VI. VIGOUREUSE DIALECTIQUE DE M. TIMOTHY

La diligence d'Oxford emporta les exilés et leurs bagages. Shelley

avait emprunté à ses libraires vingt livres sterling pour se loger et

vivre à Londres en attendant des nouvelles de son père.

Les chambres qu'il visita avec Hogg lui parurent toutes

inhabitables: la rue était trop bruyante, le quartier trop sale, la

servante trop laide. Enfin Poland Street éveilla dans son esprit des

associations sympathiques... «Pologne... Varsovie... Liberté», il ne

pouvait y avoir dans Poland Street que des chambres dignes d'un

homme libre, et, en effet, la première qu'ils y trouvèrent était

tapissée d'un papier à grappes vertes et bleues qui leur parut le plus

beau du monde.

--Ceci, dit Shelley, sera notre logis définitif. Nous y

recommencerons nos journées d'Oxford: lectures au coin du feu,

promenades, expériences. Nous y passerons notre vie.

Programme délicieux auquel ne manquaient que l'assentiment

de M. Timothy et celui de M. Hogg le père.

* * *

En apprenant les événements d'Oxford, Mr Timothy avait été furieux.

Pour un grand propriétaire, membre du Parlement et juge de paix de

son comté, l'aventure était désagréable et la disgrâce singulière.

Surtout l'accusation d'athéisme le tourmentait, car il était connu

comme libéral, hardiesse qui l'obligeait à l'orthodoxie.

Il écrivit une lettre solennelle à Mr Hogg père pour déplorer «cette

malheureuse affaire arrivée à Oxford, à mon fils et au vôtre», et

pour le prier de rappeler au plus vite «son jeune homme». «Pour moi,

ajoutait-il, je recommandera au mien de lire la théologie naturelle de

Paley, qui convient à merveille à son cas; je la lirai même avec lui.»

Puis il composa pour «son jeune homme» une lettre sévère et forte:

«_Bien que j'aie pu comme père, souffrir pour vous la disgrâce amenée

par vos opinions criminelles, j'ai des devoirs stricts envers ma

propre réputation, envers vos frères et sœurs plus jeunes, envers

mes sentiments de chrétien. Si vous désirez recevoir de moi aide,

assistance et protection, il faut_:

1° _Rentrer immédiatement à Field-Place et renoncer pour longtemps

à tout commerce avec Mr Hogg_;

2° _Vous placer sous la direction de tels gentlemen que je choisirai

et leur obéir_». Si ces conditions n'étaient pas acceptées, Mr

Timothy abandonnerait son fils à la misère qui s'attache justement à

des opinions diaboliques et méchantes.

La réponse fut courte: «_Mon cher Père, comme vous me faites

l'honneur de me demander mes intentions pour servir de base à votre

conduite, je crois de mon devoir (bien qu'il me déplaise de blesser vos

sentiments à l'égard de votre propre réputation et de celle de votre

famille) de refuser absolument mon consentement aux deux propositions

contenues dans votre lettre et de vous affirmer qu'un tel refus suivra

à tout jamais de telles offres. Avec tous mes remerciements pour votre

bienveillance, je reste votre fils affectueux et respectueux. Percy

Shelley_».

* * *

La grande difficulté de la diplomatie paternelle, c'est que l'un des

négociateurs veut à toute force éviter de rompre, ce qui rend les

sanctions difficiles. Ses «conditions» ayant été sèchement repoussées,

Mr Timothy ne sut que faire.

Il n'était pas mauvais homme au fond et croyait à la puissance

dialectique d'une bouteille de porto. Il résolut d'aller à Londres et

d'inviter les rebelles à l'hôtel Miller, où le vin était bon.

«Au fond, se disait-il en attendant les deux étranges créatures,

au fond il faut prendre les enfants par la bonhomie, et aller même,

quelque ridicule que cela puisse paraître, jusqu'à discuter

avec eux... Un esprit mûr et réfléchi a raison sans aucune peine

d'un philosophe de dix-huit ans et de grands malheurs peuvent être

évités par un discours fait à propos... Après tout, Percy est

l'héritier du domaine, c'est à lui que reviendra le titre des

Shelley; il importe de le ramener à la raison.» Et le bon Mr

Timothy, tout en roulant dans sa tête les arguments théologiques

de Paley, se frottait les mains avec satisfaction.

Cependant les jeunes gens venaient à pied de Poland Street en lisant

à haute voix dans la rue, avec mille plaisanteries, le _Dictionnaire

philosophique_ de Voltaire. Shelley goûtait en particulier ce que le

vieux Français disait du peuple juif, de l'intolérance qui paraît

partout dans la Bible, de la cruauté de Jéhovah.

Quand ils arrivèrent à l'hôtel, l'homme d'affaires des Shelley, Mr

Graham, avait rejoint son client et ami. Mr Timothy reçut Hogg avec

une bienveillance pateline et transparente, puis, se tournant

vers son fils, lui adressa à brûle-pourpoint un discours long,

incompréhensible et ponctué de manifestations dramatiques qui

parurent tout à fait ridicules aux deux jeunes gens. Shelley se

pencha vers son ami et murmura: «Eh! bien? que pensez-vous de

mon père?»

--Ce n'est pas votre père, dit Hogg tout bas, c'est Jéhovah

lui-même.

Shelley éclata de rire.

--Qu'avez-vous, Percy? Êtes-vous malade? dit Mr Timothy

scandalisé. Êtes-vous fou? Pourquoi riez-vous?

Heureusement, on annonça le dîner. Il fut excellent et à peu près

cordial. Au dessert, Mr Timothy envoya son fils commander des chevaux

de poste et entreprit la conquête de Hogg.

--Monsieur, vous êtes très différent de ce que j'attendais...

Vous êtes un gentleman agréable, modeste, raisonnable... Dites-moi, que

pensez-vous que je doive faire de mon pauvre garçon? Il est bien fou,

n'est-ce pas?

--Assez, oui. Monsieur.

--Alors, que pensez-vous que je doive faire?

--S'il avait épousé sa cousine, il serait devenu tout

différent. Il a besoin de quelqu'un qui prenne soin de lui, d'une

bonne femme. Pourquoi ne pas le marier?

--Mais comment? C'est impossible! Si je dis à Percy d'épouser

une jeune fille, il refusera certainement; je le connais.

--Il refuserait si vous lui donniez l'_ordre_ de se

marier, et je l'approuverais. Mais si vous le mettez sans rien dire en

rapports avec une jeune fille bien choisie, il est possible qu'il

s'éprenne d'elle. Et d'ailleurs, si la première ne réussit pas, vous

pouvez toujours en essayer une autre.

L'homme d'affaires, Mr Graham, dit que c'était un plan admirable, et

les deux hommes s'étaient mis, sur un coin de table, à dresser des

listes de jeunes filles quand Shelley revint. Mr Timothy fit apporter

une bouteille de très vieux porto et commença son propre éloge. Il

était très respecté à la Chambre des Communes, respecté par toute

la Chambre et en particulier par le Speaker[1];

qui lui disait: «Mr Shelley, je ne sais pas ce que nous ferions sans

vous.» Il était très aimé dans son comté de Sussex, et excellent juge

de paix... Il raconta une longue histoire de deux braconniers qu'il

avait condamnés: «Vous les connaissez, Graham, vous savez ce qu'ils

sont?» Graham approuva. «Eh! bien, quand ils sont sortis de prison,

ils sont venus me remercier.»

Hogg ne sut jamais pourquoi ces deux malheureux avaient remercié un

juge impitoyable, car à ce moment, jugeant la préparation de porto

suffisante, Mr Timothy attaqua le sujet essentiel.

--Voyons, dit-il, il y a certainement un Dieu... Il ne peut y avoir

aucun doute à ce sujet, aucun doute.

--Vous, Monsieur, dit-il en se tournant vers Hogg, vous n'avez

aucun doute personnel?

--Pas le moindre, Monsieur.

--Parce que, si vous en avez, je puis vous prouver l'existence

de Dieu en une minute.

--Mais, Monsieur, je n'en ai aucun.

--Ah!... Mais peut-être aimeriez-vous néanmoins à entendre mes

arguments?

--Avec grand plaisir.

--Eh! bien, je vais vous les lire.

Il fouilla dans toutes ses poches, sortit des lettres, des factures,

et pour finir, une feuille qu'il commença à lire. Shelley, penché en

avant, écoutait avec une grande attention.

--Mais j'ai déjà entendu tout cela, dit-il au bout de quelques

instants; et se tournant vers Hogg:

--Où ai-je déjà entendu cela?

--Mais, dit Hogg, ce sont les arguments de Paley.

--Parfaitement, dit le lecteur avec satisfaction, vous avez

raison: ce sont les arguments de Paley. Je les ai copiés dans le livre de

Paley ce matin, de ma propre main, mais Paley les tenait de moi;

tout le livre de Paley est de moi.

Sur quoi il plia la feuille et la remit dans sa poche, très

mécontent. Son fils le regardait avec plus de mépris que jamais, et le

dîner se termina sans avoir amené une réconciliation. Shelley refusa

de suivre son père, son père de lui donner un penny. Les deux seuls

qui se séparèrent assez contents l'un de l'autre furent Hogg et Mr

Timothy. Mr Timothy avait trouvé l'ami de son fils beaucoup plus humain

que celui-ci: il n'était pas comme Percy, toujours hérissé, tendu,

retranché derrière des principes auxquels on ne pouvait toucher sans

blesser son infernal orgueil. Pour un homme aussi jeune, il comprenait

la vie. Son idée de mariage était sensée. Hogg, de son côté, déclara

que le membre du Parlement était décidément d'éloquence un peu

obscure, mais bon enfant et hospitalier.

Quelques jours plus tard, il prouva une fois de plus qu'il

comprenait la vie en se réconciliant avec son propre père, qui, chef

d'une vieille famille conservatrice bien connue pour l'exactitude de ses

sentiments religieux, n'avait nul besoin d'afficher la même horreur

des actes de son «jeune homme» que le seigneur libéral de

Field-Place.

Il conseilla à son fils de faire du droit, et lui trouva une place

dans une étude d'avoué à York. Hogg dut alors abandonner Shelley dans

la chambre de Poland Street, au milieu des raisins verts et bleus.

[Footnote 1: Le président.]

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 18 / 61 题