ecclesiast._, lib. VI, cap. 2. _Fulbertus, in sermone de Deiparâ.
Cæsarius Heisterb._, lib. VIII, cap. 52. _Jacobi de Voragine, auctâ
à Claudio à Rotâ. Leg. 30. Mathæi Tympii præmia virtut. christian._,
etc. On n'a pris que la crème de tous ces bons et braves historiens,
si tant est qu'ils aient jamais rien écrit d'historique.
Ne se pourrait-il pas que le général qui trahissait Julien, ou quelques
amis de ceux qui désiraient la mort de ce tyran, eussent rempli ici le
rôle du diable, ou plutôt de saint Mercure?...
CHAPITRE XV.
LE DÉMON BIENFAISANT.--PETIT ROMAN[194].
_Tu benè si quid facias, non meminisse fas est._
AUSONE.
De ce brave démon respectons la mémoire,
Puisqu'il a fait le bien, sans y chercher de gloire.
[194] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul._, lib. _V_, _de Dæm._, cap. 37.
Un honnête soldat, nommé Évrard[195], étant tombé dangereusement malade,
on fut obligé de lui ouvrir le crâne, parce qu'on plaçait dans le
cerveau la cause de sa maladie. Mais les chirurgiens opérèrent si mal,
que le soldat ne guérit point, et que des accès de démence vinrent
encore se joindre aux souffrances qu'il endurait. Il avait une jeune
épouse, qu'il chérissait tendrement, avant la malheureuse opération;
depuis qu'il était devenu fou, ses sentimens d'amour avaient fait place
à une haine si prononcée, qu'il ne pouvait plus ni la voir ni
l'entendre.
[195] _Miles quidam honestus, Everhardus nomine..._ La chose se passe
dans le onzième siècle; le soldat est Lombard, comme on le verra
plus loin.
Pendant que la jeune femme se désolait, le Diable se présenta, sous une
forme humaine, au pied du lit où gisait le malade.--Évrard, lui dit-il,
veux-tu te séparer de ton épouse?--Rien ne me ferait plus de plaisir,
répondit le soldat.--Eh bien! ajouta le Diable, lève-toi; je te vais
conduire à Rome; nous parlerons au pape, et tu pourras divorcer en
bonnes formes.
Là-dessus, le Diable conduisit Évrard à Rome, le présenta au pape, qui
se trouvait alors au milieu de ses cardinaux, et parla si éloquemment
pour son protégé, qu'il obtint une bulle pontificale, par laquelle le
soldat avait plein pouvoir de divorcer avec sa femme, quand bon lui
semblerait. Évrard s'abandonna à des transports de joie, en recevant la
pancarte, qu'il regardait comme l'instrument de sa liberté et de son
bonheur.
--A présent que tes désirs sont satisfaits, lui dit le Diable, veux-tu
que je te transporte à Jérusalem où ton sauveur a été crucifié? Je te
ferai voir son sépulcre, et tous les saints lieux que les chrétiens
souhaitent si ardemment de visiter... Le soldat, que les grandes
complaisances de son protecteur jetaient dans l'embarras, reconnut alors
qu'il avait affaire avec le Diable. Il ne s'en effraya pourtant point,
et accepta cette proposition.
Le Diable enleva donc son compagnon, franchit les airs d'un vol rapide;
et, après avoir traversé la mer en peu d'instans, il le déposa dans la
basilique du saint sépulcre, le conduisit à tous les saints lieux, où il
fit ses oraisons, et lui demanda ensuite s'il voulait voir le sultan
Saladin. Évrard répondit que cela lui ferait plaisir; et, aussitôt son
conducteur le porta au milieu du camp des Sarrazins. Là, il vit à son
aise, et sans être vu, le sultan, les princes de sa famille, ses
généraux et ses armées.
--Veux-tu maintenant retourner dans ton pays, lui dit le
Diable?--Volontiers, répondit Évrard, je ne dois pas vous empêcher de
vaquer plus long-temps à vos affaires... Au même instant, les deux
voyageurs se trouvèrent en Lombardie.
Ils s'étaient arrêtés au coin d'un bois.--Lève les yeux, dit le Diable à
son compagnon; tu aperçois, à deux cents pas de nous, un bon homme monté
sur un âne, qui entre déjà dans la forêt. C'est un paysan de ton
village; il vient de recevoir quelque argent, qu'il croit porter dans sa
famille. Mais des voleurs l'attendent dans l'épaisseur du taillis, et
vont l'assassiner... Veux-tu que je coure à son aide?--Ah! je vous en
supplie, s'écria Évrard, et... Le Diable était déjà dans la forêt,
tordant le cou aux brigands, et mettant le bon homme dans un chemin plus
sûr...
Après cette généreuse expédition, le soldat fut reporté chez lui,
jouissant dès lors d'une parfaite santé, tant dans le corps que dans
l'esprit. Le paysan, qui s'était vu si miraculeusement tiré des griffes
des voleurs, arriva aussi sur l'entrefaite. Le Diable leur fit ses
adieux, et s'arracha à leur reconnaissance, ne demandant pour prix de
ses services, que d'occuper quelquefois leurs bons souvenirs.
Il n'est pas besoin de dire que le soldat Évrard reprit, avec son bon
sens, toute la tendresse qu'il avait pour sa femme, avant sa folie, et
qu'il ne songea pas à profiter de la bulle, qui lui permettait le
divorce.
Avec un lecteur judicieux, de pareils traits n'ont pas besoin de
commentaire.
CHAPITRE XVI.
LE CONSEIL INFERNAL--CONTE NOIR[196].
_Ultima cælestum terras Astræa reliquit._
OVIDE.
La justice a quitté les mortels trop pervers.
Hélas! à notre honte, on la trouve aux enfers.
[196] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul._, lib. _V_, cap. 4.
Il y avait, auprès de Tolède, dans une caverne profonde, une école de
nécromancie, qui fut fermée sous le règne de Ferdinand V. Dans le
douzième siècle, cette école était fréquentée par des jeunes gens de
tous les pays. Quelques Normands, ayant entendu raconter à leur maître
des choses prodigieuses sur les apparitions, le prièrent de leur faire
voir quelques scènes infernales. Le professeur de nécromancie fit tous
ses efforts, pour éteindre dans ses élèves un désir trop dangereux;
mais, comme ils persistaient dans leur demande, il les conduisit un jour
dans un champ écarté. Là, il traça un grand cercle sur la terre, fit
entrer ses écoliers dans cette enceinte protectrice, et leur recommanda
d'y rester immobiles, s'ils ne voulaient pas être emportés par le
Diable. Il les avertit encore de ne rien prendre des démons, et de ne
leur rien donner. Après cela il se retira à l'écart et fit les
évocations.
Bientôt, une troupe de diables paraît autour du cercle. Ils étaient
vêtus d'un costume militaire, et portaient des armes bien travaillées.
Ils firent d'abord plusieurs exercices devant les jeunes Normands;
ensuite ils coururent sur eux, la lance en arrêt et l'épée au poing,
pour les épouvanter et les faire sortir du cercle. Les
apprentis-nécromanciens s'effrayèrent d'abord; mais leur esprit se
rassura, quand ils s'aperçurent que la pointe des armes ennemies ne
dépassait pas la ligne tracée par leur maître, et qu'ils étaient en
sûreté dans le rond magique.
Les démons s'éloignèrent alors; et ils reparurent au bout d'un instant,
sous des figures de jeunes filles extrêmement belles. Ils firent dans ce
déguisement une espèce d'entrée de ballet; ils formèrent des danses
gracieuses, et cherchèrent à attirer les jeunes gens, par des postures
séduisantes et lascives.
Une de ces jeunes filles, la plus belle de toutes, remarqua parmi les
écoliers le plus aimable, et s'avança vers lui, en dansant avec une
légèreté merveilleuse. Quand elle fut auprès du cercle, elle lui
présenta un anneau de grand prix, et l'engagea, par toutes les
séductions imaginables, à prendre de l'amour pour elle. Le jeune homme
séduit avança la main hors du cercle, pour prendre l'anneau qu'on lui
offrait. La belle fille l'attire aussitôt à elle, lui jette les bras au
cou et l'emporte par les airs. Toute la troupe déguisée s'envole en même
temps.
Les disciples du nécromancien poussent alors de grands cris. Leur maître
arrive. On lui conte ce qui vient de se passer.--Je n'en suis point la
cause, dit-il; vous avez voulu voir les démons; je vous avais prévenu du
péril... Votre camarade ne sortira pas de leurs mains.
Il est probable que la vue du Diable, et la connaissance qu'ils venaient
d'avoir de son pouvoir immense, ne rendirent pas ces jeunes gens
meilleurs chrétiens; car ils répondirent à leur maître:--Arrangez-vous
comme vous voudrez; mais si vous ne nous rendez pas notre camarade, nous
allons vous tuer...
Le nécromancien aurait pu faire étrangler par le Diable ces élèves
impudens, qui osaient le menacer de la mort; mais une peur trop subite
dérange souvent les idées. Il trembla donc pour sa vie, et considérant
que les Normands sont gens de mauvaise tête, il répliqua:--Attendez au
moins quelques instans; je vais travailler à ranimer le défunt.
Aussitôt donc, il évoqua le prince des démons, lui représenta qu'il
l'avait toujours bien servi, et le pria de rendre aux écoliers irrités
le camarade dont ils voulaient venger la perte. Le chef des diables,
touché de compassion, répondit:--Demain, j'assemblerai pour cela un
concile[197] où tu assisteras, et je tâcherai de te satisfaire.
[197] Le latin porte _concilium_...
Le lendemain, le chef des démons réunit les plus habiles gens de ses
états, et demanda pourquoi on avait enlevé l'écolier que réclamait le
professeur de nécromancie? Un démon répliqua:--Seigneur, en emportant ce
jeune homme, je n'ai fait ni injustice, ni violence. Il a désobéi à son
maître, en dépassant le cercle où il était en sûreté...
Après qu'on eut disputé quelque temps sur cette question, le prince de
l'enfer dit à un autre démon, qui siégeait près de lui:--Olivier, vous
êtes plus versé que nous dans la jurisprudence; et vous rendez la
justice, sans avoir égard aux personnes; prononcez donc sur cette cause
importante[198].
[198] _Olivere, semper curialis fuisti; contrà justitiam personam non
accipis; solve quæstionem hujus litis_, etc.
Le démon Olivier répondit:--Je pense qu'il faut rendre ce jeune homme à
son maître; car la situation de ce vieillard est vraiment pénible... Le
croira-t-on parmi les mortels? cet avis plein de modération emporta tous
les suffrages; on permit à l'écolier de retourner sur la terre; on
apaisa le courroux des autres élèves; on sauva de leur fureur le maître
de nécromancie; et tout cela fut l'ouvrage d'un conseil de démons. Mais
le jeune Normand venait de voir l'enfer, et il n'avait pas envie d'y
revenir. C'est pourquoi il entra dans un monastère de Cîteaux.
CHAPITRE XVII.
DE CEUX QUI NOUS ONT RAPPORTÉ DES NOUVELLES DE L'ENFER.
_Fabula nullius veneris, sine pondere et arte
Validiùs oblectat populum..._
HORACE.
Un conte absurde, informe, hasardé par des sots,
Est toujours sûr de plaire, et trouve ses dévots.
--Quoiqu'on lise dans la Bible que nul mortel n'est revenu des
enfers[199], nous apprenons cependant, par le témoignage des pieux
théologiens, que plusieurs personnes dignes de foi ont fait ce voyage en
chair et en os, pour nous en rapporter des nouvelles. De ce nombre est
un bon religieux anglais, dont l'histoire a été écrite par un moine
dévotieux, par Pierre-le-Vénérable, abbé de Cluni, et par Denys le
chartreux[200].
[199] _Sapientiæ_, cap. 2.
[200] _Petri venerabilis, de miracul.; et Dyonisii carthusiani, de
quatuor novissimis_, art. 47.
Ce voyageur privilégié parle, comme dans les romans, à la première
personne. «J'avais saint Nicolas pour conducteur, dit-il; il me fit
parcourir un chemin plat, jusqu'à un espace immense, horrible, peuplé de
défunts qu'on tourmentait de mille manières affreuses. On me dit que ces
gens-là n'étaient pas damnés, que leur supplice finirait avec le temps,
et que je voyais le purgatoire. Je ne m'attendais pas à le trouver si
rude; tous ces malheureux pleuraient à chaudes larmes, et poussaient de
grands gémissemens. Les uns brûlaient dans un feu violent; les autres se
baignaient dans des chaudières de soufre, de poix, de plomb et d'autres
métaux, qui bouillonnaient vigoureusement et ne puaient pas moins. Les
démons faisaient frire ceux-ci dans une poêle, et des serpens venimeux
mordaient ceux-là avec de longues dents. Depuis que j'ai vu toutes ces
choses, je sais bien que si j'avais quelque parent dans le purgatoire,
je vendrais ma chemise, et je souffrirais mille morts pour l'en tirer.
»Un peu plus loin, j'aperçus une grande vallée où coulait un
épouvantable fleuve de feu, qui s'élevait en tourbillons à une hauteur
énorme. Au bord de ce fleuve il faisait un froid si glacial, qu'il est
impossible de s'en faire une idée. Saint-Nicolas m'y conduisit, et me
fit remarquer les patiens qui s'y trouvaient, en me disant que c'était
encore le purgatoire.
»En pénétrant plus avant, nous arrivâmes en enfer. C'était un champ
aride couvert d'épaisses ténèbres, coupé de ruisseaux de soufre
bouillant, comme on le présume bien. On ne pouvait y faire un pas sans
marcher sur des insectes hideux, difformes, extrêmement gros, et jetant
du feu par les narines. Ils étaient là pour le supplice des pécheurs,
qu'ils tourmentaient de concert avec les démons. Ceux-ci, avec des
crochets de fer ardent, happaient les âmes pénitentes et les jetaient
dans des chaudières, où ces pauvres âmes se fondaient avec les matières
liquides. Après cela on leur rendait leur forme pour de nouvelles
tortures.
»Ces tortures se faisaient en bon ordre, avec une variété infinie et une
vitesse surprenante. Il est vrai que chacun était tourmenté selon ses
crimes; les sodomites, par exemple, étaient obligés de se joindre
charnellement, et d'une manière conforme à leurs anciens goûts, avec de
grands monstres brûlans, à la mine épouvantable.
»Plus loin je remarquai, dans des bains chauds et dans des fournaises
ardentes, les prieurs de moines qui expiaient leur intolérance, leur
hypocrisie, et le peu de soin qu'ils avaient pris de leur troupeau.
J'aperçus des religieux à qui les démons faisaient avaler des charbons,
parce qu'ils avaient mangé des pommes et des prunes avec un sentiment de
volupté damnable[201].
[201] On sait qu'un dévot doit tout manger en rechignant et trouver
mauvaises les meilleures choses du monde. Quant aux religieux en
question, on pourrait dire la niaiserie si connue qu'ils étaient en
enfer _pour des prunes_.
»Je vis aussi des évêques cruellement punis, pour avoir mal gouverné
leurs ouailles et abandonné leur diocèse à des vicaires. Je remarquai
plusieurs prêtres impudiques; il y en avait peu dans le purgatoire, mais
beaucoup en enfer. Je n'en fus point surpris, vu le grand nombre de
fornications qu'ils commettent[202]. J'y vis encore des religieux. Les
uns expiaient de grands crimes; les autres souffraient des tourmens,
temporels à la vérité, en punition de ce qu'ils avaient été trop
soigneux de la propreté de leurs mains, et qu'ils avaient perdu un temps
précieux à rogner leurs ongles. Les abbés et les abbesses, qui avaient
eu des amours sensuelles, n'étaient pas non plus épargnés. Je remarquai
même, dans ces lieux de souffrance, un roi puissant, alors bien
rapetissé; et à ma grande surprise, je reconnus, entre les griffes des
Diables, un saint évêque dont les reliques faisaient des
miracles...[203]. Après plusieurs spectacles aussi terribles je revins
dans ma cellule, et je rentrai dans mon lit.»
[202] _Pauci sacerdotes in purgatorii pænis, respectu eorum qui ubique
terrarum Castimoniam polluant... Sed penè omnes æternaliter
damnantur._ (_Dyonisii carth._) Le clergé était alors bien plus
corrompu qu'aujourd'hui.
[203] _Episcopum quemdam, qui fuerat religiosus et devotus... per quem
etiam Dominus post mortem ipsius fecit quædam miracula; et tamen in
poenis adhuc fuit, etc._ (_Dyonisii carthus._, art. 47, _de purgat.
et inferno_).
--Un certain Bertholde, étant allé aux enfers, y trouva quarante et un
évêques, qu'on faisait geler et bouillir tour à tour. Les plus
tourmentés appelèrent Bertholde:--Recommandez à nos amis, lui
dirent-ils, d'offrir pour nous le saint sacrifice... Bertholde le
promit; et vit un peu plus loin l'âme du roi Charles-le-Chauve, qui
était rongée par les vers.--Priez l'archevêque Hincmar de me soulager
dans mes maux, dit Charles à Bertholde.--Volontiers, répondit celui-ci.
Un peu plus loin, il vit l'évêque Jessé, que quatre Diables plongeaient
alternativement dans un pot de poix bouillante et dans un puits d'eau
glacée.--Ami, priez le clergé de s'intéresser à moi, dit-il à
Bertholde.--Le bon homme s'en chargea; et, après avoir vu divers autres
pécheurs qui se recommandèrent pareillement aux prières des fidèles, il
revint sur la terre. Il s'acquitta de toutes ses petites commissions; on
pria pour les patiens, et les patiens, dit-on, furent soulagés[204].
[204] _Hincmari archiep. Epist._, tom. II, pag. 806.
--Saint Patrice, primat d'Irlande, avait à faire à de si mauvais sujets,
que les prodiges, les miracles réitérés, les menaces de l'enfer, les
promesses d'un paradis plein de délices ne pouvaient les convertir à la
foi. Pour toutes raisons, quand saint Patrice se mettait à les prêcher,
les Irlandais avaient l'impiété de répondre:--Nous ne vous croirons, que
si vous nous faites voir les joies du paradis et les tourmens de
l'enfer.
Saint Patrice pria, et le seigneur lui fit voir un trou par lequel on
entrait en purgatoire. Quelques-uns furent assez hardis pour y pénétrer,
particulièrement un soldat, nommé Agneïus ou Egneïus. A peine y eut-il
mis le pied, que les démons voulurent le jeter au feu, selon qu'ils en
usent ordinairement envers les nouveaux venus. Il se tira de ce danger
par un signe de croix. Alors les démons le conduisirent dans un grand
champ, qu'un docteur extatique appelle _la vallée de Misère_. Cette
vallée était pavée d'hommes et de femmes nues, fichées ventre à terre
sur le sol, avec de grands clous au derrière. Des bandes de Diables
couraient sur le dos de ces pauvres gens, et leur donnaient de temps en
temps la discipline.
Après cela, Egneïus ou Agneïus entra dans une autre vallée, plus
misérable encore, où se trouvaient des pécheurs, que d'énormes dragons
dévoraient continuellement, sans les rendre plus maigres, comme faisait
autrefois le vautour de Prométhée. D'autres avaient des serpens autour
du corps, et ces serpens cherchaient à leur déchirer le coeur. Plusieurs
étaient couchés sur le dos, portant chacun sur leur poitrine un grand
crapaud qui ouvrait la gueule pour les avaler. Un crapaud qui avale un
homme est quelque chose de bien monstrueux; aussi ceux-là, qu'un crapaud
se disposait à avaler, poussaient-ils de grands cris d'effroi, en même
temps qu'ils sanglotaient de douleur, en recevant le fouet de la main du
Diable. Il paraît qu'on fustige aux enfers comme dans les couvens, car
ce supplice est souvent rapporté dans les relations infernales des bons
moines.
Au partir de là, on conduisit Agneïus ou Egneïus dans un troisième
département. Là il vit une multitude de personnes de tout âge et de tout
sexe que l'on fouettait encore, et qui souffraient à la fois les
rigueurs de la gelée et les horreurs du feu. Ceux-là étaient si bien
garnis de clous enfoncés dans leur chair, qu'on eût difficilement trouvé
à placer une tête d'épingle sur tout leur corps.
Agneïus ou Egneïus entra ensuite dans la quatrième vallée, qui était
celle des pendus. Les uns l'étaient par les pieds, les autres par les
mains, ceux-ci par les cheveux, ceux-là par les oreilles, d'autres par
le nez, quelques femmes par les mamelles, quelques hommes par les
parties que la pudeur empêche de nommer; et tous avec des chaînes de
fer, au milieu des tourbillons enflammés.
On en voyait aussi quelques-uns qui étaient au croc, au-dessus d'un bon
brasier bien ardent. D'autres rôtissaient sur le gril; d'autres dans la
poêle à frire; d'autres à la broche; d'autres enfin buvaient
continuellement du plomb et des métaux fondus. Tous ces malheureux
poussaient des cris effroyables. Après avoir vu encore d'autres
horreurs, le soldat Egneïus ou Agneïus se trouva sur les bords d'un
fleuve enflammé. On ne pouvait le traverser que sur un pont glissant
comme du cristal, et pas plus large que le tranchant d'un rasoir.
Agneïus ou Egneïus s'y hasarda en faisant le signe de la croix, et à
mesure qu'il avança, il trouva le pont plus large. En arrivant à l'autre
bord du fleuve, il fut tout surpris de se voir dans le séjour des élus.
La relation, si abondante sur ce qui se passe en enfer, ne dit rien de
ce qu'il vit dans le ciel. Ce qui prouve bien que les auteurs de tous
ces exécrables contes, ne voulaient fonder que sur la terreur le culte
du Dieu de clémence. Il n'est pas besoin de dire qu'Agneïus ou Egneïus
_se purgea, dans le purgatoire_, de ses habitudes vicieuses[205], qu'il
revint sur la terre, et qu'il s'y comporta saintement[206].
[205] Rendez à César ce qui appartient à César. Ce misérable jeu de
mots est la propriété de Denis le chartreux.
[206] _Dyonisii carthusiani, de quatuor novissimis_, art. 48.
--Un moine du neuvième siècle, nommé Vétin ou Guétin, fut conduit par un
ange dans les enfers. Il y remarqua divers supplices tout-à-fait
admirables. Il vit, à sa grande surprise, des prélats et des prêtres
fornicateurs, attachés à de grandes potences et brûlés à petit feu, avec
les femmes qui avaient été leurs complices dans le péché. Il reconnut,
dans des boîtes de plomb, des moines qui avaient été assez impies pour
s'approprier l'argent de leur communauté. Il aperçut en purgatoire le
grand empereur Charlemagne. Après avoir tout bien examiné, il demanda à
l'ange quel était le plus grand crime aux yeux de Dieu. L'ange lui
répondit, en le reconduisant dans sa cellule, que c'était la sodomie.
Vétin le répéta à ses confrères les moines, quand il les revit, et
mourut en racontant les aventures de son voyage[207].
[207] _Sæcul. IV. Benedict._ part. I. _Visio Vetini seu Guetini._
Voyez _le Dictionnaire infernal_ aux mots _Enfer_, _Miracles_,
_Visions_, etc.
--Le landgrave de Thuringe venait de mourir. Il laissait après lui deux
fils à peu près du même âge, Louis et Herman. Louis, qui était l'aîné et
le plus religieux (puisqu'il mourut dans la première croisade), publia
cet édit, après les funérailles de son père:--Si quelqu'un peut
m'apporter des nouvelles certaines sur l'état où se trouve maintenant
l'âme de mon père, je lui donnerai une bonne ferme...
Un pauvre soldat, ayant entendu parler de cette promesse, alla trouver
son frère qui passait pour un clerc distingué, et qui avait exercé
pendant quelque temps la nécromancie. Il chercha à le séduire par
l'espoir de la ferme qu'ils partageraient amicalement.--J'ai quelquefois
évoqué le Diable, répondit le clerc, et j'en ai tiré ce que j'ai voulu;
mais le métier de nécromancien devient trop dangereux, et il y a
long-temps que j'y ai renoncé.
Cependant l'idée de devenir riche surmonta les scrupules du clerc; il
appela le Diable, qui parut aussitôt et qui demanda ce qu'on lui
voulait.--Je suis tout honteux de t'avoir abandonné depuis tant de
temps, répondit le nécromancien; mais il vaut mieux tard que jamais, je
reviens à toi. Indique-moi, je te prie, où est l'âme du landgrave mon
ancien maître?--Si tu veux venir avec moi, dit le Diable, je te la
montrerai.--J'irais bien, répondit le clerc, mais je crains trop de n'en
pas revenir.--Je te jure par le Très-Haut, et par ses décrets
formidables, dit le démon, que, si tu te fies à moi, je te conduirai
sans méchef auprès du landgrave, et que je te ramènerai ici sans
égratignure[208]...
[208] _Juro tibi per altissimum, et per tremendum ejus judicium, quià
si fidei meæ te commiseris_, etc.
Le nécromancien, rassuré par un serment aussi solennel, monta sur les
épaules du démon, qui prit aussitôt son vol, et le conduisit à l'entrée
de l'enfer. Le clerc eut le courage de considérer à la porte ce qui s'y
passait, mais il n'eut pas la force d'y entrer. Il n'aperçut qu'un pays
horrible, et des damnés tourmentés de mille manières. Il remarqua
surtout un grand diable, d'un aspect effroyable, assis sur l'ouverture
d'un puits, qui était fermé d'un large couvercle; et ce spectacle le fit
trembler. Cependant le grand Diable cria au démon qui portait le
clerc:--Que portes-tu là sur tes épaules; viens ici que je te
décharge!--Non, répondit le démon; celui que je porte est un de nos
amis; je lui ai juré par votre vertu, que je ne lui causerais aucun mal;
et je lui ai promis que vous auriez la bonté de lui faire voir l'âme du
landgrave son ancien maître, afin qu'à son retour dans le monde, il
publie partout votre grande puissance.