récité les prières de l'église. Nous rapporterons peu de ces histoires,
pour ne pas tomber dans des détails qui paraîtraient impies aux dévots.
On verra du moins que le Diable connaît les bonnes choses, contre l'avis
des théologiens, qui l'accusent de ne savoir que le mal...
--Lorsque saint Bernard prêchait la croisade dans le Brabant, une jeune
fille de Nivelle fit voeu de virginité, et se rendit aussi remarquable
par sa vertu, qu'elle l'était par la beauté de sa figure. Le Diable, la
trouvant à son gré, en devint amoureux. Il se présenta devant elle, sous
les traits d'un jeune homme bien fait et galamment vêtu; il lui fit avec
esprit une déclaration d'amour, lui donna des bijoux précieux, et loua
adroitement les plaisirs de la fécondité, en ravalant la triste
inutilité des vierges. C'étaient ses expressions.
La jeune fille reçut les présens, écouta les discours, et répondit que,
malgré tout, elle ne voulait pas se marier, parce qu'elle préférait un
amour divin à un amour charnel[243]...
[243] _Christi amori nuptias carnales postpono et contemno._
Le Diable ne se rebuta point, et mit tout en oeuvre pour séduire la
jeune fille. Celle-ci, pressée de se rendre, voulut avant tout connaître
le bel amoureux, et lui dit:--Mon bon seigneur, dites-moi d'abord qui
vous êtes, d'où vous venez, et pourquoi vous avez un si grand désir de
_copuler_ avec moi[244]? Le démon, forcé de répondre, fut assez franc
pour ne pas dissimuler son nom; et, quoiqu'il dût après cela s'attendre
à un mauvais accueil, il confessa ingénument qu'il était le Diable...
[244] _Bone Domine, quis vel undè estis, quòd tanto mihi desiderio
copulari affectatis?_
La jeune vierge, plus surprise qu'effrayée, répliqua aussitôt:--Mais, si
tu es un esprit, pourquoi recherches-tu des plaisirs charnels, que les
esprits ne peuvent goûter?--Ne t'occupe point de ces subtilités, reprit
le démon; consens seulement à ce que je te demande?--Non pas, répondit
la jeune fille de Nivelle, en se ravisant... Et au même instant, elle
mit le démon en fuite par un signe de croix; puis elle s'en alla à
confesse...
Le démon ne l'abandonna pas pour cela. Il la suivit comme auparavant,
mais à une distance plus respectueuse; il ne lui parla plus que de loin;
et, voyant enfin qu'elle ne voulait pas l'aimer, il lui fit quelques
tours d'espiègle, pour s'en amuser au moins de quelque manière. Par
exemple, il mit souvent des choses indécentes dans son assiette; il
répandait des vases de nuit et des pots pleins d'immondices sur les
personnes qui venaient la voir; il révélait les péchés les plus cachés
des assistans; et tout cela, sans être vu que de son amante, dont il ne
cherchait plus à gagner le coeur; de façon qu'il passa bientôt pour un
démon redoutable.
Un jour qu'il était avec sa maîtresse dans une certaine maison,
quelqu'un lui demanda s'il savait _l'Oraison dominicale_. Il répondit
qu'oui. On le pria de la réciter. Il le fit de cette sorte:--«Notre
père, qui êtes dans les cieux, que votre nom soit glorifié, que votre
volonté soit faite sur la terre; donnez-nous aujourd'hui notre pain de
chaque jour, et délivrez-nous du mal[245].»
[245] _Pater noster, qui es in coelis, nomen tuum... fiat voluntas tua
in terrâ, panem nostrum quotidianum da nobis hodiè, sed libera nos à
malo..._
On le pria ensuite de réciter la _Salutation angélique_; il répondit
qu'il la savait, aussi-bien que le _Pater_, mais qu'il ne pouvait la
dire. On lui demanda alors pourquoi il était enroué? Il répliqua que le
feu qui le brûlait intérieurement en était la cause.
La jeune fille de Nivelle remarqua encore que, toutes les fois qu'il lui
apparaissait, son démon ne se montrait que par-devant. Elle voulut
savoir pourquoi il se tenait toujours dans les coins, pourquoi il ne
sortait qu'à reculons, et pourquoi il semblait si fort redouter de
laisser voir son derrière.--Parce que je n'ai point de postérieur,
répondit-il, et que tous ceux de mon espèce, lorsqu'ils prennent la
forme d'un homme, sont obligés de se contenter d'un corps parfait
par-devant, mais sans dos, ni fesses, ni épaules.
Tout cela était surprenant; mais ses révélations n'étaient pas moins
singulières. Un homme du voisinage, qui avait commis de grands péchés,
et qui n'osait aller voir ce démon, de peur qu'il ne découvrît ses
turpitudes, se confessa à un prêtre, dans l'espoir d'imposer silence au
Diable par la confession; mais il s'approcha du tribunal de la
pénitence, sans avoir renoncé dans son coeur à ses habitudes vicieuses;
aussi, dès qu'il parut devant le démon:--Ah! c'est toi, notre ami, lui
cria l'esprit malin, viens çà... Tu t'es si bien confessé, que je vais
répéter tout ce que tu as dit... Il le fit, comme il le promettait, à la
grande confusion de ce pauvre homme, qui fit un vrai retour sur
lui-même, se confessa d'un coeur contrit, et revint immédiatement
trouver le Diable, pour en obtenir sa justification.--Voici votre ami
qui revient, dit quelqu'un à l'esprit.--Où est-il, demanda le
démon?--C'est cet homme, à qui vous venez de reprocher des choses si
honteuses.--Cet homme? Je ne l'ai jamais connu, et je n'ai point de
reproches à lui faire... Ainsi on crut que le démon avait menti d'abord;
et la confession sincère de cet homme lui attira une belle réparation
d'honneur.
Dans la maison où ceci se passa, il y avait une dame qui, comme on dit,
tenait sa fille sous ses ailes, veillant à la garde de sa virginité, et
la réservant à un époux déjà choisi.--Ne te donne pas tant de peine à
veiller sur ta fille, lui dit le Diable, car elle n'est plus vierge.
Demande-le à Pétronille. (Cette Pétronille était une vieille duègne, qui
avait favorisé certaines amours secrètes de la jeune fille.) La mère
indignée repoussa sa fille, qui eut le bon esprit d'aller de suite à
confesse, et de revenir aussitôt obliger le démon à se rétracter.
Effectivement, l'esprit malin, la voyant purifiée, n'osa plus en dire de
mal; et, comme on lui rappelait la faute dont il l'avait accusée
précédemment, il répondit:--Je n'ai rien à reprocher à cette jeune
fille; elle est pudique et chaste, et je n'en puis dire que du bien...
C'est ainsi qu'elle dut à la confession l'avantage de ne point passer
pour fornicatrice, et de rentrer dans les bonnes grâces de sa mère.
C'est aussi tout ce qu'on sait du démon qui fréquenta la jeune vierge de
Nivelle[246].
[246] _Cæsarii Heisterbach_, lib. III. _Miracul. de confess._ cap. 6.
--Un pauvre homme parut devant le tribunal de Dieu, chargé d'un grand
nombre de péchés qu'il n'avait pas dits à confesse. Satan arriva bientôt
et dit:--J'ai des droits sur cet homme; qu'on se hâte de me
l'adjuger.--Quels sont ces droits, demanda-t-on?--Il y a trente ans
qu'il s'est donné à moi, répondit le Diable; et depuis ce temps il m'a
toujours servi avec constance... Dieu permit alors au pécheur d'exposer
ses moyens de défense; mais le pécheur n'eut rien à répliquer.
Le Diable dit alors:--Si cet homme a fait quelque bonne oeuvre, il en a
tant fait de mauvaises, qu'il est impossible de contester un instant sur
mes réclamations... Et le pécheur garda encore le silence. Mais le
Seigneur, considérant son trouble, et ne voulant pas le condamner si
vite, lui accorda un délai de huit jours pour préparer sa défense, et
comparaître alors en jugement définitif[247].
[247] _Dominus, nolens contrà eum citò proferre sententiam, eidem
terminum concessit octo dierum, ut octavâ, coram se compareret, et
de his omnibus rationem redderet..._
Le pauvre homme se retira tout triste. Il rencontra dans son chemin une
dame, qui lui dit:--Rassure-toi, je me charge de plaider vertement ta
cause à la prochaine séance.--Qui êtes-vous, demanda-t-il?--Je suis _la
Vérité_... Un peu plus loin, il rencontra une autre dame, qui lui promit
de seconder la première, et de le bien défendre contre Satan. Cette dame
lui apprit qu'elle était _la Justice_.
Le pécheur, qui s'attendait à être condamné par _la Vérité_ et _la
Justice_, reprit quelque espérance, quand il se vit sûr de leur
protection; et il attendit le huitième jour. Alors il comparut de
nouveau devant son juge, et le démon fit l'exposé de ses droits. _La
Vérité_ prouva, dans son discours, que la mort du Sauveur avait brisé le
pouvoir du Diable, et qu'une âme chrétienne devait entrer au ciel. _La
Justice_ ajouta:--Si l'accusé a servi le Diable pendant trente ans, on
doit l'excuser sur ce qu'il le faisait malgré lui. L'esprit malin
s'était emparé de son corps, et nous savons qu'il n'obéissait qu'en
murmurant à ce mauvais maître... C'est donc Satan qui est coupable de
s'être posté dans le corps d'un chrétien, et d'en avoir fait son
esclave! On n'est responsable que de ce qu'on fait librement.
Le Diable s'écria:--Il avait son ange gardien, qui lui conseillait de
bien faire. C'était à lui de suivre les bons conseils, s'il avait de
bonnes intentions. Vous savez qu'il est écrit: _Chacun sera jugé selon
ses oeuvres_[248]; et, je le répète, cet homme a fait tant de mal, qu'on
ne se rappelle pas quel bien il a pu faire... Personne ne se présenta
pour réfuter cette objection du Diable. Alors le Seigneur dit:--Qu'on
apporte une balance, et qu'on pèse les bonnes et les mauvaises actions
de cet homme. L'ordre du souverain juge s'exécuta à l'instant. _La
Vérité_ et _la Justice_ dirent au pécheur:--Vous n'avez plus d'espoir
que dans la mère de miséricorde, qui est assise auprès de Dieu.
Invoquez-la de tout votre coeur; elle viendra à votre secours. Le pauvre
homme fit sincèrement ce qu'on lui conseillait; et la sainte Vierge mit
sa main sur le bassin de la balance, où étaient en petit nombre les
bonnes actions. Le Diable, voyant qu'on le trompait, se cramponna au
bassin des péchés, et chercha à l'entraîner par tout le poids de son
corps. Mais la main de Marie fut plus forte que toute la personne du
Diable. Elle sauva ce pauvre pécheur, et Satan fut obligé de se retirer
les mains vides[249].
[248] St. Paul, épit. II, aux Corinth., chap. 5. Apocalypse, chap. 22.
[249] _Legenda, opus aureum, Jac. de Voragine, auctum à Claud. à
Rotâ._ Leg. 114.
--Le Diable rencontra un jour saint Bernard. Comme ils se connaissaient
passablement, ils lièrent conversation et firent un bout de chemin
ensemble. Après avoir jasé sur divers sujets, le Diable se vanta de
savoir _sept versets des psaumes_, qui avaient une vertu si salutaire,
qu'en les récitant tous les jours, on était sûr d'aller en paradis, sans
se mettre en peine de le mériter autrement.
Saint Bernard, séduit par les heureux effets que promettait cette
recette, fut curieux de connaître les sept versets sanctifians. Le
Diable, qu'on accuse de chercher sans relâche à damner les hommes,
voulait pourtant bien sauver saint Bernard; mais il exigeait un petit
salaire; et, comme l'homme de Dieu prétendait ne rien donner, le Diable
s'obstinait à garder sa recette. Malheureusement Bernard en savait plus
long que lui.--Je t'attraperai bien, lui dit-il; car je réciterai tous
les jours le psautier, et par conséquent tes sept versets... Le Diable,
admirant la finesse de saint Bernard, lui révéla alors son secret, pour
lui éviter l'ennui de réciter les cent cinquante psaumes tous les jours
de sa vie[250].--
[250] _Érasme, Éloge de la folie_ (après quelques légendes apocryphes;
comme elles le sont toutes). _Folies des dévots._--Dans une édition
hollandaise de la folie d'Érasme, on admire une caricature d'Holben,
sur cette entrevue de S. Bernard avec le Diable. Le saint est vêtu
en moine; son air est assuré; il tient le livre des psaumes. Le
Diable a de longues cornes torses, des yeux ronds, un bec d'aigle,
un corps composé de plusieurs parties incohérentes, moitié oiseau,
moitié animal, une queue retroussée, des jambes d'autruche, avec le
pied fourchu; ses bras sont grêles et armés de longues griffes; il
indique avec ses ergots les endroits du psautier, qui mènent en
paradis; en général, il a la mine importante d'un maître d'école, et
tout l'air d'un bon homme.
On rapportera ces versets, pour ceux qui seraient curieux d'en profiter.
Ils sont ici au nombre de huit, parce que saint Bernard a voulu ajouter
le sien à ceux du Diable; mais, en ces sortes de choses, un petit
supplément ne gâte rien.
OCTO VERSUS SANCTI BERNARDI[251].
[251] _Dicti aliquoties, sed ignarè, versus sancti Bernardini._
_Illumina oculos meos, ne unquam obdormiam in morte; ne quandò dicat
inimicus meus: prævalui adversùs eum._ (Psalm. 12).
_In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum: redemisti me, Domine
Deus veritatis._ (Psalm. 50).
_Locutus sum in linguâ meâ: notum fac mihi, Domine, finem meum._ (Psalm.
38).
_Et numerum dierum meorum quis est? Ut sciam quid desit mihi._ (Psalm.
38).
_Fac mecum signum in bonum, ut videant qui oderunt me et confundantur;
quoniam tu, Domine, adjuvisti me, et consolatus es me._ (Psalm. 85).
_Diripisti, Domine, vincula mea: tibi sacrificabo hostiam laudis, et
nomen Domini invocabo._ (Psalm. 115).
_Periit fuga à me; et non est qui requirat animam meam._ (Psalm. 141).
--_Clamavi ad te, Domine; dixi: Tu es spes mea, portio mea in terra
viventium._ (Psalm. 141).
Comme on ne veut point élever ici de cas de conscience, et que bien
certainement plusieurs personnes seront tentées de gagner le ciel par la
recette du Diable, on ajoutera que, malgré l'autorité des légendaires,
ces sortes de prières ont été condamnées, et ceux qui en font usage
excommuniés par plusieurs conciles[252]...
[252] Les personnes qui liront cet ouvrage le mettront peut-être dans
le nombre des compilations, dont on accable maintenant le public; et
bien des gens penseront que, pour faire ce livre, il n'a fallu que
chercher, traduire et rassembler un certain nombre d'anecdotes
choisies. Outre que les contes, recueillis dans ce volume, sont
disséminés rarement dans les auteurs ecclésiastiques, parce que les
théologiens ont mis un soin extrême à toujours mal parler du Diable,
outre qu'on a été forcé de lire une multitude de livres insipides;
plusieurs anecdotes, comme celle qu'on vient de voir, ont coûté plus
de peine à l'auteur que la composition de cent pages imaginées. Il a
fallu pour celle-ci consulter Érasme, et plusieurs légendes, afin
d'avoir le trait entier. Après cela, on a été obligé de chercher
ailleurs les versets du Diable, qui sont la partie piquante de
l'anecdote, et que les légendaires, ni leurs copistes ne rapportent
point. On a trouvé ces huit versets, dans un recueil d'oraisons
latines, imprimé par Plantin. Mais les versets étaient enchaînés
l'un à l'autre, sans indication. Il a donc fallu encore parcourir le
psautier d'un bout à l'autre, pour pouvoir indiquer le psaume de
chaque verset, et s'assurer qu'on ne trompait point la confiance du
lecteur. L'auteur n'a point fait cette note pour donner du prix à
son ouvrage, mais pour se consoler un peu d'un travail extrêmement
pénible.
CHAPITRE XXIII.
LE MAGICIEN AMOUREUX.--CONTE NOIR.
_Nihil istac opus est arte ad hanc rem...
Fide et taciturnitate..._
TÉRENCE.
Ne cherchez dans ceci ni sens, ni concordance,
Lecteur, admirez tout, et croyez en silence.
Il y avait à Antioche, dans le troisième siècle, une jeune vierge,
nommée Justine, qui était fille d'un prêtre des faux dieux. Dans la
maison voisine demeurait un diacre de l'église, qui forma le pieux
dessein de convertir Justine. Tous les soirs donc le diacre et la jeune
fille se mettaient à leur fenêtre; et là, à force d'entendre la lecture
du saint Évangile, Justine se décida à embrasser le christianisme.
Sa mère, l'ayant appris, courut au lit de son époux, lui annonça le
changement qui s'opérait dans leur fille, et se coucha avec lui pour
délibérer sur ce qu'il y avait à faire. Pendant que le prêtre des idoles
dormait paisiblement avec sa femme, un crucifix leur apparut, environné
de plusieurs anges, et leur dit:--Venez à moi, je vous donnerai le
royaume des cieux... Les époux, s'éveillant alors, reçurent le baptême
aussi-bien que leur fille.
Cependant Justine était molestée depuis quelque temps par un certain
Cyprien, magicien insigne, qu'il est important de faire connaître. Ce
jeune homme avait été consacré au Diable, dans sa septième année, par
ses parens qui étaient idolâtres; il avait été élevé dans la
connaissance intime des secrets de la magie, et il opérait une foule de
prodiges par les forces toutes-puissantes de cet art infernal. On
l'avait vu plusieurs fois changer les dames en jumens, et faire une
foule de miracles pareils, par ses charmes et ses prestiges.
La beauté de Justine l'enflamma, comme bien d'autres, du plus ardent
amour. Il eut recours à la magie, qui lui promettait une jouissance sûre
et prompte. Un démon fut évoqué.--Que me veux-tu, dit l'habitant du
sombre royaume, en paraissant aussitôt? Me voici prêt à te
servir.--J'aime une jeune vierge d'Antioche, répondit Cyprien; ne
peux-tu pas me l'amener, et faire en sorte qu'elle s'abandonne à mon
amour?
--On prétend que j'ai perdu les hommes, répliqua le démon, et que rien
ne m'est impossible quand il s'agit de nuire: néanmoins je n'ai pas
assez de pouvoir, pour obliger une jeune fille à te donner des marques
d'amour, si tu n'en es pas aimé[253]. Prends toutefois cette liqueur,
répands-la autour de la maison de Justine; j'y pénétrerai pendant la
nuit, et je ferai tous mes efforts pour la rendre amoureuse.
[253] Ces propres paroles du Diable démentent un peu ce qu'on dit de
certains philtres, qui font aimer à l'extravagance un objet
naturellement haï.
La nuit suivante, le démon entra dans la chambre de Justine, et
s'efforça d'allumer dans son coeur l'amour libidineux. La jeune fille,
sentant dans son intérieur des mouvemens impurs, soupçonna la présence
de l'ennemi, et signa tout son corps du signe de la croix. Le démon
terrassé prit la fuite; et Cyprien lui dit:--Pourquoi reviens-tu sans la
jeune fille que je veux posséder?--Elle a fait un signe, répondit le
démon; et ce signe redoutable m'a ôté toutes mes forces.--Va-t'en,
répliqua le magicien, et envoie-moi un démon plus puissant que toi.
Le second démon parut aussitôt, et dit:--Je sais ce que tu demandes;
c'est presque une chose impossible. J'essaierai cependant de te
satisfaire. Je cours trouver Justine, et la remplir de désirs impurs...
Le démon entra en même temps auprès du lit de Justine, et employa toute
son adresse pour corrompre son coeur. Mais elle fit bien vite le signe
de la croix, et souffla sur le démon, qui s'enfuit tout honteux.
--Eh bien! lui dit l'amoureux Cyprien, qu'as-tu fait de Justine?--Je
suis vaincu, répondit le démon. Un signe terrible, que je crains de
nommer, ma forcé à battre en retraite.--Va-t'en donc aussi, dit Cyprien;
tu n'es qu'un bélitre... En achevant ces mots, il évoqua le prince des
démons lui-même.--Que me veux-tu, dit-il en paraissant? Me voici prêt à
t'obéir.--Il faut convenir que votre pouvoir est bien mince, répliqua
Cyprien, puisqu'une jeune fille peut vous vaincre si
facilement!...--Attends quelques instans, interrompit le roi de l'enfer;
je vais moi-même attaquer celle que tu veux séduire. Je troublerai ses
esprits par la fièvre et par toutes les ardeurs d'un amour frénétique;
je la séduirai par des illusions et des songes; j'allumerai dans tous
ses sens une flamme impudique, et je te l'amènerai au milieu de la nuit.
Le Diable prit alors la figure et le corps d'une jeune fille. Il alla
trouver Justine, et lui dit:--Je viens à vous, ma soeur, attirée par
votre bonne réputation; je veux, pendant quelques jours, profiter de vos
saints avis, et garder comme vous ma virginité... Cependant (ajouta un
instant après la fausse vierge), dites-moi, je vous prie, ma soeur,
quelle sera notre récompense, pour avoir constamment résisté aux
tentations de la chair?--Je ne puis pas vous le dire précisément,
répondit Justine; tout ce que je sais, c'est que la récompense sera bien
au-dessus des peines que nous aurons.--Mais, reprit le Diable, que
pensez-vous de ce commandement de Dieu: _Croissez et multipliez, afin de
peupler la terre_[254]?... Je crains bien, ma bonne amie, qu'en gardant
notre virginité, nous ne devenions rebelles au commandement de Dieu, et
qu'il ne nous punisse un jour de notre désobéissance, au lieu de nous
récompenser d'une conduite qu'il n'a point approuvée...
[254] _Crescite et multiplicamini, et replete terram. Genes._, chap.
1.
Tout en parlant de la sorte, le Diable agissait invisiblement. Justine
réfléchissait, et sentait naître dans son âme les plus violentes ardeurs
de la concupiscence; elle en était si fort tourmentée, qu'elle se leva
pour sortir. Mais, revenant bientôt en elle-même, elle pensa qu'elle
pouvait bien être encore en face du Diable. Elle s'arma en conséquence
du signe de la croix, et souffla sur l'ange de ténèbres, qu'elle avait
pris d'abord pour une jeune fille. La fausse vierge s'évanouit à
l'instant, et la tentation se dissipa.
Mais le prince des démons ne se tint pas pour vaincu. Tandis que Justine
était couchée sur son lit, il rentra sous la figure d'un beau jeune
homme, se jeta effrontément sur le lit de la courageuse vierge, et
s'efforça de l'embrasser. Un nouveau signe de croix le força à
disparaître. Il ne se retira pourtant pas encore; et, avec la permission
de Dieu, il accabla Justine de maladies, et répandit la mortalité dans
toute la ville d'Antioche. Il fit prédire en même temps, par les
possédés, que cette mortalité ne cesserait que quand Justine
consentirait au mariage. C'est pourquoi on voyait tous les jours une
multitude de malades expirans se traîner à la porte de Justine, en la
suppliant de prendre un époux et de sauver le peuple d'Antioche. Mais
Justine ne voulut jamais y consentir, et la mortalité continua ses
ravages pendant sept ans. Alors, comme la ville était sur le point
d'être entièrement dépeuplée, et que le reste des habitans d'Antioche
menaçait de tuer la vierge opiniâtre, Justine pria pour le peuple (à la
fin de la septième année) et la peste cessa[255].
[255] _Sed cùm Justina nullatenùs consentiret; et ex hoc mortem eidem
omnes minarentur, septimo anno mortalitatis, ipsa pro eis oravit, et
omnem pestilentiam propulsavit_, etc.
Le Diable, voyant qu'il ne gagnait rien, et qu'il ne pouvait séduire
Justine, résolut de ternir au moins sa réputation. Il prit donc la
figure de cette fille, et se présenta à Cyprien, avec des regards
amoureux. Le magicien, persuadé qu'il voyait celle qu'il aimait,
s'écria:--Soyez la bien venue, charmante Justine... Mais à ce nom, le
Diable, comme s'il eût été frappé de la foudre, s'évanouit en fumée.
Cyprien stupéfait ne perdit pas pour cela son amour. Il se déguisa
tantôt en jeune fille, tantôt en petit oiseau, et alla faire sa cour
lui-même pendant plusieurs jours; mais il ne fut pas plus heureux que le
Diable. Cette faiblesse de la puissance infernale contre les chrétiens
l'étonna; il renonça à la magie et au commerce de l'enfer. Il embrassa
le christianisme, et mena une conduite si exemplaire, qu'il devint par
la suite évêque d'Antioche. L'amour qu'il avait eu pour Justine se
changea en estime et en amitié pures. Il établit un couvent de filles,
dont Justine fut abbesse; et il put dès lors la voir sans crime[256].
[256] _Legenda, opus aureum, Jacobi de Voragine, editio Claudii à
Rotâ. Rothomagi, 1544, legenda 137._
CHAPITRE XXIV.
CONTRE CEUX QUI NE VEULENT PAS CROIRE AUX DIABLES.--HISTOIRE
ÉDIFIANTE[257].
_Non laudandus est qui plus credit...
Qui audiunt, audita dicunt..._
PLAUTE.
Le Diable existe.--Soit.--Il a daigné paraître.
--Qui l'a pu voir?--Un moine, une vieille, un bon prêtre,
Un vieux gars, un pécheur, dont j'ai perdu le nom.
--A ces autorités faut-il nous rendre?... Non.
[257] _Ex Cæsarii Heisterb. de Dæmonib._, cap. 2.
Un soldat allemand, nommé Henri, ne voulait pas croire qu'il y eût des
démons, et traitait de contes frivoles toutes les aventures infernales
qu'on lui donnait pour de véritables histoires. Mais on le prêcha tant
là-dessus, qu'il s'éleva des doutes dans son esprit; il alla trouver un
grand clerc, nommé Philippe, qui passait pour un habile nécromancien, et
le pria de lui faire voir le Diable.