abusé, monta aux lieux d'aisance pour satisfaire à des besoins pressans.
Tandis qu'il était assis sur l'une des lunettes[283], le Diable,
courroucé de la confession qui venait de se faire, eut l'audace de se
montrer encore, pour effrayer son homme et lui faire commettre quelque
imprudence; il parut tout subitement sous sa propre forme, tenant à la
main un arc bandé, sur lequel était une flèche dirigée contre le
religieux:--Misérable, lui dit-il, tu m'as confondu; mais je te tiens
ici, et tu ne mourras que de ma main.--Retire-toi, maudit, répondit le
prêtre, je ne te crains plus... Il accompagna ces mots d'un signe de
croix; et l'absolution du prieur obligea bien le Diable à ne plus se
montrer[284].
[283] _Monachus verò, ob necessitatem naturæ, privatam ascendens, dùm
in unâ sedium sederet_, etc.
[284] _Cæsarii Heisterbachensis miraculorum_, lib. III, _de confess._
cap. 14.
IVº CE QUE L'ON VOUDRA--CONTE BLEU.
L'abbé Macaire, résolu de fuir le monde, s'était enfoncé dans un grand
désert. Il arriva dans un lieu jadis habité, où il ne trouva plus que
quelques tombeaux de païens. Comme il avait besoin de repos, il ouvrit
un sépulchre, tira dehors un cadavre, et le mit sous sa tête pour lui
servir d'oreiller[285].
[285] _Sub caput suum tanquam plumacium_... c'était un coussin fort
agréable!
Les démons, qui hantaient ces tombeaux, voyant le sang-froid de l'abbé
Macaire, résolurent de le tourmenter un peu. Ils se mirent donc à
crier:--Madame, levez-vous, nous allons au bain... Le Diable, qui se
trouvait dans le cadavre que Macaire avait pris pour dormir, répondit
aussitôt:--J'ai sur le ventre un étranger qui m'empêche de vous
suivre...
Macaire, entendant ces mots, eut bien quelque étonnement, mais pas la
moindre frayeur. Il fut même assez intrépide pour donner des coups de
poing à son oreiller, en lui disant:--Lève-toi, et va-t'en, si tu
peux... Et les démons stupéfaits prirent la fuite, en criant:--Seigneur
étranger, vous êtes plus fort que nous...
Les esprits malins n'osèrent donc plus attaquer ouvertement l'abbé
Macaire; mais ils lui envoyèrent, sans se montrer, des tentations
charnelles. C'est pourquoi il se leva, remplit un grand sac de sable et
de pierres, le chargea sur ses épaules, et marcha plusieurs jours dans
le désert, sans quitter son fardeau. Il voulait par là tourmenter son
corps regimbant.
Satan se présenta à lui, sous la figure d'un homme fort et vigoureux,
vêtu d'un habit de lin, et chargé de bouteilles.--Où vas-tu, lui dit
Macaire?--Mon voyage et mon fardeau sont utiles à quelque chose,
répondit le Diable. Je porte à boire à mes compagnons.--Et pourquoi
as-tu pris tant de bouteilles?--Parce qu'ils sont plusieurs; et puis, vu
que chacun a ses goûts, j'ai eu soin de prendre aussi différentes
espèces de vins. Ce qui ne plaira pas à l'un plaira à l'autre: moi, je
veux que tout le monde soit content.
Après ces mots, Satan reprit son chemin, et Macaire sa promenade. Il
rencontra bientôt une tête de mort, et lui demanda sur quel corps elle
avait figuré dans le monde?--Sur le corps d'un païen, répondit la
tête.--Où est maintenant ton âme?--Dans l'enfer.--Les païens sont-ils
bien bas dans les pays enflammés?--Ils sont enfoncés _dans le coeur de
la terre_, aussi bas que le ciel est haut.--Y a-t-il quelqu'un
au-dessous des païens?--Oui, les Juifs.--Et au-dessous des Juifs?--Les
chrétiens qui ne sont pas dévots. Ceux-là sont au fin fond de
l'enfer[286]...
[286] _Legenda, opus aureum Jacobi de Voragine, auctum à Claudio à
Rotâ_, Leg. 18.
CHAPITRE XXX.
LE DIABLE A CONFESSE.
Un prêtre, occupé à entendre, dans son église, les confessions de ceux
de ses paroissiens qui voulaient faire leurs pâques, aperçut, parmi les
pénitens, un inconnu jeune et robuste, qui attendait son tour pour se
confesser aussi.
Après que tous les paroissiens furent expédiés[287], l'étranger
s'approcha du confessionnal, se mit à genoux devant le prêtre, et
commença sa confession; mais il raconta des péchés si énormes, il avoua
tant d'homicides, tant de brigandages, tant de vols, tant de parjures,
tant de blasphèmes, tant de fornications, et tant d'autres monstruosités
qu'il disait avoir faites ou inspirées, que le prêtre, saisi d'horreur à
l'idée d'une conscience si pleine, accablé d'ennui par une confession si
longue, dit au pénitent inconnu:--Quand tu aurais vécu mille ans, tu
aurais à peine eu le temps de commettre toutes ces abominations.
[287] _Omnibus expeditis._
--J'ai plus de mille ans, répondit l'inconnu.--Qui es-tu donc, s'écria
le prêtre épouvanté?--Hélas! répliqua le pénitent, je suis un de ces
démons qui sont tombés avec Lucifer. Je ne vous ai dit là qu'une petite
partie de mes fautes. Mais je vais vous conter le reste, si vous voulez
m'entendre jusqu'au bout.--Et quel fruit espères-tu en tirer, demanda le
prêtre?--J'ai vu plusieurs personnes venir à vous chargées de péchés, et
s'en retourner pures, répondit le démon; j'ai remarqué que, malgré les
plus grands crimes, vous aviez le pouvoir de leur donner la vie
éternelle: l'espoir de participer à leur bonheur m'a séduit, et j'ai
voulu faire comme eux.
--Eh bien! repartit le prêtre, si tu veux remplir sincèrement la
pénitence que je vais t'imposer, toutes tes fautes te seront
remises.--Si cette pénitence est supportable, dit le démon, je m'y
soumettrai.--Elle sera très-douce, répondit le prêtre. Va,
prosterne-toi, trois fois le jour, le visage contre terre, et dis ces
seules paroles:
Dieu bon! Dieu créateur, qu'on bénit en tout lieu,
J'ai péché contre vous... Pardonnez-moi, grand Dieu!
--Je ne puis me résoudre à mettre la face en terre, répondit le Diable;
c'est trop humiliant.--Monstre! s'écria le prêtre indigné, si ton
orgueil te défend de t'abaisser devant ton maître, retire-toi donc... Et
le Diable s'en alla[288]...
[288] _Cæsarii Heisterb. Miracul._, lib. III, _de confess._, cap. 26.
Mais le dénoûment de cette belle histoire s'accorde trop mal avec la
bonne intention du Diable, pour qu'on puisse y ajouter la moindre foi.
Il y a d'ailleurs une foule de traits qui prouvent dans les démons plus
d'humilité; et voici une anecdote où l'ange déchu se montre moins
endurci; elle est du même auteur que la précédente.
Cæsarius d'Heisterbach lui-même se vante d'avoir assisté aux exorcismes
d'une possédée, lesquels exorcismes furent assez remarquables par la
circonstance suivante. Après qu'on eut interrogé le Diable sur divers
sujets hétéroclites, on lui demanda s'il ne regrettait point son ancien
état de gloire; et le Diable répondit:--«Qu'on élève, de la terre au
ciel, une colonne de fer et de feu, armée de rasoirs et de lames
tranchantes; qu'on me donne un corps de chair; qu'on me tire ensuite du
haut en bas de cette colonne... je consens à endurer ce supplice
jusqu'au jour du jugement dernier, pour regagner le ciel que j'ai
perdu[289]...»
[289] _Ejusdem, Cæsarii Heisterbach. illustrium miracul._, lib. V,
cap. 10.
A coup sûr, ce n'est pas là le langage d'un être qui refuse de se
prosterner trois fois devant Dieu pour sortir de l'enfer...
VARIÉTÉS,
OU
MOSAÏQUE INFERNALE.
--Plusieurs écrivains accordent à l'enfer quelques agrémens, entre
autres celui d'avoir de bons voisinages; et c'est assurément quelque
chose. On sait que les Juifs regardent les méchans voisins comme un mal
très-fâcheux, et qu'ils le mettent au rang des malédictions qu'ils
donnent à leurs ennemis. Or il est impossible d'avoir un voisinage plus
paisible et plus doux que celui des enfers. Ces pays pacifiques sont les
_limbes_, habités par les enfans morts sans baptême, et le _purgatoire_,
où les justes se purifient de leurs fautes vénielles.
Les théologiens, qui nous ont fait l'histoire de ces contrées, assurent
que les limbes logeaient aussi, pendant les quarante premiers siècles du
monde, de pieux et saints personnages, d'une innocence et d'une
tranquillité parfaite; qu'au bout de ce temps, ils quittèrent ce séjour,
pour en habiter un meilleur; mais que cependant ils ne laissèrent pas
d'entretenir quelque correspondance avec les peuples de l'enfer, leurs
anciens voisins; ce qui est bien prouvé par l'histoire du mauvais riche,
à qui Abraham donne le doux nom de _fils_[290].
[290] «Le pauvre Lazare ne demandait pour se rassasier que les miettes
qui tombaient de la table du mauvais riche; mais personne ne lui en
donnait. Or, Lazare mourut, et fut emporté par les anges dans le
sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et tomba dans l'enfer.
Lorsqu'il était dans les tourmens, il leva les yeux, et vit de loin
Lazare dans le sein d'Abraham. Il s'écria: Abraham, _mon père_, ayez
pitié de moi; envoyez Lazare ici, afin qu'il me rafraîchisse d'une
goutte d'eau. Mais Abraham lui répondit: _Mon fils_, vous avez eu
vos biens, pendant votre vie; vous êtes maintenant dans la peine.
D'ailleurs nous ne pouvons franchir l'abîme qui nous sépare, etc.»
(_Saint Luc, chap. XVI, versets 21-26._)
Quant au purgatoire, plusieurs théologiens orthodoxes nous apprennent
qu'il n'est séparé de l'enfer que par une grande toile d'araignée;
d'autres disent par des murs de papier, qui en forment l'enceinte et la
voûte. Au reste, l'un vaut l'autre; et puisqu'il est constant que cette
frêle séparation n'a jamais été rompue, on peut en conclure que les deux
peuples voisins vivent en bonne intelligence, et que chacun jouit d'une
parfaite sécurité dans son pays[291].
[291] Éloge de l'enfer, 1re partie, paragraphes 22 et 24.
--Un Juif, qui se rendait à Fondi, dans le royaume de Naples, fut
surpris par la nuit, et ne trouva pas d'autre gîte qu'un temple
d'idoles, où il se décida, faute de mieux, à attendre le matin. Il
s'accommoda comme il put dans un coin du sanctuaire, s'enveloppa dans
son manteau, et se disposa à dormir.
Mais au moment où il allait fermer l'oeil, il vit plusieurs démons
tomber de la voûte dans le temple, et se disposer en cercle autour d'un
grand autel. En même temps le roi de l'enfer descendit aussi, se plaça
sur un trône élevé, et ordonna à tous les Diables subalternes de lui
rendre compte de leur conduite. Chacun fit valoir alors les services
qu'il avait rendus à la chose publique; chacun fit l'apologie de ses
talens et l'exposé de ses bonnes actions.
Le Juif, qui ne jugeait pas comme le prince des démons, et qui trouvait
leurs bonnes actions un peu douteuses, fut si effrayé de la mine de ses
voisins et de leurs discours, qu'il se hâta de dire les prières et de
faire les cérémonies que la synagogue met en usage pour chasser les
esprits malins; mais inutilement: les exorcismes de la synagogue étaient
passés de mode, et les démons ne s'aperçurent seulement pas qu'ils
étaient vus par un homme.
Le Juif, ne sachant plus à quoi recourir, s'avisa d'employer le signe de
la croix. On lui avait dit que ce signe était d'une efficacité
incontestable; et il en fut bientôt convaincu; car les démons cessèrent
de parler, aussitôt que le Juif commença de se signer; et, après avoir
bien regardé autour de lui, le roi de l'enfer aperçut le malencontreux
enfant d'Israël.--«Allez voir qui est là, dit-il à un de ses gens...» Le
démon obéit; et, lorsqu'il eut examiné le voyageur, il retourna vers son
maître.--«C'est un vase de réprobation[292], lui dit-il; mais
malheureusement il vient de se fortifier du signe de la croix...--En ce
cas, reprit le grand diable en gémissant, sortons d'ici. Nous ne
pourrons bientôt plus être tranquilles dans nos temples. Si les choses
continuent, on n'aura plus la liberté de quitter l'enfer...» En disant
ces paroles, le prince des démons s'envola; tous ses gens disparurent;
et le Juif se fit chrétien[293].
[292] Le texte porte: «c'est un vase, ou un pot vide de grâce;» _vas
vacuum_, etc.
[293] _Historia tripartita_, lib. VI, cap. I.--_Gregorius, in
dialog._--_Baronii_, tom. III, _anno Christi 327._
--Un pieux cénobite, nommé Lubert, étant à l'article de la mort, se
recommandait particulièrement à la sainte Vierge, à saint Jérôme et à
saint Grégoire, qu'il avait pris pour ses patrons.
Sur ces entrefaites, le Diable apparut au moribond sous la figure d'un
moine décédé depuis peu, et dit à Lubert qu'il avait tort d'invoquer
seulement Marie et les saints personnages; qu'il serait plus sage de
mettre sa confiance en son créateur, et qu'il valait mieux s'adresser à
Dieu qu'à ses saints... En entendant ces paroles hérétiques, Lubert
reconnut le tentateur, et se mit à chanter des psaumes.
--Ce que tu dis là n'est pas une prière, interrompit le Diable: c'est le
coeur plus que la bouche qui doit parler à Dieu.--Tu en as menti,
s'écria Lubert, les psaumes sont des paroles saintes, et... Là-dessus,
il accabla le Diable de si grosses injures, qu'on n'a pas jugé à propos
de les rapporter. Celui-ci se retira tout humilié, et laissa au cénobite
le plaisir de mourir comme il l'entendrait.
Lubert se remit donc à psalmodier, et à invoquer de tous ses poumons la
sainte Vierge, saint Jérôme et saint Grégoire; tellement qu'en rendant
l'âme, il s'écria qu'il voyait de belles et admirables choses; on pensa
que ses patrons et ses anges gardiens venaient le chercher; et il mourut
en bonne odeur devant ses frères[294].
[294] _Thomæ Campensis, liber de vitâ Luberti; et Mathæi Tympii præmia
virtut. christian._, pag. 303.
--Voici encore une honnête action du Diable. Le trait est peut-être peu
décent; mais les personnes pudiques étant prévenues peuvent passer
outre.
Un homme, qui n'avait pas à se plaindre de sa femme, puisqu'elle était
jeune et belle, fut pourtant assez vicieux pour jeter un oeil de
convoitise sur sa voisine. La voisine, qui devait se louer de son mari,
puisqu'il était bien portant et plein de complaisance, fut assez
pécheresse, de son côté, pour accueillir favorablement les oeillades du
voisin. On va vite en amour quand on est d'accord. Le voisin et la
voisine prennent jour, se donnent un rendez-vous, et font bien vite une
tache au contrat conjugal...
Le Diable, qui se trouvait dans le voisinage, ne voulut pas laisser cet
adultère impuni. Il se ressouvint de la manière dont Mars et Vénus
avaient été vilipendés par Vulcain; il composa bien vite un charme, et
lia si fortement le voisin et la voisine, qu'il leur fut impossible de
se séparer... Après de longs et inutiles efforts, ils se décidèrent à
demander du secours. On entend leurs cris; on entre; on est tout
scandalisé de la conduite des pécheurs, et tout stupéfait de leur
embarras. On veut les en tirer: peine perdue. Il fallut des prières
publiques et de longues cérémonies pour rompre le charme.
On dit que cette punition fit un bon effet dans le pays; mais le pays où
cela se passa n'est pas nommé, par égard pour les habitans[295].
[295] _Cornelii Gemmæ cosmocrit._, chap. 8, liv. I.--_Post plures
annalium scriptores._
--Il y avait, dans les environs de Goa, une secte de brachmanes, qui
croyaient qu'il ne fallait pas attendre la mort pour aller dans le ciel.
C'est pourquoi, lorsqu'ils se sentaient bien vieux, ils ordonnaient à
leurs disciples de les enfermer dans un coffre, et d'exposer le coffre
sur un fleuve voisin, qui devait les conduire en paradis. Mais ces
pauvres gens se trompaient bien, comme dit le révérend père Teiscera,
jésuite et missionnaire qui s'y connaissait[296]: hors de l'église,
point de salut. Le Diable était là qui guettait le vieux brachmane;
aussitôt qu'il le voyait embarqué, il crevait le coffre, empoignait son
homme, l'emportait bien loin; et les habitans du pays, retrouvant la
boîte vide, s'écriaient que le vieux brachmane était allé en paradis;
qu'il était saint; qu'il ferait des miracles en faveur de ses amis et de
ses connaissances, etc. Mais _va-t'en voir s'ils viennent_.
[296] _Epistolæ indicæ. Emanuel Teiscera ad fratres soc. Jesu; Goæ_,
1560.
--Un petit prince d'Allemagne, qui s'était donné au Diable, et qui
n'avait pas eu à s'en plaindre, pendant tout le cours d'une longue vie,
sentit enfin les approches de la mort. Il était alors engagé dans une
guerre qu'il aurait bien voulu voir terminée. Mais la Mort était au
chevet de son lit, et le Diable aux pieds, qui l'attendait.
Le petit prince, désolé de partir sitôt, pria le Diable de lui procurer
encore un an de vie.--C'est un peu difficile, répondit le Diable; car tu
n'as plus de forces. Mais enfin, si une année de vie t'oblige beaucoup,
je vais me poster avec toi dans ton corps, et je te soutiendrai comme je
pourrai... Il le fit comme il le disait. Le prince se leva; la Mort, le
voyant debout, et sans doute alors soumise au Diable, se retira sans
rien faire. L'année se passa sans mésaventure; la guerre commencée se
termina par une bonne paix; et le petit prince allemand s'en alla, au
bout de l'année, avec le Diable à qui il appartenait[297].
[297] _Shellen_, _de Diabol._, liv. VIII. _Post Cæsarii Heisteirb.
Mirac._, liv. XII, chap. 3. La chose se passa vers le douzième
siècle.
--Messire Guillaume, abbé de sainte Agathe au diocèse de Liége, étant
allé à Cologne avec deux de ses moines, fut obligé de tenir tête à une
possédée, qui portait dans son sein un démon assez égrillard. L'abbé
Guillaume fit à l'esprit malin une foule de questions incohérentes,
auxquelles celui-ci répondit comme il lui plut (par la bouche de la
possédée, ainsi que cela se pratique).
Cependant, comme le Diable faisait presqu'autant de mensonges que de
réponses, l'abbé s'en aperçut, et le conjura de lui dire la vérité, et
rien que la vérité, dans toutes les demandes qu'il allait lui faire. Le
Diable le promit, et tint parole. Il apprit au bon abbé comment se
portaient plusieurs défunts dont il voulait savoir quelques nouvelles,
lui nomma ceux qui étaient déjà au ciel, et ceux qui patientaient dans
le purgatoire. L'abbé se mit aussitôt à prier pour eux; et en même temps
un des moines qui l'accompagnaient voulut lier conversation avec le
Diable.--Tais-toi, lui dit l'esprit malin; tu as volé hier douze sous à
ton abbé; et ces douze sous sont maintenant à ta ceinture, enveloppés
dans un chiffon... Je te pourrais nommer plusieurs autres petits vols
comme celui-là, sur lesquels tu n'as rien bredouillé à confesse...
L'abbé, ayant entendu ces choses, voulut bien en donner l'absolution à
son moine; après quoi, il ordonna au Diable de débarrasser la possédée
de sa présence.--Et où veux-tu que j'aille, demanda le démon?--Tiens, je
vais ouvrir la bouche, répondit l'abbé, tu entreras dedans, si tu
peux.--Il y fait trop chaud, répliqua le Diable; tu as communié ces
jours-ci.--Eh bien! mets-toi à califourchon sur mon pouce.--Tes doigts
sont sanctifiés; si je m'y frottais, je m'en mordrais plus d'une fois
les ongles.--En ce cas, va-t'en où tu voudras; mais déloge.--Pas si
vite, répliqua le Diable; j'ai permission de rester ici deux ans encore;
alors, qui vivra verra...
L'abbé, voyant qu'il n'y avait rien à faire, dit au Diable:--Au moins,
montre-toi à nos yeux dans ta forme naturelle.--Vous le
voulez?--Oui.--Voyez... En même temps la possédée commença de grandir et
de grossir d'une manière effroyable. En deux minutes, elle était déjà
haute comme une tour de trois cents pieds. Ses yeux devinrent ardens
comme des fournaises, et ses traits épouvantables. Les deux moines
tombèrent l'un en pamoison, l'autre en démence. L'abbé, qui seul avait
conservé un peu de bon sens, conjura le Diable de rendre à la possédée
la taille et la forme qu'elle avait d'abord. Le Diable obéit et dit à
Guillaume:--Tu fais bien de te raviser, car nul homme ne peut, sans
mourir, me voir tel que je suis[298]...»
[298] _Cæsarii Heisterbach Miracul._, liv. V, chap. 29, _et Shellen_,
_de Diabol._, liv. VII.
--Il y a peu de personnes qui ne connaissent cette chanson du chevalier
De Lisle, appelée par les dévots _la Prophétie Turgotine_. Cependant,
comme on l'attribue au Diable, nous ne pouvons nous dispenser de la
rapporter ici[299].
[299] Elle fut imprimée à Paris, pour la première fois, en 1778.
(AIR: _La bonne Aventure, ô gué!_)
Vivent tous nos beaux esprits
Encyclopédistes,
Du bonheur français épris,
Grands Économistes!
Par leurs soins, au temps d'Adam
Nous reviendrons, c'est leur plan;
Momus les assiste,
O gué!
Momus les assiste.
Ce n'est pas de nos bouquins
Que vient leur science;
En eux, ces fiers paladins
Ont la sapience.
Les Colbert et les Sully
Nous paraissent grands; mais fi!
Ce n'est qu'ignorance,
O gué!
Ce n'est qu'ignorance!
On verra tous les états
Entre eux se confondre;
Les pauvres sur leurs grabats
Ne plus se morfondre;
Des biens on fera des lots,
Qui rendront les gens égaux:
Le bel oeuf à pondre,
O gué!
Le bel oeuf à pondre!
Du même pas marcheront
Noblesse et roture;
Les Français retourneront
Au droit de nature;
Adieu parlements et lois,
Princes, ducs, reines et rois:
La bonne aventure,
O gué!
La bonne aventure!
Et cependant vertueux
Par philosophie,
Les Français auront des dieux
A leur fantaisie.
Nous reverrons un ognon,
A Jésus damer le pion;[300]
Ah! quelle harmonie
O gué!
Ah! quelle harmonie!
[300] On n'a jamais vu un ognon damer le pion à Jésus.
Alors, amour, sûreté,
Entre soeurs et frères,
Sacremens et parenté
Seront des chimères;
Chaque père imitera
Noé, quand il s'enivra:
Liberté plénière,
O gué!
Liberté plénière!
Plus de moines langoureux,
De plaintives nones:
Au lieu d'adresser aux cieux
Matines et nones,
On verra ces malheureux
Danser, abjurant leurs voeux,
Galante chaconne,
O gué!
Galante chaconne!
Puisse des novations
La fière sequelle
Nous rendre des nations
Le parfait modèle!
Cet honneur, nous le devrons
A Turgot et compagnons:
Besogne immortelle,
O gué!
Besogne immortelle!
A qui devrons-nous le plus?
C'est à notre maître,
Qui, se croyant un abus,
Ne voudra plus l'être.
Ah! qu'il faut aimer le bien,
Pour, de roi, n'être plus rien!
J'enverrais tout paître,
O gué!
J'enverrais tout paître!
Ces neuf couplets, qui n'ont rien que de naturel, et qui ne sont que la
parodie des pamphlets qu'on publia au commencement du règne de Louis
XVI, paraissent, depuis la révolution, tellement miraculeux aux esprits
qui cherchent partout des prodiges, que le révérend père abbé Fiard
s'écrie à ce propos: «Nous dirons, sans craindre de nous tromper, que
cette prophétie, malheureusement trop véridique, vient de l'esprit
infernal, qu'elle est sortie de l'enfer, ou (ce qui est la même chose)
d'hommes qui avaient communication avec l'enfer; et nous donnons cette
prédiction (que sûrement on ne contestera pas) pour un _fait_ du Diable
ou des démonolâtres existans alors dans le royaume.
»A cette époque de 1778 (qu'on veuille bien y remonter), la France était
tranquille au-dedans; un roi bienfaisant avait assuré la stabilité de
ces corps antiques de magistrats, que sous le règne précédent on avait
violemment attaquée. Les rangs étaient subordonnés. Des gradations
marquées différenciaient les conditions. Le clergé et la noblesse
jouissaient de leurs droits. Le Français aurait frémi, à la seule pensée
qu'il verrait dans le sein de sa patrie, et par les mains de ses
compatriotes, briser les autels, détruire la religion, annuler des
sacremens, dont l'un, depuis Clovis, depuis quatorze siècles, lui
imprime le divin caractère de chrétien, le discerne du Turc, du Juif; et
l'autre appelle sur son union avec une épouse les bénédictions du ciel.
»Mais les démoniaques prophètes sont autour de Louis XVI; ils habitent
ses palais, ils vivent de ses bienfaits. Bien assurés de leurs coups,
bien sûrs de l'infernale puissance qu'ils ont sur l'esprit humain, et de
la damnable science qu'ils possèdent de l'ensorceler, quand Dieu le
permet, ils annoncent, en toutes lettres, que Louis XVI, que _notre
maître_ (c'est ainsi qu'ils le nomment) voudra ne plus être roi, etc.