--J'ai appris ce matin à la préfecture, dit M. Frémont, qu'on coupait
une tête dans notre ville. Tout le monde en parle.
--On a si peu de distractions en province! dit M. de Terremondre.
--Mais celle-là, dit M. Bergeret, est dégoûtante. On tue légalement dans
l'ombre. Pourquoi le faire encore, puisqu'on en a honte? Le président
Grévy, qui était fort intelligent, avait aboli virtuellement la peine de
mort, en ne l'appliquant jamais. Que ses successeurs n'ont-ils imité son
exemple! La sécurité des individus dans les sociétés modernes ne repose
pas sur la terreur des supplices. La peine de mort est abolie dans
plusieurs nations de l'Europe, sans qu'il s'y commette plus de crimes
que dans les pays où subsiste cette ignoble pratique. Là même où cette
coutume dure encore, elle languit et s'affaiblit. Elle n'a plus ni force
ni vertu. C'est une laideur inutile. Elle survit à son principe. Les
idées de justice et de droit, qui jadis faisaient tomber les têtes avec
majesté, sont bien ébranlées maintenant par la morale issue des sciences
naturelles. Et puisque visiblement la peine de mort se meurt, la sagesse
est de la laisser mourir.
--Vous avez raison, dit M. Frémont. La peine de mort est devenue une
pratique intolérable, depuis qu'on n'y attache plus l'idée d'expiation,
qui est toute théologique.
--Le Président aurait bien fait grâce, dit Léon avec importance. Mais le
crime était trop horrible.
--Le droit de grâce, dit M. Bergeret, était un des attributs du droit
divin. Le roi ne l'exerçait que parce qu'il était au-dessus de la
justice humaine comme représentant de Dieu sur la terre. Ce droit, en
passant du roi au président de la République, a perdu son caractère
essentiel et sa légitimité. Il constitue désormais une magistrature en
l'air, une fonction judiciaire en dehors de la justice et non plus
au-dessus; il institue une juridiction arbitraire, inconnue au
législateur. L'usage en est bon, puisqu'il sauve des malheureux. Mais
prenez garde qu'il est devenu absurde. La miséricorde du roi était la
miséricorde de Dieu même. Conçoit-on M. Félix Faure investi des
attributs de la divinité? M. Thiers, qui ne se croyait pas l'oint du
Seigneur, et qui, de fait, n'avait pas été sacré à Reims, se déchargea
du droit de grâce sur une commission qui avait mandat d'être
miséricordieuse pour lui.
--Elle le fut médiocrement, dit M. Frémont...
--Des restes de barbarie traînent encore, dit M. Bergeret, dans la
civilisation moderne. Notre code de justice militaire, par exemple, nous
rendra odieux à un prochain avenir. Ce code a été fait pour ces troupes
de brigands armés qui désolaient l'Europe au XVIIIe siècle. Il fut
conservé par la République de 92, et systématisé dans la première moitié
de ce siècle. Après avoir substitué la nation à l'armée, on a oublié de
le changer. On ne saurait penser à tout. Ces lois atroces, faites pour
des pandours, on les applique aujourd'hui à de jeunes paysans effarés, à
des enfants des villes qu'il serait facile de conduire avec douceur. Et
cela semble naturel!
--Je ne vous comprends pas, dit M. de Terremondre. Notre code militaire,
préparé, je crois, sous la Restauration, date seulement du second
Empire. Aux environs de 1875, il a été remanié et mis d'accord avec
l'organisation nouvelle de l'armée. Vous ne pouvez donc pas dire qu'il
est fait pour les armées de l'ancien régime.
--Je le puis dire parfaitement, répondit M. Bergeret, puisque ce code
n'est qu'une compilation des ordonnances concernant les armées de Louis
XIV et de Louis XV. On sait ce qu'étaient ces armées, ramas de racoleurs
et de racolés, chiourme de terre, divisée en lots qu'achetaient de
jeunes nobles, parfois des enfants. On maintenait l'obéissance de ces
troupes par de perpétuelles menaces de mort. Tout est changé; les
militaires de la monarchie et des deux Empires ont fait place à une
énorme et placide garde nationale. Il n'y a plus à craindre ni
mutineries ni violences. Pourtant la mort à tout propos menace ces doux
troupeaux de paysans et d'artisans, mal habillés en soldats. Le
contraste de ces moeurs bénignes et de ces lois féroces est presque
risible. Et, si l'on y réfléchissait, on trouverait qu'il est aussi
grotesque qu'odieux de punir de mort des attentats dont on aurait
facilement raison par le léger appareil des peines de simple police.
--Mais, dit M. de Terremondre, les soldats d'aujourd'hui ont des armes
comme les soldats d'autrefois. Et il faut bien que des officiers, en
petit nombre et désarmés, s'assurent l'obéissance et le respect d'une
multitude d'hommes portant des fusils et des cartouches. Tout est là.
--C'est un vieux préjugé, dit M. Bergeret, que de croire à la nécessité
des peines et d'estimer que les plus fortes sont les plus efficaces. La
peine de mort pour voie de fait envers un supérieur vient du temps où
les officiers n'étaient pas du même sang que les soldats...