III

...--Sans manquer au loyalisme qui m'attache à la maison de Savoie, dit

le commandeur Aspertini, je reconnais que le service militaire et

l'impôt importunent assez le peuple de Naples pour lui faire regretter

parfois le bon temps du roi Bomba et la douceur de vivre sans gloire

sous un gouvernement léger. Il n'aime ni payer ni servir. Un législateur

doit mieux comprendre les nécessités de la vie nationale. Mais vous

savez que, pour ma part, j'ai toujours combattu la politique des

mégalomanes et que je déplore ces grands armements qui arrêtent tout

progrès intellectuel, moral et matériel dans l'Europe continentale.

C'est une grande folie, et ruineuse, qui finira dans le ridicule.

--Je n'en prévois pas la fin, répondit M. Bergeret. Personne ne la

désire, hors quelques sages sans force et sans voix. Les chefs d'État ne

peuvent souhaiter le désarmement qui rendrait leur fonction difficile et

mal sûre, et leur ferait perdre un admirable instrument de règne. Car

les nations armées se laissent conduire avec docilité. La discipline

militaire les forme à l'obéissance et l'on ne craint chez elle ni

insurrections, ni troubles, ni tumultes d'aucune sorte. Quand le service

est obligatoire pour tous, quand tous les citoyens sont soldats ou le

furent, toutes les forces sociales se trouvent disposées de manière à

protéger le pouvoir, ou même son absence, comme on l'a vu en France.

M. Bergeret en était à ce point de ses considérations politiques lorsque

éclata, du côté de la cuisine prochaine, un bruit de graisses répandues

sur un brasier; le maître de conférences en induisit que la jeune

Euphémie avait, selon la coutume des jours de gala, renversé sa

casserole dans le fourneau après l'y avoir imprudemment dressée sur une

pyramide de charbons. Il reconnut qu'un tel fait se produisait avec la

rigueur inexorable des lois qui gouvernent le monde. Une exécrable odeur

de graillon pénétra dans le cabinet de travail, et M. Bergeret

poursuivit en ces mots le cours de ses idées:

--Si l'Europe n'était pas en caserne, on y verrait, comme autrefois, des

insurrections éclater, soit en France, soit en Allemagne ou en Italie.

Mais les forces obscures qui, par moments, soulèvent les pavés des

capitales, trouvent aujourd'hui un emploi régulier dans des corvées de

quartier, le pansement des chevaux et le sentiment patriotique.

Le grade de caporal donne une issue convenablement ménagée à l'énergie

des jeunes héros qui, libres, eussent fait des barricades pour se

dégourdir les bras. En blouse, ces héros aspireraient à la liberté.

Portant l'uniforme, ils aspirent à la tyrannie et font régner l'ordre.

La paix intérieure est facile à maintenir dans les nations armées, et

vous remarquerez que si, dans le cours de ces vingt-cinq dernières

années, Paris, une fois, s'est quelque peu agité, c'est que le mouvement

avait été communiqué par un ministre de la guerre. Un général avait pu

faire ce qu'un tribun n'aurait pas fait. Et quand ce général fut détaché

de l'armée, il le fut en même temps de la nation et perdit sa force. Que

l'État soit monarchie, empire ou république, ses chefs ont donc intérêt

à maintenir le service obligatoire pour tous, afin de conduire une armée

au lieu de gouverner une nation.

Le désarmement, qu'ils ne souhaitent pas, n'est pas désiré non plus par

les peuples. Les peuples supportent très volontiers le service militaire

qui, sans être délicieux, correspond à l'instinct violent et ingénu de

la plupart des hommes, s'impose à eux comme l'expression la plus simple,

la plus rude et la plus forte du devoir, les domine par la grandeur et

l'éclat de l'appareil, par l'abondance du métal qui y est employé, les

exalte enfin par les seules images de puissance, de grandeur et de

gloire qu'ils soient capables de se représenter. Ils s'y ruent en

chantant; sinon, ils y sont mis de force. Aussi ne vois-je pas la fin de

cet état honorable qui appauvrit et abêtit l'Europe.

--Il y a deux portes pour en sortir, répondit le commandeur Aspertini:

la guerre et la banqueroute.

--La guerre! réplique M. Bergeret. Il est visible que les grands

armements la retardent en la rendant trop effrayante et d'un succès

incertain pour l'un et l'autre adversaire. Quant à la banqueroute, je la

prédisais l'autre jour, sur un banc du mail, à M. l'abbé Lantaigne,

supérieur du grand séminaire. Mais il ne faut pas m'en croire. Vous avez

trop étudié l'histoire du Bas-Empire, cher monsieur Aspertini, pour

savoir ce qu'il y a, dans les finances des peuples, de ressources

mystérieuses, dont la connaissance échappe aux économistes. Une nation

ruinée peut vivre cinq cents ans d'exactions et de rapines, et comment

supputer ce que la misère d'un grand peuple fournit de canons, de

fusils, de mauvais pain, de mauvais souliers, de paille et d'avoine à

ses défenseurs?

Opinions sociales · 第 51 / 64 题