Un couple d'amants jeunes, charmants et persécutés exerce une
séduction à peu près irrésistible. Les habitants d'Édimbourg, qui ne
passent pas pour sentimentaux quand on fait appel à leur bourse, ne
purent s'empêcher d'accueillir avec une indulgence amusée ce ménage
enfantin qui leur arrivait dans une misère si rayonnante. En quittant
Londres Shelley avait emprunté quelques livres à un ami; en arrivant
à Édimbourg, il ne lui restait pas un penny. Il était inutile
d'espérer recevoir aucun secours de Mr Timothy que l'annonce de la
fuite de son fils avait dû rendre fou furieux.
Cependant un propriétaire se contenta, pour louer un agréable
rez-de-chaussée, du récit de leur aventure, de la vue de la beauté
de Harriet et de la promesse d'un paiement rapide. Il fit mieux; il
leur prêta la somme nécessaire pour manger pendant quelques jours et
pour faire célébrer leur mariage suivant les lois si simples de
l'Écosse. Sa seule condition fut que, le soir des noces, Shelley et
sa femme accepteraient de dîner avec lui et ses amis.
Ce fut donc au milieu de commerçants d'Édimbourg que le petit-fils
de sir Bysshe célébra les fêtes de ses noces. Les vins et le spectacle
de ces «jeunes époux» rendirent les honnêtes puritains un peu trop
égrillards pour le goût de Shelley. Les plaisanteries devinrent
risquées. La jolie Harriet, qui était modeste, rougit beaucoup et
Shelley annonça que lui et sa femme allaient se retirer dans leur
chambre. Un grand éclat de rire accueillit cette nouvelle.
Un peu plus tard, on frappa à leur porte. Shelley ouvrit: c'était
leur hôte. «C'est l'usage, ici, dit-il un peu ivre, que les invités
à un mariage montent au milieu de la nuit et lavent la mariée
dans le whisky.
--Je brûle la cervelle au premier qui pénétrera dans cette
chambre, dit Shelley en montrant ses pistolets.
Sa voix tremblait, ses yeux brillaient comme jadis à Eton. Les
commerçants d'Édimbourg jugèrent que ce jeune homme à tête de fille
était plus dangereux qu'il n'en avait l'air, et lui souhaitant
le bonsoir avec respect, redescendirent à toute vitesse.
Ainsi Shelley et Harriet se trouvaient mariés, libres et seuls dans
une grande ville inconnue. Ils se regardèrent avec ravissement.
Quelques jours avaient suffi pour que le jeune mari, qui dans la
diligence pensait avec mélancolie: «Action volontaire, non mouvement
de passion», fût devenu tout à fait amoureux. Harriet était vraiment
agréable à regarder; toujours jolie, toujours fraîche et vive,
toujours bien coiffée, sans mèches folles, elle avait l'air d'une
fleur blanche et rose. Elle s'habillait très simplement, mais elle
était toujours nette. Sans être vraiment cultivée, elle était
remarquablement instruite. Surtout elle avait lu un nombre prodigieux
de livres. Elle lisait d'ailleurs toute la journée et, par goût, des
ouvrages moraux.
Son maître et amant lui avait communiqué le respect de la Vertu, et
le _Télémaque_ de Fénelon était son héros favori. Elle s'essayait
souvent à prononcer les mots magiques «Intolérance, Égalité, Justice»,
et cette bouche enfantine tenait des propos qui eussent inquiété le
lord Chancelier. Quant à la religion anglicane, elle l'ignorait aussi
naïvement qu'eussent pu le faire Calypso ou Nausicaa.
Les enfants sont délicieux, mais leur société fatigante; bien que
Shelley fût sensible à tant de grâce, de gentillesse, de dévotion,
il lui arrivait de regretter la conversation caustique de Hogg
et l'enthousiasme éloquent de miss Hitchener. Il se demandait avec
inquiétude ce que celle-ci allait penser de son mariage.
«_Ma très chère amie, lui écrivait-il, puis-je encore vous appeler
ainsi ou ai-je perdu par l'équivoque de ma conduite l'estime des êtres
sages et vertueux?... Combien tous mes projets ont changé en une
semaine, et que nous sommes esclaves des circonstances!... Vous vous
demanderez comment moi, un athée, j'ai pu me soumettre à la cérémonie
du mariage, comment ma conscience a pu y consentir?... C'est
ce que je veux vous expliquer._» Sur quoi il démontrait à la suite de
Hogg que la bonne réputation et les avantages qui y sont liés sont
des biens dont on n'a pas le droit de dépouiller un être aimé.
«_Blâme-moi si tu veux, ô la plus chère des amies, car tu es encore
pour moi la plus chère!... Si Harriet n'est pas à seize ans ce que
vous êtes à un âge plus avancé, aidez-moi à former en toutes choses
cette âme vraiment noble et digne de vos soins... Charmante, elle
l'est dès maintenant, ou je suis le plus faible des esclaves de
l'erreur._» La lettre se terminait par une invitation à venir les
rejoindre à Édimbourg où la présence de Harriet enlèverait toute
inconvenance à cette réunion. Miss Hitchener n'accepta pas. Peut-être
le tutoiement poétique n'avait-il pas suffi à faire passer la phrase,
vraiment malheureuse, sur les seize ans et l'âge plus avancé.
Mais si la vierge de Cuckpoint ne vint pas aider au modelage de
l'âme d'Harriet, Shelley, entendant par un matin ensoleillé frapper à la
fenêtre de son rez-de-chaussée, eut la joie de découvrir dans la rue,
debout et un sac à la main, son ami Hogg qui, ayant obtenu de
l'avoué de York quelques semaines de vacances, venait les passer
à Édimbourg.
Hogg eut une réception triomphale. «Enfin nous nous retrouvons! Nous
ne nous séparerons plus jamais! Il faut qu'on vous prépare un lit
dans la maison.» Harriet parut; Hogg fut charmé. Jamais il n'avait vu
une femme aussi éclatante de jeunesse, de bonheur et de beauté. Le
propriétaire fut amené de force. «Il faut un lit! Tout de suite! Un
lit dans cette maison, c'est urgent, indispensable...» Quand on
permit au pauvre homme de répondre, il put offrir une chambre au
dernier étage.
Les trois amis avaient mille choses à se dire et à se demander; tous
parlaient en même temps, tandis qu'une petite servante apportait du
thé avec de grands cris. Quand la joie fut un peu calmée, Shelley
proposa une promenade et ils allèrent visiter le palais de Marie
Stuart. Harriet, bonne élève de l'Académie de Jeunes Filles et grande
lectrice de romans historiques, expliqua mille détails intéressants.
En sortant de là Shelley s'excusa, il devait rentrer pour écrire des
lettres, mais il désirait que Harriet fît faire à Hogg l'ascension
de la colline d'où l'on découvre toute la ville.
Hogg admira beaucoup la vue et ils restèrent longtemps assis au
sommet. Peut-être son guide lui plaisait-il assez pour lui faire
trouver toute promenade agréable.
En descendant, Harriet s'aperçut que le vent violent relevait ses
jupes et que Hogg, à la dérobée, regardait ses chevilles avec intérêt.
Elle s'assit de nouveau sur le rocher et déclara qu'elle resterait là
jusqu'à ce que le vent fût tombé. Hogg, qui mourait de faim, fit de
grandes protestations et partit seul. Elle le suivit en courant.
Ainsi commencèrent quelques semaines d'une vie délicieuse.
Seule la question d'argent était bien inquiétante, mais le brave
oncle Pilfold envoyait de nombreux cadeaux. «Être furieux contre son
fils c'est très bien, disait-il, mais l'affamer, c'est une autre affaire.»
D'ailleurs Hogg avait un peu d'argent, bien que Mr Timothy eût pris
la peine d'écrire à Mr Hogg le père: «Je crois de mon devoir de vous
prévenir que mon jeune homme vient de fuir en Écosse avec une jeune
personne du sexe et que votre jeune homme les a rejoints.»
Tous les matins, Shelley sortait pour aller chercher ses lettres,
dont le nombre demeurait prodigieux. Après le breakfast, il écrivait ou
travaillait à une traduction de Buffon qu'il avait entreprise.
Harriet et Hogg allaient se promener. Si le temps était mauvais,
Harriet faisait la lecture à Hogg. Elle aimait beaucoup lire à haute
voix et lisait d'ailleurs très bien, avec une grande netteté
d'articulation. Hogg entendit ainsi une grande partie du Télémaque et
ne se plaignit jamais. Le sage Idoménée donnant des lois à la Crète
était terriblement ennuyeux, mais la lectrice était si jolie qu'il
l'eût écoutée sans ennui pendant des jours entiers. Shelley, moins
poli, s'endormait parfois et se faisait rabrouer. Son ami se joignait
à sa femme pour l'accabler de reproches comiques et Hogg trouvait un
plaisir inconscient à faire cause commune avec Harriet.
On était en 1811, l'année de la comète et du bon vin. Les nuits
étaient claires et brillantes.