza.
--Et vous, Harriet?
--Moi non plus.
Hogg résigné fit son thé lui-même et le but seul en silence.
À partir de ce moment, cet intérieur lui devint insupportable. Eliza
avait pris le commandement, ou plutôt elle l'avait repris. Elle avait
dirigé Harriet pendant toute son enfance; elle avait dû l'abandonner
à Shelley pendant les quelques semaines indispensables au mariage;
elle rentrait maintenant dans ce ménage comme un capitaine sur son
bateau, hissait son pavillon au mât et ne tolérait plus d'autre
maître à bord.
Elle commença par critiquer sévèrement la conduite de Shelley:
«Alors, si je n'étais pas arrivée, il vous laissait ainsi seule
avec un jeune homme... C'est inconcevable... Juste ciel! Que
dirait Miss Warne?... Et ce jeune homme vous appelle Harriet
chérie? Et vous le tolérez!»
Dès que Hogg proposait une promenade:
--Vous n'y pensez pas, disait Eliza, Harriet est très fatiguée,
très souffrante...
--Harriet? disait Hogg stupéfait... Qu'est-ce qu'elle a, mon
Dieu?
--Elle a les nerfs en très mauvais état; il faut être aveugle
pour ne pas le voir.
Et si Harriet voulait lire à Hogg les chastes préceptes d'Idoménée,
dont il avait si grand besoin: «Lire à haute voix, Harriet? disait
Eliza. Et vos pauvres nerfs?... Juste ciel!... Que dirait Miss
Warne?...
--Mais qui diable est Miss Warne? demanda Hogg à voix basse à
Harriet, profitant d'un moment où la redoutable Eliza s'était enfermée
dans sa chambre.
--C'est la grande amie d'Eliza... Nous tenons beaucoup à son
opinion.
--Pourquoi? Est-ce une personne remarquable par sa naissance,
par son éducation?
--Miss Warne? Oh! non. C'est la fille du propriétaire d'un bar,
comme nous-mêmes.
Hogg soupira et leva les yeux au ciel.
--Et qu'est-ce qu'elle fait, Eliza, dans sa chambre? Est-ce
qu'elle lit?
--Non.
Harriet se pencha vers lui et dit d'un air mystérieux:
--Elle se brosse les cheveux.
--Alors sortons, Harriet.
Harriet refusa d'abord, mais comme le brossage de cheveux se
prolongeait, elle consentit à accompagner Hogg pendant quelques
minutes.
Il avait, depuis sa première tentative, respecté sa promesse d'être
sage et elle en était à la fois heureuse et désappointée. Sûre de sa
vertueuse force de résistance, il ne lui déplaisait pas de l'éprouver.
Sur le pont, Hogg s'arrêta. La rivière gonflée charriait, avec une
extrême rapidité, toutes sortes de débris tournoyants.
--Harriet chérie, ne trouvez-vous pas qu'Eliza ferait très
bien au fil de l'eau... Elle tourbillonnerait avec ses cheveux noirs
comme cette poutre de bois... Et, juste ciel! que dirait Miss Warne?
Harriet détourna la tête et éclata de rire: Hogg était sacrilège,
mais bien drôle vraiment.
--Comme vous avez un joli rire... si sain, si gai, dear
Harriet!
La vaillante Harriet sentit le combat proche.