Un mois environ après ces tristes vacances, MM. Munday et Slatter,
ces libraires d'Oxford auxquels Mr Timothy avait recommandé les
fantaisies littéraires de son fils, virent entrer le jeune Shelley,
cheveux au vent et chemise ouverte. Il portait sous le bras un gros
paquet de brochures. Il souhaitait qu'elles fussent vendues six pence
l'une, qu'on les étalât bien en vue dans la vitrine, et d'ailleurs
pour être certain que celle-ci serait faite à son goût, il allait
la faire lui-même.
Aussitôt, écartant les libraires, il se mit au travail. MM. Munday
et Slatter, amusés, le regardaient s'agiter avec la bienveillance
paternelle et goguenarde que les commerçants des villes d'Université
témoignent aux étudiants bien munis d'argent de poche. S'ils avaient
mieux regardé, ils auraient été terrifiés par les chargements de
matière explosible que leur jeune et aristocratique client entassait
en piles élégantes dans leur honorable vitrine. Le titre des brochures
était le plus scandaleux qu'on pût afficher dans une ville théologique
et prude: _La Nécessité de l'Athéisme._ Elles étaient signées du
nom inconnu de Jérémiah Stukeley, et si MM. Munday et Slatter les
avaient feuilletées un seul moment, ils auraient été plus épouvantés
encore par l'insolente logique de ce Stukeley imaginaire.
«Les sens sont l'origine de toute connaissance.» C'est par cet
axiome téméraire que commençait le pamphlet, qui, rédigé sous forme
mathématique, prétendait démontrer l'impossibilité de l'existence de
Dieu, et se terminait orgueilleusement par les trois lettres Q. E. D.:
_quod en demonstrandum._ À Shelley qui ne comprenait rien aux
mathématiques, cette formule magique était toujours apparue comme une
moderne incantation pour évoquer la Vérité. Bien qu'il crût avec une
ardeur fervente à un Esprit de bonté universelle, créant et gouvernant
toute chose, à la vie future, à toute une théologie personnelle de
«Vicaire Savoyard» anglican, le mot «athée» lui plaisait par sa
violence. Il aimait à le lancer à la face des bigots. Il relevait ce
nom qu'on lui avait jeté jadis à Eton, comme le Chevalier relève
un gant. Au courage physique et au courage moral que possède tout bon
Anglais, il prétendait ajouter le courage intellectuel: le danger
était grand le scandale certain. Mais le lierre inconstant s'enlaçait
autour du pin voisin, et l'Intolérance devait être châtiée.
«La Nécessité de l'Athéisme» avait paru depuis vingt minutes
seulement quand le Révérend John Walker, homme d'un aspect sinistre
et inquisiteur, répétiteur officieux d'un collège médiocre,
passa devant la boutique et regarda la vitrine.
«Nécessité de l'Athéisme! Nécessité de Athéisme! Nécessité de
l'Athéisme!» lut le Révérend John Walker qui, surpris, offensé,
indigné, pénétra dans la librairie et dit avec autorité:
--Monsieur Munday! Monsieur Slatter, que signifie ceci?
--Ma foi, Sir, ma foi, nous n'en savons rien. Nous n'avons pas
examiné la publication personnellement...
--«Nécessité de l'Athéisme». Ce titre seul aurait dû vous
dire...
--Certainement, Sir. Maintenant que notre attention a été
attirée sur ce titre...
--Maintenant que votre attention a été attirée, Monsieur
Munday et Monsieur Slatter, vous aurez l'obligeance de faire disparaître
immédiatement tous ces exemplaires de votre vitrine et tous autres
que vous pouvez posséder, de les emporter dans votre cuisine et de
les brûler dans votre poêle.
Mr Walker n'avait aucune autorité légale pour donner de tels ordres.
Mais les libraires savaient qu'il lui suffirait de se plaindre pour
faire interdire leur magasin aux étudiants. Ils s'inclinèrent avec
un sourire obséquieux, et envoyèrent le commis de la librairie prier
le jeune Mr Shelley de venir leur parler.
--Nous sommes désolés, Mr Shelley, mais à vérité il nous était
impossible de faire autrement. Mr Walker y tenait absolument, et dans
votre propre intérêt...
Mais ce propre intérêt était ce qui préoccupait le moins Shelley. De
sa voix aiguë, pressante, il maintint devant les libraires inquiets
son droit de penser et de communiquer ses pensées à d'autres.
--D'ailleurs, leur dit-il, j'ai fait mieux que de tendre mes
appeaux devant les vieux oiseaux aveugles d'Oxford. J'ai envoyé un
exemplaire de la «Nécessité de l'Athéisme» à tous les évêques anglais,
au Vice-Chancelier et aux maîtres des collèges, avec les compliments
de Jérémiah Stukeley, de mon écriture non déguisée.
* * *
Quelques jours plus tard, un appariteur vint dans la chambre de
Hogg prier Mr Shelley, avec les compliments du Doyen, de se présenter
aussitôt devant celui-ci. Il descendit dans la salle de réunion du
collège, où il trouva réunies toutes les autorités du lieu. C'était
un petit groupe de maîtres à la fois érudits et puritains, exemplaires
sans fantaisie du christianisme athlétique et classique, qui presque
tous détestaient depuis longtemps le jeune Shelley, à cause de ses
cheveux longs, de son étrange façon de s'habiller et de son goût
vraiment vulgaire pour les expériences scientifiques.
Le Doyen lui montra un exemplaire de la «Nécessité de l'Athéisme»,
et lui demanda s'il en était l'auteur. Comme l'homme parlait d'une
voix rude et insolente, Shelley ne répondit pas.
--Êtes-vous, oui ou non, l'auteur de ce livre?
--Si vous pouvez le prouver, produisez vos témoignages. Il
n'est ni juste, ni légal de m'interroger de cette façon. Ce sont des
procédés d'inquisiteur, non d'hommes libres dans un pays libre.
--Niez-vous que ceci soit votre œuvre?
--Je ne répondrai pas.
--Dans ce cas, vous êtes expulsé, et je désirs que vous
quittiez ce collège demain matin au plus tard.
Une enveloppe scellée du sceau du collège lui fut tendue aussitôt
par l'un des assesseurs. Elle contenait la sentence d'expulsion.
Shelley courut à la chambre de Hogg, se laissa tomber sur le divan
et répéta en tremblant de rage: «Expulsé! Expulsé!» Ses dents
claquaient. La punition était terrible. C'était l'interruption
de toutes ses études, l'impossibilité de les recommencer
dans une autre Université, la privation certaine de cette belle vie
calme qu'il aimait, la fureur durable et bouffonne de son père. Hogg
lui-même fut indigne. Emporté par une imprudente générosité, il
écrivit sur le champ une note exprimant son chagrin et son étonnement
qu'un tel traitement ait pu être infligé à un tel gentleman. Il
espérait que la sentence ne serait pas définitive.
Le domestique fut chargé de remettre ce message au tribunal qui
était encore réuni. Il revint immédiatement apporter à Hogg les
compliments du Doyen et l'ordre de descendre. L'audience fut courte.
«Avez-vous écrit ceci?» C'était la note que Hogg venait d'envoyer,
et il la reconnut.
--Et ceci?
Avec une grande force et des habiletés de vieil avocat, Hogg
expliqua l'absurdité de la question, l'injustice d'avoir condamné
Shelley, l'obligation où se trouvait tout homme conscient de ses
droits...
--Bien, vous êtes expulsé, dit le juge d'un voix furieuse.
Il était évidemment d'humeur à expulser ce soir-là tout le collège,
et Hogg reçut à son tour une enveloppe cachetée.
Dans l'après-midi, une affiche fut placée aux portes du Hall. Elle
donnait les noms des deux coupables et annonçait qu'ils étaient
publiquement chassés, pour avoir refusé de répondre aux questions
qui leur étaient posées.