Resté seul à Londres, sans ami, sans occupation, sans argent,
Shelley tomba dans le désespoir. Il passait les jours dans sa chambre à
composer des vers mélancoliques et à écrire des lettres à Hogg. Le
soir, ne sachant que faire, il se couchait à huit heures. Le sommeil
seul l'empêchait de se raconter sans fin l'histoire de ses malheurs.
Dès qu'il se laissait aller à la rêverie, l'image de sa belle et
inconstante cousine s'installait dans sa pensée vide et le torturait.
Il essayait de combattre à coup de syllogismes ces apparitions
douloureuses.»
«J'aimais un être, se disait-il. Or, l'âme de cet être n'est plus ce
qu'elle était. Par conséquent, cet être n'est plus, car j'aimais son
âme et non son corps. Je pourrais aussi bien parler d'amour aux
vers qu'engendrera quelque jour dans l'horreur du charnier le corps
de la bien-aimée.» Ce raisonnement lui paraissait si bon qu'il
s'étonnait de n'y trouver aucune consolation.
La question d'argent devenait grave. Mr Timothy ne donnait plus
signe de vie. Son fils, l'ayant rencontré par hasard dans les rues de
Londres, dit poliment: «Vous allez bien?» Il reçut pour toute réponse
un regard noir comme un ciel d'orage et un majestueux: «votre humble
serviteur, Monsieur.»
Heureusement ses sœurs ne l'oubliaient pas et lui envoyaient leur
argent de poche. C'était tout ce qu'il avait pour vivre. Elisabeth,
à Field-Place, était sous bonne garde, mais les deux petites avaient
été mises en pension à l'Académie de Jeunes Filles de Mrs Fenning à
Clapham, et les élèves de Mrs Fenning connurent bientôt les beaux
yeux, les chemises ouvertes et les boucles folles du frère d'Hellen
Shelley.
Il arrivait, les poches pleines de biscuits et de raisins secs, et
commençait à discourir sur des sujets éternels devant un cercle de
petites filles ravies. Il avait entrepris aussitôt «d'éclairer» les
plus jolies. Il ne pouvait supporter la pensée que ces beaux visages
fussent abandonnés aux «préjugés».
Surtout il admirait la chevelure claire, le teint délicatement rosé
de la meilleure amie de ses sœurs, la charmante Harriet Westbrook.
C'était une jeune fille de seize ans, toute petite, mais faite
à merveille, avec un air de gaieté ingénue et de fraîcheur délicieux.
Elle devint bien utile quand Mrs Fenning (sur des ordres reçus de Mr
Timothy) exigea que les visites devinssent plus rares. Harriet, dont
les parents habitaient Londres, sortait chaque jour, matin et soir,
pour aller de la maison à la pension; c'est à elle que furent confiés
les envois d'argent et de gâteaux, et naturellement l'ermite de Poland
Street devint vite son grand ami.
Harriet Westbrook avait pour père un ancien cafetier qui avait voulu
qu'elle reçût l'éducation d'une fille de gentleman. Sa mère étant
morte, elle était dirigée par sa sœur Eliza, fille assez mûre.
On imagine à quel point la famille Westbrook s'intéressa à ce fils
de baronnet, héritier d'une immense fortune et beau comme un dieu, qui
vivait, dans une petite chambre, de pain et de figues sèches, et
auquel la plus jeune des Westbrook apportait la bourse de ses sœurs
pour l'empêcher de mourir de faim.
Eliza insista pour voir le héros et Harriet l'emmena dans une de ses
expéditions. La fille aînée du cafetier effraya un peu Shelley; elle
était sèche et maigre; dans le visage d'un blanc terne, couturé de
cicatrices, deux yeux éteints regardaient sans intelligence; une
masse de cheveux noirs surmontait le tout. Miss Eliza Westbrook
était particulièrement fière de sa chevelure. De manières affectées,
elle faisait un contraste frappant avec sa jeune sœur dont le rire
affirmait la simplicité. Mais Shelley oublia vite une première
impression de laideur quand il vit que cette vierge mûrissante
montrait pour lui de l'amitié.Non seulement la sœur aînée ne s'opposa
pas, comme on aurait pu le craindre, aux visites de Harriet, mais
elle s'offrit à servir de chaperon et invita plusieurs fois Shelley
à dîner quand Mr Westbrook était absent. Elle gagna tout à fait
le cœur du jeune philosophe en demandant à être éclairée à son tour
et entreprit sous sa direction la lecture du Dictionnaire
Philosophique.
Les promenades d'Harriet avec Shelley furent assez vite remarquées
à l'Académie de Jeunes Filles. Une maîtresse lui donna des conseils de
prudence: «Ce jeune Mr Shelley est connu pour la hardiesse de ses
opinions; il est probable que ses sentiments moraux ne valent pas
mieux que ses idées.» Harriet se fit confisquer une lettre toute
remplie des raisonnements les plus dangereux. La correspondante de
«l'athée» fut menacée d'être renvoyée. Toutes les filles de gentlemen
tournèrent le dos à la fille du cafetier et le séjour de l'école lui
devint très pénible.
Un jour, comme Shelley, solitaire, lisait au coin de son feu, Eliza
lui fit dire qu'Harriet était souffrante et le pria de venir tenir
compagnie à la malade. Il trouva son amie couchée, très pâle,
mais plus jolie que jamais avec ses cheveux châtains dénoués. Mr
Westbrook monta dire bonsoir à Shelley qui fut assez gêné en le
voyant entrer quelle que fût son horreur des préjugés, cette
visite nocturne dans une chambre de jeune fille lui paraissait
indiscrète. Mais Mr Westbrook fut aimable, très aimable: «Je regrette
de ne pouvoir rester avec vous, mais j'ai des amis en bas;
si vous voulez nous rejoindre un peu plus tard...» Shelley remercia;
les amis de Mr Westbrook l'effrayaient.
Il s'assit près du lit de Harriet à côté d'Eliza qui, très
éloquente ce soir-là, parla longuement de l'amour. Bientôt Harriet
se plaignit d'un violent mal de tête; elle était incapable de
supporter le bruit d'une conversation. «Eh! bien, je vais descendre»,
dit Eliza, et elle laissa seuls les deux enfants. Shelley resta
jusqu'à minuit et demie, tandis que les amis de Mr Westbrook riaient
et buvaient au-dessous. Le lendemain, Harriet alla mieux.
* * *
Depuis qu'il pouvait dans son exil voir des jeunes filles et éveiller
leur esprit, Shelley était beaucoup moins malheureux. Cependant il
souffrait d'être séparé de sa sœur Elisabeth. Elle ne répondait même
plus à ses lettres; il se demandait si elle était séquestrée, et
voulait à tout prix rentrer à Field-Place pour la revoir. Pendant
quelque temps il eut l'idée d'y faire une rentrée à l'américaine.
Que pouvait-il arriver s'il y allait un soir sans prévenir, s'y
installait et ne répondait que par le silence aux malédictions de
Mr Timothy? Mais tout fut rendu plus simple quand le frère de Mrs
Shelley, le capitaine Pilfold, vint fort à propos fournir à son
neveu la tranchée de départ dont il avait besoin pour une attaque
sur Field-Place.
Le capitaine Pilfold était un vieux marin, brave et jovial, qui avait
commandé une frégate sous Nelson à Trafalgar et qui préférait mille
fois son neveu fantaisiste au solennel beau-frère Timothy. Que
Percy fût ou non un sceptique, le capitaine s'en moquait bien.
L'enfant avait de la volonté, et c'était là l'important. Il l'invita
à venir le voir en son domaine de Cuckfield, à dix milles de
Field-Place, et le reçut admirablement. Shelley reconnaissant
offrit «d'éclairer» son bote, et le capitaine se montra si bon élève
qu'au bout de huit jours il étonnait le clergyman et le docteur du
village par des syllogismes incendiaires.
À Cuckfield, Shelley fit la connaissance de l'institutrice du lieu,
Miss Hitchener, assez belle fille au profil romain, qui approchait de
la trentaine. Miss Hitchener était républicaine. Elle avait aussi la
réputation dans le village d'être romanesque et pédante; elle se
plaignait de son côté de n'être comprise par personne. Shelley,
après avoir admiré comme il convenait la noblesse de son attitude,
s'aperçut avec chagrin qu'elle était restée déiste, et lui proposa
une correspondance au cours de laquelle il entreprendrait la
cure de cette infirmité. Elle accepta.
Cependant le brave capitaine Pilfold partait hardiment à l'abordage
de son beau-frère Timothy. Il eut l'ingénieuse idée d'enrôler pour son
entreprise le duc de Norfolk, chef politique du parti libéral, et le
snobisme triompha de la vanité paternelle. Shelley put rentrer à
Field-Place avec tous les honneurs de la guerre; on lui accordait
une pension annuelle de 200 livret, sans conditions.
* * *
Il pouvait enfin revoir Elisabeth, mais il la trouva si changée qu'il
en fût atterré. Elle était plus gaie, plus vivante qu'autrefois, mais
d'une incroyable frivolité. Il l'avait connue grave, enthousiaste;
maintenant indifférente aux idées, occupée seulement d'amusements
puérils, de bals, de conversations niaises, elle ne vivait plus que
pour «le Monde».
Il essaya de lui montrer comme jadis les lettres de Hogg.
--Oh! vous et votre absurde ami!... Tous les gens que je
connais vous trouvent fous.
Sur quoi elle parla du mariage; elle ne pensait qu'à cela. Rien ne
pouvait faire plus horreur à Shelley. Avait-elle oublié leurs
lectures, les saines idées de Godwin?
--Le mariage est odieux et détestable, lui dit-il. Je me sens
écœuré quand je pense à cette chaîne affreuse, la plus lourde que les
hommes aient forgée pour attacher les âmes un peu fières. Le scepticisme
et l'amour libre sont aussi nécessairement associés que la religion et
le mariage. Les gens d'honneur n'ont pas besoin des lois... Pour
l'amour de Dieu, Elisabeth, lisez le service du mariage, et voyez si
un honnête homme peut soumettre un être aimable et aimé à une telle
dégradation.
--Mais vous voulez pourtant que j'épouse votre Hogg?
--Oui, mais pas devant un clergyman et suivant la loi des
hommes; librement et avec l'amour pour grand-prêtre.
--Voilà donc les conseils que vous donnez à une sœur, Percy!
dit Elisabeth avec mépris.
Il était inutile d'espérer convaincre un esprit devenu futile au-delà
de toute cure possible. «À quoi bon me tromper moi-même? Elle est
perdue, complètement perdue. L'intolérance l'a infectée. Elle ne
parle plus que de conventions et de sottises. Ce qu'elle voudrait
de moi, c'est que, comme un frère du «monde», je fisse le rabatteur
dans la chasse au mari, eh! bien, non!»
Il n'était venu à Field-Place que pour revoir Elisabeth; il n'avait
plus qu'à partir. Les invitations ne lui manquaient pas; le capitaine
Pilfold l'aurait volontiers reçu à Cuckfield; le père Westbrook allait
passer les vacances en montagne et ses filles suppliaient Shelley de
les rejoindre; Hogg lui demandait de venir passer un mois à York, et
c'était bien là ce qui le tentait le plus; mais Mr Timothy, qui
attachait sans doute une valeur symbolique à la séparation des deux
criminels d'Oxford, aurait été furieux de ce nouveau rapprochement
et, comme le premier quart de la pension promise état payable le 1er
septembre, il valait mieux être patient. Hogg écrivit, sur un ton
plaisant, que sans doute la jolie Harriet Westbrook l'emportait sur un
vieil ami. «Vos plaisanteries m'amusent, répondit Shelley. Si j'ai la
plus faible idée de ce qu'est l'amour, je n'aime personne en ce
moment. Mais j'ai des nouvelles des Westbrook que j'estime hautement
toutes les deux.»
Comme il hésitait encore sur la direction à prendre, un cousin de sa
mère lui offrit l'hospitalité dans un coin solitaire du Pays de
Galles: c'était un moyen de faire des économies en attendant
sa pension, et il accepta.
En traversant Londres, il aurait voulu revoir Miss Hitchener et
déjeuner avec elle, mais l'institutrice au profil romain craignit
que cette rencontre ne fût pas convenable. Puis il y avait une
telle inégalité de condition entre elle et Mr Shelley!
Mr Shelley, indigné de cette pensée, écrivit une belle lettre sur
l'égalité; Miss Hitchener y était appelée «la sœur de son âme».
Elle commença à penser que Lady Shelley était un beau nom et à
se regarder dans les miroirs.