Quelques jours avant Noël, Mr Timothy trouva dans son courrier une
lettre d'un éditeur de Londres, un certain Mr Stockdale, qui lui
signalait les extraordinaires productions que le jeune Percy Shelley
prétendait faire imprimer. Stockdale avait entre les mains le
manuscrit d'un roman: _Sainte-Irvine ou le Rose-Croix_, rempli
des idées les plus subversives, et ce commerçant vertueux ne voyait
pas sans inquiétude le fils d'un homme aussi respectable s'engager
dans un chemin dangereux. Il avait cru de son devoir de prévenir un
père de famille, et surtout d'attirer son attention sur le mauvais
ange du jeune Mr Shelley, son camarade Jefferson Hogg, fils d'une
bonne famille tory du Nord de l'Angleterre, mais esprit faux, froid
et dangereux.
Mr Timothy commença par informer Mr Stockdale qu'il ne paierait pas
un penny de la note d'impression, ce qui augmenta aussitôt vivement
les inquiétudes métaphysiques et doctrinales de l'éditeur. Puis, en
attendant l'arrivée de son fils, qui devait venir la même semaine
passer les vacances de Noël à Field Place, il prépara un de ses
sermons incohérents, sentimentaux et menaçants, solennels et
bouffons, genre littéraire où il était maître.
Un raisonnement n'a jamais convaincu personne. Mais croire qu'un
raisonnement de père puisse changer les idées d'un fils est le comble
de la folie raisonnante. Shelley sortit de cette conversation irrité
par la sottise de sa famille, rempli d'une juste fureur contre la
conduite, indigne d'un gentleman, de Mr Stockdale, et plus attaché
que jamais à son seul ami, Jefferson Hogg. Le soir même, il écrivit
à celui-ci une longue lettre de confidences.
«Tout le monde ici attaque mes détestables principes. Je suis un
paria... Une terrible tempête se prépare. Pour moi, je reste calme,
et comme un phare qui domine la mer agitée, je souris de voir à mes
pieds les assauts inutiles des vagues. J'ai essayé d'éclairer mon
père, _Mirabile dictu!_ Il a écouté pendant un certain temps mes
arguments. Il m'a accordé l'impossibilité de l'intervention directe
de la Providence. Il m'a même accordé l'invraisemblance des sorcières,
des fantômes et autres miracles légendaires. Mais quand je me suis
mis appliquer à ses propres croyances les vérités sur lesquelles nous
venions de nous entendre si harmonieusement, il a bondi et m'a imposé
silence par un seul argument, éternel il est vrai: «Je crois parce que
je crois.» Ma mère, elle, me voit déjà sur la grand'-route du
Pandémonium et croit que je veux pervertir mes sœurs. Que tout cela
est ridicule!»
La maison, jadis si gaie à l'époque des vacances, avait été tout
attristée par cet incident. Mr Shelley recommandait à ses filles
de ne pas trop parler avec leur frère, et les petites paraissaient
gênées. Par la force de l'habitude on continuait les préparatifs de
Noël, mais personne n'y avait goût, et l'on organisait sans ardeur,
avec une gaîté forcée, toutes ces petites surprises si douces
dans une famille unie.
Seule Elisabeth restait en secret fidèle à Shelley. Malheureusement
elle voyait bien que son admiration n'était plus partagée par sa
cousine Harriet, qu'elle sentait chaque jour devenir plus froide et
plus évasive.
Les lettres que Harriet avait reçues d'Oxford, lettres pleines de
dissertations enthousiastes et difficiles à suivre, l'avaient agacée
et inquiétée. Les citations de Godwin l'ennuyaient au plus haut
point, et l'effrayaient bien davantage. Il est rare que les jolies
femmes aient le goût des idées dangereuses. La beauté, forme
naturelle de l'ordre, est conservatrice par essence. Elle
soutient la religion établie dont elle orne les cérémonies; Vénus
a toujours été le meilleur agent de Jupiter.
La belle Harriet avait montré les lettres suspectes à sa mère, puis,
sur le conseil de celle-ci, à son père, qui en avait déclaré les
doctrines abominables. Autour d'elle on augurait mal l'avenir
du jeune Shelley. Fallait-il épouser un original qui, par ses folies,
s'aliénait tout le monde? Harriet aimait l'élégance, les bals du
comté, le succès. Que serait la vie avec cet enthousiaste qui ne
respectait pas même le mariage? Et tout de même, la religion méritait
bien aussi qu'on y pensât.
Avant l'arrivée de Percy, les deux jeunes filles avaient eu des
discussions assez violentes. Elisabeth défendait son frère.
Comment Harriet pouvait-elle mettre en balance quelques vaines
satisfactions d'amour-propre et le bonheur de passer sa vie avec le
plus merveilleux des hommes?
--Vous faites de votre frère un être bien remarquable,
répondait Harriet. Mais est-ce que je sais, moi, s'il l'est vraiment?
Nous avons vécu à la campagne, nous sommes ignorantes de tout. Nos
parents, votre père lui-même qui est membre du Parlement, et qui
a l'expérience du monde, blâment les idées de Percy. Admettons
qu'il soit un génie. Quel droit ai-je, alors, à commencer avec lui
une vie intime qui finira en désappointement quand il découvrira
combien je suis inférieure à l'idée qu'a formée de moi son imagination
surchauffée? Je ne suis qu'une humble jeune fille, très semblable à
toutes les autres. Il m'a idéalisée. Il serait bien surpris s'il me
connaissait telle que je suis.
Une telle modestie était inquiétante et l'amour raisonne
moins bien.
Dès l'arrivée de Shelley, Elisabeth le mit au courant. Il courut
chez Harriet. Il la trouva comme Elisabeth la lui avait décrite, froide
et lointaine. Elle ne souhaitait même pas que Shelley se disculpât;
elle lui demandait seulement de la laisser tranquille. Elle lui
reprochait d'être un sceptique en toutes choses.
--Mais enfin, Harriet, dit Shelley, il est monstrueux que je
ne puisse avouer des convictions auxquelles je suis arrivé par
des raisonnements évidents. En quoi mes croyances théologiques
peuvent-elles me disqualifier comme frère, comme ami, comme
amant?
--Eh! dit Harriet, vous pouvez penser tout ce qu'il vous plaira, je
m'en soucie fort peu. Mais ne me demandez pas d'unir mon sort au
vôtre.
C'était la première fois que Shelley découvrait cette indifférence
des femmes, qui tombe aussi subitement que la nuit au centre de
l'Afrique. Il sortit de là fou de douleur. À travers les bois nus
et glacés, il revint lentement à Field-Place, et, sans s'apercevoir
qu'il était couvert de neige, il arpenta pendant une patrie de la
nuit ce cimetière de village qui avait été le décor de ses jeunes
amours. Il rentra chez lui vers deux heures du matin, et se coucha
en plaçant près de son lit un pistolet chargé et des poisons variés
qu'il avait empruntés à son arsenal de chimiste. Mais la pensée du
chagrin qu'aurait Elisabeth en retrouvant son corps, l'empêcha de se
tuer.
Au matin, il écrivit à Hogg. Contre Harriet elle-même, il
n'exprimait aucun ressentiment, pas même contre Mr Timothy ou Mr
Grove. La seule responsable de cette tragédie, c'était l'Intolérance.
«Mon ami, je jure ici--et si je manque à mon serment, que
l'Infinité me frappe--je jure de ne jamais pardonner à
l'Intolérance. En principe, je n'admets pas la vengeance, mais ce cas
est le seul où je la juge légitime. Chacun de mes moments libres sera
consacré à cette mission. L'Intolérance ruine la société, elle encourage
les préjugés qui brisent les plus chers, les plus tendres des liens. Oh!
que je voudrais être le vengeur, être celui qui écrasera le démon, qui
le précipitera dans son enfer natal, pour ne jamais le laisser
remonter, celui qui établira enfin la Tolérance universelle.
«J'espère satisfaire un peu cet insatiable sentiment, dans mes vers.
Vous verrez, vous entendrez comme le monstre m'a blessé. _Elle_
n'est plus à moi! _Elle_ me hait comme sceptique, comme ce
qu'elle était elle-même auparavant! Oh! Bigoterie! Si jamais je te
pardonne cette dernière persécution, que le Ciel m'écrase! (Si le Ciel
connaît la colère)... Pardonnez-moi, mon cher ami, je crains qu'il
n'y ait bien de l'égoïsme dans toute cette passion de l'amour, car il
me semble à chaque instant que mon âme va éclater. Je veux fuir ce
sentiment; il est égoïste, je ne veux plus mentir que pour les autres...
Quant à moi, combien je préférerais périr dans la lutte! Oui, là
serait le soulagement... Le suicide est-il un crime? J'ai dormi, la
nuit dernière, près de mon pistolet chargé. Si ce n'avait été pour ma
sœur, pour vous, je vous aurais dit l'adieu final.»
Il lui restait quinze jours de vacances à passer encore à
Field-Place. Tristes jours pendant lesquels il fallait vivre entre un
père et une mère furieux, des enfants inquiètes. Harriet, malgré les
invitations d'Elisabeth, refusait de venir à Field-Place. Les gens
bien informés, en grand mystère, annonçaient ses fiançailles avec un
inconnu.
Pour essayer de calmer sa douleur par le spectacle du bonheur des
autres, Shelley avait formé le projet de fiancer sa sœur et son ami,
qui ne s'étaient jamais vus. Il envoyait à Hogg des vers d'Elisabeth
remplis de bonnes intentions, de haine de l'Intolérance et de fautes
de prosodie._Tous sont frères_, chantait Elisabeth, bonne élève
_tous sont frères, même l'Africain courbé sous les coups de bâton de
l'Anglais au cœur dur..._ Elle avait écrit toute une élégie dans ce
style. En retour, Shelley lui donnait les poèmes de Hogg qu'il
déclarait «extrêmement beaux», et où lui-même était comparé à un jeune
chêne, Harriet Grove au lierre qui détruit l'arbre après l'avoir
enlacé.
--Vous n'avez pas dit, répondit Shelley, que le lierre, ayant
détruit le chêne, va par dérision s'enrouler autour du pin voisin.
Le pin voisin était Mr Helyar, riche propriétaire, homme de saines
doctrines, créé tout exprès par la Providence pour conduire sa femme
aux bals du comté. «Elle est perdue pour moi à tout jamais! Elle
mariée! Mariée à une motte de terre! Elle va, comme lui, devenir
matière insensible et brute. Tant de belles possibilités se
flétriront! N'en parlons plus, mon ami.»
Il aurait bien voulu pouvoir inviter Hogg à Field-Place, pour
qu'Elisabeth pût juger elle-même quel homme admirable il était. Mais
Mr Timothy conservait le souvenir des avertissements de l'éditeur
au sujet d'un certain mauvais ange, et interdit l'invitation.