IV

M. Panneton de la Barge avait des yeux à fleur de tête et une âme à

fleur de peau. Et comme sa peau était luisante, on lui voyait une âme

grasse. Il faisait paraître en toute sa personne de l'orgueil avec de la

rondeur et une fierté qui semblait ne pas craindre d'être importune. M.

Bergeret soupçonna que cet homme venait lui demander un service.

Ils s'étaient connus en province. Le professeur voyait souvent dans ses

promenades, au bord de la lente rivière, sur un vert coteau, les toits

d'ardoise fine du château qu'habitait M. de la Barge avec sa famille. Il

voyait moins souvent M. de la Barge, qui fréquentait la noblesse de la

contrée, sans être lui-même assez noble pour se permettre de recevoir

les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret, en province, qu'aux

jours critiques où l'un de ses fils avait un examen à passer. Cette

fois, à Paris, il voulait être aimable et il y faisait effort:

--Cher Monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord à vous féliciter...

--N'en faites rien, je vous prie, répondit M. Bergeret avec un petit

geste de refus, que M. de la Barge eut grand tort de croire inspiré par

la modestie.

--Je vous demande pardon, Monsieur Bergeret; une chaire à la Sorbonne,

c'est une position très enviée... et qui convient à votre mérite.

--Comment va votre fils Adhémar?--demanda M. Bergeret, qui se rappelait

ce nom comme celui d'un candidat au baccalauréat qui avait intéressé à

sa faiblesse toutes les puissances de la société civile, ecclésiastique

et militaire.

--Adhémar? Il va bien. Il va très bien. Il fait un peu la fête.

Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien à faire. Dans un certain sens, il

vaudrait mieux qu'il eût une occupation. Mais il est bien jeune. Il a le

temps. Il tient de moi: il deviendra sérieux quand il aura trouvé sa

voie.

--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifesté à Auteuil? demanda M. Bergeret

avec douceur.

--Pour l'armée, pour l'armée, répondit M. Panneton de la Barge. Et je

vous avoue que je n'ai pas eu le courage de l'en blâmer. Que

voulez-vous? Je tiens à l'armée par mon beau-père le général, par mes

beaux-frères, par mon cousin le commandant...

Il était bien modeste de ne pas nommer son père Panneton, l'aîné des

frères Panneton, qui tenait aussi à l'armée par les fournitures, et qui,

pour avoir livré aux mobiles de l'armée de l'Est, qui marchaient dans la

neige, des souliers à semelle de carton, avait été condamné en 1872, en

police correctionnelle, à une peine légère avec des considérants

accablants, et était mort, dix ans après, dans son château de la Barge,

riche et honoré.

--J'ai été élevé dans le culte de l'armée, poursuivit M. Panneton de la

Barge. Tout enfant, j'avais la religion de l'uniforme. C'était une

tradition de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de l'ancien

régime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je suis monarchiste

et autoritaire de tempérament. Je suis royaliste. Or, l'armée, c'est

tout ce qui nous reste de la monarchie. C'est tout ce qui subsiste d'un

passé glorieux. Elle nous console du présent et nous fait espérer en

l'avenir.

M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre historique;

mais il ne les fit pas, et M. Panneton de la Barge conclut:

--Voilà pourquoi je tiens pour criminels ceux qui attaquent l'armée,

pour insensés ceux qui oseraient y toucher.

--Napoléon, répondit le professeur, pour louer une pièce de Luce de

Lancival, disait que c'était une tragédie de quartier général. Je puis

me permettre de dire que vous avez une philosophie d'état-major. Mais

puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être

bon d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont l'usage

de la parole, il faut s'habituer à tout entendre. N'espérez pas qu'en

France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion. Considérez

aussi que l'armée n'est pas immuable; il n'y a rien d'immuable au monde.

Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant sans cesse. L'armée a

subi de telles transformations dans le cours de son existence, qu'il est

probable qu'elle changera encore beaucoup à l'avenir, et il est croyable

que, dans vingt ans, elle sera tout autre chose que ce qu'elle est

aujourd'hui.

--J'aime mieux vous le dire tout de suite, répliqua M. Panneton de la

Barge. Quand il s'agit de l'armée, je ne veux rien entendre. Je le

répète, il n'y faut pas toucher. C'est la hache. Ne touchez pas à la

hache. A la dernière session du Conseil général que j'ai l'honneur de

présider, la minorité radicale-socialiste émit un voeu en faveur du

service de deux ans. Je me suis élevé contre ce voeu antipatriotique. Je

n'ai pas eu de peine à démontrer que le service de deux ans, ce serait

la fin de l'armée. On ne fait pas un fantassin en deux ans. Encore moins

un cavalier. Ceux qui réclament le service de deux ans, vous les appelez

des réformateurs, peut-être; moi, je les appelle des démolisseurs. Et il

en est de toutes les réformes qu'on propose comme de celle-là. Ce sont

des machines dressées contre l'armée. Si les socialistes avouaient

qu'ils veulent la remplacer par une vaste garde nationale, ce serait

plus franc.

--Les socialistes, répondit M. Bergeret, contraires à toute entreprise

de conquête territoriale, proposent d'organiser les milices uniquement

en vue de la défense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le publient. Et

ces idées valent bien peut-être qu'on les examine. N'ayez pas peur

qu'elles soient trop vite réalisées. Tous les progrès sont incertains et

lents, et suivis le plus souvent de mouvements rétrogrades. La marche

vers un meilleur ordre de choses est indécise et confuse. Les forces

innombrables et profondes qui rattachent l'homme au passé lui en font

chérir les erreurs, les superstitions, les préjugés et les barbaries,

comme des gages précieux de sa sécurité. Toute nouveauté bienfaisante

l'effraye. Il est imitateur par prudence, et il n'ose pas sortir de

l'abri chancelant qui a protégé ses pères et qui va s'écrouler sur lui.

«N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. Bergeret,

avec un charmant sourire.

M. Panneton de la Barge répondit qu'il défendait l'armée. Il la

représenta méconnue, persécutée, menacée. Et il poursuivit d'une voix

qui s'enflait:

--Cette campagne en faveur du traître, cette campagne si obstinée et si

ardente, quelles que soient les intentions de ceux qui la mènent,

l'effet en est certain, visible, indéniable. L'armée en est affaiblie,

ses chefs en sont atteints.

--Je vais maintenant vous dire des choses extrêmement simples, répondit

M. Bergeret. Si l'armée est atteinte dans la personne de quelques-uns de

ses chefs, ce n'est point la faute de ceux qui ont demandé la justice

c'est la faute de ceux qui l'ont si longtemps refusée; ce n'est pas la

faute de ceux qui ont exigé la lumière, c'est la faute de ceux qui l'ont

dérobée obstinément avec une imbécillité démesurée et une scélératesse

atroce. Et enfin, puisqu'il y a eu des crimes, le mal n'est point qu'ils

soient connus, le mal est qu'ils aient été commis. Ils se cachaient dans

leur énormité et leur difformité même. Ce n'était pas des figures

reconnaissables. Ils ont passé sur les foules comme des nuées obscures.

Pensiez-vous donc qu'ils ne crèveraient pas? Pensiez-vous que le soleil

ne luirait plus sur la terre classique de la justice, dans le pays qui

fut le professeur de droit de l'Europe et du monde?

--Ne parlons pas de l'Affaire, répondit M. de La Barge. Je ne la connais

pas. Je ne veux pas la connaître. Je n'ai pas lu une ligne de l'enquête.

Le commandant de la Barge, mon cousin, m'a affirmé que Dreyfus était

coupable. Cette affirmation m'a suffi... Je venais, cher monsieur

Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon fils Adhémar, dont

la situation me préoccupe. Un an de service militaire, c'est déjà bien

long pour un fils de famille. Trois ans, ce serait un véritable

désastre. Il est essentiel de trouver un moyen d'exemption. J'avais

pensé à la licence ès lettres... je crains que ce ne soit trop

difficile. Adhémar est intelligent. Mais il n'a pas de goût pour la

littérature.

--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'École des hautes études

commerciales, ou de l'Institut commercial, ou de l'École de commerce. Je

ne sais si l'École d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif

d'exemption. Il n'était pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le

brevet.

--Adhémar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de La Barge avec

quelque pudeur.

--Essayez de l'École des langues orientales, dit obligeamment M.

Bergeret. C'était excellent à l'origine.

--C'est bien gâté depuis, soupira M. de La Barge.

--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul.

--Le tamoul, vous croyez?

--Ou le malgache.

--Le malgache, peut-être.

--Il y a aussi une certaine langue polynésienne qui n'était plus parlée,

au commencement de ce siècle, que par une vieille femme jaune. Cette

femme mourut laissant un perroquet. Un savant allemand recueillit

quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il en fit un

lexique. Peut-être ce lexique est-il enseigné à l'École des langues

orientales. Je conseille vivement à M. votre fils de s'en informer.

Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira pensif.

V

Comme on parlait de l'Affaire chez Paillot, dans le coin des bouquins,

M. Bergeret, qui avait l'esprit spéculatif, exprima des idées qui ne

correspondaient point au sentiment public.

--Le huis clos, dit-il, est une pratique détestable.

Et comme M. de Terremondre lui objectait la raison d'État, il répliqua:

--Nous n'avons point d'État. Nous avons des administrations. Ce que nous

appelons la raison d'État, c'est la raison des bureaux. On nous dit

qu'elle est auguste. En fait, elle permet à l'administration de cacher

ses fautes et de les aggraver.

Opinions sociales · 第 52 / 64 题