V. QUOD ERAT DEMONSTRADUM

Un mois environ après ces tristes vacances, MM. Munday et Slatter,

ces libraires d'Oxford auxquels Mr Timothy avait recommandé les

fantaisies littéraires de son fils, virent entrer le jeune Shelley,

cheveux au vent et chemise ouverte. Il portait sous le bras un gros

paquet de brochures. Il souhaitait qu'elles fussent vendues six pence

l'une, qu'on les étalât bien en vue dans la vitrine, et d'ailleurs

pour être certain que celle-ci serait faite à son goût, il allait

la faire lui-même.

Aussitôt, écartant les libraires, il se mit au travail. MM. Munday

et Slatter, amusés, le regardaient s'agiter avec la bienveillance

paternelle et goguenarde que les commerçants des villes d'Université

témoignent aux étudiants bien munis d'argent de poche. S'ils avaient

mieux regardé, ils auraient été terrifiés par les chargements de

matière explosible que leur jeune et aristocratique client entassait

en piles élégantes dans leur honorable vitrine. Le titre des brochures

était le plus scandaleux qu'on pût afficher dans une ville théologique

et prude: _La Nécessité de l'Athéisme._ Elles étaient signées du

nom inconnu de Jérémiah Stukeley, et si MM. Munday et Slatter les

avaient feuilletées un seul moment, ils auraient été plus épouvantés

encore par l'insolente logique de ce Stukeley imaginaire.

«Les sens sont l'origine de toute connaissance.» C'est par cet

axiome téméraire que commençait le pamphlet, qui, rédigé sous forme

mathématique, prétendait démontrer l'impossibilité de l'existence de

Dieu, et se terminait orgueilleusement par les trois lettres Q. E. D.:

_quod en demonstrandum._ À Shelley qui ne comprenait rien aux

mathématiques, cette formule magique était toujours apparue comme une

moderne incantation pour évoquer la Vérité. Bien qu'il crût avec une

ardeur fervente à un Esprit de bonté universelle, créant et gouvernant

toute chose, à la vie future, à toute une théologie personnelle de

«Vicaire Savoyard» anglican, le mot «athée» lui plaisait par sa

violence. Il aimait à le lancer à la face des bigots. Il relevait ce

nom qu'on lui avait jeté jadis à Eton, comme le Chevalier relève

un gant. Au courage physique et au courage moral que possède tout bon

Anglais, il prétendait ajouter le courage intellectuel: le danger

était grand le scandale certain. Mais le lierre inconstant s'enlaçait

autour du pin voisin, et l'Intolérance devait être châtiée.

«La Nécessité de l'Athéisme» avait paru depuis vingt minutes

seulement quand le Révérend John Walker, homme d'un aspect sinistre

et inquisiteur, répétiteur officieux d'un collège médiocre,

passa devant la boutique et regarda la vitrine.

«Nécessité de l'Athéisme! Nécessité de Athéisme! Nécessité de

l'Athéisme!» lut le Révérend John Walker qui, surpris, offensé,

indigné, pénétra dans la librairie et dit avec autorité:

--Monsieur Munday! Monsieur Slatter, que signifie ceci?

--Ma foi, Sir, ma foi, nous n'en savons rien. Nous n'avons pas

examiné la publication personnellement...

--«Nécessité de l'Athéisme». Ce titre seul aurait dû vous

dire...

--Certainement, Sir. Maintenant que notre attention a été

attirée sur ce titre...

--Maintenant que votre attention a été attirée, Monsieur

Munday et Monsieur Slatter, vous aurez l'obligeance de faire disparaître

immédiatement tous ces exemplaires de votre vitrine et tous autres

que vous pouvez posséder, de les emporter dans votre cuisine et de

les brûler dans votre poêle.

Mr Walker n'avait aucune autorité légale pour donner de tels ordres.

Mais les libraires savaient qu'il lui suffirait de se plaindre pour

faire interdire leur magasin aux étudiants. Ils s'inclinèrent avec

un sourire obséquieux, et envoyèrent le commis de la librairie prier

le jeune Mr Shelley de venir leur parler.

--Nous sommes désolés, Mr Shelley, mais à vérité il nous était

impossible de faire autrement. Mr Walker y tenait absolument, et dans

votre propre intérêt...

Mais ce propre intérêt était ce qui préoccupait le moins Shelley. De

sa voix aiguë, pressante, il maintint devant les libraires inquiets

son droit de penser et de communiquer ses pensées à d'autres.

--D'ailleurs, leur dit-il, j'ai fait mieux que de tendre mes

appeaux devant les vieux oiseaux aveugles d'Oxford. J'ai envoyé un

exemplaire de la «Nécessité de l'Athéisme» à tous les évêques anglais,

au Vice-Chancelier et aux maîtres des collèges, avec les compliments

de Jérémiah Stukeley, de mon écriture non déguisée.

* * *

Quelques jours plus tard, un appariteur vint dans la chambre de

Hogg prier Mr Shelley, avec les compliments du Doyen, de se présenter

aussitôt devant celui-ci. Il descendit dans la salle de réunion du

collège, où il trouva réunies toutes les autorités du lieu. C'était

un petit groupe de maîtres à la fois érudits et puritains, exemplaires

sans fantaisie du christianisme athlétique et classique, qui presque

tous détestaient depuis longtemps le jeune Shelley, à cause de ses

cheveux longs, de son étrange façon de s'habiller et de son goût

vraiment vulgaire pour les expériences scientifiques.

Le Doyen lui montra un exemplaire de la «Nécessité de l'Athéisme»,

et lui demanda s'il en était l'auteur. Comme l'homme parlait d'une

voix rude et insolente, Shelley ne répondit pas.

--Êtes-vous, oui ou non, l'auteur de ce livre?

--Si vous pouvez le prouver, produisez vos témoignages. Il

n'est ni juste, ni légal de m'interroger de cette façon. Ce sont des

procédés d'inquisiteur, non d'hommes libres dans un pays libre.

--Niez-vous que ceci soit votre œuvre?

--Je ne répondrai pas.

--Dans ce cas, vous êtes expulsé, et je désirs que vous

quittiez ce collège demain matin au plus tard.

Une enveloppe scellée du sceau du collège lui fut tendue aussitôt

par l'un des assesseurs. Elle contenait la sentence d'expulsion.

Shelley courut à la chambre de Hogg, se laissa tomber sur le divan

et répéta en tremblant de rage: «Expulsé! Expulsé!» Ses dents

claquaient. La punition était terrible. C'était l'interruption

de toutes ses études, l'impossibilité de les recommencer

dans une autre Université, la privation certaine de cette belle vie

calme qu'il aimait, la fureur durable et bouffonne de son père. Hogg

lui-même fut indigne. Emporté par une imprudente générosité, il

écrivit sur le champ une note exprimant son chagrin et son étonnement

qu'un tel traitement ait pu être infligé à un tel gentleman. Il

espérait que la sentence ne serait pas définitive.

Le domestique fut chargé de remettre ce message au tribunal qui

était encore réuni. Il revint immédiatement apporter à Hogg les

compliments du Doyen et l'ordre de descendre. L'audience fut courte.

«Avez-vous écrit ceci?» C'était la note que Hogg venait d'envoyer,

et il la reconnut.

--Et ceci?

Avec une grande force et des habiletés de vieil avocat, Hogg

expliqua l'absurdité de la question, l'injustice d'avoir condamné

Shelley, l'obligation où se trouvait tout homme conscient de ses

droits...

--Bien, vous êtes expulsé, dit le juge d'un voix furieuse.

Il était évidemment d'humeur à expulser ce soir-là tout le collège,

et Hogg reçut à son tour une enveloppe cachetée.

Dans l'après-midi, une affiche fut placée aux portes du Hall. Elle

donnait les noms des deux coupables et annonçait qu'ils étaient

publiquement chassés, pour avoir refusé de répondre aux questions

qui leur étaient posées.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 17 / 61 题