Voragine._ Leg. 185. On trouvera, dans le chapitre _de ceux qui nous
ont rapporté des nouvelles de l'autre monde_, quelques traits qui se
rapprochent de celui-là. On en a déjà cité plusieurs de ce genre,
dans le _Dictionnaire infernal_.
--Voici ce qui arriva, en l'année 1553, à Willissaw, petite ville du
canton de Lucerne. Un joueur de profession, nommé Ulrich Schroter, se
voyant malheureux au jeu, proférait des blasphèmes qui ne rendaient pas
ses parties meilleures. Les assistans lui firent de vaines
représentations; il jura que, s'il ne gagnait pas, dans la chance qui
allait tourner, il jetterait sa dague contre un crucifix qui était sur
la cheminée. Les menaces d'Ulrich n'épouvantèrent point celui dont il
outrageait l'image; Ulrich perdit encore. Furieux, il se lève; il lance
sa dague, qui s'évanouit; et aussitôt une troupe de diables tombe sur
lui et l'enlève, avec un bruit si épouvantable, que toute la ville en
fut ébranlée. Les judicieux historiens qui rapportent ce miracle,
ajoutent qu'on ne le vit plus, et qu'il est avec les diables. Pour
celui-là, il faut convenir qu'il le méritait bien[171].
[171] Bodin, _Démonomanie_, liv. 3, chap. 1er, après Job-Fincel et
André-Muscule.
--Pierre-le-Vénérable raconte cette épouvantable histoire, dans son
recueil de miracles: Un jour que le comte de Mâcon était dans son
palais, entouré de sa noblesse et de ses gardes, un cavalier inconnu
entra tout à coup; et, sans descendre de cheval, il ordonna au comte de
le suivre, parce qu'il avait à lui parler. Le comte, entraîné par une
puissance surnaturelle, se lève machinalement et suit l'étranger. Il
trouve dans la cour un cheval préparé pour lui; il le monte; aussitôt
les deux chevaux, le cavalier inconnu et le comte s'enlèvent dans les
airs. Le comte s'aperçoit alors de son malheur; il pousse des cris
déchirans; il implore de vains secours. Bientôt on le perd de vue; et
toute la ville, qui venait de le voir enlever par le Diable, ne douta
pas un instant qu'il ne se fût attiré cette fin terrible par ses excès
et ses violences. C'était un homme qui opprimait les ecclésiastiques,
qui pillait les provisions des couvens, qui chassait les chanoines de
leurs églises, et jetait les moines à la porte des monastères[172].
[172] _Petri venerabilis de miracul._, lib. II, cap. 1. M. Garinet,
_histoire de la magie en France_. Madame Gabrielle de P***,
_Histoire des fantômes et des Démons qui se sont montrés parmi les
hommes_.
--Une allemande avait contracté la gracieuse habitude de jurer et de
dire des mots de corps-de-garde. Elle eut bientôt des imitatrices dans
le pays, et il fallut un exemple pour arrêter le désordre. Un jour donc
qu'elle prononçait vigoureusement ces paroles qui font frémir:--_que le
Diable m'emporte!_... le Diable arriva aussitôt et l'emporta[173].
[173] _Wierius, de prestigiis_, lib. 2. Bodin, _Démonomanie_, lib. 3,
chap. 1er.
--Le Diable, déguisé en avocat, plaidait une cause en Allemagne. Dans le
cours des débats, la partie adverse, qu'on poursuivait pour avoir volé
son hôte, jura qu'elle se donnait au Diable, si elle avait pris un sou.
Le Diable, se voyant tout porté, quitte aussitôt le barreau, et emporte
le menteur, qui se donnait à lui de si bonne grâce[174].
[174] _Wierius, de prestigiis_, lib. 2; ce trait est déjà rapporté
dans le _Dictionnaire infernal_.
--Après avoir traîné ses fourberies et son charlatanisme dans l'Italie,
la Grèce, l'Égypte, l'Angleterre, la France, etc., Cagliostro fut arrêté
à Rome, et condamné, par la sainte inquisition, comme chef de
franc-maçonnerie, et coupable de projets incendiaires contre l'état et
la religion. La peine de mort, d'abord prononcée contre lui, fut commuée
en une prison perpétuelle, par égard pour sa femme qui, lasse des
friponneries et des bassesses de ce malheureux, avait eu elle-même la
bassesse de le dénoncer.
C'était là que le Diable attendait Cagliostro. On le trouva un matin
mort sur son lit; et les chercheurs de vérités miraculeuses, qui
abondent encore dans notre Europe, découvrirent que Cagliostro avait eu
le cou tordu par le Diable. (L'abbé Fiard n'a pas encore osé admettre
cette supposition dans ses dogmes, parce qu'il place Cagliostro au
nombre des plus fameux suppôts du Diable, et que l'enfer soutient ses
amis...) On sait d'ailleurs que le Diable n'est pas maître de ses
actions; qu'il ne fait qu'obéir quand il tue, et que Cagliostro était le
plus abject des hommes, et le dernier des escrocs, si l'on en croit
l'auteur italien qui a écrit sa vie.
--L'empereur Valens, gagné par les caresses de sa femme, qui était
arienne, et séduit par l'évêque de Constantinople, fit une guerre
ouverte aux catholiques, en faveur de la doctrine d'Arius. Il exila S.
Athanase, S. Mélèce et plusieurs autres saints qui tenaient à l'église
de Rome; il ordonna l'expulsion de tous les prêtres qui oseraient blâmer
publiquement les opinions de l'empereur.
Le ciel fit plusieurs miracles pour réduire cet esprit indocile; Valens
demeura dans l'endurcissement, ainsi qu'on va le voir. S. Basile ne
pouvait se taire sur l'hérésie arienne, et il annonçait la vérité à qui
voulait l'entendre. Valens le ménagea long-temps, par égard pour son âge
et pour son grand mérite. Cependant, comme Basile s'obstinait à crier
contre l'empereur, celui-ci se décida à signer l'exil du saint; et les
trois plumes qu'il essaya se brisèrent entre ses doigts... Valens, saisi
d'étonnement, déchira la pancarte, et laissa en repos le saint évêque.
Mais ses yeux ne se désillèrent point... Il fit baptiser son fils par
des prêtres ariens: le jeune prince mourut incontinent[175]; et son père
ne se convertit pas encore...
[175] Les historiens ecclésiastiques rapportent cela comme un prodige.
Si c'en est un, à quoi se fier maintenant? Le premier fils de Clovis
mourut aussitôt après son baptême, et il était baptisé par des
prêtres catholiques...
Valens croyait à la magie: il fit mourir tous les grands de l'empire,
dont le nom commençait par _Theod_, à cause qu'un sorcier du temps lui
avait prédit que le nom de son successeur commencerait par ces
lettres[176]. Tant d'impiétés eurent un terme. Valens fut vaincu par les
Goths, à qui il n'avait fait que du bien. Une main invisible le blessa
sur le champ de bataille; et on le porta dans la cabane d'un paysan, où
il eut le désagrément d'être brûlé dans sa cinquantième année.
[176] Il n'en eut pas moins _Théodose_ pour successeur, celui-ci
trouvant un chemin facile au trône, à la faveur de la prophétie.
Les nombreux ennemis de l'ange déchu lui attribuent encore ce trait; et
de graves légendaires affirment que le Diable mit le feu à la cabane de
sa propre griffe. Mais Lambertinus, et quelques autres historiens
justifient le Diable de cette calomnie, puisqu'ils assurent que Valens
fut brûlé vif, par ordre de Dieu, qui voulait faire un exemple du
protecteur des ariens[177].
[177] _Lambertini de Cruz-Houen, Theat. Hispaniæ_, pag. 20.
--La très-mémorable histoire qui va suivre, nous apprend qu'il est bon
d'avoir des amis partout. Elle prouvera encore que le Diable est sans
force devant les gens de bien. Le roi Dagobert mourut à trente-six ans,
consumé de débauches. Ce prince n'avait su vivre que dans les plus
grands désordres; mais il avait bâti des églises, et enrichi les
monastères. Aussitôt qu'il fut mort, un saint ermite, nommé Jean, qui
s'était retiré dans une petite île, voisine des côtes de la Sicile, fut
averti en songe de prier Dieu pour l'âme de Dagobert. S'étant donc mis
en oraison, il vit sur la mer l'âme du roi de France enchaînée dans une
barque, et des diables qui la rouaient de coups, en la conduisant vers
la Sicile, où ils devaient la précipiter dans les gouffres de l'Etna. On
ne sait pas si l'âme est, comme le corps, sensible au bâton et aux coups
de poing; quoi qu'il en soit, le saint ermite Jean s'apitoya, parce que
l'âme du roi Dagobert poussait des cris lamentables, appelant à son
secours saint Denis, saint Maurice et saint Martin. Tout à coup le ciel
tonna; les trois saints descendirent, revêtus d'habits lumineux, assis
sur un nuage brillant, précédés des éclairs et de la foudre. Ils se
jetèrent sur les malins esprits, leur enlevèrent cette pauvre âme, et,
l'ayant placée sur un drap triangulaire qu'ils tenaient par les coins,
ils l'emportèrent au ciel, en chantant des psaumes[178].
[178] _Gesta Dagoberti regis_, et M. Garinet: Histoire de la Magie en
France, première race.--On trouve, dans ce dernier ouvrage, après la
mort de Dagobert, la description de son mausolée, qui fut sculpté
sous St. Louis. Voici les choses qui méritent le plus d'être
remarquées: Parmi les quatre diables qui emmènent l'âme de Dagobert
dans la barque, deux ont des oreilles d'ânes, décoration que le
sculpteur aurait pu garder pour lui. Dans la bande du milieu, les
deux anges qui accompagnent St. Denis, St. Maurice et St. Martin,
apportent un bénitier et un goupillon pour exorciser les diables,
comme s'il y avait de l'eau bénite dans le ciel, et comme si trois
saints et deux anges ne pouvaient pas chasser quatre démons. On voit
sur la troisième bande, le drap où voyage l'âme de Dagobert; la main
du Père Éternel est étendue pour la saisir, pendant qu'un ange lui
donne des coups d'encensoir... (Pages 27, 28 et 29.) Ce monument
vient d'être reporté à St. Denis. Un architecte, qui se nomme, je
crois, M. Debray, l'a fait scier en deux, pour donner aux amateurs
le plaisir de voir à la fois le devant et le derrière.
--Un soldat, nommé Étienne, était affligé d'une maladie qui lui courbait
tout le corps, et lui mettait pour ainsi dire la tête entre les jambes.
Il faisait cependant son service, au grand divertissement de ses chefs,
à qui il présentait les armes avec une grâce toute particulière. On lui
conseilla d'aller prier devant l'image de la sainte Vierge, en le
flattant d'une guérison certaine. Il y fut, et revint au camp droit
comme un jonc.
Ce miracle eut lieu dans la Thrace. Les compagnons d'Étienne en furent
si surpris, qu'ils en parlèrent bien vite à leur capitaine. Celui-ci en
donna nouvelle au gouverneur, lequel fit conduire Étienne à
Constantin-Copronyme, alors empereur d'Orient. Le monarque, peu touché
du prodige, demanda au soldat s'il adorait les images; et celui-ci,
tremblant de déplaire à son souverain, fut assez ingrat pour oublier le
bienfait qu'il venait de recevoir. Il répondit qu'il était chrétien pur
et non idolâtre.--En ce cas, ajouta l'empereur, je te fais centurion...
Mais Étienne ne jouit pas long-temps du prix de son apostasie; il
remontait à cheval pour retourner à son poste, quand le Diable parut,
lui tordit le cou, et le rendit plus courbé, plus tortu, plus difforme
qu'auparavant. On dit même qu'il l'étrangla[179].
[179] _Niceph. Rerum Roman._, lib. 22.--_Damasc. orat. de
imagin.--Mathæi Tympii præmia virtut. christian. imagin. colent.
13._
Celui-là aussi méritait bien sa peine; cependant Mathieu Tympius purge
le Diable de cette mort, en disant que c'était une vengeance
divine[180].
[180] _Ultio divina, et ultrix Dei justitia_, pag. 222.
--Carlostad, archidiacre de Wurtemberg, porta l'impiété jusqu'à nier la
présence réelle de Jésus-Christ dans l'eucharistie, après avoir gagé
avec Luther, le verre à la main, qu'il soutiendrait cette erreur. Il
abolit la confession auriculaire, le précepte du jeûne, et l'abstinence
des viandes. Il fut le premier prêtre qui se maria publiquement. Il
permit aux moines de sortir de leurs monastères et de renoncer à leurs
voeux[181], etc. Tant de désordres publics devaient subir une punition
éclatante. C'est pourquoi le Diable reçut ordre d'exterminer Carlostad.
On doit présumer qu'il obéit avec peine, puisque l'archidiacre de
Wurtemberg était hérétique, et que tout hérétique est fils et camarade
du Diable, comme dit George l'apôtre[182].
[181] Pluquet, Dictionnaire des Hérésies, tome Ier.
[182] _Le tombeau des hérétiques_, 3e partie.--Un peu plus loin, le
même George l'apôtre, de très-spirituelle et charitable mémoire, dit
que l'hérétique est pire que le Diable, comme il y a des fils qui
valent moins que leur père. «Le Diable, ajoute-t-il, craint la
sainte hostie, et l'hérétique s'en moque. Il craint le signe de la
croix; l'hérétique ne s'en soucie, et est plus assuré que tous les
diables. Le Diable cite la sainte Écriture sans la corrompre;
l'hérétique la corrompt en la citant. Le Diable a cru la
transsubstantiation, baillant des pierres à faire du pain à
Jésus-Christ, et eux la nient, etc. Aussi tous les hérétiques seront
damnés, aussi-bien que les Juifs, Turcs et Païens.» (Ce livre a été
imprimé en 1597.)
Quoi qu'il en soit, voici ce que Mostrovius raconte: Le jour que
Carlostad prononça son dernier sermon, un grand homme noir, à la figure
triste et décomposée, entra dans le temple et vint s'asseoir en face du
prédicateur. Carlostad l'aperçut et se troubla. Il dépêcha son sermon;
et, au sortir de la chaire, il demanda si l'on connaissait l'homme noir
qui venait d'entrer dans le temple. Mais cet homme avait déjà disparu,
et personne ne l'avait vu que le prédicateur. Pendant que ceci se
passait, le même fantôme noir était allé à la maison de Carlostad, et
avait dit au plus jeune de ses fils:--Souviens-toi d'avertir ton père
que je reviendrai dans trois jours, et qu'il se tienne prêt... Quand
l'archidiacre rentra chez lui, son fils lui raconta l'apparition, et lui
rapporta les paroles du spectre. Carlostad épouvanté se mit au lit; et,
trois jours après, le Diable lui tordit le cou[183]. Cet événement eut
lieu en l'année 1541, dans la ville de Bâle.
[183] Cette anecdote se trouve encore dans les écrits de Luther, et
dans un livre assez plat, intitulé, _la Babylone démasquée, ou
Entretiens de deux dames hollandaises, sur la religion
catholique-romaine_, etc., page 226; édition de Pépie, rue
St.-Jacques, à Paris, 1727.
--Amalaric, roi d'Espagne, étant tombé dans l'arianisme, se conduisit
indignement envers les chrétiens fidèles. Il avait épousé la princesse
Clotilde, soeur de Childebert roi de France. Cette pieuse reine
n'approuvait point les hérésies de son mari: le barbare lui fit crever
les yeux... Clotilde envoya à son frère un mouchoir teint de son sang;
et Childebert furieux marcha aussitôt avec une armée contre Amalaric.
Mais la justice des hommes fut prévenue par la justice éternelle. Tandis
qu'il s'avançait au-devant de Childebert, Amalaric fut percé d'un trait
lancé par une main invisible. Quelques historiens regardent cette mort
comme un ouvrage du Diable. En admettant cette supposition, on n'aurait
pas le plus petit reproche à faire à l'ange déchu qui n'agissait là, ni
sans motifs graves, ni sans ordres supérieurs. Mais les bons écrivains
disent très-bien que le trait fut lancé d'en-haut, et de la main des
vengeances divines; _stupendum sanè divinæ vindictæ argumentum_[184].
[184] _Lambertini de Cruz-Houen, Theatrum regium Hispaniæ, ad annum
510._
--Une petite troupe de pieux cénobites regagnait de nuit le monastère.
Ils arrivèrent au bord d'un grand fleuve, et s'arrêtèrent sur le gason
pour se reposer un instant. Pendant qu'ils tuaient le temps et l'ennui,
en contant des historiettes, ils entendirent plusieurs rameurs qui
descendaient le fleuve avec une grande impétuosité. L'un des moines leur
demanda qui ils étaient?--Nous sommes des démons, répondirent les
rameurs; et nous emportons aux enfers l'âme d'Ébroïn, maire du palais,
qui tyrannisa la France, et qui abandonna le monastère de Saint-Gal pour
rentrer dans le monde... Les moines épouvantés s'écrièrent: _Sancta
Maria, ora pro nobis_.--Vous faites bien d'invoquer sainte Marie,
répliquèrent les démons; car nous allions vous noyer, pour vos débauches
et votre babil. Les cénobites, sans entrer dans de plus longs colloques
avec des gens qui rendaient si bien la justice, reprirent le chemin du
couvent, et les Diables celui de l'enfer[185].
[185] _Legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 114._
CHAPITRE XIV.
LA MORT DE JULIEN L'APOSTAT.--HISTOIRE TRAGIQUE.
_Tu id quod boni est excerpis, dicis quod malis est._
TÉRENCE.
Oublions ses vertus et cherchons ses forfaits.
Il était juste, grand, généreux, sage..., mais
Hérétique, apostat, d'une conduite impure...
Il fut tué par Satan, ou bien par saint Mercure.
Ce serait abuser de la complaisance du lecteur, que de lui rapporter ici
l'histoire de Julien l'apostat. On se permettra seulement de comparer en
peu de mots les sentimens de ceux qui ont écrit sur son compte.
Selon des gens exagérés, Julien fut grand dans tout ce qu'il fit. Selon
les sages historiens, il fut un peu variable dans sa philosophie,
inconstant dans ses manières de penser et d'agir; au reste, grand
capitaine, bon prince, extrêmement instruit et très-avide de sciences.
On remarque, en lisant ses ouvrages, qu'il n'ignorait rien de ce qu'il
fallait savoir alors, pour être un savant universel. Mardonius, son
gouverneur, avait pris soin de former son coeur à la vertu et à la
sagesse; et, en cultivant l'esprit de son élève, il s'était appliqué
surtout à lui inspirer de la modestie, du mépris pour les plaisirs des
sens, de l'aversion pour les spectacles qui déshonoraient les Romains,
de l'estime pour une vie sérieuse, et du goût pour la lecture. Aussi,
dès son enfance, Julien déploya beaucoup de goût pour les sciences, et
montra de bonne heure un génie vif, ardent, insatiable. Dans ses
expéditions militaires, il fit preuve d'une valeur qui allait jusqu'à la
témérité. Il se conduisit en bon général, dès sa première campagne,
quoiqu'il fût sans expérience; mais il avait son génie et l'étude. En
355, il fut nommé César et préfet général des Gaules. Il chassa les
barbares qui ravageaient ce pays, et vainquit sept rois allemands auprès
de Strasbourg. Il corrigea aussi les abus qui s'étaient introduits dans
le gouvernement des Gaulois, réprima l'avarice des gens en place et se
fit aimer généralement des soldats et du peuple.
Constance, à qui les succès de Julien donnaient de l'ombrage, voulut lui
retirer une partie de ses troupes; mais le général était aimé: les
troupes se mutinèrent et proclamèrent Julien empereur, malgré sa
résistance.
Constance, indigné de ce qui se passait, songeait à en tirer vengeance,
lorsque la mort vint lui en ôter les moyens. Julien se rendit aussitôt
en Orient, où il fut reconnu empereur, comme il venait de l'être en
Occident. Il permit le libre exercice de tous les cultes, et ne
persécuta guère que les séditieux. Il est vrai qu'il se fit païen, après
avoir été chrétien hérétique; mais on lui doit un peu de ménagement pour
sa clémence. Par exemple, un jour qu'il consultait Apollon, près de la
fontaine de Castalie, au faubourg de Daphné, à Antioche, comme les
prêtres ne pouvaient répondre à ses demandes, le démon qui se trouvait
dans la statue d'Apollon, _s'écria qu'il ne pouvait plus parler_, à
cause des reliques du saint martyr Babylas qui étaient auprès du temple.
Julien fut assez sot, pour ne pas voir là de l'impuissance dans ses
dieux, et assez bon pour respecter les reliques. Il fit venir les
chrétiens et leur ordonna d'emporter le corps de Babylas dans un autre
quartier. Ceux-ci enlevèrent le cercueil du saint martyr, en chantant
pendant plus d'une heure, aux oreilles même de Julien, ce septième
verset du psaume 96, qu'ils répétaient en manière de refrain: _Que tous
ceux-là soient confondus, qui adorent des ouvrages de sculpture, et qui
se glorifient dans leurs idoles!_ Julien regarda ces chrétiens comme des
fous qu'il fallait plaindre, et eut la patience d'attendre la fin de
leurs cérémonies, pour reprendre les siennes.
Ce qu'il y a de plus étonnant dans cette histoire, c'est la clémence de
l'empereur apostat, l'effronterie séditieuse des chrétiens, et
l'impudence de Sozomène, qui rapporte leur conduite comme un modèle de
fermeté admirable[186]. On pourrait citer une foule de traits
semblables. Mais ce n'est point ici le lieu. Terminons, en rappelant au
lecteur que Julien, faisant la guerre aux Perses, fut conduit dans une
embuscade, par un de ses généraux qui le trahissait, et que la mort de
l'empereur ôta la victoire aux Romains.
[186] Histoire ecclésiastique de Sozomène, liv. V, chap. 19.
Voici maintenant ce que racontent les légendaires: Julien fut un
scélérat. Jacques de Voragine dit qu'il a été moine, et que, quoique
chrétien, il vola à une vieille femme trois pots de terre pleins de
pièces d'or... Dès qu'il se vit riche[187], il apostasia...
Saint-Grégoire, qui le connut à vingt-quatre ans, avait prévu (comme il
le dit dans ses oeuvres) qu'il deviendrait un homme dangereux... Pendant
qu'il était préfet des Gaules, Julien pilla les vases sacrés dans les
églises, et prit le plus grand qui se trouva, pour lui servir de pot de
chambre[188]...
[187] Notez qu'il était prince, et neveu du grand Constantin.
[188] _Et super ea mingens ait: Ecce in quibus vasis Mariæ filio
ministratur..._ (_Leg. aurea._)
Mais on se forme en grandissant. Lorsqu'il fut empereur, il pilla les
églises d'Antioche, et, faisant mettre les vases sacrés entre ses
jambes, _super ea sedit, et ignominiam addidit_. Au même instant le ciel
indigné livra Julien aux vers, qui se mirent à ronger le corps impérial,
et dont il ne fut délivré qu'à la mort[189]... De plus, et toujours en
haine des chrétiens (ou plutôt parce qu'il protégeait toutes les
religions), Julien voulut rebâtir le temple des Juifs; mais il n'en put
venir à bout, vu qu'un feu miraculeux brûla les ouvriers qui y
travaillèrent. Enfin, lorsqu'il faisait la guerre aux Perses, il fut tué
par une main invisible. Calixte, Pierre Wialbrugt et Jacques de
_Voragine_ disent que ce coup fut porté par le Diable, et que Julien
périt de la griffe même de celui qu'il avait adoré[190]... Mais cette
accusation, odieusement intentée contre le Diable, tombe d'elle-même,
parce qu'elle est dénuée de preuves. Et Jacques de Voragine, qui l'admet
ici, la rejette ailleurs, par cet esprit de contradiction si ordinaire
dans les théologiens.
[189] _Jacobus de Voragine, ibidem_. Leg. 120.
[190] _Calixtus, in historiâ tripartitâ. Petrus Wialbrugt, de morte
apostatarum_, cap. 19. _Jacobus de Voragine, eadem, leg. 120._ La
citation de Pierre Wialbrugt n'est point garantie; elle a été donnée
à l'auteur par un ex-R. P. jésuite.
Voici enfin la véritable et miraculeuse mort de Julien l'apostat. Saint
Basile, étant allé de nuit visiter le tombeau de saint Mercure, n'y
trouva plus les armes de ce vaillant martyr de Jésus-Christ (car ce
Mercure-là avait été soldat). Basile, pensant qu'on les avait volées, se
disposait à sortir, lorsqu'il eut une extase, où il vit sainte Marie
entourée d'anges et de vierges. Elle était assise sur un trône, et
disait:--Appelez-moi sur-le-champ Mercure, et dites-lui qu'il aille tuer
l'empereur Julien, pour les blasphèmes qu'il ne cesse de proférer contre
moi et contre mon fils[191]. Saint Mercure parut aussitôt, revêtu de ses
armes, et prêt à remplir sa commission[192]...
[191] _Vocate mihi citò Mercurium, qui Julianum apostatam occidat, qui
me et filium meum superbè blasphemat._ Leg. 30. _Jacobi de
Voragine._
[192] Amphiloque et la chronique d'Alexandrie disent encore que saint
Mercure, étant parti bien vite, revint au bout d'un peu de temps, et
s'écria: «Julien est percé à mort comme vous me l'avez commandé.»
Saint Basile, sortant alors de son extase, alla de nouveau visiter le
tombeau de saint Mercure, et l'ouvrit: le corps avait aussi disparu. Le
gardien de l'église l'assura que personne n'y était entré, et que les
choses étaient encore à leur place au commencement de la nuit... Et ce
qui prouve, plus que tout le reste, la vérité de ce miracle, c'est que
le lendemain on retrouva les armes où elles avaient habitude d'être, le
corps dans le cercueil, et la lance du saint tout ensanglantée. Alors
saint Basile publia la mort du tyran... En effet, peu de jours après, un
messager arriva, qui apprit la défaite de l'armée et la fin malheureuse
de l'empereur, tué par un soldat inconnu[193]...