IV. LE PIN VOISIN

Quelques jours avant Noël, Mr Timothy trouva dans son courrier une

lettre d'un éditeur de Londres, un certain Mr Stockdale, qui lui

signalait les extraordinaires productions que le jeune Percy Shelley

prétendait faire imprimer. Stockdale avait entre les mains le

manuscrit d'un roman: _Sainte-Irvine ou le Rose-Croix_, rempli

des idées les plus subversives, et ce commerçant vertueux ne voyait

pas sans inquiétude le fils d'un homme aussi respectable s'engager

dans un chemin dangereux. Il avait cru de son devoir de prévenir un

père de famille, et surtout d'attirer son attention sur le mauvais

ange du jeune Mr Shelley, son camarade Jefferson Hogg, fils d'une

bonne famille tory du Nord de l'Angleterre, mais esprit faux, froid

et dangereux.

Mr Timothy commença par informer Mr Stockdale qu'il ne paierait pas

un penny de la note d'impression, ce qui augmenta aussitôt vivement

les inquiétudes métaphysiques et doctrinales de l'éditeur. Puis, en

attendant l'arrivée de son fils, qui devait venir la même semaine

passer les vacances de Noël à Field Place, il prépara un de ses

sermons incohérents, sentimentaux et menaçants, solennels et

bouffons, genre littéraire où il était maître.

Un raisonnement n'a jamais convaincu personne. Mais croire qu'un

raisonnement de père puisse changer les idées d'un fils est le comble

de la folie raisonnante. Shelley sortit de cette conversation irrité

par la sottise de sa famille, rempli d'une juste fureur contre la

conduite, indigne d'un gentleman, de Mr Stockdale, et plus attaché

que jamais à son seul ami, Jefferson Hogg. Le soir même, il écrivit

à celui-ci une longue lettre de confidences.

«Tout le monde ici attaque mes détestables principes. Je suis un

paria... Une terrible tempête se prépare. Pour moi, je reste calme,

et comme un phare qui domine la mer agitée, je souris de voir à mes

pieds les assauts inutiles des vagues. J'ai essayé d'éclairer mon

père, _Mirabile dictu!_ Il a écouté pendant un certain temps mes

arguments. Il m'a accordé l'impossibilité de l'intervention directe

de la Providence. Il m'a même accordé l'invraisemblance des sorcières,

des fantômes et autres miracles légendaires. Mais quand je me suis

mis appliquer à ses propres croyances les vérités sur lesquelles nous

venions de nous entendre si harmonieusement, il a bondi et m'a imposé

silence par un seul argument, éternel il est vrai: «Je crois parce que

je crois.» Ma mère, elle, me voit déjà sur la grand'-route du

Pandémonium et croit que je veux pervertir mes sœurs. Que tout cela

est ridicule!»

La maison, jadis si gaie à l'époque des vacances, avait été tout

attristée par cet incident. Mr Shelley recommandait à ses filles

de ne pas trop parler avec leur frère, et les petites paraissaient

gênées. Par la force de l'habitude on continuait les préparatifs de

Noël, mais personne n'y avait goût, et l'on organisait sans ardeur,

avec une gaîté forcée, toutes ces petites surprises si douces

dans une famille unie.

Seule Elisabeth restait en secret fidèle à Shelley. Malheureusement

elle voyait bien que son admiration n'était plus partagée par sa

cousine Harriet, qu'elle sentait chaque jour devenir plus froide et

plus évasive.

Les lettres que Harriet avait reçues d'Oxford, lettres pleines de

dissertations enthousiastes et difficiles à suivre, l'avaient agacée

et inquiétée. Les citations de Godwin l'ennuyaient au plus haut

point, et l'effrayaient bien davantage. Il est rare que les jolies

femmes aient le goût des idées dangereuses. La beauté, forme

naturelle de l'ordre, est conservatrice par essence. Elle

soutient la religion établie dont elle orne les cérémonies; Vénus

a toujours été le meilleur agent de Jupiter.

La belle Harriet avait montré les lettres suspectes à sa mère, puis,

sur le conseil de celle-ci, à son père, qui en avait déclaré les

doctrines abominables. Autour d'elle on augurait mal l'avenir

du jeune Shelley. Fallait-il épouser un original qui, par ses folies,

s'aliénait tout le monde? Harriet aimait l'élégance, les bals du

comté, le succès. Que serait la vie avec cet enthousiaste qui ne

respectait pas même le mariage? Et tout de même, la religion méritait

bien aussi qu'on y pensât.

Avant l'arrivée de Percy, les deux jeunes filles avaient eu des

discussions assez violentes. Elisabeth défendait son frère.

Comment Harriet pouvait-elle mettre en balance quelques vaines

satisfactions d'amour-propre et le bonheur de passer sa vie avec le

plus merveilleux des hommes?

--Vous faites de votre frère un être bien remarquable,

répondait Harriet. Mais est-ce que je sais, moi, s'il l'est vraiment?

Nous avons vécu à la campagne, nous sommes ignorantes de tout. Nos

parents, votre père lui-même qui est membre du Parlement, et qui

a l'expérience du monde, blâment les idées de Percy. Admettons

qu'il soit un génie. Quel droit ai-je, alors, à commencer avec lui

une vie intime qui finira en désappointement quand il découvrira

combien je suis inférieure à l'idée qu'a formée de moi son imagination

surchauffée? Je ne suis qu'une humble jeune fille, très semblable à

toutes les autres. Il m'a idéalisée. Il serait bien surpris s'il me

connaissait telle que je suis.

Une telle modestie était inquiétante et l'amour raisonne

moins bien.

Dès l'arrivée de Shelley, Elisabeth le mit au courant. Il courut

chez Harriet. Il la trouva comme Elisabeth la lui avait décrite, froide

et lointaine. Elle ne souhaitait même pas que Shelley se disculpât;

elle lui demandait seulement de la laisser tranquille. Elle lui

reprochait d'être un sceptique en toutes choses.

--Mais enfin, Harriet, dit Shelley, il est monstrueux que je

ne puisse avouer des convictions auxquelles je suis arrivé par

des raisonnements évidents. En quoi mes croyances théologiques

peuvent-elles me disqualifier comme frère, comme ami, comme

amant?

--Eh! dit Harriet, vous pouvez penser tout ce qu'il vous plaira, je

m'en soucie fort peu. Mais ne me demandez pas d'unir mon sort au

vôtre.

C'était la première fois que Shelley découvrait cette indifférence

des femmes, qui tombe aussi subitement que la nuit au centre de

l'Afrique. Il sortit de là fou de douleur. À travers les bois nus

et glacés, il revint lentement à Field-Place, et, sans s'apercevoir

qu'il était couvert de neige, il arpenta pendant une patrie de la

nuit ce cimetière de village qui avait été le décor de ses jeunes

amours. Il rentra chez lui vers deux heures du matin, et se coucha

en plaçant près de son lit un pistolet chargé et des poisons variés

qu'il avait empruntés à son arsenal de chimiste. Mais la pensée du

chagrin qu'aurait Elisabeth en retrouvant son corps, l'empêcha de se

tuer.

Au matin, il écrivit à Hogg. Contre Harriet elle-même, il

n'exprimait aucun ressentiment, pas même contre Mr Timothy ou Mr

Grove. La seule responsable de cette tragédie, c'était l'Intolérance.

«Mon ami, je jure ici--et si je manque à mon serment, que

l'Infinité me frappe--je jure de ne jamais pardonner à

l'Intolérance. En principe, je n'admets pas la vengeance, mais ce cas

est le seul où je la juge légitime. Chacun de mes moments libres sera

consacré à cette mission. L'Intolérance ruine la société, elle encourage

les préjugés qui brisent les plus chers, les plus tendres des liens. Oh!

que je voudrais être le vengeur, être celui qui écrasera le démon, qui

le précipitera dans son enfer natal, pour ne jamais le laisser

remonter, celui qui établira enfin la Tolérance universelle.

«J'espère satisfaire un peu cet insatiable sentiment, dans mes vers.

Vous verrez, vous entendrez comme le monstre m'a blessé. _Elle_

n'est plus à moi! _Elle_ me hait comme sceptique, comme ce

qu'elle était elle-même auparavant! Oh! Bigoterie! Si jamais je te

pardonne cette dernière persécution, que le Ciel m'écrase! (Si le Ciel

connaît la colère)... Pardonnez-moi, mon cher ami, je crains qu'il

n'y ait bien de l'égoïsme dans toute cette passion de l'amour, car il

me semble à chaque instant que mon âme va éclater. Je veux fuir ce

sentiment; il est égoïste, je ne veux plus mentir que pour les autres...

Quant à moi, combien je préférerais périr dans la lutte! Oui, là

serait le soulagement... Le suicide est-il un crime? J'ai dormi, la

nuit dernière, près de mon pistolet chargé. Si ce n'avait été pour ma

sœur, pour vous, je vous aurais dit l'adieu final.»

Il lui restait quinze jours de vacances à passer encore à

Field-Place. Tristes jours pendant lesquels il fallait vivre entre un

père et une mère furieux, des enfants inquiètes. Harriet, malgré les

invitations d'Elisabeth, refusait de venir à Field-Place. Les gens

bien informés, en grand mystère, annonçaient ses fiançailles avec un

inconnu.

Pour essayer de calmer sa douleur par le spectacle du bonheur des

autres, Shelley avait formé le projet de fiancer sa sœur et son ami,

qui ne s'étaient jamais vus. Il envoyait à Hogg des vers d'Elisabeth

remplis de bonnes intentions, de haine de l'Intolérance et de fautes

de prosodie._Tous sont frères_, chantait Elisabeth, bonne élève

_tous sont frères, même l'Africain courbé sous les coups de bâton de

l'Anglais au cœur dur..._ Elle avait écrit toute une élégie dans ce

style. En retour, Shelley lui donnait les poèmes de Hogg qu'il

déclarait «extrêmement beaux», et où lui-même était comparé à un jeune

chêne, Harriet Grove au lierre qui détruit l'arbre après l'avoir

enlacé.

--Vous n'avez pas dit, répondit Shelley, que le lierre, ayant

détruit le chêne, va par dérision s'enrouler autour du pin voisin.

Le pin voisin était Mr Helyar, riche propriétaire, homme de saines

doctrines, créé tout exprès par la Providence pour conduire sa femme

aux bals du comté. «Elle est perdue pour moi à tout jamais! Elle

mariée! Mariée à une motte de terre! Elle va, comme lui, devenir

matière insensible et brute. Tant de belles possibilités se

flétriront! N'en parlons plus, mon ami.»

Il aurait bien voulu pouvoir inviter Hogg à Field-Place, pour

qu'Elisabeth pût juger elle-même quel homme admirable il était. Mais

Mr Timothy conservait le souvenir des avertissements de l'éditeur

au sujet d'un certain mauvais ange, et interdit l'invitation.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 16 / 61 题