VII. ACADÉMIE DE JEUNES FILLES

Resté seul à Londres, sans ami, sans occupation, sans argent,

Shelley tomba dans le désespoir. Il passait les jours dans sa chambre à

composer des vers mélancoliques et à écrire des lettres à Hogg. Le

soir, ne sachant que faire, il se couchait à huit heures. Le sommeil

seul l'empêchait de se raconter sans fin l'histoire de ses malheurs.

Dès qu'il se laissait aller à la rêverie, l'image de sa belle et

inconstante cousine s'installait dans sa pensée vide et le torturait.

Il essayait de combattre à coup de syllogismes ces apparitions

douloureuses.»

«J'aimais un être, se disait-il. Or, l'âme de cet être n'est plus ce

qu'elle était. Par conséquent, cet être n'est plus, car j'aimais son

âme et non son corps. Je pourrais aussi bien parler d'amour aux

vers qu'engendrera quelque jour dans l'horreur du charnier le corps

de la bien-aimée.» Ce raisonnement lui paraissait si bon qu'il

s'étonnait de n'y trouver aucune consolation.

La question d'argent devenait grave. Mr Timothy ne donnait plus

signe de vie. Son fils, l'ayant rencontré par hasard dans les rues de

Londres, dit poliment: «Vous allez bien?» Il reçut pour toute réponse

un regard noir comme un ciel d'orage et un majestueux: «votre humble

serviteur, Monsieur.»

Heureusement ses sœurs ne l'oubliaient pas et lui envoyaient leur

argent de poche. C'était tout ce qu'il avait pour vivre. Elisabeth,

à Field-Place, était sous bonne garde, mais les deux petites avaient

été mises en pension à l'Académie de Jeunes Filles de Mrs Fenning à

Clapham, et les élèves de Mrs Fenning connurent bientôt les beaux

yeux, les chemises ouvertes et les boucles folles du frère d'Hellen

Shelley.

Il arrivait, les poches pleines de biscuits et de raisins secs, et

commençait à discourir sur des sujets éternels devant un cercle de

petites filles ravies. Il avait entrepris aussitôt «d'éclairer» les

plus jolies. Il ne pouvait supporter la pensée que ces beaux visages

fussent abandonnés aux «préjugés».

Surtout il admirait la chevelure claire, le teint délicatement rosé

de la meilleure amie de ses sœurs, la charmante Harriet Westbrook.

C'était une jeune fille de seize ans, toute petite, mais faite

à merveille, avec un air de gaieté ingénue et de fraîcheur délicieux.

Elle devint bien utile quand Mrs Fenning (sur des ordres reçus de Mr

Timothy) exigea que les visites devinssent plus rares. Harriet, dont

les parents habitaient Londres, sortait chaque jour, matin et soir,

pour aller de la maison à la pension; c'est à elle que furent confiés

les envois d'argent et de gâteaux, et naturellement l'ermite de Poland

Street devint vite son grand ami.

Harriet Westbrook avait pour père un ancien cafetier qui avait voulu

qu'elle reçût l'éducation d'une fille de gentleman. Sa mère étant

morte, elle était dirigée par sa sœur Eliza, fille assez mûre.

On imagine à quel point la famille Westbrook s'intéressa à ce fils

de baronnet, héritier d'une immense fortune et beau comme un dieu, qui

vivait, dans une petite chambre, de pain et de figues sèches, et

auquel la plus jeune des Westbrook apportait la bourse de ses sœurs

pour l'empêcher de mourir de faim.

Eliza insista pour voir le héros et Harriet l'emmena dans une de ses

expéditions. La fille aînée du cafetier effraya un peu Shelley; elle

était sèche et maigre; dans le visage d'un blanc terne, couturé de

cicatrices, deux yeux éteints regardaient sans intelligence; une

masse de cheveux noirs surmontait le tout. Miss Eliza Westbrook

était particulièrement fière de sa chevelure. De manières affectées,

elle faisait un contraste frappant avec sa jeune sœur dont le rire

affirmait la simplicité. Mais Shelley oublia vite une première

impression de laideur quand il vit que cette vierge mûrissante

montrait pour lui de l'amitié.Non seulement la sœur aînée ne s'opposa

pas, comme on aurait pu le craindre, aux visites de Harriet, mais

elle s'offrit à servir de chaperon et invita plusieurs fois Shelley

à dîner quand Mr Westbrook était absent. Elle gagna tout à fait

le cœur du jeune philosophe en demandant à être éclairée à son tour

et entreprit sous sa direction la lecture du Dictionnaire

Philosophique.

Les promenades d'Harriet avec Shelley furent assez vite remarquées

à l'Académie de Jeunes Filles. Une maîtresse lui donna des conseils de

prudence: «Ce jeune Mr Shelley est connu pour la hardiesse de ses

opinions; il est probable que ses sentiments moraux ne valent pas

mieux que ses idées.» Harriet se fit confisquer une lettre toute

remplie des raisonnements les plus dangereux. La correspondante de

«l'athée» fut menacée d'être renvoyée. Toutes les filles de gentlemen

tournèrent le dos à la fille du cafetier et le séjour de l'école lui

devint très pénible.

Un jour, comme Shelley, solitaire, lisait au coin de son feu, Eliza

lui fit dire qu'Harriet était souffrante et le pria de venir tenir

compagnie à la malade. Il trouva son amie couchée, très pâle,

mais plus jolie que jamais avec ses cheveux châtains dénoués. Mr

Westbrook monta dire bonsoir à Shelley qui fut assez gêné en le

voyant entrer quelle que fût son horreur des préjugés, cette

visite nocturne dans une chambre de jeune fille lui paraissait

indiscrète. Mais Mr Westbrook fut aimable, très aimable: «Je regrette

de ne pouvoir rester avec vous, mais j'ai des amis en bas;

si vous voulez nous rejoindre un peu plus tard...» Shelley remercia;

les amis de Mr Westbrook l'effrayaient.

Il s'assit près du lit de Harriet à côté d'Eliza qui, très

éloquente ce soir-là, parla longuement de l'amour. Bientôt Harriet

se plaignit d'un violent mal de tête; elle était incapable de

supporter le bruit d'une conversation. «Eh! bien, je vais descendre»,

dit Eliza, et elle laissa seuls les deux enfants. Shelley resta

jusqu'à minuit et demie, tandis que les amis de Mr Westbrook riaient

et buvaient au-dessous. Le lendemain, Harriet alla mieux.

* * *

Depuis qu'il pouvait dans son exil voir des jeunes filles et éveiller

leur esprit, Shelley était beaucoup moins malheureux. Cependant il

souffrait d'être séparé de sa sœur Elisabeth. Elle ne répondait même

plus à ses lettres; il se demandait si elle était séquestrée, et

voulait à tout prix rentrer à Field-Place pour la revoir. Pendant

quelque temps il eut l'idée d'y faire une rentrée à l'américaine.

Que pouvait-il arriver s'il y allait un soir sans prévenir, s'y

installait et ne répondait que par le silence aux malédictions de

Mr Timothy? Mais tout fut rendu plus simple quand le frère de Mrs

Shelley, le capitaine Pilfold, vint fort à propos fournir à son

neveu la tranchée de départ dont il avait besoin pour une attaque

sur Field-Place.

Le capitaine Pilfold était un vieux marin, brave et jovial, qui avait

commandé une frégate sous Nelson à Trafalgar et qui préférait mille

fois son neveu fantaisiste au solennel beau-frère Timothy. Que

Percy fût ou non un sceptique, le capitaine s'en moquait bien.

L'enfant avait de la volonté, et c'était là l'important. Il l'invita

à venir le voir en son domaine de Cuckfield, à dix milles de

Field-Place, et le reçut admirablement. Shelley reconnaissant

offrit «d'éclairer» son bote, et le capitaine se montra si bon élève

qu'au bout de huit jours il étonnait le clergyman et le docteur du

village par des syllogismes incendiaires.

À Cuckfield, Shelley fit la connaissance de l'institutrice du lieu,

Miss Hitchener, assez belle fille au profil romain, qui approchait de

la trentaine. Miss Hitchener était républicaine. Elle avait aussi la

réputation dans le village d'être romanesque et pédante; elle se

plaignait de son côté de n'être comprise par personne. Shelley,

après avoir admiré comme il convenait la noblesse de son attitude,

s'aperçut avec chagrin qu'elle était restée déiste, et lui proposa

une correspondance au cours de laquelle il entreprendrait la

cure de cette infirmité. Elle accepta.

Cependant le brave capitaine Pilfold partait hardiment à l'abordage

de son beau-frère Timothy. Il eut l'ingénieuse idée d'enrôler pour son

entreprise le duc de Norfolk, chef politique du parti libéral, et le

snobisme triompha de la vanité paternelle. Shelley put rentrer à

Field-Place avec tous les honneurs de la guerre; on lui accordait

une pension annuelle de 200 livret, sans conditions.

* * *

Il pouvait enfin revoir Elisabeth, mais il la trouva si changée qu'il

en fût atterré. Elle était plus gaie, plus vivante qu'autrefois, mais

d'une incroyable frivolité. Il l'avait connue grave, enthousiaste;

maintenant indifférente aux idées, occupée seulement d'amusements

puérils, de bals, de conversations niaises, elle ne vivait plus que

pour «le Monde».

Il essaya de lui montrer comme jadis les lettres de Hogg.

--Oh! vous et votre absurde ami!... Tous les gens que je

connais vous trouvent fous.

Sur quoi elle parla du mariage; elle ne pensait qu'à cela. Rien ne

pouvait faire plus horreur à Shelley. Avait-elle oublié leurs

lectures, les saines idées de Godwin?

--Le mariage est odieux et détestable, lui dit-il. Je me sens

écœuré quand je pense à cette chaîne affreuse, la plus lourde que les

hommes aient forgée pour attacher les âmes un peu fières. Le scepticisme

et l'amour libre sont aussi nécessairement associés que la religion et

le mariage. Les gens d'honneur n'ont pas besoin des lois... Pour

l'amour de Dieu, Elisabeth, lisez le service du mariage, et voyez si

un honnête homme peut soumettre un être aimable et aimé à une telle

dégradation.

--Mais vous voulez pourtant que j'épouse votre Hogg?

--Oui, mais pas devant un clergyman et suivant la loi des

hommes; librement et avec l'amour pour grand-prêtre.

--Voilà donc les conseils que vous donnez à une sœur, Percy!

dit Elisabeth avec mépris.

Il était inutile d'espérer convaincre un esprit devenu futile au-delà

de toute cure possible. «À quoi bon me tromper moi-même? Elle est

perdue, complètement perdue. L'intolérance l'a infectée. Elle ne

parle plus que de conventions et de sottises. Ce qu'elle voudrait

de moi, c'est que, comme un frère du «monde», je fisse le rabatteur

dans la chasse au mari, eh! bien, non!»

Il n'était venu à Field-Place que pour revoir Elisabeth; il n'avait

plus qu'à partir. Les invitations ne lui manquaient pas; le capitaine

Pilfold l'aurait volontiers reçu à Cuckfield; le père Westbrook allait

passer les vacances en montagne et ses filles suppliaient Shelley de

les rejoindre; Hogg lui demandait de venir passer un mois à York, et

c'était bien là ce qui le tentait le plus; mais Mr Timothy, qui

attachait sans doute une valeur symbolique à la séparation des deux

criminels d'Oxford, aurait été furieux de ce nouveau rapprochement

et, comme le premier quart de la pension promise état payable le 1er

septembre, il valait mieux être patient. Hogg écrivit, sur un ton

plaisant, que sans doute la jolie Harriet Westbrook l'emportait sur un

vieil ami. «Vos plaisanteries m'amusent, répondit Shelley. Si j'ai la

plus faible idée de ce qu'est l'amour, je n'aime personne en ce

moment. Mais j'ai des nouvelles des Westbrook que j'estime hautement

toutes les deux.»

Comme il hésitait encore sur la direction à prendre, un cousin de sa

mère lui offrit l'hospitalité dans un coin solitaire du Pays de

Galles: c'était un moyen de faire des économies en attendant

sa pension, et il accepta.

En traversant Londres, il aurait voulu revoir Miss Hitchener et

déjeuner avec elle, mais l'institutrice au profil romain craignit

que cette rencontre ne fût pas convenable. Puis il y avait une

telle inégalité de condition entre elle et Mr Shelley!

Mr Shelley, indigné de cette pensée, écrivit une belle lettre sur

l'égalité; Miss Hitchener y était appelée «la sœur de son âme».

Elle commença à penser que Lady Shelley était un beau nom et à

se regarder dans les miroirs.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 19 / 61 题