...--Sans manquer au loyalisme qui m'attache à la maison de Savoie, dit
le commandeur Aspertini, je reconnais que le service militaire et
l'impôt importunent assez le peuple de Naples pour lui faire regretter
parfois le bon temps du roi Bomba et la douceur de vivre sans gloire
sous un gouvernement léger. Il n'aime ni payer ni servir. Un législateur
doit mieux comprendre les nécessités de la vie nationale. Mais vous
savez que, pour ma part, j'ai toujours combattu la politique des
mégalomanes et que je déplore ces grands armements qui arrêtent tout
progrès intellectuel, moral et matériel dans l'Europe continentale.
C'est une grande folie, et ruineuse, qui finira dans le ridicule.
--Je n'en prévois pas la fin, répondit M. Bergeret. Personne ne la
désire, hors quelques sages sans force et sans voix. Les chefs d'État ne
peuvent souhaiter le désarmement qui rendrait leur fonction difficile et
mal sûre, et leur ferait perdre un admirable instrument de règne. Car
les nations armées se laissent conduire avec docilité. La discipline
militaire les forme à l'obéissance et l'on ne craint chez elle ni
insurrections, ni troubles, ni tumultes d'aucune sorte. Quand le service
est obligatoire pour tous, quand tous les citoyens sont soldats ou le
furent, toutes les forces sociales se trouvent disposées de manière à
protéger le pouvoir, ou même son absence, comme on l'a vu en France.
M. Bergeret en était à ce point de ses considérations politiques lorsque
éclata, du côté de la cuisine prochaine, un bruit de graisses répandues
sur un brasier; le maître de conférences en induisit que la jeune
Euphémie avait, selon la coutume des jours de gala, renversé sa
casserole dans le fourneau après l'y avoir imprudemment dressée sur une
pyramide de charbons. Il reconnut qu'un tel fait se produisait avec la
rigueur inexorable des lois qui gouvernent le monde. Une exécrable odeur
de graillon pénétra dans le cabinet de travail, et M. Bergeret
poursuivit en ces mots le cours de ses idées:
--Si l'Europe n'était pas en caserne, on y verrait, comme autrefois, des
insurrections éclater, soit en France, soit en Allemagne ou en Italie.
Mais les forces obscures qui, par moments, soulèvent les pavés des
capitales, trouvent aujourd'hui un emploi régulier dans des corvées de
quartier, le pansement des chevaux et le sentiment patriotique.
Le grade de caporal donne une issue convenablement ménagée à l'énergie
des jeunes héros qui, libres, eussent fait des barricades pour se
dégourdir les bras. En blouse, ces héros aspireraient à la liberté.
Portant l'uniforme, ils aspirent à la tyrannie et font régner l'ordre.
La paix intérieure est facile à maintenir dans les nations armées, et
vous remarquerez que si, dans le cours de ces vingt-cinq dernières
années, Paris, une fois, s'est quelque peu agité, c'est que le mouvement
avait été communiqué par un ministre de la guerre. Un général avait pu
faire ce qu'un tribun n'aurait pas fait. Et quand ce général fut détaché
de l'armée, il le fut en même temps de la nation et perdit sa force. Que
l'État soit monarchie, empire ou république, ses chefs ont donc intérêt
à maintenir le service obligatoire pour tous, afin de conduire une armée
au lieu de gouverner une nation.
Le désarmement, qu'ils ne souhaitent pas, n'est pas désiré non plus par
les peuples. Les peuples supportent très volontiers le service militaire
qui, sans être délicieux, correspond à l'instinct violent et ingénu de
la plupart des hommes, s'impose à eux comme l'expression la plus simple,
la plus rude et la plus forte du devoir, les domine par la grandeur et
l'éclat de l'appareil, par l'abondance du métal qui y est employé, les
exalte enfin par les seules images de puissance, de grandeur et de
gloire qu'ils soient capables de se représenter. Ils s'y ruent en
chantant; sinon, ils y sont mis de force. Aussi ne vois-je pas la fin de
cet état honorable qui appauvrit et abêtit l'Europe.
--Il y a deux portes pour en sortir, répondit le commandeur Aspertini:
la guerre et la banqueroute.
--La guerre! réplique M. Bergeret. Il est visible que les grands
armements la retardent en la rendant trop effrayante et d'un succès
incertain pour l'un et l'autre adversaire. Quant à la banqueroute, je la
prédisais l'autre jour, sur un banc du mail, à M. l'abbé Lantaigne,
supérieur du grand séminaire. Mais il ne faut pas m'en croire. Vous avez
trop étudié l'histoire du Bas-Empire, cher monsieur Aspertini, pour
savoir ce qu'il y a, dans les finances des peuples, de ressources
mystérieuses, dont la connaissance échappe aux économistes. Une nation
ruinée peut vivre cinq cents ans d'exactions et de rapines, et comment
supputer ce que la misère d'un grand peuple fournit de canons, de
fusils, de mauvais pain, de mauvais souliers, de paille et d'avoine à
ses défenseurs?