IV

Il y a environ dix ans, peut-être plus, peut-être moins, je visitai une

prison de femmes. C'était un ancien château construit sous Henri IV et

dont les hauts toits d'ardoise dominaient une sombre petite ville du

Midi, au bord d'un fleuve. Le directeur de cette prison paraissait

toucher à l'âge de la retraite; il portait une perruque noire et une

barbe blanche. C'était un directeur extraordinaire. Il pensait par

lui-même et avait des sentiments humains. Il ne se faisait pas

d'illusions sur la moralité de ses trois cents pensionnaires, mais il

n'estimait pas qu'elle fût bien au-dessous de la moralité de trois cents

femmes prises au hasard dans une ville.

--Il y a de tout ici comme ailleurs, semblait-il me dire de son regard

doux et las.

Quand nous traversâmes la cour, une longue file de détenues achevait la

promenade silencieuse et regagnait les ateliers. Il y avait beaucoup de

vieilles, l'air brut et sournois. Mon ami, le docteur Cabane, qui nous

accompagnait, me fit remarquer que presque toutes ces femmes avaient des

tares caractéristiques, que le strabisme était fréquent parmi elles, que

c'était des dégénérées, et qu'il s'en trouvait bien peu qui ne fussent

marquées des stigmates du crime, ou tout au moins du délit.

Le directeur secoua lentement la tête. Je vis bien qu'il n'était guère

accessible aux théories des médecins criminalistes et qu'il demeurait

persuadé que dans notre société les coupables ne sont pas toujours très

différents des innocents.

Il nous mena dans les ateliers. Nous vîmes les boulangères, les

blanchisseuses, les lingères à l'ouvrage. Le travail et la propreté

mettaient là presque un peu de joie. Le directeur traitait toutes ces

femmes avec bonté. Les plus stupides et les plus méchantes ne lui

faisaient pas perdre sa patience ni sa bienveillance. Il estimait qu'on

doit passer bien des choses aux personnes avec lesquelles on vit, qu'il

ne faut pas trop demander même à des délinquantes et à des criminelles;

et, contrairement à l'usage, il n'exigeait pas des voleuses et des

entremetteuses qu'elles fussent parfaites parce qu'elles étaient punies.

Il ne croyait guère à l'efficacité des châtiments pour rendre les êtres

meilleurs, et il désespérait de faire de la prison une école de vertu.

Ne pensant pas qu'on rend les gens meilleurs en les faisant souffrir, il

épargnait le plus qu'il pouvait les souffrances à ces malheureuses. Je

ne sais s'il avait des sentiments religieux, mais il n'attachait aucune

signification morale à l'idée d'expiation.

--J'interprète le règlement, me dit-il, avant de l'appliquer. Et je

l'explique moi-même aux détenues. Le règlement prescrit, par exemple, le

silence absolu. Or, si elles gardaient absolument le silence, elles

deviendraient toutes idiotes ou folles. Je pense, je dois penser, que ce

n'est pas cela que veut le règlement. Je leur dis: «Le règlement vous

ordonne de garder le silence. Qu'est-ce que cela signifie? Cela signifie

que les surveillantes ne doivent pas vous entendre. Si l'on vous entend,

vous serez punies; si l'on ne vous entend pas, on n'a pas de reproche à

vous faire. Je n'ai pas à vous demander compte de vos pensées. Si vos

paroles ne font pas plus de bruit que vos pensées, je n'ai pas à vous

demander compte de vos paroles.» Ainsi averties, elles s'étudient à

parler sans pour ainsi dire proférer de sons. Elles ne deviennent pas

folles, et la règle est suivie.

Je lui demandai si ses supérieurs hiérarchiques approuvaient cette

interprétation du règlement.

Il me répondit que les inspecteurs lui faisaient souvent des reproches;

qu'alors il les conduisait jusqu'à la porte extérieure, et leur disait:

«Vous voyez cette grille; elle est en bois. Si l'on enfermait ici des

hommes, au bout de huit jours il n'en resterait pas un. Les femmes n'ont

pas l'idée de s'évader. Mais il est prudent de ne pas les rendre

enragées. Le régime de la prison n'est pas déjà très favorable à leur

santé physique et morale. Je ne me charge plus de les garder si vous

leur imposez la torture du silence.»

L'infirmerie et les dortoirs, que nous visitâmes ensuite, étaient

installés dans de grandes salles blanchies à la chaux, et qui ne

gardaient plus de leur antique splendeur que des cheminées monumentales

de pierre grise et de marbre noir surmontées de pompeuses Vertus en

ronde bosse. Une Justice, sculptée vers 1600 par quelque artiste flamand

italianisé, la gorge libre et la cuisse hors de sa tunique fendue,

tenait d'un bras gras ses balances affolées dont les plateaux se

choquaient comme des cymbales, et tournait la pointe de son glaive

contre une petite malade couchée dans un lit de fer, sur un matelas

aussi mince qu'une serviette pliée. On eût dit un enfant.

--Eh bien! cela va mieux? demanda le docteur Cabane.

--Oh! oui, monsieur, beaucoup mieux.

Et elle sourit.

--Allons, soyez bien sage et vous guérirez.

Elle regarda le médecin avec de grands yeux pleins de joie et

d'espérance.

--C'est qu'elle a été bien malade, cette petite, dit le docteur Cabane.

Et nous passâmes.

--Pour quel délit a-t-elle été condamnée?

--Ce n'est pas pour un délit, c'est pour un crime.

--Ah!

--Infanticide.

Au bout d'un long corridor, nous entrâmes dans une petite pièce assez

gaie, toute garnie d'armoires, et dont les fenêtres, qui n'étaient pas

grillées, donnaient sur la campagne. Là, une jeune femme, fort jolie,

écrivait devant un bureau. Debout, près d'elle, une autre, très bien

faite, cherchait une clef dans un trousseau pendu à sa ceinture.

J'aurais cru volontiers que ce fussent les filles du directeur. Il

m'avertit que c'était deux détenues.

--Vous n'avez pas vu qu'elles ont le costume de la maison?

Je ne l'avais pas remarqué, sans doute parce qu'elles ne le portaient

pas comme les autres.

--Leurs robes sont mieux faites et leurs bonnets, plus petits, laissent

voir les cheveux.

--C'est, me répondit le vieux directeur, qu'il est bien difficile

d'empêcher une femme de montrer ses cheveux, quand ils sont beaux.

Celles-ci sont soumises au régime commun et astreintes au travail.

--Que font-elles?

--L'une est archiviste et l'autre bibliothécaire.

Il n'y avait pas besoin de le demander: c'étaient deux «passionnelles».

Le directeur ne nous cacha pas qu'aux délinquantes il préférait les

criminelles.

--J'en sais, dit-il, qui sont comme étrangères à leur crime. Ce fut un

éclair dans leur vie. Elles sont capables de droiture, de courage et de

générosité. Je n'en dirais pas autant de mes voleuses. Leurs délits, qui

restent médiocres et vulgaires, forment le tissu de leur existence.

Elles sont incorrigibles. Et cette bassesse, qui leur fit commettre des

actes répréhensibles, se retrouve à tout instant dans leur conduite. La

peine qui les atteint est relativement légère et, comme elles ont peu de

sensibilité physique et morale, elles la supportent le plus souvent avec

facilité.

«Ce n'est pas à dire, ajouta-t-il vivement, que ces malheureuses soient

toutes indignes de pitié et ne méritent point qu'on s'intéresse à elles.

Plus je vis, plus je m'aperçois qu'il n'y a pas de coupables et qu'il

n'y a que des malheureux.»

Il nous fit entrer dans son cabinet et donna à un surveillant l'ordre de

lui amener la détenue 503.

--Je vais, nous dit-il, vous donner un spectacle que je n'ai point

préparé, je vous prie de le croire, et qui vous inspirera sans doute des

réflexions neuves sur les délits et les peines. Ce que vous allez voir

et entendre, je l'ai vu et entendu cent fois dans ma vie.

Une vieille femme, accompagnée d'une surveillante, entra dans le

cabinet. C'était une paysanne rude, informe, sans front ni menton,

borgne.

--J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, lui dit le directeur. M. le

Président de la République, instruit de votre bonne conduite, vous remet

le reste de votre peine. Vous sortirez samedi.

Elle écoutait, la bouche ouverte, les mains jointes sur le ventre. Mais

les idées n'entraient pas vite dans sa tête.

--Vous sortirez samedi prochain de cette maison. Vous serez libre.

Cette fois elle comprit, ses mains se soulevèrent dans un geste de

détresse, ses lèvres tremblèrent:

--C'est-il vrai qu'il faut que je m'en aille? Alors, qu'est-ce que je

vais devenir? Ici j'étais nourrie, vêtue, et tout. Est-ce que vous

pourriez pas le dire à ce bon monsieur, qu'il vaut mieux que je reste où

je suis?

Il l'avertit qu'à son départ elle recevrait une certaine somme, dix ou

douze francs.

Elle sortit, pensant à cet argent.

Je demandai ce qu'elle avait fait, celle-là.

Il feuilleta un registre:

--503. Elle était servante chez des cultivateurs... Elle a volé un

tablier à ses maîtres... Vol domestique... Vous savez, la loi punit

sévèrement le vol domestique.

V

--Il n'est pas convenable, dit Jean Marteau, de manquer de pain. C'est

une incorrection. La faim devrait être un délit comme le vagabondage.

Mais en fait les deux délits se confondent, et l'article 269 punit de

trois à six mois de prison les gens qui n'ont pas de moyens de

subsistance. Le vagabondage, dit le code, est l'état des vagabonds, des

gens sans aveu, qui n'ont ni domicile certain ni moyens de subsistance

et qui n'exercent habituellement aucun métier, aucune profession. Ce

sont de grands coupables.

--Il est remarquable, dit M. Bergeret, que l'état de ces vagabonds,

passibles de six mois de prison et de dix ans de surveillance, est

précisément celui où le bon saint François mit ses compagnons, à

Sainte-Marie-des-Anges, et les filles de sainte Claire. Saint François

d'Assise et saint Antoine de Padoue, s'ils venaient prêcher aujourd'hui

à Paris, risqueraient fort d'aller dans le panier à salade au dépôt de

la Préfecture. Ce que j'en dis n'est pas pour dénoncer à la police les

moines mendiants qui pullulent maintenant et trublionnent chez nous.

Ceux-là ont des moyens d'existence et ils exercent tous les métiers.

--Ils sont respectables puisqu'ils sont riches, dit Jean Marteau, et la

mendicité n'est interdite qu'aux pauvres. Ne possédant rien, j'étais un

ennemi présumé de la propriété, et il est juste de défendre la propriété

contre ses ennemis. La tâche auguste du juge est d'assurer à chacun ce

qui lui revient, au riche sa richesse et au pauvre sa pauvreté.

--J'ai médité la philosophie du droit, dit M. Bergeret, et j'ai reconnu

que toute la justice sociale reposait sur ces deux axiomes: Le vol est

condamnable. Le produit du vol est sacré. Ce sont là les principes qui

assurent la sécurité des individus et maintiennent l'ordre dans l'État.

Si l'un de ces principes tutélaires était méconnu, la société tout

entière s'écroulerait. Ils furent établis au commencement des âges. Un

chef vêtu de peaux d'ours, armé d'une hache de silex et d'une épée en

bronze, rentra avec ses compagnons dans l'enceinte de pierres où les

enfants de la tribu étaient renfermés avec les troupeaux des femmes et

des rennes. Ils ramenaient les jeunes filles et les jeunes garçons de la

tribu voisine et rapportaient des pierres tombées du ciel, qui étaient

précieuses parce qu'on en faisait des épées qui ne pliaient pas. Le chef

monta sur un tertre, au milieu de l'enceinte, et dit: «Ces esclaves et

ce fer, que j'ai pris à des hommes faibles et méprisables, sont à moi.

Quiconque étendra la main dessus sera frappé de ma hache.» Telle est

l'origine des lois. Leur esprit est antique et barbare. Et c'est parce

que la justice est la consécration de toutes les injustices, qu'elle

rassure tout le monde. Un juge peut être bon, car les hommes ne sont pas

tous méchants; la loi ne peut pas être bonne parce qu'elle est

antérieure à toute idée de bonté. Les changements qu'on y a apportés

dans la suite des âges n'ont pas altéré son caractère original. Les

juristes l'ont rendue subtile et l'ont laissée barbare. C'est à sa

férocité même qu'elle doit d'être respectée et de paraître auguste. Les

hommes sont enclins à adorer les dieux méchants, et ce qui n'est point

cruel ne leur semble point vénérable. Les justiciables croient à la

justice des lois. Ils n'ont point une autre morale que les juges, et ils

pensent comme eux qu'une action punie est une action punissable. J'ai

été souvent touché de voir, en police correctionnelle ou en cour

d'assises, que le coupable et le juge s'accordent parfaitement sur les

idées de bien et de mal. Ils ont les mêmes préjugés et une morale

commune.

--Il n'en saurait être autrement, dit Jean Marteau. Un malheureux qui a

volé à un étalage une saucisse ou une paire de souliers n'a pas pour

cela pénétré d'un regard profond et d'un esprit intrépide les origines

du droit et les fondements de la justice. Et ceux qui, comme nous, n'ont

pas craint de voir la consécration de la violence et de l'iniquité à

l'origine des codes, ceux-là sont incapables de voler un centime.

--Mais enfin, dit M. Goubin, il y a des lois justes!

--Croyez-vous? demanda Jean Marteau.

--M. Goubin a raison, dit M. Bergeret. Il y a des lois justes. Mais la

loi, étant instituée pour la défense de la société, ne saurait être,

dans son esprit, plus équitable que cette société. Tant que la société

sera fondée sur l'injustice, les lois auront pour fonction de défendre

et de soutenir l'injustice. Et elles paraîtront d'autant plus

respectables qu'elles seront plus injustes. Remarquez aussi

qu'anciennes, pour la plupart, elles représentent non pas tout à fait

l'iniquité présente, mais une iniquité passée, plus rude et plus

grossière. Ce sont des monuments des âges mauvais, qui subsistent dans

des jours plus doux.

--Mais on les corrige, dit M. Goubin.

--On les corrige, répondit M. Bergeret. La Chambre et le Sénat y

travaillent quand ils n'ont pas autre chose à faire. Mais le fond

subsiste: il est âpre. A vrai dire, je ne craindrais pas beaucoup les

mauvaises lois si elles étaient appliquées par de bons juges. La loi est

inflexible, dit-on. Je ne le crois pas. Il n'y a point de texte qui ne

se laisse solliciter. La loi est morte. Le magistrat est vivant; c'est

un grand avantage qu'il a sur elle. Malheureusement il n'en use guère.

D'ordinaire, il se fait plus mort, plus froid, plus insensible que le

texte qu'il applique. Il n'est point humain; il n'a point de pitié.

L'esprit de caste étouffe en lui toute sympathie humaine.

Je ne parle ici que des magistrats honnêtes.

--C'est le plus grand nombre, dit M. Goubin.

--C'est le plus grand nombre, répondit M. Bergeret, si nous considérons

la probité vulgaire et la morale commune. Mais est-ce assez que d'être à

peu près un honnête homme pour exercer sans erreurs et sans abus le

pouvoir monstrueux de punir? Le bon juge devrait unir l'esprit

philosophique à la simple bonté. C'est beaucoup demander à un homme qui

fait sa carrière et veut avancer. Sans compter que s'il fait paraître

une morale supérieure à celle de son temps, il sera odieux à ses

confrères et soulèvera l'indignation générale. Car nous appelons

immoralité toute morale qui n'est point la nôtre. Tous ceux qui ont

apporté un peu de bonté nouvelle au monde essuyèrent le mépris des

honnêtes gens. C'est bien ce qui est arrivé au président Magnaud.

J'ai là ses jugements réunis en un petit volume et commentés par Henry

Leyret. Ces jugements, quand ils furent prononcés, indignèrent les

magistrats austères et les législateurs vertueux. Ils sont empreints

d'une philosophie profonde et d'une bonté délicate. Ils témoignent de

l'esprit le plus élevé et de l'âme la plus tendre. Ils sont pleins de

pitié, ils sont humains, ils sont vertueux. On estima dans la

magistrature que le président Magnaud n'avait pas l'esprit juridique, et

les amis de M. Méline l'accusèrent de ne point assez respecter la

propriété. Et il est vrai que les «attendus» dont s'appuient les

jugements de M. le président Magnaud sont singuliers; car on y rencontre

à chaque ligne les pensées d'un esprit libre et les sentiments d'un coeur

généreux.

M. Bergeret, prenant sur la table un petit volume rouge, le feuilleta et

lut:

«La probité et la délicatesse sont deux vertus infiniment plus faciles à

pratiquer quand on ne manque de rien, que lorsqu'on est dénué de tout.»

«Ce qui ne peut être évité ne saurait être puni.»

«Pour équitablement apprécier le délit de l'indigent, le juge doit, pour

un instant, oublier le bien-être dont il jouit, afin de s'identifier

autant que possible avec la situation lamentable de l'être abandonné de

tous.»

«Le souci du juge, dans son interprétation de la loi, ne doit pas être

seulement limité au cas spécial qui lui est soumis, mais s'étendre

encore aux conséquences bonnes ou mauvaises que peut produire sa

sentence dans un intérêt plus général.»

«C'est l'ouvrier seul qui produit et qui expose sa santé ou sa vie au

profit exclusif du patron, lequel ne peut compromettre que son capital.»

Et j'ai cité presque au hasard, ajouta M. Bergeret en fermant le livre.

Voilà des paroles nouvelles et qui rendent le son d'une grande âme!

Opinions sociales · 第 64 / 64 题