... Ainsi M. Bergeret composait sa tristesse et ses ennuis en songeant
que sa vie était étroite, recluse et sans joie, que sa femme avait l'âme
vulgaire et n'était plus belle, que ses filles ne l'aimaient pas, et que
les combats d'Enée et de Turnus étaient insipides. Il fut distrait de
ces pensées par la venue de M. Roux, son élève, qui, faisant son année
de service militaire, se présenta au maître en pantalon rouge et capote
bleue.
--Hé! dit M. Bergeret, voici qu'ils ont travesti mon meilleur latiniste
en héros!
Et comme M. Roux se défendait d'être un héros:
--Je m'entends, dit le maître de conférences. J'appelle proprement héros
un porteur de briquet. Si vous aviez un bonnet à poil, je vous nommerais
grand héros. C'est bien le moins qu'on flatte un peu les gens qu'on
envoie se faire tuer. On ne saurait les charger à meilleur marché de la
commission. Mais puissiez-vous, mon ami, n'être jamais immortalisé par
un acte héroïque, et ne devoir qu'à vos connaissances en métrique latine
les louanges des hommes! C'est l'amour de mon pays qui seul m'inspire ce
voeu sincère. Je me suis persuadé, par l'étude de l'histoire, qu'il n'y
avait guère d'héroïsme que chez les vaincus et dans les déroutes...
...--C'est bien possible, dit M. Roux. Mais il y a autre chose. C'est la
joie innée de tirer des coups de fusil. Vous savez, mon cher maître, que
je ne suis pas un animal destructeur. Je n'ai pas de goût pour le
militarisme. J'ai même des idées humanitaires très avancées, et je crois
que la fraternité des peuples sera l'oeuvre du socialisme triomphant.
Enfin, j'ai l'amour de l'humanité. Mais dès qu'on me fiche un fusil dans
la main, j'ai envie de tirer sur tout le monde. C'est dans le sang.
M. Roux était un beau garçon robuste qui s'était vite débrouillé au
régiment. Les exercices violents convenaient à son tempérament sanguin.
Et comme il était, de plus, excessivement rusé, il avait non pas pris le
métier en goût, mais rendu supportable la vie de caserne et conservé sa
santé et sa belle humeur.
--Vous n'ignorez pas, cher maître, ajouta-t-il, la force de la
suggestion. Il suffit de donner à un homme une baïonnette au bout d'un
fusil, pour qu'il l'enfonce dans le ventre du premier venu et devienne,
comme vous dites, un héros...
...--Vous êtes un peu bruni, monsieur Roux, dit Mme Bergeret, et, il me
semble, un peu maigri. Mais cela ne vous va pas mal.
--Les premiers mois sont fatigants, répondit M. Roux. Évidemment,
l'exercice à six heures du matin, dans la cour du quartier, par huit
degrés de froid, est pénible, et l'on ne surmonte pas tout de suite les
dégoûts de la chambrée. Mais la fatigue est un grand remède et
l'abêtissement une précieuse ressource. On vit dans une stupeur qui fait
l'effet d'une couche d'ouate. Comme on ne dort, la nuit, que d'un
sommeil à tout moment interrompu, on n'est pas bien éveillé le jour. Et
cet état d'automatisme léthargique où l'on demeure est favorable à la
discipline, conforme à l'esprit militaire, utile au bon ordre physique
et moral des troupes.