Philippe lui répondit que les démons étaient horribles à voir, qu'on ne

les approchait pas sans danger, et qu'il était rare et difficile de se

tirer d'avec eux les bragues nettes. Le soldat ne se rebuta point, et

fit de nouvelles instances; c'est pourquoi le nécromancien prit jour

avec lui, pour obliger le Diable à paraître.

Un jour donc, vers l'heure de midi, Philippe conduisit le soldat à un

carrefour éloigné. Là, il traça un cercle sur la terre, y fit entrer son

homme, et lui dit:--Si vous mettez le pied hors de ce cercle, avant mon

retour, vous mourrez, parce que le Diable aura le droit de vous

emporter. Ayez soin aussi de ne lui rien donner de ce qu'il vous

demandera, de ne lui rien promettre, et de ne prendre aucun engagement.

Au reste, ne vous effrayez point de tout ce que vous allez voir; car le

Diable n'a aucun pouvoir sur vous, si vous suivez mes ordonnances.

En disant ces mots, le nécromancien Philippe s'éloigna; et le soldat

Henri resta dans le cercle, seul, et assis par terre, pour ne pas

tomber, quand la frayeur viendrait. Un moment après, il se vit entouré

de torrens et de fleuves débordés, qui inondèrent la campagne, mais qui

s'arrêtèrent au bord du cercle magique, et se retirèrent immédiatement.

Ensuite, Henri entendit les grognemens d'une multitude de pourceaux, les

sifflemens de tous les vents déchaînés, les éclats de la foudre, et

plusieurs autres bruits prodigieux, entremêlés d'apparitions de fantômes

et de spectres, que l'enfer envoyait au soldat curieux pour

l'épouvanter. Mais un bon averti en vaut deux; Henri ne s'effraya point,

et considéra avidement tout ce qui se passait sous ses yeux.

A la suite des phénomènes préliminaires, il aperçut, dans un bois

voisin, un horrible fantôme, beaucoup plus haut que les plus grands

arbres, qui venait au carrefour à pas de géant. Comme il était nègre, et

vêtu d'un habit noir, le soldat reconnut aisément le Diable en personne,

et se prépara à soutenir son aspect. Dès qu'il fut devant le cercle, le

Diable demanda à Henri ce qu'il voulait.

HENRI.

Je souhaitais de te voir, et tu fais bien de te montrer.

LE DIABLE.

Eh! pourquoi voulais-tu me voir?

HENRI.

Parce que j'ai souvent entendu parler de toi.

LE DIABLE.

Que t'en a-t-on dit?

HENRI.

Un peu de bien et beaucoup de mal.

LE DIABLE.

Les hommes me jugent et me condamnent sans me connaître; je n'ai jamais

fait le moindre tort; et même je me suis rarement vengé du mal que me

font la plupart des hommes. Philippe, qui t'a amené ici, me connaît

assez bien; demande-lui s'il a à se plaindre de moi; je fais tout ce qui

peut lui plaire: il est vrai qu'il n'en est point ingrat; mais enfin,

c'est encore à sa prière que je suis venu ici.

HENRI.

Où étais-tu quand il t'a appelé?

LE DIABLE.

J'étais à quelques journées d'ici; et je me suis hâté de faire la

course, dans l'espoir d'une petite récompense; car toute peine mérite

salaire.

HENRI.

Que veux-tu que je te donne?

LE DIABLE.

Donne-moi ton manteau, et je serai content.

HENRI.

Mon manteau? j'en ai besoin.

LE DIABLE.

Alors, donne-moi ta ceinture?

HENRI.

Je suis trop habitué à la porter, pour m'en dessaisir.

LE DIABLE.

Eh bien! donne-moi une brebis?

HENRI.

Le troupeau est complet: je ne veux pas y faire un vide.

LE DIABLE.

Enfin, tu ne me refuseras pas le coq de ton poulailler?

HENRI.

Eh! que feras-tu de mon coq?

LE DIABLE.

Je m'amuserai à entendre ses chants.

HENRI.

Mais, si je te le donnais, comment saurais-tu le prendre?

LE DIABLE.

Sois tranquille, donne-le-moi seulement.

--Je ne te donnerai rien, répondit Henri; et après cette incivile

réponse, il eut l'impudence de faire au Diable de nouvelles questions,

auxquelles celui-ci eut l'inconcevable bonté de répondre, avec sa

douceur ordinaire.--Dis-moi, lui demanda le soldat, d'où te vient la

science universelle que tu possèdes?

LE DIABLE.

Je n'ai point la science universelle; je sais un peu le passé, et

particulièrement le mal qui s'est fait dans le monde. Pour t'en

convaincre, je te vais dire la ville, l'année et le jour où tu as perdu

ta virginité; je te rappellerai pareillement toutes les fautes que tu as

commises.

Le Diable tint si bien parole, que Henri en fut tout honteux. Mais

ensuite, voulant encore demander sa récompense, le fantôme étendit une

grande main noire. Henri s'imagina qu'il allait avoir le cou tordu,

tomba de peur à la renverse, et appela Philippe à son secours. Le

nécromancien accourut, et pria le Diable de se retirer. Le soldat rentra

donc chez lui sans mésaventure; mais, depuis ce qu'il avait vu, il vécut

saintement dans un monastère, et n'osa plus dire qu'_il n'y a point de

démons_.

CHAPITRE XXV.

CONTRE CEUX QUI VOIENT LE DIABLE PARTOUT.

PIEUSE FACÉTIE[258].

_Sed malus interpres rerum, metus..._

CLAUDIEN.

D'un démon qui nous hait les contes effrayans

Troublent bien des cerveaux, parmi les bonnes gens:

Un buisson, dans la nuit, est un spectre effroyable;

Un homme est un fantôme; une femme est un Diable...

[258] _Ex R. P. Angelino Gazæo, inter pia hilaria; et Petri Rausani

hist._, lib. III.

Un prédicateur, faisant en chaire l'éloge de sainte Marguerite,

racontait aux assistans comment le Diable prit un jour la figure

épouvantable d'un horrible dragon, comment il se présenta sous ce

déguisement hideux à sainte Marguerite, comment il ouvrit une gueule

énorme pour l'avaler, comment la sainte brava la colère de la bête

tortue, comment elle lui sauta sur le ventre, et comment elle vainquit

Satan, avec le signe de la croix[259].

[259] _Ope sacro-sanctæ Tesseræ et fidei manu._ En lisant d'abord _ope

Tesseræ_, je pensais que la sainte avait gagné le Diable, en jouant

aux dés ou aux dominos. Mais le reste de la phrase me l'a fait mieux

comprendre, et je l'ai traduite comme j'ai pu. Le texte que je

rapporte suppléera à mon inexactitude.

Un Lombard écoutait avidement cette partie du sermon, la bouche et les

oreilles toutes grandes ouvertes. C'était un jeune homme plein de piété

pour les petites choses, et grand amateur de miracles. Malheureusement,

avec d'aussi bonnes dispositions, il n'avait pas le plus petit grain

d'esprit, pas la plus petite miette de bon sens[260].

[260] _Salis una mica deerat ac prudentiæ._

Si pourtant (disait-il en lui-même), si ce gibier de potence[261], qui

est le chef aux enfers, se montrait là, devant moi, comme il s'est fait

voir, il y a long-temps, à sainte Marguerite!... comme je l'étrillerais

de bon coeur!... comme j'aurais du plaisir à l'éreinter..., à lui rogner

la queue!... comme je lui frotterais les oreilles!...

[261] _Furcifer_; les dictionnaires traduisent _pendard_, _vaurien_,

_gibier de potence_. L'auteur a peut-être voulu dire _celui qui

porte la fourche_.

En causant de la sorte à part lui, et en dressant son plan d'attaque à

tout besoin, il s'achemina vers un grand pré, où il se mit à genoux

derrière une haie, et fit une ardente prière à Dieu, aux anges et à tous

les saints du paradis, les conjurant de lui octroyer la satisfaction de

se battre un peu avec le Diable, et de prouver, à bons coups de poing,

qu'il ne le craignait pas.

Il y avait plus d'une heure qu'il était en oraison, lorsqu'une vieille

femme arriva à l'autre bout du pré, tenant d'une main une faucille, de

l'autre un lien de paille, et venant scier une botte de foin pour ses

vaches. Elle était extrêmement décrépite, et branlait la tête sans

relâche. La couleur de son visage tenait le milieu entre l'olivâtre et

le jaune. Ses yeux étaient éraillés. Ses joues ressemblaient à des

mosaïques, tant elles étaient ridées. Il ne lui restait plus qu'une

dent, mais longue d'un bon pouce, et sortant du milieu de sa bouche,

comme une défense de sanglier[262]. Elle était sourde de naissance, et

de plus, muette comme une carpe, ce qui est encore plus triste; de façon

qu'elle ne pouvait se faire entendre que par des gestes et des grimaces.

[262] Ici, la métaphore du texte est un peu trop hardie: _ceu

probosis_, comme une trompe d'éléphant...!

Elle avait encore l'habitude de ne se point peigner et de laisser

flotter ses crins au vent. Enfin, la dureté de sa peau ne pouvant

s'amollir que sous des griffes, elle laissait croître ses ongles à

volonté, pour pouvoir se gratter en temps et lieu, comme font les

docteurs chinois.

Cette espèce de monstre femelle avançait, à pas irréguliers, vers le

jeune homme en prières, ne s'annonçant que par une vieille toux bien

enracinée (car elle avait toujours dans le corps bonne provision de

catarrhes, et toussait d'autant mieux qu'elle ne s'entendait pas).

L'entendre, la considérer, se lever brusquement, croire qu'il est

exaucé, qu'on lui envoie le Diable pour le combattre, tous ces sentimens

se confondirent dans la tête du Lombard. Il s'avança intrépidement

contre la vieille.--Approche, lui cria-t-il, je t'attends de pied

ferme... Ange renégat, tes finesses sont cousues de fil blanc... Va...,

malgré ta vieille peau, je te reconnais sous le masque; et je vois bien

à tes griffes que tu es le lion d'enfer, quoique tu n'aies qu'une queue

de paille et une faucille en place de fourche.

En disant ces mots, il crache dans la main qui lui démange, ferme les

poings, agite les bras, abaisse son bonnet sur ses yeux, pour se donner

un air plus brave, et marche tête baissée contre la vieille qu'il prend

pour le Diable. La pauvre muette recule en poussant des sons

inarticulés... Mais effrayée de la mine guerrière du champion, elle

glapit[263] bientôt de toutes ses forces, et agite sa faucille pour lui

faire peur à son tour... L'intrépide jouvenceau désarme l'ennemi qu'il

vient de se fabriquer, le saisit par les crins, l'abat sur le sol, et

pousse des clameurs de triomphe.

[263] _Gannire, more vulpium..._

Il n'en assomme pas moins la vieille de coups qu'elle reçoit en hurlant,

et l'accable d'injures qu'heureusement elle n'entend point.--Vieux

coquin, lui dit-il, fourbe qui nous damnes quand nous n'y songeons pas,

fripon ténébreux, nous nous connaissons à présent, et tu te souviendras

de moi...

La vieille cependant se défend avec ses ongles, et donne au Lombard de

vigoureux coups de dent, tout en criant pour appeler du secours. Enfin,

des paysans surviennent; ils arrachent la pauvre femme, à demi-morte, au

jouvenceau toujours frappant, le garrottent de liens solides, et le

conduisent au juge du lieu. Il allait se voir condamné à mourir, quand

un faiseur de miracles parut. Il prit pitié de l'imbécile Lombard, et

obtint sa grâce en guérissant la vieille. On se contenta donc de

renvoyer le coupable après une bonne correction; et on l'engagea à y

regarder à deux fois, quand désormais il se croirait en face du Diable.

CHAPITRE XXVI.

LA FAUSSE PRINCESSE.--MÉLODRAME A METTRE EN SCÈNE[264].

[264] C'est le Diable qui joue le rôle du traître. La scène se passe

dans la maison de l'évêque, où le Diable s'introduit.

ACTE PREMIER.

Un pieux évêque avait une grande dévotion au bienheureux saint André, et

menait une vie exemplaire dans son diocèse. Le Diable eut envie de

l'éprouver, et il le fit assez adroitement.

Il prit la figure d'une femme extrêmement belle, se rendit au palais de

l'évêque, et demanda à lui faire la confession de ses fautes. Le prélat

fit répondre à la dame qu'elle pouvait s'adresser à son vicaire, entre

les mains de qui il avait remis toute sa puissance de lier et de délier

les péchés. Mais la dame replique qu'elle ne veut absolument révéler les

secrets de sa conscience qu'à l'évêque en personne, et qu'elle a ses

raisons pour cela.

Le prélat fut obligé de se rendre, et la belle dame fut introduite dans

l'oratoire épiscopal.--«Seigneur, dit-elle, en s'avançant avec une

modestie séduisante, daignez me recevoir en commisération. Je suis fille

d'un roi; et, malgré la délicatesse de mon tempérament, je suis venue à

pied jusqu'ici, sous un habit de pélerine. Mon père est un souverain

puissant qui m'a promise en mariage à un grand prince. Mais, comme je ne

puis plus consentir à des unions charnelles[265] depuis que j'ai

consacré ma virginité à Jésus-Christ, j'ai répondu à mon père que le lit

conjugal ne m'inspirait que de l'horreur. On ne fit point attention à

mes refus; il fallait bientôt me rendre à la cruelle volonté de mon

père, et prendre un époux, ou me préparer à subir divers supplices

inouïs. C'est pourquoi je pris secrètement la fuite, aimant mieux plaire

à Jésus-Christ que de m'engager sous le joug du mariage. J'entendis

bientôt parler de votre sainteté, et je me réfugie sous votre

protection, dans l'espoir d'y trouver le repos, d'y vivre dans la

dévotion, et d'attendre en paix les douceurs du ciel, loin des orages de

ce monde.»

[265] _Nunquàm possem in carnalem copulam consentire._

Le prélat, ravi de trouver, dans la dame inconnue, tant de noblesse et

de beauté, avec une piété si fervente et une éloquence si persuasive,

lui répondit d'une voix bénigne:--Vivez ici, ma fille, dans la sécurité

et l'espérance. Celui pour l'amour de qui vous avez méprisé si

courageusement votre famille, vos biens et les vanités mondaines, vous

donnera ses grâces en ce monde et vous fera partager sa gloire dans

l'autre. Pour moi, qui ne suis que son serviteur, je vous offre tout ce

que je puis, et tout ce que je possède. Choisissez ici le logement qui

vous plaira, et venez dîner avec moi.

La dame répliqua:--Seigneur, si l'on sait cet arrangement, on pourra en

médire; et je ne voudrais point gâter votre sainte réputation.--Nous ne

serons point seuls à table, répondit l'évêque, car j'ai aujourd'hui

plusieurs convives; et je ne pense pas que nous ayons à craindre les

soupçons.

ACTE SECOND.

En disant ces mots, l'évêque conduisit sa protégée dans la salle du

festin, et il la plaça en face de lui. Pendant tout le repas, il ne

cessa d'attacher ses regards sur elle, et de contempler sa beauté

ravissante, de façon que les yeux charmés n'eurent pas de peine à

séduire le coeur. Le démon déguisé s'en aperçut; il lança, avec une

feinte modestie, des oeillades perfides; il employa intérieurement tout

son art à relever encore les charmes de la figure qu'il avait prise; et

il enflamma son hôte d'un amour si violent, que le prélat ne souhaitait

plus qu'une occasion favorable pour s'abandonner à ses désirs impurs et

illicites.

ACTE TROISIÈME.

Peu de temps après, au moment où la vertu chancelante de l'évêque était

sur le bord du précipice, un étranger vint frapper à sa porte, en

demandant à grands cris qu'on lui ouvrît. On ne lui répondit point

d'abord; mais comme il continuait de frapper, en faisant tant de bruit

que l'on ne pouvait plus s'entendre, l'évêque demanda à la dame qui

était enfermée avec lui, s'il fallait recevoir cet

étranger?--Proposons-lui une énigme, répondit la fausse princesse; s'il

la devine, nous le laisserons entrer; si elle l'embarrasse, vous le

chasserez comme un ignorant qui n'est pas digne de paraître en votre

présence.

L'avis fut trouvé sage; et on demanda à l'étranger quel était _le plus

admirable de tous les ouvrages de Dieu, en fait de petites choses_?

L'étranger répondit que c'était _la diversité et la beauté des figures

humaines_; puisque, de tant d'hommes qui ont vécu, qui vivent et qui

vivront sur la terre, il est impossible d'en trouver deux dont les

visages soient parfaitement les mêmes en tout point; et que, dans un si

petit espace que la figure humaine, on trouve plus de merveilles que

l'on n'en peut compter.

La réponse était juste, et fut admirée. Mais avant d'ouvrir, on proposa

une seconde question plus difficile:--_Quel est le lieu où la terre est

plus haute que le ciel?_--C'est, répondit l'étranger, _le ciel empyrée_,

où réside le corps de Jésus-Christ. Car ce corps divin est composé de

chair et de sang comme le nôtre; et pour peu qu'on ait lu l'histoire de

la création du monde, on sait que toute notre substance n'est qu'un peu

de terre détrempée.

Cette seconde réponse fut trouvée bonne, comme la première. Néanmoins,

on voulut encore proposer une troisième énigme, et on demanda, toujours

par le conseil de la belle dame, _quelle distance il y a entre la terre

et le ciel_?--L'évêque que je venais voir le sait mieux que moi,

répliqua l'étranger; il a pu mesurer cet espace, puisqu'il vient de

tomber du ciel dans l'abîme. Qu'il sache donc que ce n'est ni une femme,

ni une princesse, qu'il a reçue dans son palais, mais un démon déguisé.

L'évêque épouvanté jeta les yeux sur sa pénitente, qui disparut à

l'instant; il reconnut avec horreur la faute qu'il avait commise, et

voulut voir l'étranger qui avait frappé si long-temps à sa porte; mais

on ne le trouva plus. Alors il fit jeûner son peuple, et ordonna des

prières publiques[266], dans l'espoir que le ciel daignerait lui faire

connaître l'inconnu qui l'avait sauvé du précipice. En effet, il apprit

la nuit suivante, par une révélation d'en-haut, que l'étranger

mystérieux était saint André, en qui il avait tant de dévotion[267]. On

pense bien qu'il ne fut point ingrat, et qu'il brûla bien des cierges en

l'honneur de son protecteur.

[266] _Populum convocavit... præcepit que ut omnes jejuniis et

orationibus insisterent_, etc.

[267] Légende Dorée de _Jacobus de Voragine_. Vie de S. André, Lég. 2.

C'est ainsi que la vertu triompha encore des vains efforts du vice, et

que le démon n'eut qu'un pied de nez pour ses belles dépenses d'esprit

et de finesse.

CHAPITRE XXVII.

QUATRE HISTOIRES ÉDIFIANTES.

Iº LES PRESTIGES.

Un hérétique allemand, voulant attirer dans son parti un bon frère

prêcheur, lui promit de le mener au ciel quand il en aurait la

fantaisie, et de lui faire voir la sainte Vierge et les saints autour de

Jésus-Christ. Cette proposition était trop séduisante pour que le frère

prêcheur eût seulement la pensée de la refuser: les deux compagnons

prennent jour, et se préparent au voyage. Mais comme le frère prêcheur

savait qu'il avait à faire à un hérétique, et qu'on pouvait le tromper

par quelques prestiges, il eut soin de porter sur lui une hostie dans

une petite boîte.

Le jour désigné étant venu, le frère alla trouver son conducteur, qui le

fit grimper au sommet d'une montagne très-élevée, et l'introduisit dans

un palais éblouissant, lumineux, magnifique et tout couvert de

pierreries. Les deux compagnons entrèrent dans une grande salle, et y

trouvèrent, assis sur un trône, un prince tout radieux, couronné

d'étoiles et beau comme le jour. Il y avait, à côté de lui, une belle

princesse, et autour du trône un foule d'officiers majestueux et pleins

de grâces.

L'hérétique s'inclina profondément, se mit à genoux et adora. Mais le

frère commença par bien examiner les visages qui étaient devant lui, car

il se piquait de connaître les gens à la physionomie. Son conducteur,

impatienté de le voir si long-temps debout, se retourna vers

lui:--Mettez-vous donc à genoux, lui dit-il à demi-voix, et adorez comme

il faut Jésus-Christ, sa mère, et tous ces saints-là, qui sont nos

supérieurs.--Un instant, répondit le frère... Alors il fouilla dans sa

poche, tira sa boîte, prit son hostie, et dit à la belle princesse, qui

était auprès du beau prince:--Si vous êtes la mère de Dieu, voici votre

fils que je tiens dans mes doigts; adorez-le, et puis je vous

adorerai?...

A peine eut-il prononcé ces paroles, que le palais, la salle, le trône,

le roi, la princesse, les officiers, tout disparut, et les deux

compagnons se trouvèrent perdus dans une caverne obscure... Ils en

sortirent après bien des peines, et l'hérétique rentra dans le sein de

l'église orthodoxe[268].

[268] _Libri apum, annus 1231.--Mathæi Tympii premia virtut._, pag.

123.--Pic de la Mirandole raconte une histoire à peu près semblable

à celle-là; mais au lieu d'être un moine, son héros est un prêtre

séculier.

Il faut convenir que les Diables avaient mis une grande adresse dans

cette représentation (car on sent que cette mascarade était leur

ouvrage), et que de bien fins s'y seraient laissé tromper! Mais les

frères prêcheurs étaient d'habiles gens.--Quant à la précaution de

celui-là, dont on vient de lire l'aventure, elle nous apprend encore que

la méfiance est mère de la sûreté, comme dit La Fontaine.

IIº MORT DE GUILLAUME LE ROUX.

Guillaume-le-Roux, fils de Guillaume-le-Conquérant, et roi d'Angleterre

dans le onzième siècle, était un prince abominable. Figurez-vous un

tyran sans foi ni loi, athée, blasphémateur, et tout-à-fait démoralisé.

Il fit autant de mal à l'église d'Angleterre que son père lui avait fait

de bien. D'abord il chassa l'évêque de Cantorbéri, et ne voulut point

que ce siége fût rempli de son vivant, afin de profiter des grands

revenus qui y étaient attachés. Ensuite, il laissa les prêtres dans la

misère, et condamna les moines à la dernière pauvreté. Enfin, il

entreprit des guerres injustes et se fit généralement détester. Or de

pareils excès mènent toujours à une mauvaise fin.

Un jour que Guillaume-le-Roux était à la chasse (en l'année 1100, dans

la 44e de son âge et la 13e de son règne), il fut tué d'une flèche

lancée par une main invisible; et, pendant qu'il rendait le dernier

soupir, le comte de Cornouailles, qui s'était un peu écarté de la

chasse, vit un grand bouc noir et velu, qui emportait un homme nu,

défiguré et percé d'un trait de part en part... Le comte ne s'épouvanta

point de ce hideux spectacle. Il cria au bouc de s'arrêter, et lui

demanda qui il était, qui il portait, où il allait? Le bouc

répondit:--«Je suis le Diable, j'emporte Guillaume-le-Roux, et je vais

le présenter au tribunal de Dieu, où il sera condamné, pour sa tyrannie,

à venir avec nous[269]...»

[269] _Mathæi Tympii præmia virtutum.--Mathieu Pâris, Historia major_,

tom. II. Cette aventure, et _la mort du comte de Foulques_, qui se

trouvera plus loin, auraient dû faire partie du chapitre _de ceux

qui ont eu le cou tordu par le Diable_, etc.; mais puisqu'elles sont

ici, on voudra bien les y laisser.

Voilà ce que rapportent plusieurs historiens pieux. Il est vrai que,

selon d'autres, le prince Henri, frère de Guillaume-le-Roux et son

successeur, aurait convoité le trône; et que conséquemment il aurait

fait tuer son frère par un cavalier de sa maison; qu'il aurait publié

ensuite l'aventure du bouc, pour pallier l'assassinat; et qu'on l'aurait

reçue dans le temps, à cause de la crédulité qui était grande, et de la

haine qu'on portait généralement au défunt.--On en croira ce qu'on

voudra. Comme Guillaume-le-Roux ne valait pas grand'chose, nous ne nous

en occuperons pas davantage.

IIIº L'INTERROGATOIRE.

Tandis qu'on faisait des miracles autour du corps du pape Léon IX,

canonisé depuis peu de jours, une femme de la Toscane, coupable de

certains péchés qu'on ne nomme pas, osa entrer dans l'église avec la

foule. Aussitôt le Diable, qui s'était posté dans son corps, se mit à

crier, par la bouche de cette femme:--O saint Léon! pourquoi voulez-vous

me resserrer si étroitement? Je ne vous ai jamais fait de tort...

On conduisit aussitôt la possédée auprès du corps saint; et les évêques

qui se trouvaient là dirent au démon:--Réponds, maudit; comment t'es-tu

logé dans le corps de cette femme? et qui t'a donné le pouvoir de

tourmenter les chrétiens?...

Le démon répondit:--Les miens et moi, nous sommes chargés de tenter les

chrétiens, de perdre leurs âmes, et de les obséder jusqu'à ce qu'ils se

soumettent à nos lois. Quand ils se rendent à nos avis, nous les

possédons, et nous nous campons dans leur corps, comme dans un gîte

préparé pour nous; mais vous concevez que cela se fait à petit bruit, de

peur d'effrayer les personnes timorées.

--C'est très-bien, répartit un prêtre; mais après cela, pourquoi

faites-vous connaître votre présence? Réponds, scélérat... Le démon

répondit:--D'abord, quand nous sommes maîtres du poste, nous y amenons

l'indolence, la paresse et la gourmandise; et si la personne qui nous

loge passe son temps à dormir et à manger, les choses vont bien, et nous

sommes bien payés de nos prévôts. Mais, dans la suite, si l'on nous mène

à l'église parmi les bons catholiques, nous sommes forcés de nous en

éloigner, et nous tourmentons le corps qui nous loge pour l'obliger à

sortir.

--Fort bien, ajouta un évêque; je t'adjure maintenant de nous dire si le

pape Léon est parmi les saints?--Ah! vieux sorcier, s'écria le Diable;

tu parles-là de notre plus terrible ennemi. Il a conduit plus de gens au

ciel que nous n'en traînons aux enfers. Il nous chasse de tous côtés,

nous poursuit partout, et je vois déjà qu'il va me faire détaler d'ici.

C'est un grand malheur pour nous qu'il soit si puissant dans le ciel...

Le diable peint par lui-même · 第 13 / 17 段