II

--Il faut reconnaître, dit M. de Terremondre, que, dans son genre, la

prison de notre ville est quelque chose d'admirable, avec ses cellules

blanches, si propres, rayonnant toutes d'un observatoire central, et si

ingénieusement disposées qu'on y est toujours en vue, sans jamais rien

voir. Il n'y a pas à dire, c'est bien compris, c'est moderne, c'est au

niveau du progrès. L'année dernière, comme je faisais une promenade dans

le Maroc, je vis à Tanger, dans une cour ombragée d'un mûrier, une

méchante bâtisse de boue et de plâtre devant laquelle un grand nègre en

guenilles sommeillait. Étant soldat, il avait pour arme un bâton. Par

les fenêtres étroites de la bâtisse passaient des bras basanés, qui

tendaient des paniers d'osier. C'étaient les prisonniers qui, de leur

prison, offraient aux passants, contre une pièce de cuivre, le produit

de leur travail indolent. Leur voix gutturale modulait des prières et

des plaintes que coupaient brusquement des imprécations et des cris de

fureur. Car, enfermés pêle-mêle dans la vaste salle, ils se disputaient

les ouvertures, voulant tous y passer leurs corbeilles. La querelle trop

vive tira de son assoupissement le soldat noir qui, à coups de bâton,

fit rentrer dans le mur les paniers avec les mains suppliantes. Mais

bientôt d'autres mains reparurent, brunes et tatouées de bleu comme les

premières. J'eus la curiosité de regarder par les fentes d'une vieille

porte de bois l'intérieur de la prison. Je vis dans l'ombre une foule

déguenillée, éparse sur la terre humide, des corps de bronze couchés

parmi des loques rouges, des faces graves portant sous le turban des

barbes vénérables, des moricauds agiles tressant en riant des

corbeilles. On découvrait çà et là, sur les jambes enflées, des linges

souillés, cachant mal les plaies et les ulcères; et l'on voyait, l'on

entendait ondoyer et bruire la vermine. Parfois passaient des rires. Une

poule noire piquait du bec le sol fangeux. Le soldat me laissait

observer les prisonniers tout à loisir, épiant mon départ pour tendre la

main. Alors, je songeai au directeur de notre belle prison

départementale. Et je me dis: «Si M. Ossian Colot venait à Tanger, il la

reconnaîtrait et il la flétrirait, la promiscuité, l'odieuse

promiscuité.»

--Au tableau que vous faites, répliqua M. Bergeret, je reconnais la

barbarie. Elle est moins cruelle que la civilisation. Les prisonniers

musulmans ne souffrent que de l'indifférence et parfois de la férocité

de leurs gardiens. Du moins n'ont-ils rien à redouter des philanthropes.

Leur vie est supportable, puisqu'on ne leur inflige pas le régime

cellulaire. Toute prison est douce, comparée à la cellule inventée par

nos savants criminalistes.

«Il y a, poursuivit M. Bergeret, une férocité particulière aux peuples

civilisés, qui passe en cruauté l'imagination des barbares. Un

criminaliste est bien plus méchant qu'un sauvage, un philanthrope

invente des supplices inconnus à la Perse et à la Chine. Le bourreau

persan fait mourir de faim les prisonniers. Il fallait un philanthrope

pour imaginer de les faire mourir de solitude. C'est là précisément en

quoi consiste le supplice de la prison cellulaire. Il est incomparable

pour la durée et l'atrocité. Le patient, par bonheur, en devient fou, et

la démence lui ôte le sentiment de ses tortures. On croit justifier

cette abomination en alléguant qu'il fallait soustraire le condamné aux

mauvaises influences de ses pareils et le mettre hors d'état d'accomplir

des actes immoraux ou criminels. Ceux qui raisonnent ainsi sont trop

bêtes pour qu'on affirme qu'ils sont hypocrites.

--Vous avez raison, dit M. Mazure. Mais ne soyons pas injustes envers

notre temps. La Révolution, qui a su accomplir la réforme judiciaire, a

beaucoup amélioré le sort des prisonniers. Les cachots de l'ancien

régime étaient, pour la plupart, infects et noirs.

--Il est vrai, répliqua M. Bergeret, que de tout temps les hommes ont

été méchants et cruels, et qu'ils ont toujours pris plaisir à tourmenter

les malheureux. Du moins, avant qu'il y eût des philanthropes, ne

torturait-on les hommes que par un simple sentiment de haine et de

vengeance, et non dans l'intérêt de leurs moeurs.

Opinions sociales · 第 62 / 64 题