et l'Histoire de la Magie en France, par M. Jules Garinet_.
--Les Templiers furent exterminés comme adorateurs du Diable, avec qui
ils commerçaient secrètement, parce que, dans les deux cents ans que
leur ordre exista, ils s'étaient couverts de lauriers, et surtout parce
qu'ils avaient amassé de grandes richesses. Aussi eut-on bien soin de
confisquer leurs biens... Combien d'autres furent traités comme les
Templiers et la Pucelle d'Orléans!...
--Le Diable n'est point, aux yeux des bons montagnards de la Suisse, un
ennemi malfaisant, ingénieux pour le mal, comme nous le représentent
certains hommes _éclairés_ de l'Europe. Il est même assez bonne
personne; et on lui fait honneur de plusieurs chefs-d'oeuvre qui
étonnent l'esprit humain.
Après que l'on a suivi pendant quelque temps la route suspendue qui
parcourt la vallée de Schellenen, on arrive à cette oeuvre de Satan, que
l'on appelle _le Pont-du-Diable_. Cette construction surprenante est
moins merveilleuse encore que le site où elle est placée. Le pont est
jeté entre deux montagnes élevées, au-dessus d'un torrent furieux, dont
les eaux tombent par cascades sur des rocs brisés, et remplissent l'air
de leur fracas et de leur écume[228].--On ne doit pourtant pas s'étonner
excessivement de la hardiesse de cet édifice: Denis le chartreux dit que
le Diable est grand architecte; Milton ajoute qu'il excelle à bâtir les
ponts[229]; et l'abbé Fiard dit qu'il est habile, plein de force et de
génie, et grand physicien[230].
[228] Nouveau voyage en Suisse, d'Hélène Maria Williams, tome 1er,
chap. 2.
[229] On sait que Satan a bâti un pont, par lequel on communique de
l'enfer à la terre. (_Paradis perdu._)
[230] La France trompée par les magiciens et démonolâtres du 18e
siècle.
--L'Angleterre et l'Écosse étaient autrefois séparées par une grande et
fameuse muraille, dont quelques débris ont été jusqu'à ce jour respectés
par le temps. Le ciment en est si fort, et les pierres si bien jointes,
que les habitans laissent au Diable l'honneur de cette construction; et
on ne l'appelle pas autrement que _la muraille du Diable_.
--Nous ne ferons point ici l'ennuyeuse nomenclature des ouvrages des
démons. Il nous suffit de prouver qu'on leur a attribué de grandes
choses et accordé de grands talens. Quant aux hommes qui ont dû leur
mérite au Diable, le nombre en est immense; et on n'a cité que
quelques-uns des plus connus. Qu'on lise un très-succulent et très-docte
ouvrage de notre temps: _les Précurseurs de l'antéchrist_; qu'on
s'endorme encore avec _les Superstitions et Démonolâtrie des
philosophes_, etc., imprimés chez Rusand, à Lyon; on apprendra que tous
les grands hommes du dernier siècle, tels que Voltaire, Diderot,
Holbach, et autres impies, n'étaient purement et simplement que des
démons, envoyés par l'enfer pour préparer la venue de l'antéchrist, dont
l'heure est proche. Ceux qui ont hanté Voltaire ne se doutaient
peut-être pas qu'ils commerçaient avec le Diable. Mais c'est comme cela;
et maintenant encore, il y a en France bon nombre de démons, qui y font
des choses que la décence et la morale empêchent de nommer.
CHAPITRE XX.
DES AMOURS DES DÉMONS AVEC LES MORTELS.
_Quem non mille feræ, quem non Stheneleius hostis
Non potuit Juno vincere vincit amor._
OVIDE.
Un monstre, que l'amour soumet à son empire,
Sent amollir son coeur et fait tout pour séduire.
Ne nous dites donc pas qu'un démon _l'autre jour_,
Étrangla son amante, en lui faisant sa cour.
Dans la mythologie ancienne, les dieux fréquentaient amoureusement les
mortelles; et quelques héros furent admis à la couche des déesses. La
mythologie moderne, qui considère l'amour, et souvent même les plaisirs
conjugaux, comme des péchés damnables, a laissé aux démons les
séductions amoureuses et les aventures galantes des anciens dieux.
Wierius et les autres démonomanes, qui voient dans Jupiter, dans
Vulcain, dans Mercure, dans Apollon, et dans les autres divinités du
paganisme, autant de compagnons de Satan, disent fort sérieusement que
Pan est et a toujours été le prince des démons incubes, ou qui couchent
avec les femmes; Lilith, le prince ou la princesse des démons succubes,
ou qui couchent avec les hommes, etc., etc. Un homme de bon sens
admettra, avec une pieuse soumission, que les démons se sont bien
sûrement montrés parmi les hommes. Mais il se figurera difficilement
l'accouplement d'un esprit avec un être corporel; car on sait que, quand
le Diable prend un corps, ce corps est toujours composé d'air et de
fumée, qui s'évanouit _ordinairement_ au premier signe de croix. Nous ne
rapporterons point les dégoûtantes idées des démonomanes à ce sujet;
nous ne dirons point que le Diable prend d'abord le sexe féminin, pour
surprendre dans un homme ce qui peut féconder une femme; et qu'il s'en
sert ensuite, pour parvenir à ses fins avec les dames, etc. Nous
observerons seulement qu'on ne donne aucun sexe aux démons, et qu'ils
peuvent, selon l'occasion, prendre celui qui leur plaît, quoique les
sujets de Pan se présentent plus souvent aux femmes, et que les démons
soumis à Lilith séduisent plus particulièrement les hommes. Voici donc
quelques contes sur les aventures amoureuses des démons, avant d'en
venir aux histoires très-véridiques et très-merveilleuses.
--Dans un certain monastère de filles, on remarquait une jeune
religieuse, aussi distinguée par la sainteté de sa vie, que par le soin
qu'elle prenait de sa virginité. Comme elle était belle, un démon en
devint amoureux. Il se travestit donc en jeune homme, pénétra tous les
soirs dans la chambre de l'aimable vierge, et lui conta fleurette en
galant qui sait son métier. Il lui donna de grands éloges, sur la pieuse
constance qu'elle avait eue de rester vierge jusqu'alors, sur la
sainteté angélique de sa vie, sur ses vertus, et sur sa beauté plus
qu'humaine. La jeune religieuse reçut avec un secret plaisir tous ces
complimens; elle s'habitua à voir l'amoureux sans en rien dire à ses
soeurs; si bien qu'à la fin les actions succédèrent aux paroles: elle
céda aux propositions de son amant infernal, et succomba avec lui.
Quelque temps après l'amoureux, ayant obtenu tout ce qu'il désirait, se
retira, comme ils font tous, et ne parut plus. La jeune religieuse,
percée d'un trait cruel, ne sentit d'abord que la perte de ses plaisirs;
bientôt elle réfléchit sur son crime, et se mit à pleurer sa virginité
perdue... Cependant elle sentait encore fréquemment de violentes
tentations charnelles, qui lui ôtaient le repos. C'est pourquoi elle eut
recours à la prière, et se décida à la pénitence la plus sévère.
Malheureusement elle était devenue grosse. Sa taille commença à
s'arrondir: elle sentit qu'elle portait dans son sein un témoin innocent
de son crime. Elle fit alors des prières si ferventes, elle se frappa la
poitrine avec tant de repentir, que le ciel eut pitié de sa douleur: le
fruit qu'elle portait dans son sein s'évanouit; son ventre diminua peu à
peu; et elle n'eut pas la douleur de perdre sa réputation, et de porter
jusqu'au bout un fruit _criminel_. Elle avait fait voeu de mener une vie
austère, si elle obtenait cette faveur du ciel: elle se mit à jeûner au
pain et à l'eau. Elle récita dès lors, trois fois par jour, les cent
cinquante psaumes de David, la première fois ventre à terre, la seconde
fois à genoux, la troisième debout sur ses pieds. Enfin elle devint une
autre Madeleine[231].
[231] _Mathæi Tympii præmia virtut. christian. pænitentiæ, 28. post.
Hist. S. Annon. a Reginhardo. Sigeburgensi._
--On a déjà vu qu'une jeune religieuse fut possédée du Diable, pour
avoir mangé une laitue sans dire son _benedicite_. Il est probable que
ce mot est terrible aux démons.
Une nonne était si véhémentement tracassée par le Diable, qu'elle
excitait la pitié de toutes les soeurs. Ce n'était point de ces
espiégleries qui ne font qu'exercer la foi et la patience, c'étaient des
tourmens insupportables: l'esprit immonde se jetait impudemment sur le
lit de la pauvre nonne, la serrait dans ses bras, et lui faisait toutes
sortes de violences. On avait inutilement consulté les experts; tous les
remèdes spirituels étaient sans effet; et les prières, les confessions,
les signes de croix ne dérangeaient pas le moins du monde le démon
obstiné. La religieuse s'adressa enfin à un pieux personnage, qui lui
donna ce conseil:--Quand le Diable voudra s'approcher de vous, dites le
_benedicite_, vous serez débarrassée, à coup sûr. La soeur suivit cette
ordonnance; et véritablement le Diable fut obligé de reculer. On dit
même qu'il n'osa plus y revenir[232].
[232] _Cæsarii Heisterbach. miracul._, liv. V. chap. 46.
--Un prêtre de Bonn, nommé Arnold, qui vivait au douzième siècle, avait
une fille extrêmement belle. Il veillait sur elle avec le plus grand
soin, à cause des chanoines de Bonn qui en étaient amoureux; et toutes
les fois qu'il sortait, il l'enfermait seule dans une petite chambre. Un
jour qu'elle était enfermée de la sorte, le Diable l'alla trouver sous
la figure d'un beau jeune homme, et se mit à lui faire l'amour. La jeune
fille, qui était dans l'âge où le coeur parle avec force, se laissa
bientôt séduire, et accorda à l'amoureux démon tout ce qu'il désirait.
Il fut constant, contre l'ordinaire, et ne manqua pas désormais de venir
passer toutes les nuits avec sa belle amie. Enfin elle devint grosse, et
d'une manière si visible, que force lui fut de l'avouer à son père; ce
qu'elle fit en pleurant à chaudes larmes. Le prêtre, attendri et
affligé, n'eut pas de peine à découvrir que sa fille avait été trompée
par un démon incube. C'est pourquoi il l'envoya bien vite de l'autre
côté du Rhin, pour cacher sa honte, et la soustraire aux recherches de
l'amant infernal. Le lendemain du départ de la jeune fille, le démon
arriva à la maison du prêtre; et, quoiqu'un Diable doive tout savoir et
se trouver partout en un instant, il fut bien surpris de ne plus revoir
sa belle.--Mauvais prêtre, dit-il au père, pourquoi m'as-tu enlevé ma
femme?... En disant cela, il donna au prêtre un bon coup de poing dans
l'estomac, duquel coup de poing le prêtre mourut au bout de trois jours.
On ne sait pas ce que devint le reste de cette histoire édifiante[233].
[233] _Cæsarii Heisterb. Miracul._, lib. III, cap. 8.
--Un pieux personnage, nommé Victorin, qui devint par la suite évêque de
Pettaw, dans le duché de Stirie[234], s'étant retiré dans le désert, y
fut visité par une belle dame. Malheureusement cette dame était d'une
grande lubricité. Elle s'insinua avec tant d'adresse dans le coeur de
Victorin, qu'elle s'en fit aimer, et que le solitaire succomba à la
tentation. Après que la faute fut commise, Victorin fit un retour sur
lui-même, et accabla sa complice des plus amers reproches. Celle-ci se
retira dès lors, et alla chercher ailleurs des amans d'une conscience
moins timorée.
[234] C'est du moins ce que dit S. Jérôme; Mathieu Tympius prétend
qu'il fut évêque d'Amiterne, près d'Aquila.
En réfléchissant aux séductions qui avaient précédé sa chute, Victorin
reconnut bien vite qu'il n'avait pas eu affaire avec une femme, et qu'il
venait de pécher avec le Diable... C'est pourquoi, désespéré d'avoir
commis le péché de fornication avec un démon déguisé, il lia fortement
ses deux mains ensemble, se décida à brouter l'herbe, et à ne boire que
de l'eau de fontaine. Il vécut pendant trois ans dans ces austérités;
après quoi, il fut élevé à l'épiscopat, et souffrit le martyre sous
_Nerva le persécuteur_[235].
[235] _Mathæi Tympii præmia virtut. Christian. pænitentiæ, 27 post
Eusebii_, lib. III, cap. 22.
--Nicolas Remi raconte l'histoire d'un paysan qui caressa une diablesse,
laquelle diablesse tua le fils de son amant. Hector de Boëce fait
l'histoire d'une jeune Écossaise, qui accoucha d'un monstre
épouvantable, grosse qu'elle était du fait du Diable. Delancre parle de
plusieurs démons, qui furent assez impolis pour tuer leurs bien-aimées,
en leur contant des fleurettes à coups de poing. Cæsarius d'Heisterbach
dit aussi la même chose dans plusieurs endroits, et il assure dans son
IIIe livre des Miracles illustres, qu'une jeune fille, engrossée par le
Diable, enfanta bon nombre de petits vers, non par la voie naturelle,
mais par la bouche, et par la partie destinée aux déjections
excrémentales.
On sent bien que tous ces contes ne méritent pas la moindre confiance.
Les démons, quoique déchus, sont toujours des anges, qui n'ont point
assez de bassesse pour faire de vilaines choses. On doit donc rejeter
comme apocryphes toutes ces fables de monstres, dont on attribue à Satan
la honteuse paternité. On doit refuser de croire aussi à ces chroniques
qui nous disent que le Diable étrangle les femmes dont il abuse, et
qu'il les caresse quelquefois sous des figures de chat, de bouc, d'ours,
d'âne, d'oie, de chien, de serpent, de lévrier, etc. Quant aux histoires
suivantes, c'est autre chose; et on peut les croire, pour peu qu'on ait
de foi à occuper.
--Le fameux Zoroastre, prince et législateur des Bactriens, et fondateur
d'une des plus anciennes religions, était fils du Diable et de la femme
de Noé. Suidas prétend qu'il fut tué par la foudre; et ceux qui le
confondent avec Cham, disent qu'il fut emporté par son père, après avoir
vécu douze cents ans en grande réputation de sagesse. Il est vrai qu'il
avait eu le temps de l'acquérir pendant une si longue vie.
--Celui qui éleva la ville de Rome, le fameux Romulus, était enfant du
Diable, selon la plupart des démonomanes. Après qu'il eut bien établi
son empire, un jour qu'il faisait la revue de son armée, il fut enlevé
dans un tourbillon, à la vue de la multitude[236]; et Bodin observe que
le Diable, à qui il devait le jour, l'emportait dans un autre
royaume[237].
[236] Denys d'Halicarnasse, Tite-Live, Plutarque, _in Romulo_, etc.
[237] Bodin, Démonomanie, liv. III, chap. 1er, et dans la préface.
--Numa Pompilius, successeur de Romulus, fut également enfant du Diable,
selon quelques-uns, et grand magicien selon tous les démonomanes. Comme
il est naturel à chacun d'aimer les gens de son pays, Numa entretint
toute sa vie un commerce amoureux avec un démon femelle, que les anciens
nomment Égérie. Denys d'Halicarnasse, qui s'entendait assez bien à
recueillir les découvertes des bonnes femmes, dit que Numa évoquait
habilement les Diables. Ce qui est probable, vu qu'il était de la
famille.
--Tanaquil, femme de Tarquin-l'Ancien, avait une belle esclave, qui se
nommait Ocrisia. Vulcain en devint amoureux, selon les anciens, et
l'engrossa. Elle accoucha d'un fils, qui se nomma Servius Tullius, et
qui fut roi des Romains. Le Loyer, et d'autres écrivains aussi
judicieux, prétendent théologiquement que l'amant d'Ocrisia venait de
l'enfer, et que Servius était fils du Diable. Les cabalistes
soutiennent, de leur côté, que ce prince fut fils d'un salamandre; et
les incrédules de notre malheureux siècle diront sans doute qu'il était
fils d'un homme. Quant à moi, je penche pour le Diable, par égard pour
la vertu d'Ocrisia.
--L'empereur Auguste était aussi enfant du Diable. Delancre assure même,
en homme qui aurait vu la chose, ou qui la tient de bonne part, que le
démon, avec qui la mère d'Auguste fabriqua un grand homme, imprima de sa
griffe un petit serpent sur le ventre de cette dame, pour sceller son
oeuvre, et empêcher tout autre d'y mettre la main, avant la naissance de
l'enfant.
--On dit encore que Simon-le-Magicien, le premier des hérétiques, et le
plus habile homme à voler sans ailes en plein air, était enfant du
Diable. Comme il n'y a là-dessus aucune autorité admissible, nous n'en
dirons rien.
--Luther était fils de Satan par la génération, comme dit Georges
l'apôtre, et tous ses sectateurs sont enfans du Diable par adoption; ce
qu'il faut bien distinguer. En attendant que les réformés veuillent
accepter ce père adoptif, à la mort de Luther une troupe de démons en
deuil vint chercher le fils du roi de l'enfer, habillés en corbeaux et
en oiseaux noirs. Ils assistèrent invisiblement aux funérailles, et
Thyræus ajoute qu'ils emportèrent ensuite le défunt loin de ce monde, où
il ne devait que passer.
--Le grand prophète Merlin, qui prédit avec tant de sagacité, comme on
l'a su depuis, les orageuses destinées de l'Angleterre, et qui eut
l'avantage de prophétiser le lendemain de sa naissance, était fils d'une
religieuse et d'un démon incube. Merlin fit danser des montagnes, servit
les amours d'Uterpen Dragon, et opéra une foule de merveilles. Galfridus
et quelques autres disent qu'il fut emporté par le Diable, quand il
n'eut plus que faire ici-bas.
--Apollonius de Thyane, qui ressuscitait les morts et qui comprenait le
chant des oiseaux, était pareillement fils du Diable. Il délivrait les
possédés, d'autant plus facilement qu'il était parent des possesseurs,
et qu'il n'avait qu'à parler. Il fut enlevé par son père, quand il eut
fait son temps en ce monde.
--Les comtes de Clèves descendaient du Diable, en ligne directe, du côté
paternel. La maison de Lusignan descend aussi de la fameuse
Mélusine[238], que les théologiens reconnaissent pour un démon
femelle.--On voit, par cette nomenclature, que les oeuvres amoureuses du
Diable ne sont pas si mauvaises.
[238] Voyez son histoire dans le _Dictionnaire infernal_. M. St-Albin
a rapporté, dans ses _Contes noirs_, les _Croyances_ des bonnes
femmes du Poitou sur cette fée, ou Nymphe, ou Démon femelle, ou
Sylphide, etc.
Boguet et d'autres démonomanes, grandement sensés, disent encore que les
enfans du Diable sont difficiles à nourrir, et ne vivent que sept ans.
Les exemples que nous venons de rapporter démentent assez cette ridicule
opinion, pour qu'il ne soit pas besoin de la combattre.
CHAPITRE XXI.
LE DIABLE PRIS PAR LE NEZ.--CONTE BLEU.
_Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est.
Quæ venit indignè poena dolenda venit._
OVIDE.
La peine doit toujours se mesurer au crime:
La mort de l'assassin doit venger sa victime;
Punissez justement; mais trompez le trompeur,
Et qu'un tour de laquais vous donne moins d'aigreur.
Saint Dunstan, las de la cour, et dégoûté du métier de courtisan, se fit
moine. Il s'enferma dans une petite cellule, pour mortifier son corps
par la pénitence, et se décida à passer le reste de ses jours dans la
prière, les austérités et les larmes. La sainteté de sa vie attira vers
lui plusieurs personnes disposées à se convertir; il leur donna de bons
conseils, et les mit dans la voie du salut, en les enfermant dans des
monastères, où l'on apprenait à mépriser le monde, avec toutes ses
pompes et toutes ses vanités.
Dunstan coulait une vie assez douce dans sa retraite, partageant son
temps entre l'oraison et le travail des mains. Ses occupations favorites
étaient la peinture, la sculpture et l'orfévrerie. Tantôt il
représentait sur la toile les traits angéliques des vierges
saintes[239]; tantôt il façonnait en plâtre des figures de fantaisie. Il
s'était fait aussi des soufflets, un fourneau; et il s'amusait à forger
de petites statues en or ou en argent, qu'il achevait ensuite avec le
burin. Tous ces petits travaux tuaient le temps, et empêchaient le saint
homme de s'ennuyer.
[239] _Inconcubarum signa bella divarum._
Le Diable, instruit de ces choses, eut envie de jouer un tour à Dunstan.
C'est pourquoi, tout en se curant les dents et en rognant ses ongles, il
avisa aux moyens qu'il devait mettre en usage pour duper le saint
orfévre. Son esprit lui fournit bientôt ce qu'il cherchait.--Bon homme,
s'écria-t-il en riant, je te prépare de la besogne et du fil à retordre.
En achevant ces mots, le Diable prit une figure humaine, se présenta à
la lucarne de la cellule où travaillait Dunstan, et le pria de lui faire
quelque ouvrage de forge, que l'histoire ne désigne pas. Dunstan alluma
aussitôt ses fourneaux, et mit ses tenailles au feu.
Pendant qu'il soufflait son charbon, le Diable prit diverses autres
formes, et vint lui demander une multitude de choses, qui
s'embrouillèrent tellement dans la mémoire du saint, qu'il ne savait
plus par où commencer. Cependant tous ces ouvrages qu'on venait de lui
commander pressaient extraordinairement; il les fallait dans la journée,
et il était impossible de les faire en un mois.
Le Diable, en s'adressant tant de fois à la lucarne de Dunstan, en lui
commandant tant de choses, en l'interrompant si souvent, n'avait que le
désir de le mettre un peu en colère; après quoi, il se serait retiré
content; mais il n'eut pas cette satisfaction, car on dit que Dunstan
conserva toujours le plus grand flegme.
Après plusieurs autres métamorphoses, le Diable parut à la lucarne sous
les traits d'un vieillard édenté, ridé, encapuchonné, avec de petits
yeux rouges, une grande bouche, et une langue infatigable. La couleur de
son nez était celle d'une écrevisse qui a passé par le feu. Sa barbe
était blanche comme la laine. Il s'appuyait sur un bâton, et portait une
bosse sur le dos. Il importuna long-temps le saint, en toussant à ses
oreilles, et en lui contant des gaudrioles et de vieilles niaiseries.
Enfin, il se retira en lui donnant de l'ouvrage.
Un instant après, nouveau déguisement: le Diable revient sous la forme
d'un beau jeune homme; il disait des douceurs, avait une jolie bouche,
mais un peu lascive, des yeux brillans, mais un peu fripons, les cheveux
bien frisés, les oreilles parées de bijoux; en un mot, c'était un second
Pâris. Il apportait encore de la besogne; mais, voyant que Dunstan le
regardait de travers[240], qu'il tirait vigoureusement ses soufflets, et
qu'il chauffait toujours ses tenailles sans rien répondre, le jeune
homme s'éloigna.
[240] _Dunstanus oculo contuetur obliquo._
Dunstan commençait à soupçonner quelque supercherie, et à croire que la
même tête pouvait bien s'être coiffée de tous les bonnets qu'il venait
de voir. Or, le Diable est seul capable d'opérer toutes ces
métamorphoses... Le saint orfévre s'aperçut donc qu'il avait affaire
avec le Diable, et se promit bien d'attraper l'ours sous la peau de
contrebande qu'il avait prise.
En ce moment il vit entrer dans sa cellule une jeune fille extrêmement
belle. Sa démarche était dégagée. Elle montrait à découvert une gorge
blanche comme la neige, dont l'éclat était encore relevé par deux
boutons de rose. Un peigne de grand prix retenait ses cheveux galamment
disposés. Le Diable avait pris cette belle figure, ces lèvres fraîches,
ces yeux séducteurs, pour éveiller au moins dans le coeur de Dunstan une
flamme amoureuse.
Mais Dunstan était préparé à bien soutenir l'attaque. Ses tenailles
étaient brûlantes et rouges comme le feu; il les saisit d'un tour de
main, s'élance sur l'ennemi; et, malgré toute sa beauté, il prend
impitoyablement la jeune fille par le nez...
Le Diable, se sentant brûlé et serré d'un poignet vigoureux, pousse un
grand cri, cherche à battre en retraite, mais en vain: aucune force
humaine ou diabolique ne peut le tirer des tenailles de Dunstan. Il
reprend sa figure infernale, appelle tous les Diables à son secours,
agite ses cornes, frappe l'air de sa queue, de ses poings, de ses cris,
et se met sur les dents, sans avoir rien fait qui vaille. Cependant
Dunstan, qui le tient sous sa main, le fustige impitoyablement, en
poussant de pieux éclats de rire[241]... Enfin le malheureux capitule.
On lui permet de regagner ses pénates... Il fuit couvert de honte, avec
la désolante idée qu'il va se voir en butte aux brocards des autres
démons[242].
[241] _Pio risu vinctum flagellans._
[242] _Angelini Gazæi pia hilaria, ex vitâ Sti. Dunstani_, cap. 8.
Le père Angelin de Gaza termine ce conte, par cette apostrophe:
Triomphez, brave Dunstan!
Vous avez pris le nez du Diable:
Triomphez, brave Dunstan!
Honneur durable
A votre talent!...
CHAPITRE XXII.
DES DÉMONS QUI ONT CITÉ L'ÉCRITURE SAINTE, ETC.
_Virtutem doctrina paret, natura ne donet._
OVIDE.
La sagesse adoucit un naturel brutal:
Celui qui sait le bien ne fait pas toujours mal.