[193] _Amphiloch. in vitâ S. Basilii. Chronic. Alex. Sozomen. Hist.

ecclesiast._, lib. VI, cap. 2. _Fulbertus, in sermone de Deiparâ.

Cæsarius Heisterb._, lib. VIII, cap. 52. _Jacobi de Voragine, auctâ

à Claudio à Rotâ. Leg. 30. Mathæi Tympii præmia virtut. christian._,

etc. On n'a pris que la crème de tous ces bons et braves historiens,

si tant est qu'ils aient jamais rien écrit d'historique.

Ne se pourrait-il pas que le général qui trahissait Julien, ou quelques

amis de ceux qui désiraient la mort de ce tyran, eussent rempli ici le

rôle du diable, ou plutôt de saint Mercure?...

CHAPITRE XV.

LE DÉMON BIENFAISANT.--PETIT ROMAN[194].

_Tu benè si quid facias, non meminisse fas est._

AUSONE.

De ce brave démon respectons la mémoire,

Puisqu'il a fait le bien, sans y chercher de gloire.

[194] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul._, lib. _V_, _de Dæm._, cap. 37.

Un honnête soldat, nommé Évrard[195], étant tombé dangereusement malade,

on fut obligé de lui ouvrir le crâne, parce qu'on plaçait dans le

cerveau la cause de sa maladie. Mais les chirurgiens opérèrent si mal,

que le soldat ne guérit point, et que des accès de démence vinrent

encore se joindre aux souffrances qu'il endurait. Il avait une jeune

épouse, qu'il chérissait tendrement, avant la malheureuse opération;

depuis qu'il était devenu fou, ses sentimens d'amour avaient fait place

à une haine si prononcée, qu'il ne pouvait plus ni la voir ni

l'entendre.

[195] _Miles quidam honestus, Everhardus nomine..._ La chose se passe

dans le onzième siècle; le soldat est Lombard, comme on le verra

plus loin.

Pendant que la jeune femme se désolait, le Diable se présenta, sous une

forme humaine, au pied du lit où gisait le malade.--Évrard, lui dit-il,

veux-tu te séparer de ton épouse?--Rien ne me ferait plus de plaisir,

répondit le soldat.--Eh bien! ajouta le Diable, lève-toi; je te vais

conduire à Rome; nous parlerons au pape, et tu pourras divorcer en

bonnes formes.

Là-dessus, le Diable conduisit Évrard à Rome, le présenta au pape, qui

se trouvait alors au milieu de ses cardinaux, et parla si éloquemment

pour son protégé, qu'il obtint une bulle pontificale, par laquelle le

soldat avait plein pouvoir de divorcer avec sa femme, quand bon lui

semblerait. Évrard s'abandonna à des transports de joie, en recevant la

pancarte, qu'il regardait comme l'instrument de sa liberté et de son

bonheur.

--A présent que tes désirs sont satisfaits, lui dit le Diable, veux-tu

que je te transporte à Jérusalem où ton sauveur a été crucifié? Je te

ferai voir son sépulcre, et tous les saints lieux que les chrétiens

souhaitent si ardemment de visiter... Le soldat, que les grandes

complaisances de son protecteur jetaient dans l'embarras, reconnut alors

qu'il avait affaire avec le Diable. Il ne s'en effraya pourtant point,

et accepta cette proposition.

Le Diable enleva donc son compagnon, franchit les airs d'un vol rapide;

et, après avoir traversé la mer en peu d'instans, il le déposa dans la

basilique du saint sépulcre, le conduisit à tous les saints lieux, où il

fit ses oraisons, et lui demanda ensuite s'il voulait voir le sultan

Saladin. Évrard répondit que cela lui ferait plaisir; et, aussitôt son

conducteur le porta au milieu du camp des Sarrazins. Là, il vit à son

aise, et sans être vu, le sultan, les princes de sa famille, ses

généraux et ses armées.

--Veux-tu maintenant retourner dans ton pays, lui dit le

Diable?--Volontiers, répondit Évrard, je ne dois pas vous empêcher de

vaquer plus long-temps à vos affaires... Au même instant, les deux

voyageurs se trouvèrent en Lombardie.

Ils s'étaient arrêtés au coin d'un bois.--Lève les yeux, dit le Diable à

son compagnon; tu aperçois, à deux cents pas de nous, un bon homme monté

sur un âne, qui entre déjà dans la forêt. C'est un paysan de ton

village; il vient de recevoir quelque argent, qu'il croit porter dans sa

famille. Mais des voleurs l'attendent dans l'épaisseur du taillis, et

vont l'assassiner... Veux-tu que je coure à son aide?--Ah! je vous en

supplie, s'écria Évrard, et... Le Diable était déjà dans la forêt,

tordant le cou aux brigands, et mettant le bon homme dans un chemin plus

sûr...

Après cette généreuse expédition, le soldat fut reporté chez lui,

jouissant dès lors d'une parfaite santé, tant dans le corps que dans

l'esprit. Le paysan, qui s'était vu si miraculeusement tiré des griffes

des voleurs, arriva aussi sur l'entrefaite. Le Diable leur fit ses

adieux, et s'arracha à leur reconnaissance, ne demandant pour prix de

ses services, que d'occuper quelquefois leurs bons souvenirs.

Il n'est pas besoin de dire que le soldat Évrard reprit, avec son bon

sens, toute la tendresse qu'il avait pour sa femme, avant sa folie, et

qu'il ne songea pas à profiter de la bulle, qui lui permettait le

divorce.

Avec un lecteur judicieux, de pareils traits n'ont pas besoin de

commentaire.

CHAPITRE XVI.

LE CONSEIL INFERNAL--CONTE NOIR[196].

_Ultima cælestum terras Astræa reliquit._

OVIDE.

La justice a quitté les mortels trop pervers.

Hélas! à notre honte, on la trouve aux enfers.

[196] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul._, lib. _V_, cap. 4.

Il y avait, auprès de Tolède, dans une caverne profonde, une école de

nécromancie, qui fut fermée sous le règne de Ferdinand V. Dans le

douzième siècle, cette école était fréquentée par des jeunes gens de

tous les pays. Quelques Normands, ayant entendu raconter à leur maître

des choses prodigieuses sur les apparitions, le prièrent de leur faire

voir quelques scènes infernales. Le professeur de nécromancie fit tous

ses efforts, pour éteindre dans ses élèves un désir trop dangereux;

mais, comme ils persistaient dans leur demande, il les conduisit un jour

dans un champ écarté. Là, il traça un grand cercle sur la terre, fit

entrer ses écoliers dans cette enceinte protectrice, et leur recommanda

d'y rester immobiles, s'ils ne voulaient pas être emportés par le

Diable. Il les avertit encore de ne rien prendre des démons, et de ne

leur rien donner. Après cela il se retira à l'écart et fit les

évocations.

Bientôt, une troupe de diables paraît autour du cercle. Ils étaient

vêtus d'un costume militaire, et portaient des armes bien travaillées.

Ils firent d'abord plusieurs exercices devant les jeunes Normands;

ensuite ils coururent sur eux, la lance en arrêt et l'épée au poing,

pour les épouvanter et les faire sortir du cercle. Les

apprentis-nécromanciens s'effrayèrent d'abord; mais leur esprit se

rassura, quand ils s'aperçurent que la pointe des armes ennemies ne

dépassait pas la ligne tracée par leur maître, et qu'ils étaient en

sûreté dans le rond magique.

Les démons s'éloignèrent alors; et ils reparurent au bout d'un instant,

sous des figures de jeunes filles extrêmement belles. Ils firent dans ce

déguisement une espèce d'entrée de ballet; ils formèrent des danses

gracieuses, et cherchèrent à attirer les jeunes gens, par des postures

séduisantes et lascives.

Une de ces jeunes filles, la plus belle de toutes, remarqua parmi les

écoliers le plus aimable, et s'avança vers lui, en dansant avec une

légèreté merveilleuse. Quand elle fut auprès du cercle, elle lui

présenta un anneau de grand prix, et l'engagea, par toutes les

séductions imaginables, à prendre de l'amour pour elle. Le jeune homme

séduit avança la main hors du cercle, pour prendre l'anneau qu'on lui

offrait. La belle fille l'attire aussitôt à elle, lui jette les bras au

cou et l'emporte par les airs. Toute la troupe déguisée s'envole en même

temps.

Les disciples du nécromancien poussent alors de grands cris. Leur maître

arrive. On lui conte ce qui vient de se passer.--Je n'en suis point la

cause, dit-il; vous avez voulu voir les démons; je vous avais prévenu du

péril... Votre camarade ne sortira pas de leurs mains.

Il est probable que la vue du Diable, et la connaissance qu'ils venaient

d'avoir de son pouvoir immense, ne rendirent pas ces jeunes gens

meilleurs chrétiens; car ils répondirent à leur maître:--Arrangez-vous

comme vous voudrez; mais si vous ne nous rendez pas notre camarade, nous

allons vous tuer...

Le nécromancien aurait pu faire étrangler par le Diable ces élèves

impudens, qui osaient le menacer de la mort; mais une peur trop subite

dérange souvent les idées. Il trembla donc pour sa vie, et considérant

que les Normands sont gens de mauvaise tête, il répliqua:--Attendez au

moins quelques instans; je vais travailler à ranimer le défunt.

Aussitôt donc, il évoqua le prince des démons, lui représenta qu'il

l'avait toujours bien servi, et le pria de rendre aux écoliers irrités

le camarade dont ils voulaient venger la perte. Le chef des diables,

touché de compassion, répondit:--Demain, j'assemblerai pour cela un

concile[197] où tu assisteras, et je tâcherai de te satisfaire.

[197] Le latin porte _concilium_...

Le lendemain, le chef des démons réunit les plus habiles gens de ses

états, et demanda pourquoi on avait enlevé l'écolier que réclamait le

professeur de nécromancie? Un démon répliqua:--Seigneur, en emportant ce

jeune homme, je n'ai fait ni injustice, ni violence. Il a désobéi à son

maître, en dépassant le cercle où il était en sûreté...

Après qu'on eut disputé quelque temps sur cette question, le prince de

l'enfer dit à un autre démon, qui siégeait près de lui:--Olivier, vous

êtes plus versé que nous dans la jurisprudence; et vous rendez la

justice, sans avoir égard aux personnes; prononcez donc sur cette cause

importante[198].

[198] _Olivere, semper curialis fuisti; contrà justitiam personam non

accipis; solve quæstionem hujus litis_, etc.

Le démon Olivier répondit:--Je pense qu'il faut rendre ce jeune homme à

son maître; car la situation de ce vieillard est vraiment pénible... Le

croira-t-on parmi les mortels? cet avis plein de modération emporta tous

les suffrages; on permit à l'écolier de retourner sur la terre; on

apaisa le courroux des autres élèves; on sauva de leur fureur le maître

de nécromancie; et tout cela fut l'ouvrage d'un conseil de démons. Mais

le jeune Normand venait de voir l'enfer, et il n'avait pas envie d'y

revenir. C'est pourquoi il entra dans un monastère de Cîteaux.

CHAPITRE XVII.

DE CEUX QUI NOUS ONT RAPPORTÉ DES NOUVELLES DE L'ENFER.

_Fabula nullius veneris, sine pondere et arte

Validiùs oblectat populum..._

HORACE.

Un conte absurde, informe, hasardé par des sots,

Est toujours sûr de plaire, et trouve ses dévots.

--Quoiqu'on lise dans la Bible que nul mortel n'est revenu des

enfers[199], nous apprenons cependant, par le témoignage des pieux

théologiens, que plusieurs personnes dignes de foi ont fait ce voyage en

chair et en os, pour nous en rapporter des nouvelles. De ce nombre est

un bon religieux anglais, dont l'histoire a été écrite par un moine

dévotieux, par Pierre-le-Vénérable, abbé de Cluni, et par Denys le

chartreux[200].

[199] _Sapientiæ_, cap. 2.

[200] _Petri venerabilis, de miracul.; et Dyonisii carthusiani, de

quatuor novissimis_, art. 47.

Ce voyageur privilégié parle, comme dans les romans, à la première

personne. «J'avais saint Nicolas pour conducteur, dit-il; il me fit

parcourir un chemin plat, jusqu'à un espace immense, horrible, peuplé de

défunts qu'on tourmentait de mille manières affreuses. On me dit que ces

gens-là n'étaient pas damnés, que leur supplice finirait avec le temps,

et que je voyais le purgatoire. Je ne m'attendais pas à le trouver si

rude; tous ces malheureux pleuraient à chaudes larmes, et poussaient de

grands gémissemens. Les uns brûlaient dans un feu violent; les autres se

baignaient dans des chaudières de soufre, de poix, de plomb et d'autres

métaux, qui bouillonnaient vigoureusement et ne puaient pas moins. Les

démons faisaient frire ceux-ci dans une poêle, et des serpens venimeux

mordaient ceux-là avec de longues dents. Depuis que j'ai vu toutes ces

choses, je sais bien que si j'avais quelque parent dans le purgatoire,

je vendrais ma chemise, et je souffrirais mille morts pour l'en tirer.

»Un peu plus loin, j'aperçus une grande vallée où coulait un

épouvantable fleuve de feu, qui s'élevait en tourbillons à une hauteur

énorme. Au bord de ce fleuve il faisait un froid si glacial, qu'il est

impossible de s'en faire une idée. Saint-Nicolas m'y conduisit, et me

fit remarquer les patiens qui s'y trouvaient, en me disant que c'était

encore le purgatoire.

»En pénétrant plus avant, nous arrivâmes en enfer. C'était un champ

aride couvert d'épaisses ténèbres, coupé de ruisseaux de soufre

bouillant, comme on le présume bien. On ne pouvait y faire un pas sans

marcher sur des insectes hideux, difformes, extrêmement gros, et jetant

du feu par les narines. Ils étaient là pour le supplice des pécheurs,

qu'ils tourmentaient de concert avec les démons. Ceux-ci, avec des

crochets de fer ardent, happaient les âmes pénitentes et les jetaient

dans des chaudières, où ces pauvres âmes se fondaient avec les matières

liquides. Après cela on leur rendait leur forme pour de nouvelles

tortures.

»Ces tortures se faisaient en bon ordre, avec une variété infinie et une

vitesse surprenante. Il est vrai que chacun était tourmenté selon ses

crimes; les sodomites, par exemple, étaient obligés de se joindre

charnellement, et d'une manière conforme à leurs anciens goûts, avec de

grands monstres brûlans, à la mine épouvantable.

»Plus loin je remarquai, dans des bains chauds et dans des fournaises

ardentes, les prieurs de moines qui expiaient leur intolérance, leur

hypocrisie, et le peu de soin qu'ils avaient pris de leur troupeau.

J'aperçus des religieux à qui les démons faisaient avaler des charbons,

parce qu'ils avaient mangé des pommes et des prunes avec un sentiment de

volupté damnable[201].

[201] On sait qu'un dévot doit tout manger en rechignant et trouver

mauvaises les meilleures choses du monde. Quant aux religieux en

question, on pourrait dire la niaiserie si connue qu'ils étaient en

enfer _pour des prunes_.

»Je vis aussi des évêques cruellement punis, pour avoir mal gouverné

leurs ouailles et abandonné leur diocèse à des vicaires. Je remarquai

plusieurs prêtres impudiques; il y en avait peu dans le purgatoire, mais

beaucoup en enfer. Je n'en fus point surpris, vu le grand nombre de

fornications qu'ils commettent[202]. J'y vis encore des religieux. Les

uns expiaient de grands crimes; les autres souffraient des tourmens,

temporels à la vérité, en punition de ce qu'ils avaient été trop

soigneux de la propreté de leurs mains, et qu'ils avaient perdu un temps

précieux à rogner leurs ongles. Les abbés et les abbesses, qui avaient

eu des amours sensuelles, n'étaient pas non plus épargnés. Je remarquai

même, dans ces lieux de souffrance, un roi puissant, alors bien

rapetissé; et à ma grande surprise, je reconnus, entre les griffes des

Diables, un saint évêque dont les reliques faisaient des

miracles...[203]. Après plusieurs spectacles aussi terribles je revins

dans ma cellule, et je rentrai dans mon lit.»

[202] _Pauci sacerdotes in purgatorii pænis, respectu eorum qui ubique

terrarum Castimoniam polluant... Sed penè omnes æternaliter

damnantur._ (_Dyonisii carth._) Le clergé était alors bien plus

corrompu qu'aujourd'hui.

[203] _Episcopum quemdam, qui fuerat religiosus et devotus... per quem

etiam Dominus post mortem ipsius fecit quædam miracula; et tamen in

poenis adhuc fuit, etc._ (_Dyonisii carthus._, art. 47, _de purgat.

et inferno_).

--Un certain Bertholde, étant allé aux enfers, y trouva quarante et un

évêques, qu'on faisait geler et bouillir tour à tour. Les plus

tourmentés appelèrent Bertholde:--Recommandez à nos amis, lui

dirent-ils, d'offrir pour nous le saint sacrifice... Bertholde le

promit; et vit un peu plus loin l'âme du roi Charles-le-Chauve, qui

était rongée par les vers.--Priez l'archevêque Hincmar de me soulager

dans mes maux, dit Charles à Bertholde.--Volontiers, répondit celui-ci.

Un peu plus loin, il vit l'évêque Jessé, que quatre Diables plongeaient

alternativement dans un pot de poix bouillante et dans un puits d'eau

glacée.--Ami, priez le clergé de s'intéresser à moi, dit-il à

Bertholde.--Le bon homme s'en chargea; et, après avoir vu divers autres

pécheurs qui se recommandèrent pareillement aux prières des fidèles, il

revint sur la terre. Il s'acquitta de toutes ses petites commissions; on

pria pour les patiens, et les patiens, dit-on, furent soulagés[204].

[204] _Hincmari archiep. Epist._, tom. II, pag. 806.

--Saint Patrice, primat d'Irlande, avait à faire à de si mauvais sujets,

que les prodiges, les miracles réitérés, les menaces de l'enfer, les

promesses d'un paradis plein de délices ne pouvaient les convertir à la

foi. Pour toutes raisons, quand saint Patrice se mettait à les prêcher,

les Irlandais avaient l'impiété de répondre:--Nous ne vous croirons, que

si vous nous faites voir les joies du paradis et les tourmens de

l'enfer.

Saint Patrice pria, et le seigneur lui fit voir un trou par lequel on

entrait en purgatoire. Quelques-uns furent assez hardis pour y pénétrer,

particulièrement un soldat, nommé Agneïus ou Egneïus. A peine y eut-il

mis le pied, que les démons voulurent le jeter au feu, selon qu'ils en

usent ordinairement envers les nouveaux venus. Il se tira de ce danger

par un signe de croix. Alors les démons le conduisirent dans un grand

champ, qu'un docteur extatique appelle _la vallée de Misère_. Cette

vallée était pavée d'hommes et de femmes nues, fichées ventre à terre

sur le sol, avec de grands clous au derrière. Des bandes de Diables

couraient sur le dos de ces pauvres gens, et leur donnaient de temps en

temps la discipline.

Après cela, Egneïus ou Agneïus entra dans une autre vallée, plus

misérable encore, où se trouvaient des pécheurs, que d'énormes dragons

dévoraient continuellement, sans les rendre plus maigres, comme faisait

autrefois le vautour de Prométhée. D'autres avaient des serpens autour

du corps, et ces serpens cherchaient à leur déchirer le coeur. Plusieurs

étaient couchés sur le dos, portant chacun sur leur poitrine un grand

crapaud qui ouvrait la gueule pour les avaler. Un crapaud qui avale un

homme est quelque chose de bien monstrueux; aussi ceux-là, qu'un crapaud

se disposait à avaler, poussaient-ils de grands cris d'effroi, en même

temps qu'ils sanglotaient de douleur, en recevant le fouet de la main du

Diable. Il paraît qu'on fustige aux enfers comme dans les couvens, car

ce supplice est souvent rapporté dans les relations infernales des bons

moines.

Au partir de là, on conduisit Agneïus ou Egneïus dans un troisième

département. Là il vit une multitude de personnes de tout âge et de tout

sexe que l'on fouettait encore, et qui souffraient à la fois les

rigueurs de la gelée et les horreurs du feu. Ceux-là étaient si bien

garnis de clous enfoncés dans leur chair, qu'on eût difficilement trouvé

à placer une tête d'épingle sur tout leur corps.

Agneïus ou Egneïus entra ensuite dans la quatrième vallée, qui était

celle des pendus. Les uns l'étaient par les pieds, les autres par les

mains, ceux-ci par les cheveux, ceux-là par les oreilles, d'autres par

le nez, quelques femmes par les mamelles, quelques hommes par les

parties que la pudeur empêche de nommer; et tous avec des chaînes de

fer, au milieu des tourbillons enflammés.

On en voyait aussi quelques-uns qui étaient au croc, au-dessus d'un bon

brasier bien ardent. D'autres rôtissaient sur le gril; d'autres dans la

poêle à frire; d'autres à la broche; d'autres enfin buvaient

continuellement du plomb et des métaux fondus. Tous ces malheureux

poussaient des cris effroyables. Après avoir vu encore d'autres

horreurs, le soldat Egneïus ou Agneïus se trouva sur les bords d'un

fleuve enflammé. On ne pouvait le traverser que sur un pont glissant

comme du cristal, et pas plus large que le tranchant d'un rasoir.

Agneïus ou Egneïus s'y hasarda en faisant le signe de la croix, et à

mesure qu'il avança, il trouva le pont plus large. En arrivant à l'autre

bord du fleuve, il fut tout surpris de se voir dans le séjour des élus.

La relation, si abondante sur ce qui se passe en enfer, ne dit rien de

ce qu'il vit dans le ciel. Ce qui prouve bien que les auteurs de tous

ces exécrables contes, ne voulaient fonder que sur la terreur le culte

du Dieu de clémence. Il n'est pas besoin de dire qu'Agneïus ou Egneïus

_se purgea, dans le purgatoire_, de ses habitudes vicieuses[205], qu'il

revint sur la terre, et qu'il s'y comporta saintement[206].

[205] Rendez à César ce qui appartient à César. Ce misérable jeu de

mots est la propriété de Denis le chartreux.

[206] _Dyonisii carthusiani, de quatuor novissimis_, art. 48.

--Un moine du neuvième siècle, nommé Vétin ou Guétin, fut conduit par un

ange dans les enfers. Il y remarqua divers supplices tout-à-fait

admirables. Il vit, à sa grande surprise, des prélats et des prêtres

fornicateurs, attachés à de grandes potences et brûlés à petit feu, avec

les femmes qui avaient été leurs complices dans le péché. Il reconnut,

dans des boîtes de plomb, des moines qui avaient été assez impies pour

s'approprier l'argent de leur communauté. Il aperçut en purgatoire le

grand empereur Charlemagne. Après avoir tout bien examiné, il demanda à

l'ange quel était le plus grand crime aux yeux de Dieu. L'ange lui

répondit, en le reconduisant dans sa cellule, que c'était la sodomie.

Vétin le répéta à ses confrères les moines, quand il les revit, et

mourut en racontant les aventures de son voyage[207].

[207] _Sæcul. IV. Benedict._ part. I. _Visio Vetini seu Guetini._

Voyez _le Dictionnaire infernal_ aux mots _Enfer_, _Miracles_,

_Visions_, etc.

--Le landgrave de Thuringe venait de mourir. Il laissait après lui deux

fils à peu près du même âge, Louis et Herman. Louis, qui était l'aîné et

le plus religieux (puisqu'il mourut dans la première croisade), publia

cet édit, après les funérailles de son père:--Si quelqu'un peut

m'apporter des nouvelles certaines sur l'état où se trouve maintenant

l'âme de mon père, je lui donnerai une bonne ferme...

Un pauvre soldat, ayant entendu parler de cette promesse, alla trouver

son frère qui passait pour un clerc distingué, et qui avait exercé

pendant quelque temps la nécromancie. Il chercha à le séduire par

l'espoir de la ferme qu'ils partageraient amicalement.--J'ai quelquefois

évoqué le Diable, répondit le clerc, et j'en ai tiré ce que j'ai voulu;

mais le métier de nécromancien devient trop dangereux, et il y a

long-temps que j'y ai renoncé.

Cependant l'idée de devenir riche surmonta les scrupules du clerc; il

appela le Diable, qui parut aussitôt et qui demanda ce qu'on lui

voulait.--Je suis tout honteux de t'avoir abandonné depuis tant de

temps, répondit le nécromancien; mais il vaut mieux tard que jamais, je

reviens à toi. Indique-moi, je te prie, où est l'âme du landgrave mon

ancien maître?--Si tu veux venir avec moi, dit le Diable, je te la

montrerai.--J'irais bien, répondit le clerc, mais je crains trop de n'en

pas revenir.--Je te jure par le Très-Haut, et par ses décrets

formidables, dit le démon, que, si tu te fies à moi, je te conduirai

sans méchef auprès du landgrave, et que je te ramènerai ici sans

égratignure[208]...

[208] _Juro tibi per altissimum, et per tremendum ejus judicium, quià

si fidei meæ te commiseris_, etc.

Le nécromancien, rassuré par un serment aussi solennel, monta sur les

épaules du démon, qui prit aussitôt son vol, et le conduisit à l'entrée

de l'enfer. Le clerc eut le courage de considérer à la porte ce qui s'y

passait, mais il n'eut pas la force d'y entrer. Il n'aperçut qu'un pays

horrible, et des damnés tourmentés de mille manières. Il remarqua

surtout un grand diable, d'un aspect effroyable, assis sur l'ouverture

d'un puits, qui était fermé d'un large couvercle; et ce spectacle le fit

trembler. Cependant le grand Diable cria au démon qui portait le

clerc:--Que portes-tu là sur tes épaules; viens ici que je te

décharge!--Non, répondit le démon; celui que je porte est un de nos

amis; je lui ai juré par votre vertu, que je ne lui causerais aucun mal;

et je lui ai promis que vous auriez la bonté de lui faire voir l'âme du

landgrave son ancien maître, afin qu'à son retour dans le monde, il

publie partout votre grande puissance.

Le diable peint par lui-même · 第 9 / 17 段