III

--J'ai appris ce matin à la préfecture, dit M. Frémont, qu'on coupait

une tête dans notre ville. Tout le monde en parle.

--On a si peu de distractions en province! dit M. de Terremondre.

--Mais celle-là, dit M. Bergeret, est dégoûtante. On tue légalement dans

l'ombre. Pourquoi le faire encore, puisqu'on en a honte? Le président

Grévy, qui était fort intelligent, avait aboli virtuellement la peine de

mort, en ne l'appliquant jamais. Que ses successeurs n'ont-ils imité son

exemple! La sécurité des individus dans les sociétés modernes ne repose

pas sur la terreur des supplices. La peine de mort est abolie dans

plusieurs nations de l'Europe, sans qu'il s'y commette plus de crimes

que dans les pays où subsiste cette ignoble pratique. Là même où cette

coutume dure encore, elle languit et s'affaiblit. Elle n'a plus ni force

ni vertu. C'est une laideur inutile. Elle survit à son principe. Les

idées de justice et de droit, qui jadis faisaient tomber les têtes avec

majesté, sont bien ébranlées maintenant par la morale issue des sciences

naturelles. Et puisque visiblement la peine de mort se meurt, la sagesse

est de la laisser mourir.

--Vous avez raison, dit M. Frémont. La peine de mort est devenue une

pratique intolérable, depuis qu'on n'y attache plus l'idée d'expiation,

qui est toute théologique.

--Le Président aurait bien fait grâce, dit Léon avec importance. Mais le

crime était trop horrible.

--Le droit de grâce, dit M. Bergeret, était un des attributs du droit

divin. Le roi ne l'exerçait que parce qu'il était au-dessus de la

justice humaine comme représentant de Dieu sur la terre. Ce droit, en

passant du roi au président de la République, a perdu son caractère

essentiel et sa légitimité. Il constitue désormais une magistrature en

l'air, une fonction judiciaire en dehors de la justice et non plus

au-dessus; il institue une juridiction arbitraire, inconnue au

législateur. L'usage en est bon, puisqu'il sauve des malheureux. Mais

prenez garde qu'il est devenu absurde. La miséricorde du roi était la

miséricorde de Dieu même. Conçoit-on M. Félix Faure investi des

attributs de la divinité? M. Thiers, qui ne se croyait pas l'oint du

Seigneur, et qui, de fait, n'avait pas été sacré à Reims, se déchargea

du droit de grâce sur une commission qui avait mandat d'être

miséricordieuse pour lui.

--Elle le fut médiocrement, dit M. Frémont...

--Des restes de barbarie traînent encore, dit M. Bergeret, dans la

civilisation moderne. Notre code de justice militaire, par exemple, nous

rendra odieux à un prochain avenir. Ce code a été fait pour ces troupes

de brigands armés qui désolaient l'Europe au XVIIIe siècle. Il fut

conservé par la République de 92, et systématisé dans la première moitié

de ce siècle. Après avoir substitué la nation à l'armée, on a oublié de

le changer. On ne saurait penser à tout. Ces lois atroces, faites pour

des pandours, on les applique aujourd'hui à de jeunes paysans effarés, à

des enfants des villes qu'il serait facile de conduire avec douceur. Et

cela semble naturel!

--Je ne vous comprends pas, dit M. de Terremondre. Notre code militaire,

préparé, je crois, sous la Restauration, date seulement du second

Empire. Aux environs de 1875, il a été remanié et mis d'accord avec

l'organisation nouvelle de l'armée. Vous ne pouvez donc pas dire qu'il

est fait pour les armées de l'ancien régime.

--Je le puis dire parfaitement, répondit M. Bergeret, puisque ce code

n'est qu'une compilation des ordonnances concernant les armées de Louis

XIV et de Louis XV. On sait ce qu'étaient ces armées, ramas de racoleurs

et de racolés, chiourme de terre, divisée en lots qu'achetaient de

jeunes nobles, parfois des enfants. On maintenait l'obéissance de ces

troupes par de perpétuelles menaces de mort. Tout est changé; les

militaires de la monarchie et des deux Empires ont fait place à une

énorme et placide garde nationale. Il n'y a plus à craindre ni

mutineries ni violences. Pourtant la mort à tout propos menace ces doux

troupeaux de paysans et d'artisans, mal habillés en soldats. Le

contraste de ces moeurs bénignes et de ces lois féroces est presque

risible. Et, si l'on y réfléchissait, on trouverait qu'il est aussi

grotesque qu'odieux de punir de mort des attentats dont on aurait

facilement raison par le léger appareil des peines de simple police.

--Mais, dit M. de Terremondre, les soldats d'aujourd'hui ont des armes

comme les soldats d'autrefois. Et il faut bien que des officiers, en

petit nombre et désarmés, s'assurent l'obéissance et le respect d'une

multitude d'hommes portant des fusils et des cartouches. Tout est là.

--C'est un vieux préjugé, dit M. Bergeret, que de croire à la nécessité

des peines et d'estimer que les plus fortes sont les plus efficaces. La

peine de mort pour voie de fait envers un supérieur vient du temps où

les officiers n'étaient pas du même sang que les soldats...

Opinions sociales · 第 63 / 64 题