VIII. CETTE CHAÎNE AFFREUSE...

Les paysages du Pays de Galles sont sauvages et beaux. Les rochers

nus, les torrents encaissés, les gorges boisées enchantaient Shelley.

Souvent il allait s'asseoir près de quelque chute d'eau ombragée pour

lire les lettres de ses amis. Il restait, dans cette retraite, le

directeur d'innombrables «âmes»: Miss Hitchener, le fidèle Hogg,

le capitaine Pilfold, terreur des dévots, Eliza et Harriet Westbrook,

sans compter plus d'un inconnu.

Les Westbrook venaient de rentrer à Londres quand Shelley reçut de

Harriet la lettre la plus triste et la plus inquiétante. Son père

voulait la contraindre à retourner à cette école de Mrs Fenning

où elle avait été si malheureuse, où les élèves ne lui parlaient pas

et ne répondaient même plus à ses questions, où les maîtresses la

considéraient comme une fille perdue. Plutôt que de rester dans

cette prison, elle était prête à se tuer. «Pourquoi vivre? Personne

ne m'aime et je n'ai personne que je puisse aimer. Le suicide est-il

un crime pour un être inutile aux autres et insupportable à

lui-même? Puisqu'il n'y a pas de loi divine, la loi humaine

peut-elle interdire un acte aussi naturel?»

Une sorte de terreur saisit Shelley. La logique de l'écolière lui

paraissait irréprochable. Ses leçons avaient fait cette élève. Mais

pouvait-il lui répondre sèchement et l'abandonner à la mort? Avant

de désespérer elle pouvait lutter, refuser d'obéir. Il lui conseilla

la fermeté et écrivit lui-même à Mr Westbrook une lettre de

reproches.

Le vieux cafetier fut indigné. De quoi se mêlait ce jeune

aristocrate qui tournait depuis six mois autour de ses filles? Eliza

avait prétendu jadis qu'il épouserait Harriet, mais a-t-on jamais vu

un futur baronnet épouser la fille d'un cafetier? Ce monsieur Shelley

cherchait sans doute toute autre chose que le mariage. D'ailleurs, Mr

Westbrook l'avait jugé le soir où, dans la chambre de sa fille, il

l'avait invité à venir prendre un verre avec des amis. Mr Shelley

avait refusé avec dédain. Ami du peuple? Égalitaire? Le petit-fils

de sir Bysshe Shelley, millionnaire? Allons donc, ces gens-là sont

tous pareils.

Harriet reçut l'ordre de se préparer à partir. Elle écrivit une

dernière lettre à Shelley. Un projet un peu moins lugubre y prenait

la place du suicide. Elle était trop malheureuse, trop persécutée;

elle était prête à fuir avec lui s'il y consentait.

Il prit aussitôt la diligence pour Londres, terriblement agité.

Qu'il eût des devoirs envers cette enfant, c'était indiscutable. Il

l'avait formée; il avait contribué à lui faire une âme courageuse et

incapable de supporter l'injustice. Une lettre de lui avait été la

cause première de sa disgrâce. Mais s'il fuyait avec elle, de quoi

vivraient-ils? Où? Comment? Il n'avait aucune profession, aucun

avenir. D'ailleurs, l'aimait-il? Pouvait-il aimer encore après sa

grande déception? Pourtant Harriet était charmante et l'idée d'un

voyage avec la jolie malade qu'il avait vue un soir les cheveux

dénoués, bien enivrante. Il était difficile d'écarter des images

trop délicieuses.

Enfin il la vit. Elle était blanche, amaigrie, tragique.

--On vous a donc fait bien souffrir?

--Mais non, mon ami, mais...» Elle hésitait à dire: «Mais je

vous aime...» Sa pâleur, ses yeux attachés à ceux de Shelley, son

émotion le disaient assez. La vérité était qu'elle l'aimait follement.

Cette petite fille avait été transformée par lui. Avant de le

connaître, elle avait les goûts normaux de son milieu. Elle admirait

les habits rouges des soldats, et quand elle pensait à l'amour

ses héros étaient militaires. Toutefois, quand elle pensait au

mariage, elle voyait volontiers un mari clergyman. Shelley avait

bouleversé ces passions raisonnables. Quand elle l'avait pour la

première fois entendu parler de ses idées sur la religion et la

politique, elle avait été épouvantée et s'était promise de le

convertir. Mais la logique de Shelley l'avait écrasée dès le premier

entretien. Matée par un esprit plus vigoureux que le sien, elle

s'était humiliée avec délices; elle adorait maintenant et l'homme

et la doctrine.

En voyant qu'il ne se décidait pas à les rejoindre, elle avait

craint de ne plus jamais le revoir et exagéré ses souffrances pour

faire accourir son héros.

Shelley n'admirait pas les Chevaliers Errants; leur conduite n'était

pas rationnelle. Il lui semblait condamnable de consacrer à une

femme une vie déjà vouée au service de l'humanité. Mais devant ce beau

visage anxieux qu'il pouvait d'un seul mot colorer de bonheur, il

oublia ses principes. Il tendit sa main à Harriet et lui dit

qu'il était tout à elle. Par un reste de prudence il écarta l'idée

d'une fuite immédiate; hâter les choses paraissait inutile et

dangereux, mais Harriet pouvait se rassurer. Si l'on tentait de lui

faire violence, elle n'avait qu'à l'appeler: où qu'il fût, il

accourrait et l'emmènerait. Elle avait déjà repris le teint d'une

fille de seize ans, et qu'on aime.

* * *

Dès qu'il fut sorti de la chambre et qu'il ne vit plus cette enfant

heureuse, Shelley soupira profondément et tomba dans une méditation

sans fin.

Hogg, auquel il écrivit pour lui raconter la scène, répondit par une

lettre vigoureuse dans laquelle il suppliait son ami de ne pas fuir

avec Harriet sans l'épouser. Il savait Shelley hostile au mariage,

mais essaya d'arguments puissants: «Si vous ne l'épousez pas, qui

court un risque? Vous ou elle? Elle seule à coup sûr; c'est elle

que le monde méprisera; c'est elle qui fera le sacrifice de sa

réputation et de sa sécurité. Avez-vous le droit de le lui imposer?»

L'appel était adroit. L'égoïsme était de tous les sentiments celui

qui faisait le plus horreur à Shelley. Mais il avait le sentiment de

commettre, en se mariant, un acte honteux et immoral. Les chapitres

de _Political Justice_ contre les «chaînes matrimoniales» inquiétaient

sa conscience. À ce moment, quelqu'un lui dit que le grand Godwin

lui-même s'était marié deux fois, et cet exemple le rassura: «Oui,

répondit-il à Hogg, il est inutile d'essayer par un exemple

particulier de renouveler la forme de la société, jusqu'à ce que la

raison ait opéré un changement si complet que l'innovateur cesse

d'être exposé à des maux nombreux.»

Toutefois, il n'était pas pressé d'appliquer ses nouvelles idées.

Son oncle Pilfold l'appelait à Cuckfield; il savait y revoir la belle

institutrice au profil romain, «sœur de son âme», dont il désirait

achever l'initiation à la doctrine. En partant, il promit encore à

Harriet de revenir à Londres à son premier appel.

Il fallait avoir dix-neuf ans pour concevoir le moindre doute sur ce

qui allait se passer. Une jeune fille amoureuse, et qui se sait armée

d'une telle promesse, ne peut résister longtemps. Avant qu'une semaine

se fût écoulée un message urgent rappelait Shelley à Londres. Les

persécuteurs voulaient une fois de plus livrer Andromède au Dragon

Scolaire, Shelley vit le mal sans remède, offrit la fuite et le

mariage immédiat.

Le lendemain, la diligence d'Édimbourg emmenait vers le Nord ces

deux enfants qui avaient ensemble trente-cinq ans. «Acte de volonté,

non de passion», pensait le jeune Chevalier, tandis que la diligence

le cahotait en face de son exquise fiancée.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 20 / 61 题