Le grand Diable, plein de respect pour les sermens, ouvrit alors son

puits, et sonna du cornet à bouquin[209], avec tant de vigueur et de

force, que la foudre et les tremblemens de terre ne seraient qu'une

musique fort douce en comparaison. En même temps, le puits vomit des

torrens de soufre enflammé, et au bout d'une longue heure l'âme du

landgrave, qui remontait du gouffre au milieu des tourbillons

étincelans, montra sa tête au-dessus du trou, et dit au clerc:--Tu vois

devant toi ce malheureux prince, qui fut autrefois ton maître, et qui

voudrait maintenant n'être jamais né...

[209] _Buccinavit tam validè..._

Le clerc répondit:--Votre fils est curieux de savoir ce que vous faites

ici, et s'il peut vous aider en quelque chose?--Tu sais où j'en suis,

reprit l'âme du landgrave, je n'ai plus guère d'espérance; cependant, si

mes fils veulent rendre aux églises certaines possessions que je te vais

nommer, et qui m'appartenaient injustement, ils me soulageront bien. Le

clerc répondit:--Seigneur, vos fils ne me croiront pas.--Je vais te dire

un secret, répliqua le landgrave, qui n'est connu que de moi et de mes

fils.

En même temps, il nomma les possessions qu'il fallait rendre, les

églises à qui il fallait les restituer, et il donna le secret qui devait

prouver la véracité du clerc.

Après cela, l'âme du landgrave rentra dans le gouffre, le puits se

referma, et le nécromancien revint dans la Thuringe, monté sur son

démon. Mais, à son retour de l'enfer, il était si défait et si pâle,

qu'on avait peine à le reconnaître. Il raconta aux princes de Thuringe

ce qu'il avait vu et entendu; et cependant il ne voulurent point

consentir à restituer les possessions que leur père les priait de rendre

aux églises. Seulement le landgrave Louis dit au clerc:--Je reconnais

que tu as vu mon père et que tu ne me trompes point, aussi te vais-je

donner la récompense que j'ai promise.--Gardez votre ferme pour vous,

répondit le clerc; moi je vais songer à mon salut. En effet, il se fit

moine de Cîteaux[210].

[210] Césarius, moine d'Heisterbach, de l'ordre de Cîteaux. _Miracles

illustres_, liv. 1er, chap. 34.

--Voici encore une histoire bien véritable, dit le P. Angelin de Gaza;

elle est rapportée par le savant Maillard. Un saint homme, étant allé

aux enfers, en visita l'infirmerie. Entre autres malades, il remarqua un

prince infernal des mieux encornés[211]. Il était couché sur un matelas

d'airain chauffé par le feu; son oreiller, qui était de fer rouge, se

trouvait rempli de charbons enflammés en guise de plumes; sa couverture

était _un tissu de soufre bouillant_. Il était entouré de démons à

longues queues, qui lui apportaient des bouillons de poix fondue et bien

chaude, et des clystères de même liqueur. On lui donnait aussi des

fricassées de hiboux et de crapauds, dont il ne voulait point; et les

médecins disaient que la maladie serait longue, quand on chassa le saint

homme de l'infirmerie[212]...

[211] _Deque cornutissimis..._

[212] _Angelini Gazæi pia hilaria, post conciones quadr. Maillardi._

--Un soldat, nommé Tondal, fut conduit par un ange dans les enfers. Il

vit et sentit les tourmens qu'on y éprouve; et son récit est d'autant

plus digne de foi, qu'il parle d'après sa propre expérience: _experto

crede Roberto_.

L'ange le conduisit dans un grand pays ténébreux, couvert de charbons

ardens. Le ciel de ce pays était une immense plaque de fer brûlant, qui

avait neuf pieds d'épaisseur. Il vit d'abord le supplice de plusieurs

âmes, qu'on mettait dans des pots bien fermés, et qu'on faisait fondre

comme du beurre.

Après cela, il arriva au pied d'une haute montagne, chargée de neige et

de glaçons sur le flanc droit, couverte de flammes et de soufre

bouillant sur le flanc gauche. Les âmes qui s'y trouvaient passaient

alternativement des bains chauds aux bains glacés, et sortaient de la

neige pour entrer dans la chaudière enflammée. Les démons de cette

montagne avaient des fourches de fer et des tridens rougis au feu, avec

lesquels ils emportaient les âmes d'un lieu à l'autre.

Tondal vit ensuite une grande multitude de pécheurs et de pécheresses,

plongés jusqu'au cou dans un lac de poix et de soufre fondus. Un peu

plus loin, il se trouva devant une bête terrible, d'une grandeur

extraordinaire. Cette bête se nommait _l'Acheron_[213]. Elle vomissait

des flammes et puait considérablement. On entendait dans son ventre des

cris et des hurlemens d'hommes et de femmes. L'ange, qui avait sans

doute ordre de donner à Tondal une petite leçon, se retira à l'écart,

sans que ce soldat s'en aperçût, et le laissa seul devant la bête.

Aussitôt une meute de démons se précipita avidement sur Tondal, le

saisit, et le jeta dans la gueule de la grosse bête, qui l'avala comme

une lentille.

[213] _Quæ Achæron appellabatur..._

Il est impossible d'exprimer tout ce qu'il souffrit dans le ventre de ce

monstre. Il s'y trouva dans une compagnie extrêmement triste, composée

d'hommes, de femmes, de chiens, d'ours, de lions, de serpens, et d'une

foule d'autres animaux inconnus, qui mordaient cruellement les âmes, et

n'épargnèrent point le malheureux voyageur. Il y reçut encore le fouet,

de la main des démons. Il y éprouva assez long-temps les horreurs d'un

grand froid, la puanteur du soufre brûlé, ainsi que d'autres

désagrémens, _dont le détail serait trop long_.

L'ange vint enfin le tirer de là, et lui dit:--Tu viens d'expier tes

petites fautes d'habitude. Mais tu as autrefois volé une vache à un bon

paysan, ton compère: la voilà cette vache. Tu vas la conduire de l'autre

côté du lac qui est devant nous... Tondal vit en même-temps une vache

indomptée à quelque pas de lui, et il se trouva sur le bord d'un étang

bourbeux, qui agitait ses flots avec fracas. On ne pouvait le traverser

que sur un pont si étroit, qu'un homme en occupait toute la largeur avec

ses deux pieds.

--Hélas! dit en pleurant le pauvre soldat, comment pourrai-je traverser,

avec une vache, ce pont où je n'oserais me hasarder seul?--Il le faut,

répliqua l'ange... Alors Tondal, après bien des peines, saisit la vache

par les cornes, et s'efforça de la conduire au pont. Mais il fut obligé

de la traîner; car lorsque la vache était debout, en disposition de

faire un pas, le soldat tombait de sa hauteur; et quand le soldat se

relevait, la vache s'abattait pareillement. Ce ne fut donc qu'en tombant

et se relevant tour à tour, en se traînant l'un l'autre, en suant à

grosses gouttes, et en divertissant les démons, que l'homme et la vache

arrivèrent au milieu du pont.

Alors Tondal se trouva nez à nez avec un autre homme qui passait le pont

comme lui. Il était chargé de gerbes, qu'il avait eu la mauvaise foi de

ne pas payer à son curé, et qu'il était condamné de porter à l'autre

bord du lac. Il pria le soldat de lui livrer passage; et Tondal le

conjura de ne pas l'empêcher de finir une pénitence qui lui avait déjà

tant donné de peines. Mais personne ne voulut reculer; et après qu'ils

se furent disputés assez long-temps, ils s'aperçurent tous deux, à leur

grande surprise, qu'ils avaient traversé le pont tout entier, sans faire

un pas... L'ange conduisit alors Tondal dans d'autres lieux plus

intéressans, mais non moins horribles, et le ramena ensuite dans son

lit. Il se leva, et se conduisit depuis en bon et benoît chrétien[214].

[214] _Dyonisii carthusiani_, art. 49.--_Hæc prolixiùs describuntur in

libello qui VISIO TONDALI nuncupatur_.

--Ce chapitre serait immense, si l'on avait analysé ici tous les

_voyages aux enfers_ que les dévots admettent comme authentiques. Mais

on y trouve partout de si horribles détails, que l'on craint déjà d'en

avoir fatigué le lecteur. Celui qui a les nerfs à toute épreuve, et qui

désire connaître des choses mille fois plus affreuses que les supplices

de l'inquisition, peut chercher des sentimens d'horreur dans le

quatrième livre des _révélations_ de sainte Brigitte, pourvu qu'il lise

le latin.

Quelques personnes se félicitent sans doute de vivre dans un siècle où

l'on ne donne plus pour la vérité des monstruosités comme celles qu'on

vient de voir, (quoique bien adoucies dans la traduction); que ces

personnes lisent, si elles en ont le courage, _les révélations de soeur

Nativité_, qui viennent de paraître, avec le plus grand succès, chez les

dévots, en trois forts volumes. On y trouvera des absurdités dignes du

treizième siècle, et des impudences incompréhensibles dans le nôtre.

CHAPITRE XVIII.

AVENTURES D'UN ÉCOLIER.--CONTE NOIR.

_Omnes una manet nox

Et calcanda semel via lethi..._

HORACE.

Oui, les lois de la mort sont de terribles lois!

Nous devons tous mourir,... et mourir une fois...

Morimond, plus heureux, et si digne d'envie,

Naquit, vécut, mourut, et revint à la vie.

A la fin du douzième siècle, un certain abbé Morimond fit parler de lui,

en quelque sorte, parce que, comme Lazare, il eut l'avantage de mourir

deux fois. Voici son histoire. Il faisait ses études à Paris; un esprit

obtus, une mémoire à peu près nulle, la niaiserie et l'incapacité la

plus complète le rendaient le jouet de ses camarades, qui ne

l'appelaient pas autrement que _l'idiot_.

Comme on n'aime pas à passer pour une bête, quand on apprend à faire de

l'esprit, Morimond se désolait, non de sa niaiserie, mais du surnom

qu'elle lui attirait.

Un jour qu'il était malade de chagrin, Satan se présenta devant lui, et

lui dit:--Si tu veux me rendre hommage, et t'agenouiller devant ma face,

je te donnerai plus de science à toi seul, que n'en possèdent tes

camarades et tes maîtres tous ensemble... Morimond fut étonné d'une

proposition aussi merveilleuse; et sachant, malgré son peu d'esprit, que

le Diable seul pouvait lui offrir toutes les sciences sans étude, il

répondit:--Tu n'as rien à faire ici, Satan, car je ne serai jamais ton

homme; et je ne veux point de toi pour maître; ainsi, va-t'en.

Le Diable, qui sans doute avait pris ce pauvre jeune homme en amitié, ne

se retira point d'abord; mais, sans plus mettre de conditions à son

bienfait, il ouvrit la main de l'écolier, et lui donna une petite

pierre, en lui disant:--Tant que tu tiendras cette pierre dans ta main,

tu sauras tout ce qu'un homme peut savoir. Après cela, il disparut.

Morimond serra la pierre entre ses doigts, et tout surpris de se sentir

un autre homme, il entra dans la classe, soutint des discussions

importantes sur divers sujets, et terrassa tous ses compagnons. Pendant

plusieurs semaines, il déploya, de la même manière, une éloquence, un

jugement, une finesse d'esprit qui jetèrent tous les auditeurs dans

l'admiration. Morimond n'avait confié à personne le secret de la

merveilleuse pierre; et nul ne pouvait concevoir par quel miracle il

était devenu le plus savant de l'école, après en avoir été le plus

idiot.

Mais son trop grand esprit lui donna bientôt une grave maladie, que les

médecins jugèrent mortelle. L'approche du jugement suprême fit trembler

Morimond. Il appela un confesseur, à qui il avoua comment il avait reçu

du Diable une pierre scientifique.--Ah! malheureux, s'écria le prêtre,

si vous ne renoncez à la connaissance du Diable, vous n'aurez jamais la

connaissance de Dieu... Morimond effrayé jeta aussitôt la pierre, qu'il

tenait constamment dans sa main; et en se séparant du talisman infernal,

il redevint aussi idiot que jamais; ce qui ne l'empêcha pas de mourir.

Son corps fut mis dans un cercueil, et le cercueil placé au milieu de

l'église, où tous les écoliers vinrent chanter des psaumes. Il est hors

de doute que le défunt n'avait pas reçu l'absolution; car, pendant qu'on

psalmodiait, les démons enlevèrent son âme, et l'emportèrent dans une

vallée profonde, noire, épouvantable, remplie de soufre, de fumée et de

flammes.

Là, ils se divisèrent en deux bandes, et se mirent à jouer à la balle

avec cette pauvre âme, la faisant voler à plusieurs pieds de terre, et

la recevant dans leurs griffes, dont les ongles étaient incomparablement

plus pointus que des aiguilles. Morimond assura depuis qu'il ne

connaissait aucun tourment égal aux douleurs qu'il souffrit, quand les

Diables le jetaient en l'air, à perte de vue, et le recevaient sur la

pointe de leurs griffes.

Mais enfin le Seigneur eut pitié de lui, et envoya je ne sais trop

quelle personne du ciel (c'était cependant quelqu'un de considérable),

qui dit aux démons:--Écoutez ce que vous ordonne le Très-Haut: laissez

aller cette âme, qui n'est en vos mains que parce que vous l'avez

trompée[215]...

[215] _Miserius illius Dominus misit nescio quam celestem personam,

virum magnæ reverentiæ, qui dæmonibus tale nuncium deferebat_, etc.

A ces mots, les Diables, inclinant la tête, laissèrent partir l'âme de

Morimond, qui rentra dans son corps. Le défunt s'agita aussitôt et

sortit du cercueil. Les assistans épouvantés prirent la fuite; mais

quand ils entendirent le récit de tout ce qui venait de se passer, ils

rendirent grâces à Dieu. L'écolier idiot, sachant ce que c'est que

l'enfer[216], se fit moine de Cîteaux, et devint _abbé de Morimond_.

[216] Césarius pense que les tourmens qu'il éprouva étaient bien les

tourmens de l'enfer; parce qu'il n'y a point de démons, mais bien

des anges dans le purgatoire. On a vu cependant que Denis le

chartreux, St. Patrice, etc., mettent le Diable en purgatoire comme

en enfer.

Ce qu'il y a de plus admirable dans tout ceci, c'est que, pendant qu'on

le jouait à la balle, Morimond vit la figure de son âme, qui

ressemblait, dit-il, à un globe de verre poli, luisant et tout couvert

d'yeux. C'est sans doute cette forme qui donna aux démons l'idée d'en

faire un ballon. Mais voici une autre merveille: en même temps qu'il

était aux enfers, et qu'il voyait son âme, Morimond examinait ce qui se

passait autour de son cercueil.--Vous, dit-il à quelques écoliers de ses

compagnons, vous avez joué aux dés autour de mon corps mort; vous

autres, vous vous êtes pris aux cheveux; et vous, vous avez psalmodié

comme il fallait... Au reste, on ne dit pas si l'abbé de Morimond fut

plus spirituel après qu'avant sa mort[217].

[217] _Cæsarii Heisterbach. de conversione_, cap. 32, lib. I.

_miraculorum_.

CHAPITRE XIX.

DE L'ESTIME QU'ON A EUE POUR LES DÉMONS; DES HOMMES QUI LEUR ONT DU LEUR

MÉRITE, etc.

_Facta ducis vivent, operosaque gloria rerum,

Hæc manet, hæc avidos effugit una rogos._

OVIDE.

La gloire qui s'attache à des faits honorables,

Un éloge, appuyé de titres véritables,

Vivra, malgré l'envie et la flamme et le temps;

Car les faits bien prouvés sont des vrais monumens.

--Dans le douzième siècle, on portait en France des vêtemens assez

bizarres, mais qui prouvaient, en quelque sorte, un esprit plus riant,

une haine moins brutale contre les démons, que dans les siècles

précédens et postérieurs. On se plaisait à se vêtir d'étoffes plissées,

sur lesquelles on voyait des figures grotesques et de petits Diables de

toutes formes, de toutes couleurs, avec des visages enjoués. Les femmes

avaient des robes fort longues, qui se terminaient _en queue de

serpent_. Le concile qui se tint à Montpellier, en 1195, trouvant que

ces modes _insolentes_ tournaient en ridicule des objets redoutables,

défendit sévèrement ces sortes de parures... On pensera sans doute que

ces défenses étaient maladroites, puisque la légèreté française

suffisait pour changer la mode, et que le décret du concile ne fit qu'en

prolonger la durée.

--On a vu peu de vrais grands hommes regarder le Diable comme un sot.

L'immortel Érasme fit connaissance avec Thomas Morus d'une façon assez

singulière, et qui prouve le bon esprit du chancelier anglais. Morus

rencontra un homme qui parlait agréablement, et qui raisonnait

très-bien. Après l'avoir entendu quelque temps, il le considéra avec

attention, et s'écria:--_Ou vous êtes le Diable, ou vous êtes

Érasme?_... Il se trouva effectivement que c'était Érasme, dont la

réputation commençait à s'étendre dans l'Europe.

--Jacques Goyon de Matignon, qui servit Henri III et Henri IV avec tant

de fidélité, était un homme du plus rare mérite. Ses envieux,

apparemment pour le décrier, disaient que l'esprit, l'habileté, la

prudence, le courage n'étaient point naturellement en lui, mais qu'ils

lui venaient d'un pacte qu'il avait fait avec le Diable. Il fallait que

ce Diable fût une bonne créature, dit Saint-Foix, puisque Matignon

donna, dans toutes les occasions, des marques d'un caractère plein de

douceur et d'humanité[218].

[218] Histoire de l'ordre du Saint-Esprit. _Promotion de 1579_, pag.

190.

--On a beaucoup vanté la belle morale de Socrate, la sagesse de sa

conduite, l'expérience qu'il avait des choses, cette philosophie qui

épura son âme de toutes les passions honteuses, son penchant à la vertu,

et cette prudence qui lui faisait prévoir le résultat nécessaire des

événemens incertains, qui guidait son choix dans les occasions

douteuses, et lui montrait de loin tous les périls. Les anciens, qui

trouvaient tant de grandes qualités surhumaines, ne les croyaient pas

étrangères à l'essence des démons. Aussi disaient-ils que Socrate avait

un démon familier, et Proclus soutient qu'il lui dut toute sa

sagesse[219]. Peut-être les hommes trouvaient-ils leur compte à cet

arrangement. Ils se consolaient d'être moins vertueux que Socrate, en

songeant qu'ils n'avaient pas un appui comme le sien.

[219] _Proclus, de animâ et dæmone._

--L'ingénieux Apulée fut accusé de magie, parce que, pauvre et dénué de

tout, il épousa une femme extrêmement riche; et qu'on attribuait cette

bonne fortune à des charmes surnaturels. Le vrai de la chose, c'est

qu'Apulée était jeune et bien fait, et la femme qu'il épousa vieille et

laide. Quelques démonomanes regardèrent aussi les _métamorphoses de

l'âne d'or_ comme un ouvrage inspiré par le Diable. On alla même jusqu'à

dire que, lorsqu'il travaillait, Apulée obligeait sa femme, ou son

démon, à lui tenir la chandelle. Quoi qu'il en soit, il y avait de la

complaisance dans cette femme, ou dans ce démon.

--L'immortel Agrippa (Henri-Corneille), que ses plus grands ennemis ont

regardé comme un prodige[220], et qui fut appelé avec raison le

Trismegiste de son temps, ne pouvait passer pour un homme ordinaire dans

le quinzième siècle. Aussi on débita qu'il devait tout son génie à un

démon familier, qui l'accompagnait sous la figure d'un chien noir.

Bénédiction! comme disait Philippe d'Alcrippe, quel digne et bon Diable,

ou quel digne et bon chien!

[220] _Portentosum ingenium_, Paul Jove, dans ses Éloges. _Inter

clarissima sui sæculi lumina_, Jacques Gohory, question 16.

_Venerandum Dominum Agrippam, litterarum litteratorumque omnium

miraculum, et amorem bonorum_, Ludwigius, Démonomagie, page 209;

cités par G. Naudé, Apologie, chap. 15.

--Le fameux Cardan, à qui l'on accorde une vaste érudition, un esprit

subtil, et même du génie, avait un démon familier; et il avoue lui-même,

dans ses ouvrages[221], qu'il devait tous ses talens et ses plus

heureuses idées à son démon. Or, si Cardan était quelquefois plus simple

qu'un enfant, comme dit l'historien De Thou, souvent aussi il paraissait

au-dessus de l'homme[222]. Tous nos anciens ne l'ont jugé qu'avec une

admiration semblable; et, en faisant l'éloge de Cardan, ils ont fait la

part de son démon familier.

[221] Dans le dialogue intitulé _Tétim_, et dans le traité _de Libris

propriis_, Cardan confesse que son démon familier tient de la nature

de Vénus, de celle de Saturne et de celle de Mercure,

astrologiquement parlant.

[222] _Thuani histor._, lib. II.

--Jules César Scaliger, si célèbre par l'immense étendue de sa science,

par l'originalité de son génie, par sa supériorité au-dessus des hommes

de son siècle, avait également un démon familier, à qui il devait ses

plus belles inspirations. Il lui rend lui-même cette justice, dans son

Art poétique, livre III, chapitre 26.

--L'abbé Fiard, qui se déchaîne si vertement contre le Diable, lui fait

bien souvent plus d'honneur qu'il ne pense. Ce Mesmer, qui opéra, dans

le dernier siècle, tant de guérisons surprenantes par le magnétisme, ou

plutôt par l'empire qu'il sut prendre sur les imaginations, ce Mesmer

qui ne fit que du bien, est mis, par l'abbé Fiard et par quelques autres

théologiens de la même force, au nombre des suppôts de Satan. Quel que

soit ce Diable, à qui Mesmer dut le bonheur d'être utile à l'humanité,

nous ne lui devons que de la reconnaissance.

--Cagliostro est rangé pareillement dans le nombre des favoris de

l'enfer, non pour ses fourberies et ses intrigues, mais pour les cures

miraculeuses qu'il opéra à Strasbourg, et pour le peu de bienfaits qu'il

eut l'adresse de répandre dans ses voyages; bienfaits et miracles, qui

ne pouvaient être que l'ouvrage du Diable, comme le prouve

judicieusement l'abbé Fiard[223].

[223] _Voyez_ la France trompée par les magiciens et démonolâtres du

18e siècle.

--Quelques démonomanes ont voulu mettre aussi le philosophe Averroès au

nombre des magiciens, et lui donner un démon familier. La complaisance

de ces messieurs fait honneur au Diable[224]. Mais malheureusement pour

le respect que nous devons à leur autorité, Averroès était un épicurien,

qui, quoique mahométan pour la forme, ne tenait dans le coeur à aucune

religion révélée, et ne croyait pas à l'existence des démons[225].

[224] Averroès, médecin arabe, et le plus grand philosophe de sa

nation, naquit à Cordoue, dans le douzième siècle. Il s'acquit une

si grande réputation de justice, de vertu et de sagesse, que le roi

de Maroc le fit juge de toute la Mauritanie. Il traduisit Aristote

en arabe, et composa plusieurs ouvrages sur la philosophie et sur la

médecine.

[225] _Magiam dæmoniacam pleno ore negarunt Averroes et alii epicurei,

qui, una cum saducæis, dæmones esse negarunt._ Torreblanca, Délits

magiques, liv. II, chap. 5.

--Chicus OEsculanus, qui avança cette hérésie, _que la lune est un globe

habitable comme le nôtre_, avait un démon familier, nommé Floron, de

l'ordre des chérubins damnés, qui lui souffla la susdite hérésie et

l'aida dans ses travaux.

--Le système de Copernic, que tous les peuples instruits ont adopté, fut

condamné, quand il parut, par l'inquisition de Rome, comme une impiété

et comme une oeuvre du Diable.

--Jean Faust, l'un des inventeurs de l'imprimerie, fut aussi regardé

comme hérétique et magicien, en plein commerce avec les démons. On fit

des livres sur les merveilles qu'il opéra par ses prestiges, et quelques

bons esprits de son siècle l'accusèrent d'avoir fait écrire par le

Diable les premières Bibles qu'il imprima. Nos ancêtres faisaient bien

peu d'honneur à l'esprit humain, puisqu'ils le croyaient incapable de

rien inventer, sans le secours du Diable. Si quelqu'un s'amusait à en

faire la recherche, il trouverait probablement toutes les anciennes

découvertes qui ont pu causer quelque surprise, attribuées aux habitans

de l'empire infernal[226].

[226] Il y a, par exemple, certaines inventions, dont nous ne pouvons

nous attribuer l'honneur. Telles sont les poêles à frire, les

broches à embrocher, les grils, les marmites, les chaudières, les

fourches, les ponts, les disciplines, et autres objets de même

acabit, qui sont en usage dans les enfers, depuis que les enfers

sont sur pied.

--Roger Bacon parut dans le treizième siècle. C'était un cordelier

anglais. Il fut mis en prison comme magicien damnable, parce qu'il

étudiait les mathématiques et les autres sciences naturelles. La beauté

de son esprit le fit surnommer _le docteur admirable_. On dit qu'il

inventa la poudre. Il était versé dans les beaux-arts, et surpassait

tous les moines ses confrères, par l'étendue de ses connaissances et par

la subtilité de son esprit. C'est pourquoi on publia qu'il devait sa

supériorité aux démons, avec qui il commerçait nuit et jour.

--Pierre d'Apone, l'un des plus célèbres médecins du treizième siècle,

se faisait servir par les Diables. Il acquit la connaissance des sept

arts libéraux, en quelques leçons que lui donnèrent sept démons

familiers. Malheureusement encore pour cette belle histoire, Pierre

d'Apone ne croyait pas aux démons.

--Dans des circonstances désespérées, une jeune fille, l'immortelle

Jeanne d'Arc, ranima le courage des guerriers français, releva notre

gloire ternie, nous sauva de l'esclavage... Elle avait fait des

prodiges: on l'accusa d'être sorcière, de commercer avec les démons; et

ce fut sous ce prétexte ridicule que la Pucelle fut indignement brûlée,

à la honte de Charles VII et des Anglais[227].

Le diable peint par lui-même · 第 10 / 17 段