En octobre 1810, M. Timothy escorta son fils à l'Université
d'Oxford. Le membre du Parlement était d'excellente humeur. Il
logeait dans son ancienne auberge, à l'enseigne du «Cheval de plomb».
Il y retrouvait le fils de son ancien hôte; il venait inscrire un futur
baronnet dans le collège où lui-même avait brillé d'un éclat passager.
De telles cérémonies sont toujours agréables à un Anglais. Elles
devaient l'être plus particulièrement à l'esprit pompeux de M.
Timothy. Il entra chez le libraire Slatter et fit ouvrir
au nouvel étudiant un crédit illimité en livres et en papeterie.
«Mon fils ici présent, dit-il, en montrant avec bonhomie le grand
jeune homme aux cheveux fous et aux yeux éclatants, mon fils,
Monsieur Slatter, est un littéraire. Il est déjà l'auteur d'un
roman (c'était le fameux Zastrozzi) et s'il désire encore être
imprimé tout vif, j'entends que vous le laissiez satisfaire cette
fantaisie.»
Le collège enchanta Shelley. Avoir une chambre à soi, être libre
d'assister ou non aux cours, pouvoir se livrer aux travaux qu'on
a choisis, lire, écrire, se promener comme on l'entendait, c'était
combiner tout le charme de la vie monastique avec la liberté d'esprit
du philosophe. C'était ainsi qu'il eût rêvé de passer sa vie tout
entière.
Le soir, dans le grand hall, il se trouva assis à côté d'un jeune
homme, nouveau venu comme lui, qui, après s'être nommé: Jefferson
Hogg, observa d'abord une grande réserve comme la mode d'Oxford
l'exigeait. Cependant, vers le milieu du repas, les deux voisins,
incapables de garder plus longtemps un silence si élégant, se
mirent à parler de leurs lectures.
--La meilleure littérature poétique de ce temps, dit Shelley,
est la littérature allemande.
Hogg, avec un sourire, objecta que les Allemands manquaient de
naturel. Tant de romanesque le fatiguait.
--Quelle littérature moderne pouvez-vous comparer à la leur?
--L'italienne, dit Hogg.
Ce mot réveilla l'impétuosité de Shelley et fit jaillir un discours
si intarissable que les domestiques purent desservir avant que les
deux jeunes gens se fussent aperçus qu'ils restaient seuls.
--Voulez-vous monter à ma chambre? dit Hogg. Nous y
continuerons la discussion.
Shelley accepta avec enthousiasme, mais, en montant l'escalier,
perdit à la fois le fil de son discours et tout intérêt pour la
littérature allemande. Pendant que Hogg allumait les chandelles,
son hôte dit soudain avec calme qu'il ne voyait pas pourquoi cette
discussion continuerait, qu'il ignorait également l'italien et
l'allemand et qu'il avait parlé pour parler. Hogg répondit en souriant
que son indifférence et son ignorance étaient égales, et installa sur
une table une bouteille, des verres, des biscuits.
--D'ailleurs, dit Shelley, toute littérature n'est qu'un vain
badinage. Qu'est-ce que c'est qu'étudier une langue ancienne ou
moderne? Apprendre de nouveaux noms à donner aux choses; mais
qu'il serait plus sage d'étudier ces choses elles-mêmes.
--Les choses elles-mêmes? dit Hogg. Mais comment?
--Par la chimie par exemple.
Et, beaucoup plus inspiré que par la littérature allemande, Shelley
commença un discours sur l'analyse chimique, sur les nouvelles
découvertes de la physique, sur l'électricité. Hogg, que
ces sujets n'intéressaient pas, regarda son nouvel ami. Parfaitement
habillé, et même avec recherche, mais les vêtements en désordre,
mince, fragile, très grand, il paraissait voûté parce que, dans le
feu de son enthousiasme, il allongeait toujours la tête en avant.
Ses gestes étaient à la fois gracieux et violents; son teint blanc
et rose comme celui d'une femme; ses cheveux longs et en broussaille.
Tout ce visage respirait un feu, une animation, une intelligence
surnaturels. Et l'expression morale n'était pas moins saisissante
que l'expression intellectuelle, car on trouvait répandu sur
ses traits un air de douceur, de délicatesse, d'ardeur religieuse qui
rappelait les visages des saints des grandes fresques de Florence.
Shelley parlait toujours quand l'horloge sonna. Il poussa un cri:
Mon cours de minéralogie! et s'envola dans les couloirs.
* * *
Hogg lui avait promis d'aller le voir le lendemain matin. Il le
trouva en violente discussion avec le domestique du collège qui
voulait mettre la chambre en ordre.
Des livres, des chaussures, des papiers, des pistolets, du linge,
des munitions, des fioles, des éprouvettes gisaient sur le plancher.
Une machine électrique, une pompe à air, un microscope solaire
dominaient cette scène de pillage. Shelley tourna la manivelle de la
machine, et des étincelles sèches et brillantes craquèrent de tous
côtés. Il monta sur un tabouret de verre, et ses longs cheveux blonds
se dressèrent. Hogg, l'œil amusé, suivait ces mouvements avec un peu
d'inquiétude, et surveillait surtout les plats et les assiettes. Au
moment où son hôte allait servir le thé, il retira précipitamment de
sa tasse un sou tout rongé par l'acide chlorhydrique.
Les deux jeunes gens devinrent inséparables. Chaque matin, ils se
promenaient à pied: Shelley se conduisait en route comme un enfant,
courant sur les talus, sautant les fossés. Quand il rencontrait un
étang ou une rivière, il lançait des bateaux de papier et les suivait
jusqu'au naufrage, tandis que Hogg exaspéré attendait debout
sur la rive.
Après la promenade ils remontaient dans la chambre de Shelley qui,
épuisé par sa continuelle dépense d'énergie, était alors envahi par
une torpeur invincible. Il s'étendait devant le feu, sur une large
couverture, pelotonné sur lui-même comme un chat, et dormait ainsi
de six heures à dix heures. À ce moment, il se dressait subitement,
se frottait les yeux avec une grande violence, passait, en s'étirant,
les doigts dans ses longs cheveux, et commençait aussitôt à discuter
un point de métaphysique ou à réciter des vers avec une énergie
presque pénible.
À onze heures il soupait, mais ses repas n'étaient jamais compliqués.
Hostile à la viande par principe, il adorait le pain. Il en avait
toujours les poches pleines, et, quand il marchait, grignotait
en lisant, de sorte que son chemin était marqué par un long sillage
de miettes. Avec le pain ses mets favoris étaient les raisins de
Corinthe et les prunes sèches qu'on achète chez les épiciers. Un
repas régulier, à table, était pour lui un ennui insupportable, et
il était rare qu'il pût y assister jusqu'à la fin.
Après le souper son esprit était clair et pénétrant, ses discours
brillants. Il parlait à Hogg de sa cousine Harriet, à laquelle il
écrivait de longues lettres où les élans d'amour alternaient
avec la philosophie de Godwin; de sa sœur Elisabeth, si vaillante
ennemie des préjugés. Ou bien il lisait la dernière lettre solennelle
de Mr Timothy, avec de grands éclats de rire. Puis il saisissait un
de ses livres favoris, Locke, Hume ou Voltaire et le commentait avec
passion.
Hogg s'était longtemps demandé pourquoi ces sceptiques avaient tant
de charme pour l'esprit si évidemment mystique et religieux de son
ami. Il semblait qu'en découvrant soudain, au détour de ses immenses
lectures, l'infinie variété des systèmes, comme un enchevêtrement de
vallées profondes et de précipices rocheux, une sorte de vertige eût
saisi Shelley et que seule une doctrine claire et simple, comme celle
de Godwin, pût calmer cette ivresse métaphysique. Il se plaisait à
remplacer le titanesque et confus entassement de l'Histoire par un
transparent édifice de doctrines creuses et limpides, et préférait au
monde véritable, dont l'incohérence l'épouvantait, la douce vision
que l'esprit a des choses à travers les vaporeuses murailles des
Nuées.
Quand l'horloge du collège sonnait deux heures, Hogg se levait, et,
malgré les protestations de son ami, allait se coucher: «Quel être
surprenant, pensait-il, tout en traversant, pour retrouver sa
chambre, les longs couloirs silencieux... La grâce d'une jeune fille,
la pureté d'une vierge qui n'est jamais sortie de la maison de sa
mère. Et pourtant, une force indomptable... Une âme de moine
bénédictin-et des idées de sans-culotte...»
C'était, en effet, un mélange assez digne de réflexion. Mais Maître
Jefferson Hogg n'aimait pas les méditations fatigantes et son ami
Shelley lui inspirait toujours une invincible envie de dormir.