Comme le Diable disait ces mots, une méchante femme qui se trouvait là

eut l'impiété de dire:--Quand le pape Léon chassera les démons, je serai

reine... Mais elle avait à peine achevé son horrible phrase, que le

Diable sortit de la possédée de Toscane, et se jeta, à corps perdu, dans

la blasphématrice, qu'il commença de tourmenter vertement. Il est

probable que saint Léon eut assez d'indulgence pour la délivrer.

Toutefois l'histoire ne le dit pas [270].

[270] _Bollandi Acta Sanctorum; aprilis 19, cap. 2, Leon IX._

IVº ENCORE UN TOUR AUX ENFERS.

Quoique l'auteur du petit livre mystique, intitulé DIEU SEUL, ait dit,

page 136, que _Dieu est le meilleur des pères, et qu'ainsi ce n'est pas

notre affaire de nous mettre en peine de l'enfer ou du paradis_; comme

l'auteur du très-admirable livre, intitulé PENSEZ-Y MIEUX, a soutenu,

page 4, que _c'est l'affaire et la grande affaire des parfaits et des

commençans en dévotion_, nous allons donner encore une description de

l'enfer, pour retenir efficacement, par cette peinture terrible, les

tièdes qui s'approchent trop inconsidérément du précipice.

Un homme qui s'appelait _Réparé_, et un soldat qui se nommait _Étienne_,

firent, avant de mourir, et par une grâce toute spéciale, le voyage de

l'autre monde. Ils virent, dans une grande caverne, quelques démons qui

élevaient un bûcher, pour y brûler l'âme d'un prêtre nommé Tiburce, qui

avait commis de grandes impudicités.

Ils aperçurent, un peu plus loin, une maison enflammée, où l'on jetait

un grand nombre d'âmes coupables, et ces âmes brûlaient comme du bois

sec. Il y avait auprès de cette maison une grande place, fermée de

hautes murailles, où l'on était continuellement exposé au froid, au

vent, à la pluie, à la neige, où les patiens souffraient une faim et une

soif perpétuelles sans pouvoir rien avaler. On dit à l'homme qui se

nommait _Réparé_, et au soldat qui s'appelait _Étienne_, que ce triste

gîte était le purgatoire.

A quelques pas de là, ils furent arrêtés par un grand feu, qui s'élevait

jusqu'au ciel du pays; et ils virent arriver un Diable qui portait un

cercueil sur ses épaules. _Réparé_, qui aimait probablement à

s'instruire dans ses voyages, demanda pour qui on allumait le grand feu.

Mais le démon qui portait le cercueil, déposa sa charge, et la jeta dans

les flammes, sans dire un mot. La bière se consuma, et on aperçut le

corps d'un moine. Alors le Diable dit à _Réparé_:--«Vous voyez cet homme

là? Eh bien! il avait fait voeu de chasteté; et il a violé une jeune

fille, qui était venue lui demander le baptême. Aussi nous l'allons bien

corriger.»

Les deux voyageurs passèrent; et, après avoir parcouru divers autres

lieux, où ils remarquèrent plusieurs scènes infernales, plus terribles

les unes que les autres, ils arrivèrent devant un pont, qu'il fallut

traverser. Ce pont était bâti sur un fleuve noir et bourbeux, dans

lequel on voyait barbotter plusieurs défunts d'un aspect effroyable. On

l'appelait _le pont des épreuves_, parce que celui qui le passait sans

broncher était juste et entrait dans le ciel; au lieu que le pécheur

tombait dans le fleuve, avec les gens de son espèce.

Quoique ce pont n'eût pas six pouces de largeur, on dit que _Réparé_ le

traversa heureusement. Mais le pied d'_Étienne_ glissa au milieu du

chemin, et ce pied fut aussitôt empoigné par des hommes noirs qui

l'attirèrent à eux. Le pauvre soldat se croyait perdu, quand des anges

arrivèrent à tire-d'ailes, qui saisirent Étienne par les bras, et le

disputèrent aux hommes noirs. Après de longs débats, les anges furent

les plus forts, et emportèrent le soldat, à demi disloqué, de l'autre

côté du pont. «Vous avez bronché, lui dirent-ils ensuite, parce que vous

êtes trop lubrique; et nous sommes venus à votre secours, parce que vous

faites l'aumône.»

Les deux voyageurs virent alors le paradis, dont les maisons étaient

d'or, et les campagnes couvertes de fleurs odorantes; et les anges les

renvoyèrent sur la terre, en leur recommandant de conter aux hommes ce

qu'ils avaient vu[271].

[271] _Historia tripart. post Gregorii_, dialog. 4.--_G. Bloock, post

Dyonisii Carth. colloquium de particulari judicio_, art. 20.

CHAPITRE XXVIII.

QUATRE PETITS ROMANS.

Iº THÉODORA.

Du temps de l'empereur Zénon, il y avait à Alexandrie une jeune dame

nommée Théodora, aussi remarquable par sa beauté que distinguée par la

noblesse de sa famille. Elle avait épousé un homme riche et craignant

Dieu, avec qui elle passait des jours vertueux et paisibles.

Le Diable, jaloux de sa sainteté, alluma dans le coeur d'un personnage

opulent de la même ville tous les feux de la concupiscence, et l'amour

le plus violent pour Théodora. Le riche amoureux lui envoya bientôt des

messagères secrètes, chargées de lui offrir des présens magnifiques, si

elle voulait partager son amour; mais elle rejeta ces propositions.

Elles devenaient cependant si fréquentes, que cette pauvre femme ne

pouvait plus y tenir.

Enfin, l'amant de Théodora s'avisa de confier le soin de ses affaires à

une vieille sorcière, qui passait pour une personne très-entendue en

fait de commissions amoureuses. La sorcière alla trouver Théodora; et,

après qu'elle se fut insinuée dans sa confiance, elle la supplia d'avoir

pitié d'un homme qui ne soupirait que pour elle.--Je n'oserais jamais

commettre un aussi grand péché, répondit Théodora, puisque je suis sous

les yeux de Dieu qui voit tout.--Vous êtes dans l'erreur, repliqua la

magicienne, tout ce qui se fait en plein jour, Dieu le sait et le voit;

mais tout ce qui se passe la nuit, Dieu l'ignore.--Dites-vous bien la

vérité?--Certainement; et vous pouvez là-dessus vous en rapporter à

moi.--Eh bien! répondit la jeune dame rassurée, allez dire à celui qui

vous envoie, qu'il peut venir me trouver ce soir, et qu'il obtiendra ce

qu'il désire.

L'amoureux enchanté se rendit, au commencement de la nuit, dans

l'appartement de Théodora, coucha avec elle, et se retira un peu avant

l'aurore.

Mais quand le jour parut, l'épouse adultère, rentrant en elle-même, se

mit à pleurer amèrement, dans cette pensée qu'elle venait peut-être de

perdre son âme et sa vertu. Son mari ne put ni la consoler, ni savoir la

cause de son chagrin... Pour éclaircir ses doutes, elle alla dans un

monastère de filles, et demanda à l'abbesse si les crimes commis de nuit

échappaient aux regards du créateur.--Dieu sait tout et voit tout,

répondit l'abbesse; à toutes les heures de la nuit et du jour, dans tous

les pays du monde, ses yeux sont ouverts sur toute la création.--Ah!

malheureuse que je suis, s'écria la dame pécheresse... Donnez-moi le

livre des évangiles, afin que je consulte le sort[272].

[272] _Ut sortiar memetipsam_... Cette manière de consulter le sort

était autrefois en grand usage. On ouvrait le livre des évangiles,

et on regardait le premier mot qui se présentait, à l'ouverture du

livre, comme un arrêt du ciel. St. Augustin a écrit contre cette

superstition, dans ses épîtres _ad Januarium_.

En ouvrant le livre, elle trouva ces mots de Pilate: _Quod scripsi

scripsi_[273]... Elle comprit par là que ce qui était fait était fait,

et qu'il fallait le réparer par la pénitence. C'est pourquoi elle rentra

dans sa maison, s'habilla en homme, pendant l'absence de son mari, et se

rendit dans un couvent de moines, où elle passa le reste de sa vie,

connue seulement sous le nom de frère Théodore. Le Diable la tenta

encore de plusieurs manières[274]; mais il ne l'empêcha pas de mourir en

odeur de sainteté[275].

[273] Ce que j'ai écrit est écrit. _S. Jean, chap. XIX vers. 22_.

[274] Les démons lui apparurent particulièrement sous la figure de son

mari, sous des formes de bêtes féroces, sous des costumes

militaires, etc.; mais ces métamorphoses sont trop insipides, pour

qu'on puisse se permettre d'en ennuyer le lecteur.

[275] _Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auctum à Claudio à

Rotâ_, lég. 87.

IIº L'ANNEAU.

Un mari, partant pour un long voyage, dit à sa femme:--Je ne sais pas

combien de temps je vais vivre éloigné de vous. Mais s'il faut que vous

veniez me rejoindre, je vous enverrai chercher par un homme de confiance

qui vous présentera mon anneau. Au reste, je vous ai recommandé à saint

Côme et à saint Damien... Après ces mots il embrassa l'épouse en pleurs,

et s'éloigna au plus vite.

Par un de ces hasards qui sont assez communs, le Diable se trouva

présent à cet adieu; et comme on ne l'avait ni vu, ni soupçonné, il

résolut de faire son profit de ce qu'il venait d'entendre. Au bout de

quelques jours, il se présenta, sous une figure humaine, à la dame en

question, et lui montrant un anneau parfaitement semblable à celui du

mari:--Madame, lui dit-il, je suis un ami de votre époux, qui m'a chargé

de venir ici en toute diligence, pour vous prévenir qu'il a un besoin

pressant de vous voir, et qu'il vous prie de me suivre avec confiance...

La dame, ayant reconnu l'anneau, monta un cheval que le Diable lui avait

amené; et ils se mirent en route. Lorsqu'ils furent dans la campagne, à

une heure où ils se trouvaient dans une solitude absolue, le Diable

poussa la dame, avec qui il voyageait, pour la faire tomber de cheval.

On ne dit pas ce qu'il voulait lui faire; mais la femme effrayée appela

à son secours saint Côme et saint Damien, qui accoururent bien vite,

chassèrent le démon et reconduisirent la dame à son logis[276].

[276] _Legenda aurea Jac. de Voragine_, lég. 138.

IIIº LE DANGER DES ENGAGEMENS.

Un ancien militaire, qui jouissait d'une grande fortune, et qui la

dépensait en libéralités, devint bientôt si pauvre qu'il manquait

presque du nécessaire. Comme il n'avait pas le courage de recourir à ses

amis, et que ses amis ne paraissaient pas disposés à se souvenir de ses

bienfaits, il tomba dans une grande tristesse, qui redoubla encore à

l'approche de son jour natal, où il avait coutume de faire quelques

dépenses magnifiques.

En s'occupant de ses chagrins, il s'égara dans une vaste solitude, où il

put sans honte pleurer la perte de ses biens. Tout à coup il vit

paraître devant lui un homme d'une taille haute, d'une figure imposante,

monté sur un cheval superbe. Ce cavalier, qu'il ne connaissait point,

lui adressa la parole avec le plus vif intérêt, et lui demanda la cause

de sa douleur. Après qu'il l'eut apprise, il ajouta:--Si vous voulez me

rendre un petit hommage, je vous donnerai plus de richesses que vous

n'en avez perdu...

Cette proposition n'avait rien d'extraordinaire, dans un temps où la

féodalité était en usage. Le militaire, pauvre et malheureux, promit à

l'étranger de faire tout ce qu'il exigerait, s'il pouvait lui rendre sa

fortune.--Eh bien! reprit le Diable (car c'était lui), retournez à votre

maison; vous trouverez, _dans tel endroit_, de grandes sommes d'or et

d'argent, et une énorme quantité de pierres précieuses. Quant à

l'hommage que j'attends de vous, c'est que vous ameniez votre femme ici,

dans trois mois, afin que je puisse la voir...

Le militaire s'engagea à cet hommage, sans chercher à connaître celui

qui l'exigeait. Il regagna sa maison, trouva les trésors indiqués,

acheta des palais, des esclaves, et reprit sa généreuse habitude de se

distinguer par des largesses; ce qui lui ramena nécessairement les bons

amis que le malheur avait éloignés.

A la fin du troisième mois, il songea à tenir sa promesse. Il appela sa

femme, et lui dit:--Vous allez monter à cheval, et venir avec moi, car

nous avons un petit voyage à faire. C'était une dame vertueuse, honnête,

et qui avait une grande dévotion à la sainte Vierge. Comme elle

n'entreprenait rien sans se recommander à sa protectrice, elle fit une

petite prière, et suivit son mari, sans lui demander où il la

conduisait. Après avoir marché près de trois heures, les deux époux

rencontrèrent une église. La dame, voulant y entrer, descendit de

cheval, et son mari l'attendit à la porte en gardant les manteaux.

A peine cette dame fut-elle entrée dans l'église, qu'elle s'endormit en

commençant sa prière. On peut regarder cela comme un miracle, puisqu'en

même temps la sainte Vierge descendit auprès d'elle, se revêtit de ses

habits et de sa figure, rejoignit le militaire, qui la prit pour sa

femme, monta sur le second cheval, et partit, avec le mari, au

rendez-vous du Diable.

Lorsqu'ils arrivèrent au lieu désigné, le prince des démons y parut avec

fracas, et d'un ton assez suffisant, si la chronique ne charge point.

Mais, dès qu'il aperçut la dame que le militaire lui amenait, il

commença à trembler de tous ses membres, et ne trouva plus de forces

pour s'avancer au-devant d'elle.--Homme perfide, s'écria-t-il, pourquoi

me tromper si méchamment? Est-ce ainsi que tu devais reconnaître mes

bienfaits? Je t'avais prié de m'amener ta femme, à qui je voulais

reprocher certains torts qu'elle me fait; et tu viens ici avec la mère

de Dieu, qui va me renvoyer aux enfers!...

Le militaire, stupéfait et plein d'admiration, en entendant ces paroles,

ne savait quelle contenance faire, quand la sainte Vierge dit au

Diable:--Méchant esprit, oserais-tu bien faire du mal à une femme que je

protége? Rentre dans l'abîme infernal, et souviens-toi de la défense que

je te fais de jamais chercher à nuire à ceux qui mettent en moi leur

confiance...

Le Diable se retira en poussant des cris plaintifs. Le militaire

descendit de cheval, et se jeta aux genoux de la sainte Vierge, qui,

après lui avoir fait quelques reproches, le reconduisit à l'église, où

sa femme dormait encore. Les deux époux rentrèrent chez eux, et se

dépouillèrent des richesses qu'ils tenaient du Diable. Mais ils n'en

furent pas long-temps plus pauvres, parce que la sainte Vierge leur en

donna d'autres abondamment[277].

[277] _Omnes dæmonis divitias cùm abjecissent_, etc., _multas

postmodum divitias, ipsâ largiente virgine, receperunt. Legenda

aurea Jacobi de Voragine_, lég. 114.

IVº LE VOYAGE A ROME.

--Saint Antide, évêque de Besançon[278], allant un jour prêcher à la

campagne, accompagné de son clergé, aperçut, en sortant de sa ville

épiscopale, le prince des démons qui tenait son assemblée en plein air,

et se faisait rendre compte de la conduite de ses diables. Le saint

évêque remarqua particulièrement un grand démon noir et maigre, qui dit

à Satan qu'il revenait de Rome, où il avait entraîné le pape dans un

péché d'impudicité.

[278] Cette admirable histoire est si authentique, qu'on ne sait pas

même si saint Antide a existé. On le fait vivre vers l'an 400. Les

Bollandistes, qui racontent avec confiance l'aventure qu'on va lire,

le font évêque de Besançon, selon l'avis de plusieurs légendaires.

Mais le Martyrologe d'Usuard, Mathieu Tympius, et d'autres légendes,

le font évêque de Tours.

Pour preuve de ce qu'il avançait, il présenta à l'assemblée la sandale,

autrement dite la mule du pape, qu'il apportait avec lui. Ceci se

passait le mardi saint; et le Diable se vantait d'avoir fait tomber le

saint père le dimanche des Rameaux, c'est-à-dire, trois jours

auparavant.

Saint Antide, frémissant de ce qu'il venait d'entendre, résolut d'aller

de suite à Rome, et d'engager le pape à réparer sa faute par la

pénitence. Il dit à son clergé, qui ne voyait rien de toute cette

assemblée, de rentrer dans la ville, parce qu'une affaire pressante

l'obligeait de faire un voyage éloigné, et qu'il ne serait de retour que

la veille de Pâques. En même temps, s'adressant au démon noir et maigre,

il lui commanda de lui servir de monture, et de le transporter à Rome

aussi vite qu'il se vantait d'en être venu.

Le démon s'agenouille docilement devant le saint, le prend sur son dos,

s'élève dans les airs, et le porte rapidement à Rome, où ils arrivent le

jeudi saint, dans la matinée. Le pape, quoique coupable d'impureté,

était près de monter à l'autel pour célébrer la sainte messe. Après

qu'Antide eut fait sa prière, il demanda avec instance à parler au

souverain pontife pour des choses de la plus haute importance. On

l'introduit; il raconte au saint père ce qu'il a vu, lui montre la

sandale qu'il a tirée des griffes du démon, et l'exhorte à se purger de

son crime. Le pape écoute le saint avec le plus profond respect, lui

fait sa confession, et le confesse à son tour. Les deux pieux

personnages se donnent mutuellement l'absolution de leurs fautes, et se

séparent réconciliés. Antide remonte alors sur son démon, qu'il avait

laissé attaché à la porte, et rentre à Besançon le samedi saint, sans

avoir éprouvé le moindre péril[279].

[279] _Bollandi, 25 junii mensis_, pag. 43. _Usuar. Martyrolog., junii

22. Mathæi Tympii præmia virtut._, pag. 53, etc.

CHAPITRE XXIX.

QUATRE PETITS CONTES.

Iº LE SOUPER.

--Saint Germain, évêque d'Auxerre, faisant une tournée dans son diocèse,

fut forcé, par la nuit et le mauvais temps, de coucher dans un petit

village. Après qu'il eut fait un souper très-modeste, il remarqua que

l'on préparait un second repas plus abondant et servi avec plus de soin.

Germain, agréablement surpris du bon ordre de ce second service, demanda

à qui on le destinait, et si l'on allait recevoir nouvelle compagnie. On

lui dit qu'on attendait _ces bonnes femmes qui vont la nuit_[280]. Le

saint n'en demanda pas davantage, et résolut de veiller pour voir la

suite de cette aventure.

[280] _Cui cùm dicerent quod bonis illis mulieribus quæ de nocte

incedunt prepararent_, etc. _Jac. de Voragine, ubi infrà._

Quelque temps après, il vit arriver une multitude de démons, en forme

d'hommes et de femmes, qui se mirent à table devant lui, en témoignant

leur bonne humeur par de grands éclats de rire et des propos pleins de

jovialité. Ces démons avaient l'air tout-à-fait benins, et ne montraient

pas le moindre penchant à nuire; mais ils se festoyaient aux dépens des

bonnes gens du village, et saint Germain n'approuvait pas cette liberté

_grande_.

C'est pourquoi il leur fit connaître qui il était, et leur défendit de

déloger jusqu'à nouvel ordre. En même temps, il appela les gens de la

maison, et leur demanda s'ils connaissaient leurs

convives?--Certainement, répond le patron; ce sont _tels_ et _telles_ de

nos pays voisins. Les relations qu'ils ont avec les esprits apportent la

bénédiction dans toutes les maisons où ils sont reçus...

Saint Germain, étonné de cette bonhomie, envoie aussitôt dans les

maisons des prétendus voisins, que l'on trouve endormis dans leur lit.

Il commande alors aux démons de dire la vérité. Le chef de la troupe

infernale déclare, en conséquence, que lui et ses gens n'ont pris la

figure des paysans du voisinage, que pour attraper un bon souper; que la

crainte qu'ils inspirent aux hommes, dans leur forme naturelle, les

force à de pareils stratagèmes; et que, pour donner de la vraisemblance

à leurs courses nocturnes, ils font croire aux bonnes âmes qu'il y a des

sorciers et des sorcières qui vont au sabbat, et autres balivernes

semblables qui ne sont que des gausseries...

Après cette confession, les démons s'évanouirent, laissant leur souper à

moitié mangé[281]... Sans doute il est mal de tromper les gens; mais

quand on le fait avec tant de ménagemens, on mérite un peu

d'indulgence...

[281] Bollandus, 25 juillet. _Legenda aurea Jac. de Voragine_, leg.

102; et les anciens bréviaires d'Auxerre, fête de St. Germain.

IIº LE CHATEAU MAGIQUE.

Le très-sérieux et très-excellent historien Théophanes raconte cette

véridique et miraculeuse histoire.--L'an 408 de Jésus-Christ, Cabadès,

roi de Perse, apprit qu'il y avait, sur les frontières de ses états, un

vieux château, nommé le château de Zoubdadeyer, qui était plein d'or,

d'argent, de pierreries et de richesses incalculables. Une pareille

découverte n'est pas à négliger: aussi Cabadès résolut-il de se rendre

maître au plus vite d'un trésor si précieux. Mais tous les biens

d'ici-bas sont accompagnés de maux: le château de Zoubdadeyer était

gardé par des troupes de démons, que l'on disait terribles, et qui ne

laissaient avancer aucun mortel auprès des trésors confiés à leur garde.

Cabadès mit en usage, pour chasser ces démons, toute l'industrie et tous

les exorcismes des mages et des sorciers juifs qui se trouvaient à sa

cour. Leurs efforts n'eurent pas le moindre succès. Le roi, désolé de se

trouver au milieu de l'abondance sans pouvoir en jouir, se ressouvint

alors du Dieu des chrétiens. Il lui adressa des prières, et fit venir

l'évêque qui dirigeait l'église chrétienne de Perse. Il le pria de se

donner un peu de mouvement en sa faveur, et de le mettre en possession

de ces trésors si bien gardés par les démons. Le prélat offrit le saint

sacrifice, et se rendit au château de Zoubdadeyer, après avoir pris la

communion. Il exorcisa lui-même les Diables qui défendaient l'entrée de

ce lieu de richesses, les força à déloger, et mit le roi Cabadès en

paisible possession du château magique[282].

[282] _Théophanis chronographia, anno 408._

IIIº LE PAUVRE PRÊTRE--CONTE NOIR.

Il y avait, dans le diocèse de Cologne, un saint prêtre respectable par

sa bonne vie. Le Diable, jaloux de sa piété, et n'osant le tenter

ouvertement, prit la figure d'un ange de lumière, et se présentant au

bon prêtre:--Ami de Dieu, lui dit-il, je viens de la part d'en-haut

t'avertir de te préparer à la mort; car tu mourras cette année.

Le prêtre reçut dévotement le conseil et la prophétie; il se disposa à

bien mourir, purifia sa conscience par la confession, affligea son corps

d'abstinences, de jeûnes et d'austérités, ne négligea aucune de ses

prières, et donna tout ce qu'il possédait aux pauvres de sa paroisse.

Comme ou lui demandait le motif de cette conduite, il avoua secrètement

à un de ses amis la révélation qu'il avait eue, et les paroles de l'ange

qui lui annonçaient le terme prochain de ses jours. Un pareil secret est

trop pesant pour qu'on le puisse garder: l'ami en question le communiqua

à un autre, qui en fit part à son voisin; et, de cette façon, toute la

paroisse, bientôt instruite, attendit le jour où son pasteur devait

mourir, pour l'accomplissement de la prophétie. Mais l'année étant

écoulée, le prêtre ne mourut pas, à la grande surprise de toutes les

bonnes gens.

Le saint homme, plus stupéfait que tous les autres de se voir trompé par

un ange, et de s'être débarrassé si légèrement de tout son bien,

s'aperçut avec douleur qu'il n'avait plus de quoi vivre, et qu'il devait

s'attendre aux railleries de ses amis... C'est pourquoi il abandonna sa

paroisse, et se retira dans un monastère de l'ordre de Cîteaux.

Pendant qu'il faisait son noviciat, le Diable lui apparut encore, et

chercha, par ces mots, à regagner sa confiance:--Homme juste, lui

dit-il, ne vous étonnez point de vivre encore, quoique je vous aie

prédit le contraire; Dieu a différé votre dernière heure, parce que vous

devez servir à l'édification de ceux avec qui vous vivez. Il m'envoie

près de vous, pour vous aider dans vos peines, vous instruire, et vous

garder contre vos ennemis.

Le novice flatté crut tout cela; et dès lors il reçut de fréquentes

visites du Diable, qui lui donna bientôt de mauvais conseils, sous une

belle apparence; par exemple, lorsqu'il priait trop long-temps, ou qu'il

veillait trop tard, ou qu'il travaillait trop ardemment, son _ange_

avait l'impiété de lui dire:--La discrétion est la mère de toutes les

vertus; ne faites rien au-dessus de vos forces; vous pouvez vivre

long-temps encore; ménagez-vous pour le service de Dieu...

Quand le prêtre voulait lever un grand fardeau, le Diable se hâtait de

lui dire:--Cette charge est trop forte; levez ceci, qui est plus

léger...

Enfin, une certaine nuit, le Diable, espérant tirer parti de ses longues

complaisances, entra vers minuit dans la cellule du prêtre devenu moine,

et lui dit en l'éveillant:--Lève-toi, saint homme; Dieu veut récompenser

tes pieux travaux et ta constance: pends-toi; tu auras la palme du

martyre...

Le moine, effrayé de ce blasphème, reconnut alors qu'il était en

commerce avec le Diable, et s'écria:--Retire-toi, méchant; tu ne me

tromperas plus... En même temps, il fit un signe de croix qui força

l'ange imposteur à détaler. Après cela, il s'habilla à la hâte, courut

au lit du prieur, l'éveilla bien vite, et le pria d'entendre sa

confession. Le prieur, à moitié endormi, répondit qu'on pouvait bien

remettre cela au lendemain matin; mais, ayant appris le motif d'un

empressement si naturel, il se leva bientôt, et entra dans son

confessionnal, où il entendit le pauvre moine, et lui donna une

pénitence; après quoi il s'alla recoucher.

Le diable peint par lui-même · 第 14 / 17 段