Les paysages du Pays de Galles sont sauvages et beaux. Les rochers
nus, les torrents encaissés, les gorges boisées enchantaient Shelley.
Souvent il allait s'asseoir près de quelque chute d'eau ombragée pour
lire les lettres de ses amis. Il restait, dans cette retraite, le
directeur d'innombrables «âmes»: Miss Hitchener, le fidèle Hogg,
le capitaine Pilfold, terreur des dévots, Eliza et Harriet Westbrook,
sans compter plus d'un inconnu.
Les Westbrook venaient de rentrer à Londres quand Shelley reçut de
Harriet la lettre la plus triste et la plus inquiétante. Son père
voulait la contraindre à retourner à cette école de Mrs Fenning
où elle avait été si malheureuse, où les élèves ne lui parlaient pas
et ne répondaient même plus à ses questions, où les maîtresses la
considéraient comme une fille perdue. Plutôt que de rester dans
cette prison, elle était prête à se tuer. «Pourquoi vivre? Personne
ne m'aime et je n'ai personne que je puisse aimer. Le suicide est-il
un crime pour un être inutile aux autres et insupportable à
lui-même? Puisqu'il n'y a pas de loi divine, la loi humaine
peut-elle interdire un acte aussi naturel?»
Une sorte de terreur saisit Shelley. La logique de l'écolière lui
paraissait irréprochable. Ses leçons avaient fait cette élève. Mais
pouvait-il lui répondre sèchement et l'abandonner à la mort? Avant
de désespérer elle pouvait lutter, refuser d'obéir. Il lui conseilla
la fermeté et écrivit lui-même à Mr Westbrook une lettre de
reproches.
Le vieux cafetier fut indigné. De quoi se mêlait ce jeune
aristocrate qui tournait depuis six mois autour de ses filles? Eliza
avait prétendu jadis qu'il épouserait Harriet, mais a-t-on jamais vu
un futur baronnet épouser la fille d'un cafetier? Ce monsieur Shelley
cherchait sans doute toute autre chose que le mariage. D'ailleurs, Mr
Westbrook l'avait jugé le soir où, dans la chambre de sa fille, il
l'avait invité à venir prendre un verre avec des amis. Mr Shelley
avait refusé avec dédain. Ami du peuple? Égalitaire? Le petit-fils
de sir Bysshe Shelley, millionnaire? Allons donc, ces gens-là sont
tous pareils.
Harriet reçut l'ordre de se préparer à partir. Elle écrivit une
dernière lettre à Shelley. Un projet un peu moins lugubre y prenait
la place du suicide. Elle était trop malheureuse, trop persécutée;
elle était prête à fuir avec lui s'il y consentait.
Il prit aussitôt la diligence pour Londres, terriblement agité.
Qu'il eût des devoirs envers cette enfant, c'était indiscutable. Il
l'avait formée; il avait contribué à lui faire une âme courageuse et
incapable de supporter l'injustice. Une lettre de lui avait été la
cause première de sa disgrâce. Mais s'il fuyait avec elle, de quoi
vivraient-ils? Où? Comment? Il n'avait aucune profession, aucun
avenir. D'ailleurs, l'aimait-il? Pouvait-il aimer encore après sa
grande déception? Pourtant Harriet était charmante et l'idée d'un
voyage avec la jolie malade qu'il avait vue un soir les cheveux
dénoués, bien enivrante. Il était difficile d'écarter des images
trop délicieuses.
Enfin il la vit. Elle était blanche, amaigrie, tragique.
--On vous a donc fait bien souffrir?
--Mais non, mon ami, mais...» Elle hésitait à dire: «Mais je
vous aime...» Sa pâleur, ses yeux attachés à ceux de Shelley, son
émotion le disaient assez. La vérité était qu'elle l'aimait follement.
Cette petite fille avait été transformée par lui. Avant de le
connaître, elle avait les goûts normaux de son milieu. Elle admirait
les habits rouges des soldats, et quand elle pensait à l'amour
ses héros étaient militaires. Toutefois, quand elle pensait au
mariage, elle voyait volontiers un mari clergyman. Shelley avait
bouleversé ces passions raisonnables. Quand elle l'avait pour la
première fois entendu parler de ses idées sur la religion et la
politique, elle avait été épouvantée et s'était promise de le
convertir. Mais la logique de Shelley l'avait écrasée dès le premier
entretien. Matée par un esprit plus vigoureux que le sien, elle
s'était humiliée avec délices; elle adorait maintenant et l'homme
et la doctrine.
En voyant qu'il ne se décidait pas à les rejoindre, elle avait
craint de ne plus jamais le revoir et exagéré ses souffrances pour
faire accourir son héros.
Shelley n'admirait pas les Chevaliers Errants; leur conduite n'était
pas rationnelle. Il lui semblait condamnable de consacrer à une
femme une vie déjà vouée au service de l'humanité. Mais devant ce beau
visage anxieux qu'il pouvait d'un seul mot colorer de bonheur, il
oublia ses principes. Il tendit sa main à Harriet et lui dit
qu'il était tout à elle. Par un reste de prudence il écarta l'idée
d'une fuite immédiate; hâter les choses paraissait inutile et
dangereux, mais Harriet pouvait se rassurer. Si l'on tentait de lui
faire violence, elle n'avait qu'à l'appeler: où qu'il fût, il
accourrait et l'emmènerait. Elle avait déjà repris le teint d'une
fille de seize ans, et qu'on aime.
* * *
Dès qu'il fut sorti de la chambre et qu'il ne vit plus cette enfant
heureuse, Shelley soupira profondément et tomba dans une méditation
sans fin.
Hogg, auquel il écrivit pour lui raconter la scène, répondit par une
lettre vigoureuse dans laquelle il suppliait son ami de ne pas fuir
avec Harriet sans l'épouser. Il savait Shelley hostile au mariage,
mais essaya d'arguments puissants: «Si vous ne l'épousez pas, qui
court un risque? Vous ou elle? Elle seule à coup sûr; c'est elle
que le monde méprisera; c'est elle qui fera le sacrifice de sa
réputation et de sa sécurité. Avez-vous le droit de le lui imposer?»
L'appel était adroit. L'égoïsme était de tous les sentiments celui
qui faisait le plus horreur à Shelley. Mais il avait le sentiment de
commettre, en se mariant, un acte honteux et immoral. Les chapitres
de _Political Justice_ contre les «chaînes matrimoniales» inquiétaient
sa conscience. À ce moment, quelqu'un lui dit que le grand Godwin
lui-même s'était marié deux fois, et cet exemple le rassura: «Oui,
répondit-il à Hogg, il est inutile d'essayer par un exemple
particulier de renouveler la forme de la société, jusqu'à ce que la
raison ait opéré un changement si complet que l'innovateur cesse
d'être exposé à des maux nombreux.»
Toutefois, il n'était pas pressé d'appliquer ses nouvelles idées.
Son oncle Pilfold l'appelait à Cuckfield; il savait y revoir la belle
institutrice au profil romain, «sœur de son âme», dont il désirait
achever l'initiation à la doctrine. En partant, il promit encore à
Harriet de revenir à Londres à son premier appel.
Il fallait avoir dix-neuf ans pour concevoir le moindre doute sur ce
qui allait se passer. Une jeune fille amoureuse, et qui se sait armée
d'une telle promesse, ne peut résister longtemps. Avant qu'une semaine
se fût écoulée un message urgent rappelait Shelley à Londres. Les
persécuteurs voulaient une fois de plus livrer Andromède au Dragon
Scolaire, Shelley vit le mal sans remède, offrit la fuite et le
mariage immédiat.
Le lendemain, la diligence d'Édimbourg emmenait vers le Nord ces
deux enfants qui avaient ensemble trente-cinq ans. «Acte de volonté,
non de passion», pensait le jeune Chevalier, tandis que la diligence
le cahotait en face de son exquise fiancée.