L'ARMÉE ET L'AFFAIRE

I

Donc, étant sur le Pont-Neuf, nous entendîmes un roulement de tambour.

C'était le ban d'un sergent recruteur, qui, le poing à la hanche, se

carrait sur le terre-plein, en avant d'une douzaine de soldats portant

des pains et des saucisses enfilés à la baïonnette de leurs fusils. Un

cercle de gueux et de marmots le regardaient bouche bée.

--Ce sergent recruteur, me dit mon bon maître, que vous entendez d'ici

promettre à ces gueux un sou par jour avec le pain et la viande,

m'inspire, mon fils, de profondes réflexions sur la guerre et l'armée.

J'ai fait tous les métiers, hors celui de soldat qui m'a toujours

inspiré du dégoût et de l'effroi, par les caractères de servitude, de

fausse gloire et de cruauté qui y sont attachés, et qui se trouvent les

plus contraires à mon naturel pacifique, à mon amour sauvage de la

liberté et à mon esprit qui, jugeant sainement de la gloire, estime au

juste prix celle de la mousqueterie. Je ne parle point de mon penchant

invincible à la méditation qui eût été trop excessivement contrarié par

l'exercice du sabre et du fusil. Ne voulant point être César, vous

concevrez que je ne veuille point être non plus La Tulipe ou

Brin-d'Amour. Et je ne vous cache pas, mon fils, que le service

militaire me paraît la plus effroyable peste des nations policées...

Pourtant je crois que si le prince ordonne jamais à tous les citoyens de

se faire soldats, il sera obéi, je ne dis pas avec docilité, mais avec

allégresse. J'ai observé que le métier le plus naturel à l'homme est le

métier de soldat; c'est celui auquel il est porté le plus facilement par

ses instincts et par ses goûts, qui ne sont pas tous bons. Et, hors

quelques rares exceptions, dont je suis, l'homme peut être défini un

animal à mousquet. Donnez-lui un bel uniforme avec l'espérance d'aller

se battre; il sera content. Aussi faisons-nous de l'état militaire

l'état le plus noble, ce qui est vrai dans un sens, car cet état est le

plus ancien, et les premiers humains firent la guerre. L'état militaire

a cela aussi d'approprié à la nature humaine, qu'on n'y pense jamais, et

il est clair que nous ne sommes pas faits pour penser. La pensée est une

maladie particulière à quelques individus et qui ne se propagerait pas

sans amener promptement la fin de l'espèce. Les soldats vivent en

troupe, et l'homme est un animal sociable. Ils portent des habits bleus

et blancs, bleus et rouges, gris et bleus, des rubans, des plumets et

des cocardes, qui leur donnent sur les filles l'avantage du coq sur la

poule. Ils vont en guerre et à la maraude, et l'homme est naturellement

voleur, libidineux, destructeur et sensible à la gloire. C'est l'amour

de la gloire qui décide surtout nos Français à prendre les armes. Et il

est certain que, dans l'opinion, la gloire militaire est la seule

éclatante. Il suffit, pour s'en assurer, de lui lire les histoires. La

Tulipe semblera excusable de n'être pas plus philosophe que Tite-Live.

Mon bon maître poursuivit en ces termes:

--Il faut considérer, mon fils, que les hommes, liés les uns aux autres,

dans la suite des temps, par une chaîne dont ils ne voient que peu

d'anneaux, attachent l'idée de noblesse à des coutumes dont l'origine

fut humble et barbare. Leur ignorance sert leur vanité. Ils fondent leur

gloire sur des misères antiques, et la noblesse des armes sort tout

entière de cette sauvagerie des premiers âges dont la Bible et les

poètes ont conservé le souvenir. Et qu'est-ce en réalité que cette

gentilhommerie militaire, roidie avec tant d'orgueil au-dessus de nous,

sinon les restes dégénérés de ces malheureux chasseurs des bois que le

poète Lucrèce a peints de telle manière qu'on doute si ce sont des

hommes ou des bêtes? Il est admirable, Tournebroche, mon fils, que la

guerre et la chasse, dont la seule pensée nous devrait accabler de honte

et de remords en nous rappelant les misérables nécessités de notre

nature et notre méchanceté invétérée, puissent au contraire servir de

matière à la superbe des hommes, que les peuples chrétiens continuent

d'honorer le métier de boucher et de bourreau quand il est ancien dans

les familles, et qu'enfin on mesure chez les peuples polis

l'illustration des citoyens sur les quantités de meurtres et de carnages

qu'ils portent pour ainsi dire dans leurs veines.

--Monsieur l'abbé, demandai-je à mon bon maître, ne croyez-vous pas que

le métier des armes est tenu pour noble à cause des dangers qu'on y

court et du courage qu'il y faut déployer?

--Mon fils, répondit mon bon maître, si vraiment l'état des hommes est

noble en proportion du danger qu'on y court, je ne craindrais pas

d'affirmer que les paysans et les manouvriers sont les plus nobles

hommes d'état, car ils risquent tous les jours de mourir de fatigue et

de faim. Les périls auxquels les soldats et les capitaines s'exposent

sont moindres en nombre comme en durée; ils ne sont que de peu d'heures

pour toute une vie et consistent à affronter les balles et les boulets

qui tuent moins sûrement que la misère. Il faut que les hommes soient

légers et vains, mon fils, pour donner aux actions d'un soldat plus de

gloire qu'aux travaux d'un laboureur et pour mettre les ruines de la

guerre à plus haut prix que les arts de la paix...

... Mon fils, ajouta mon bon maître, je vous ferai paraître tout

ensemble, dans l'état de ces pauvres soldats qui vont servir le roi, la

honte de l'homme et sa gloire. En effet la guerre nous ramène et nous

tire à notre brutalité naturelle; elle est l'effet d'une férocité que

nous avons en commun avec les animaux, je ne dis pas seulement les lions

et les coqs qui y portent une admirable fierté, mais encore les

oiselets, tels que les geais et les mésanges dont les moeurs sont très

querelleuses, et même les insectes, guêpes et fourmis, qui se battent

avec un acharnement dont les Romains eux-mêmes n'ont pas laissé

d'exemple. Les causes principales de la guerre sont les mêmes chez

l'homme et chez l'animal, qui luttent l'un et l'autre pour prendre ou

conserver la proie, ou pour défendre le nid et la tanière, ou pour jouir

d'une compagne. Il n'y a en cela aucune différence, et l'enlèvement des

Sabines rappelle parfaitement ces combats de cerfs, qui, la nuit,

ensanglantent nos forêts. Nous avons réussi seulement à colorer ces

raisons basses et naturelles par les idées d'honneur que nous y

répandons sans beaucoup d'exactitude. Si nous croyons aujourd'hui nous

battre pour des motifs très nobles, cette noblesse est tout entière

logée dans le vague de nos sentiments. Moins le but de la guerre est

simple, clair, précis, plus la guerre elle-même est odieuse et

détestable. Et s'il est vrai, mon fils, qu'on en soit venu à s'entretuer

pour l'honneur, cela est un dérèglement excessif. Nous avons renchéri

sur la cruauté des bêtes féroces, qui ne se font point de mal sans

raisons sensibles. Et il est vrai de dire que l'homme est plus méchant

et plus dénaturé dans ses guerres que les taureaux et que les fourmis

dans les leurs. Ce n'est pas tout, et je déteste moins les armées pour

la mort qu'elles sèment que pour l'ignorance et la stupidité qui leur

font cortège. Il n'est pire ennemi des arts qu'un chef de mercenaires ou

de partisans, et d'ordinaire les capitaines ne sont pas mieux formés aux

bonnes lettres que leurs soldats. L'habitude d'imposer sa volonté par la

force rend un homme de guerre très inhabile à l'éloquence, qui a sa

source dans le besoin de persuader. Aussi le militaire affecte-t-il le

mépris de la parole et des belles connaissances...

Mon bon maître, à ces mots, s'était arrêté pour souffler; je lui

demandai s'il ne pensait pas qu'il faut beaucoup d'esprit pour gagner

des batailles. Il me répondit en ces termes:

--Tournebroche, mon fils, à considérer la difficulté qu'il y a à

rassembler et à conduire des armées, les connaissances qu'il faut dans

l'attaque ou la défense d'une place et l'habileté qu'exige un bon ordre

de bataille, on reconnaîtra aisément qu'un génie presque surhumain tel

que celui d'un César est seul capable d'une telle entreprise, et l'on

s'étonnera qu'il se soit trouvé des esprits propres à renfermer presque

toutes les parties d'un véritable homme de guerre. Un grand capitaine

connaît non seulement la figure des pays, mais encore les moeurs, les

industries des peuples. Il retient dans sa pensée une infinité de

petites circonstances dont il forme ensuite des vues simples et vastes.

Les plans qu'il a lentement médités et tracés à l'avance, il peut les

changer au milieu de l'action par inspiration soudaine, et il est à la

fois très prudent et très audacieux; sa pensée tantôt chemine avec la

sourde lenteur de la taupe, tantôt s'élance du vol de l'aigle. Rien

n'est plus vrai. Mais considérez, mon fils, que quand deux armées sont

en présence, il faut que l'une d'elles soit vaincue, d'où il suit que

l'autre sera nécessairement victorieuse, sans que le chef qui la

commande ait toutes les parties d'un grand capitaine et sans même qu'il

en ait aucune. Il est, je le veux, des chefs habiles; il en est aussi

d'heureux, dont la gloire n'est pas moindre. Comment, dans ces

rencontres étonnantes, démêler ce qui est l'effet de l'art et ce qui

vient de la fortune? Mais vous m'écartez de mon sujet. Tournebroche, mon

fils, je voulais montrer que la guerre est aujourd'hui la honte de

l'homme et qu'elle en fut autrefois l'honneur. Établie sur les empires

par nécessité, elle fut la grande éducatrice du genre humain. C'est par

elle que les hommes se sont formés à toutes les vertus qui élèvent et

soutiennent les cités. C'est par elle qu'ils ont appris la patience, la

fermeté, le mépris du danger, la gloire du sacrifice. Le jour où des

pâtres ont roulé des quartiers de roc pour en former une enceinte

derrière laquelle ils défendirent leurs femmes et leurs boeufs, la

première société humaine fut fondée et le progrès des arts assuré. Ce

grand bien dont nous jouissons, la patrie, la ville, la chose auguste

que les Romains adoraient par-dessus les dieux, l'_Urbs_ est fille de la

guerre.

La première cité fut une enceinte fortifiée, et c'est dans ce berceau

rude et sanglant que furent nourries les lois augustes et les belles

industries, les sciences et la sagesse. Et c'est pourquoi le vrai Dieu

voulut être nommé le Dieu des armées.

Ce que je vous en dis, Tournebroche, mon fils, n'est pas pour que vous

signiez votre engagement à ce sergent recruteur et soyez pris de l'envie

de devenir un héros à raison de soixante coups de verge sur le dos par

jour, en moyenne.

Aussi bien la guerre n'est-elle plus, dans nos sociétés, qu'un mal

héréditaire, un retour lascif à la vie sauvage, une puérilité

criminelle. Les princes de ce temps porteront à jamais l'illustre honte

d'avoir fait de la guerre le jeu et l'amusement des cours. Il m'est

douloureux de penser que nous ne verrons pas la fin de ces carnages

concertés.

Quant à l'avenir, à l'insondable avenir, souffrez, mon fils, que je le

rêve plus conforme à l'esprit de douceur et d'équité qui est en moi.

L'avenir est un lieu commode pour y mettre des songes. C'est là, comme

en Utopie, que le sage se plaît à bâtir. Je veux croire que les peuples

se feront un jour de paisibles vertus. C'est dans la grandeur croissante

des armements que je me flatte de découvrir un lointain présage de paix

universelle. Les armées augmentent en force et en nombre. Les peuples

entiers y seront un jour engouffrés. Alors le nombre périra par son trop

de nourriture. Il crèvera d'obésité.

Opinions sociales · 第 49 / 64 题