--Il faut reconnaître, dit M. de Terremondre, que, dans son genre, la
prison de notre ville est quelque chose d'admirable, avec ses cellules
blanches, si propres, rayonnant toutes d'un observatoire central, et si
ingénieusement disposées qu'on y est toujours en vue, sans jamais rien
voir. Il n'y a pas à dire, c'est bien compris, c'est moderne, c'est au
niveau du progrès. L'année dernière, comme je faisais une promenade dans
le Maroc, je vis à Tanger, dans une cour ombragée d'un mûrier, une
méchante bâtisse de boue et de plâtre devant laquelle un grand nègre en
guenilles sommeillait. Étant soldat, il avait pour arme un bâton. Par
les fenêtres étroites de la bâtisse passaient des bras basanés, qui
tendaient des paniers d'osier. C'étaient les prisonniers qui, de leur
prison, offraient aux passants, contre une pièce de cuivre, le produit
de leur travail indolent. Leur voix gutturale modulait des prières et
des plaintes que coupaient brusquement des imprécations et des cris de
fureur. Car, enfermés pêle-mêle dans la vaste salle, ils se disputaient
les ouvertures, voulant tous y passer leurs corbeilles. La querelle trop
vive tira de son assoupissement le soldat noir qui, à coups de bâton,
fit rentrer dans le mur les paniers avec les mains suppliantes. Mais
bientôt d'autres mains reparurent, brunes et tatouées de bleu comme les
premières. J'eus la curiosité de regarder par les fentes d'une vieille
porte de bois l'intérieur de la prison. Je vis dans l'ombre une foule
déguenillée, éparse sur la terre humide, des corps de bronze couchés
parmi des loques rouges, des faces graves portant sous le turban des
barbes vénérables, des moricauds agiles tressant en riant des
corbeilles. On découvrait çà et là, sur les jambes enflées, des linges
souillés, cachant mal les plaies et les ulcères; et l'on voyait, l'on
entendait ondoyer et bruire la vermine. Parfois passaient des rires. Une
poule noire piquait du bec le sol fangeux. Le soldat me laissait
observer les prisonniers tout à loisir, épiant mon départ pour tendre la
main. Alors, je songeai au directeur de notre belle prison
départementale. Et je me dis: «Si M. Ossian Colot venait à Tanger, il la
reconnaîtrait et il la flétrirait, la promiscuité, l'odieuse
promiscuité.»
--Au tableau que vous faites, répliqua M. Bergeret, je reconnais la
barbarie. Elle est moins cruelle que la civilisation. Les prisonniers
musulmans ne souffrent que de l'indifférence et parfois de la férocité
de leurs gardiens. Du moins n'ont-ils rien à redouter des philanthropes.
Leur vie est supportable, puisqu'on ne leur inflige pas le régime
cellulaire. Toute prison est douce, comparée à la cellule inventée par
nos savants criminalistes.
«Il y a, poursuivit M. Bergeret, une férocité particulière aux peuples
civilisés, qui passe en cruauté l'imagination des barbares. Un
criminaliste est bien plus méchant qu'un sauvage, un philanthrope
invente des supplices inconnus à la Perse et à la Chine. Le bourreau
persan fait mourir de faim les prisonniers. Il fallait un philanthrope
pour imaginer de les faire mourir de solitude. C'est là précisément en
quoi consiste le supplice de la prison cellulaire. Il est incomparable
pour la durée et l'atrocité. Le patient, par bonheur, en devient fou, et
la démence lui ôte le sentiment de ses tortures. On croit justifier
cette abomination en alléguant qu'il fallait soustraire le condamné aux
mauvaises influences de ses pareils et le mettre hors d'état d'accomplir
des actes immoraux ou criminels. Ceux qui raisonnent ainsi sont trop
bêtes pour qu'on affirme qu'ils sont hypocrites.
--Vous avez raison, dit M. Mazure. Mais ne soyons pas injustes envers
notre temps. La Révolution, qui a su accomplir la réforme judiciaire, a
beaucoup amélioré le sort des prisonniers. Les cachots de l'ancien
régime étaient, pour la plupart, infects et noirs.
--Il est vrai, répliqua M. Bergeret, que de tout temps les hommes ont
été méchants et cruels, et qu'ils ont toujours pris plaisir à tourmenter
les malheureux. Du moins, avant qu'il y eût des philanthropes, ne
torturait-on les hommes que par un simple sentiment de haine et de
vengeance, et non dans l'intérêt de leurs moeurs.