IX. ENFANTINES

Un couple d'amants jeunes, charmants et persécutés exerce une

séduction à peu près irrésistible. Les habitants d'Édimbourg, qui ne

passent pas pour sentimentaux quand on fait appel à leur bourse, ne

purent s'empêcher d'accueillir avec une indulgence amusée ce ménage

enfantin qui leur arrivait dans une misère si rayonnante. En quittant

Londres Shelley avait emprunté quelques livres à un ami; en arrivant

à Édimbourg, il ne lui restait pas un penny. Il était inutile

d'espérer recevoir aucun secours de Mr Timothy que l'annonce de la

fuite de son fils avait dû rendre fou furieux.

Cependant un propriétaire se contenta, pour louer un agréable

rez-de-chaussée, du récit de leur aventure, de la vue de la beauté

de Harriet et de la promesse d'un paiement rapide. Il fit mieux; il

leur prêta la somme nécessaire pour manger pendant quelques jours et

pour faire célébrer leur mariage suivant les lois si simples de

l'Écosse. Sa seule condition fut que, le soir des noces, Shelley et

sa femme accepteraient de dîner avec lui et ses amis.

Ce fut donc au milieu de commerçants d'Édimbourg que le petit-fils

de sir Bysshe célébra les fêtes de ses noces. Les vins et le spectacle

de ces «jeunes époux» rendirent les honnêtes puritains un peu trop

égrillards pour le goût de Shelley. Les plaisanteries devinrent

risquées. La jolie Harriet, qui était modeste, rougit beaucoup et

Shelley annonça que lui et sa femme allaient se retirer dans leur

chambre. Un grand éclat de rire accueillit cette nouvelle.

Un peu plus tard, on frappa à leur porte. Shelley ouvrit: c'était

leur hôte. «C'est l'usage, ici, dit-il un peu ivre, que les invités

à un mariage montent au milieu de la nuit et lavent la mariée

dans le whisky.

--Je brûle la cervelle au premier qui pénétrera dans cette

chambre, dit Shelley en montrant ses pistolets.

Sa voix tremblait, ses yeux brillaient comme jadis à Eton. Les

commerçants d'Édimbourg jugèrent que ce jeune homme à tête de fille

était plus dangereux qu'il n'en avait l'air, et lui souhaitant

le bonsoir avec respect, redescendirent à toute vitesse.

Ainsi Shelley et Harriet se trouvaient mariés, libres et seuls dans

une grande ville inconnue. Ils se regardèrent avec ravissement.

Quelques jours avaient suffi pour que le jeune mari, qui dans la

diligence pensait avec mélancolie: «Action volontaire, non mouvement

de passion», fût devenu tout à fait amoureux. Harriet était vraiment

agréable à regarder; toujours jolie, toujours fraîche et vive,

toujours bien coiffée, sans mèches folles, elle avait l'air d'une

fleur blanche et rose. Elle s'habillait très simplement, mais elle

était toujours nette. Sans être vraiment cultivée, elle était

remarquablement instruite. Surtout elle avait lu un nombre prodigieux

de livres. Elle lisait d'ailleurs toute la journée et, par goût, des

ouvrages moraux.

Son maître et amant lui avait communiqué le respect de la Vertu, et

le _Télémaque_ de Fénelon était son héros favori. Elle s'essayait

souvent à prononcer les mots magiques «Intolérance, Égalité, Justice»,

et cette bouche enfantine tenait des propos qui eussent inquiété le

lord Chancelier. Quant à la religion anglicane, elle l'ignorait aussi

naïvement qu'eussent pu le faire Calypso ou Nausicaa.

Les enfants sont délicieux, mais leur société fatigante; bien que

Shelley fût sensible à tant de grâce, de gentillesse, de dévotion,

il lui arrivait de regretter la conversation caustique de Hogg

et l'enthousiasme éloquent de miss Hitchener. Il se demandait avec

inquiétude ce que celle-ci allait penser de son mariage.

«_Ma très chère amie, lui écrivait-il, puis-je encore vous appeler

ainsi ou ai-je perdu par l'équivoque de ma conduite l'estime des êtres

sages et vertueux?... Combien tous mes projets ont changé en une

semaine, et que nous sommes esclaves des circonstances!... Vous vous

demanderez comment moi, un athée, j'ai pu me soumettre à la cérémonie

du mariage, comment ma conscience a pu y consentir?... C'est

ce que je veux vous expliquer._» Sur quoi il démontrait à la suite de

Hogg que la bonne réputation et les avantages qui y sont liés sont

des biens dont on n'a pas le droit de dépouiller un être aimé.

«_Blâme-moi si tu veux, ô la plus chère des amies, car tu es encore

pour moi la plus chère!... Si Harriet n'est pas à seize ans ce que

vous êtes à un âge plus avancé, aidez-moi à former en toutes choses

cette âme vraiment noble et digne de vos soins... Charmante, elle

l'est dès maintenant, ou je suis le plus faible des esclaves de

l'erreur._» La lettre se terminait par une invitation à venir les

rejoindre à Édimbourg où la présence de Harriet enlèverait toute

inconvenance à cette réunion. Miss Hitchener n'accepta pas. Peut-être

le tutoiement poétique n'avait-il pas suffi à faire passer la phrase,

vraiment malheureuse, sur les seize ans et l'âge plus avancé.

Mais si la vierge de Cuckpoint ne vint pas aider au modelage de

l'âme d'Harriet, Shelley, entendant par un matin ensoleillé frapper à la

fenêtre de son rez-de-chaussée, eut la joie de découvrir dans la rue,

debout et un sac à la main, son ami Hogg qui, ayant obtenu de

l'avoué de York quelques semaines de vacances, venait les passer

à Édimbourg.

Hogg eut une réception triomphale. «Enfin nous nous retrouvons! Nous

ne nous séparerons plus jamais! Il faut qu'on vous prépare un lit

dans la maison.» Harriet parut; Hogg fut charmé. Jamais il n'avait vu

une femme aussi éclatante de jeunesse, de bonheur et de beauté. Le

propriétaire fut amené de force. «Il faut un lit! Tout de suite! Un

lit dans cette maison, c'est urgent, indispensable...» Quand on

permit au pauvre homme de répondre, il put offrir une chambre au

dernier étage.

Les trois amis avaient mille choses à se dire et à se demander; tous

parlaient en même temps, tandis qu'une petite servante apportait du

thé avec de grands cris. Quand la joie fut un peu calmée, Shelley

proposa une promenade et ils allèrent visiter le palais de Marie

Stuart. Harriet, bonne élève de l'Académie de Jeunes Filles et grande

lectrice de romans historiques, expliqua mille détails intéressants.

En sortant de là Shelley s'excusa, il devait rentrer pour écrire des

lettres, mais il désirait que Harriet fît faire à Hogg l'ascension

de la colline d'où l'on découvre toute la ville.

Hogg admira beaucoup la vue et ils restèrent longtemps assis au

sommet. Peut-être son guide lui plaisait-il assez pour lui faire

trouver toute promenade agréable.

En descendant, Harriet s'aperçut que le vent violent relevait ses

jupes et que Hogg, à la dérobée, regardait ses chevilles avec intérêt.

Elle s'assit de nouveau sur le rocher et déclara qu'elle resterait là

jusqu'à ce que le vent fût tombé. Hogg, qui mourait de faim, fit de

grandes protestations et partit seul. Elle le suivit en courant.

Ainsi commencèrent quelques semaines d'une vie délicieuse.

Seule la question d'argent était bien inquiétante, mais le brave

oncle Pilfold envoyait de nombreux cadeaux. «Être furieux contre son

fils c'est très bien, disait-il, mais l'affamer, c'est une autre affaire.»

D'ailleurs Hogg avait un peu d'argent, bien que Mr Timothy eût pris

la peine d'écrire à Mr Hogg le père: «Je crois de mon devoir de vous

prévenir que mon jeune homme vient de fuir en Écosse avec une jeune

personne du sexe et que votre jeune homme les a rejoints.»

Tous les matins, Shelley sortait pour aller chercher ses lettres,

dont le nombre demeurait prodigieux. Après le breakfast, il écrivait ou

travaillait à une traduction de Buffon qu'il avait entreprise.

Harriet et Hogg allaient se promener. Si le temps était mauvais,

Harriet faisait la lecture à Hogg. Elle aimait beaucoup lire à haute

voix et lisait d'ailleurs très bien, avec une grande netteté

d'articulation. Hogg entendit ainsi une grande partie du Télémaque et

ne se plaignit jamais. Le sage Idoménée donnant des lois à la Crète

était terriblement ennuyeux, mais la lectrice était si jolie qu'il

l'eût écoutée sans ennui pendant des jours entiers. Shelley, moins

poli, s'endormait parfois et se faisait rabrouer. Son ami se joignait

à sa femme pour l'accabler de reproches comiques et Hogg trouvait un

plaisir inconscient à faire cause commune avec Harriet.

On était en 1811, l'année de la comète et du bon vin. Les nuits

étaient claires et brillantes.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 21 / 61 题