aussitôt du défunt, pour s'emparer d'une proie qui lui appartenait de
bon droit; et, afin de pouvoir emporter le corps plus aisément, il s'y
posta tout de son long, parce qu'il n'était point enseveli. Or le défunt
n'avait fait toute sa vie que remuer la main et le pouce sur des écus;
dès qu'il se sentit ranimé, il reprit son mouvement favori; et les
assistans furent tout étonnés de voir son bras et sa main s'agiter,
comme s'il eût encore compté de l'argent. On envoya chercher un prêtre
pour exorciser le diable qu'on accusait judicieusement de ce prodige. Le
prêtre accourut et jeta l'eau bénite à grand flots sur le corps. Mais,
comme il avait toujours pris tout ce qu'il avait trouvé à prendre, le
défunt ouvrit avidement la bouche et avala toute l'eau bénite qu'on lui
lança par le visage. Quoi qu'il soit de foi dans le rituel que l'eau
bénite brûle les diables et les fait fuir, celui qui s'était campé dans
le ventre de l'usurier ne bougea nullement, et il fallut étrangler le
mort avec une étole pour forcer le Diable à déloger. On doit présumer
qu'il ne sortit point par la bouche[144].
[144] Cæsarii Heisterbach. illustr. miracul., lib. XI, cap. 40.
--Un avocat, qui ne se piquait pas d'être incorruptible, vint à mourir.
Le Diable le visita dans ses derniers momens, et lui ôta la langue qu'il
emporta. Les parens du mort, voyant qu'il avait la bouche vide, crûrent
qu'il avait avalé sa langue; mais de plus habiles gens devinèrent bien
vite la vérité du fait; et certainement, dit Cæsarius, cet avocat
méritait de perdre la langue, puisqu'il l'avait vendue[145].
[145] Et meritò linguam perdidit moriens, qui illam sæpè vendiderat
vivens. _Ejusdem. lib., cap. 46._
--On sait que, dans les campagnes, les propriétés sont ordinairement
séparées par des bornes de pierre. Un paysan, qui avait reculé les
limites de son champ dans le bien de son voisin, vit en mourant le
Diable au-dessus de sa tête, tenant une grande pierre dont il menaçait
de l'écraser... Il reconnut dans cette pierre la borne qu'il avait eu la
friponnerie de déranger; cette idée lui donna quelque repentir; et il
eut l'avantage de mourir dans la pénitence[146].
[146] Josephi Arridii de morte, lib. II, cap. 7. Post Cæsarium supra
citatum, lib. XI. de morientibus, cap. 47 et 48.
--Lorsqu'on prêcha la première croisade, dans le diocèse de Maëstricht,
une bulle du pape permettant aux vieillards, aux pauvres gens et aux
infirmes de s'exempter du voyage en Terre Sainte, moyennant une certaine
somme d'argent, tous les chrétiens un peu tièdes aimèrent mieux planter
leurs choux dans le sol natal, que d'aller porter leurs os dans un pays
de Turcs et de Maures. Un meunier, nommé Godeslas, qui était en même
temps riche, vieux et usurier, s'arrangea de manière, qu'il ne donna que
cinq marcs d'argent pour avoir la liberté de rester avec ses ânes, et de
soigner son moulin. Ses voisins rapportèrent à celui qui levait l'impôt,
que le meunier Godeslas pouvait donner quarante marcs, sans se gêner, et
sans diminuer l'héritage de ses enfans; mais il soutint le contraire, et
persuada si bien le dispensateur qu'on le laissa tranquille. Son
imposture fut bientôt sévèrement punie.
Un jour qu'il était au cabaret, et que, raillant les pèlerins qui
faisaient le saint voyage, il leur disait:--Il faut convenir que vous
êtes de grands sots ou de grands fous d'aller traverser les mers, manger
votre bien, exposer votre vie, sans savoir pourquoi; tandis que, pour
cinq marcs d'argent, je reste dans ma maison, avec mes enfans et ma
femme, et que j'aurai autant de mérite que vous... Le ciel qui est juste
voulut montrer combien les peines et les dépenses des croisés lui
étaient agréables, et livra ce misérable meunier à Satan, pour lui
apprendre à ne pas blasphémer d'avantage[147].
[147] _Sed justus dominus, ut palàm ostenderet quantùm placerent labor
et expensæ peregrinantium, hominem miserrimum tradidit Satanæ, ut
disceret non blasphemare._ Dans plusieurs autres endroits de cette
histoire, il y a un ridicule qui serait révoltant dans notre siècle,
si l'on en donnait une traduction littérale. J'ai évité, autant que
je l'ai pu, les expressions saintes que Cæsarius a trop souvent
employées mal à propos.
La nuit suivante, étant couché auprès de sa femme, il entendit tourner
la meule de son moulin, et toute la machine se mettre en mouvement
d'elle-même avec le bruit accoutumé. Il appela le garçon qui conduisait
ses ânes, et lui dit d'aller voir qui faisait tourner le moulin. Ce
garçon y alla aussitôt; mais il fut si effrayé, en approchant de la
porte, qu'il rentra sans savoir ce qu'il avait vu.--Ce qui se passe dans
votre moulin m'a tellement épouvanté, répondit-il, que, quand on
m'assommerait, je n'y retournerais point.--Fût-ce le Diable en personne,
s'écria le meunier, j'irai et je le verrai.
Au même instant, il saute à bas du lit; il met ses chausses, ses
braguettes et sa souquenille; il sort de sa chambre; il ouvre la porte
de son moulin; il entre... Quel est son effroi à la vue de deux grands
chevaux noirs, et d'un monstre à face humaine, de couleur de nègre, qui
lui dit:--Monte ce cheval, il est préparé pour toi... Le meunier,
tremblant de tout son corps, cherchait à gagner la porte, quand le
Diable lui cria une seconde fois, et d'une voix terrible:--Plus de
retard! ôte ta robe, et suis-moi... Or, Godeslas portait une petite
croix attachée à sa souquenille. Il ne réfléchit point que ce signe le
garantissait de la griffe du Diable; il fit ce qu'on lui commandait, ôta
sa robe et grimpa sur le cheval noir, ou plutôt sur le démon qu'on lui
disait de monter. Le monstre à face humaine se jeta sur l'autre cheval;
et ces quatre personnages arrivèrent aux enfers après une course de
quelques minutes.
Entre plusieurs patiens, Godeslas reconnut son père, sa mère et ses
autres parens, pour qui il avait négligé de faire dire des prières.
Après cela, on lui fit voir une chaise enflammée, où l'on ne pouvait
attendre ni tranquillité ni repos, et on lui dit:--Tu vas retourner dans
ta maison; tu mourras dans trois jours, et tu reviendras ici pour y
passer l'éternité toute entière sur cette chaise brûlante.
A ces paroles, le Diable reconduisit Godeslas à son moulin. Sa femme,
qui trouvait son absence un peu longue, se leva enfin, et fut tout
étonnée de voir son mari étendu sur le carreau, mourant de peur. Comme
il parlait de l'enfer, du Diable, de la mort, d'une chaise ardente, on
pensa qu'il battait la campagne, et on envoya chercher un prêtre pour le
rassurer.--Je n'ai pas besoin de me confesser, dit-il au prêtre; mon
sort est fixé. Ma chaise est prête, ma mort arrive dans trois jours; ma
peine est inévitable... Ainsi ce malheureux mourut sans contrition, sans
confession, sans viatique; et il descendit tout droit aux
enfers...[148].
[148] Cæsarii Heisterbach, _de contritione, lib. II, miraculorum, cap.
7_.
--Dans un certain temps et dans une certaine église, certains
clercs[149], chantant les psaumes à gorge déployée, un homme pieux, qui
se contentait de psalmodier, aperçut, dans un coin de l'église, un démon
qui tenait un grand sac à la main gauche, et qui, étendant la main
droite, empoignait au passage les voix des chanteurs et les fourrait
dans son sac. Quand l'office fut achevé, celui qui avait vu tout le
manége de l'esprit malin dit aux clercs qui se glorifiaient de leur
voix:--Vous avez fort bien chanté, car vous avez rempli le sac du
Diable... Là-dessus, il leur raconta sa vision, et ajouta qu'il valait
mieux psalmodier dévotement, que de chercher à déployer une belle
voix[150].
[149] Tempore quodam, clericis quibusdam, in ecclesiâ quâdam...
[150] Cæsarii Heisterbach. lib. IV, cap. 9.
--Un prêtre du douzième siècle, qui se piquait d'éloquence, et qui se
nommait Sugerus, avait l'habitude de faire en chaire le bel esprit et le
beau parleur. Attendu qu'il mettait plus de vanité que d'onction dans
ses prônes, le Diable eut ordre de le posséder. Dès lors l'habile
Sugerus fit et dit des choses si hérétiques et si horribles, qu'on fut
obligé de le lier avec une courroie[151]...
[151] _Ejusdem_, cap., 10. ibid.
--Un moine paresseux avait toutes les peines du monde à sortir du lit,
quand la cloche du couvent sonnait le lever. Souvent il dormait la
grasse matinée, en disant qu'il était malade et d'une bien faible santé.
Un matin que la cloche l'invitait à se lever, et la paresse à dormir, il
entendit sous son lit une voix inconnue, qui lui disait:--_Garde-toi
bien de sortir du lit, à présent que tu as chaud; tu attraperais une
sueur froide_... Le moine, tout honteux d'être raillé par le Diable, se
leva bravement, et forma la résolution de renoncer à la paresse. On ne
dit pas s'il la tint[152].
[152] Cæsarii Heisterbach. miracul., lib. IV, cap. 28.
--Un autre moine, nommé Guillaume, de l'ordre de Cîteaux, s'était
endormi dans le choeur, au lieu de psalmodier. Comme c'était en plein
jour, ses confrères virent le Diable se promener autour du corps de
l'endormi, sous la figure d'un grand serpent; du moins ils le lui
dirent, et il promit de se corriger[153].
[153] _Ejusdem_, cap. 32, ibid.
--C'est une chose bien honteuse pour des chrétiens, comme dit le
révérend père Angelin de Gaza, que d'entendre si souvent répéter le nom
du Diable sans nécessité. Un père en colère dit à ses enfans: _Venez
ici, mauvais Diables._ Un grand papa dit à son petit-fils, s'il est un
peu égrillard: _Ah! te voilà, bon Diable!_ Un homme qui veut se lever,
retourne ses matelats et crie: _Où Diable sont mes culottes?_ Celui-ci,
qui a froid, vous l'apprend en disant: _Diable! le temps est rude; je
suis gelé._ Celui-là, qui soupire après la table, dit _qu'il a une faim
de Diable_. Un autre, qui s'impatiente, souhaite _que le Diable
l'emporte_! Un savant de société, quand il a proposé une énigme, s'écrie
bravement: _Je me donne au Diable, si vous devinez cela._ Une chose
paraît-elle embrouillée, quelqu'un vous avertit que _le Diable s'en
mêle_. Une bagatelle est-elle perdue, on dit _qu'elle est à tous les
Diables_. Un homme laborieux prend-il quelque sommeil, un plaisant vient
vous dire que _le Diable le berce_.
Ce qu'il y a de pis, c'est que des gens mal constitués emploient le nom
du Diable en bonne part. Ainsi, on vous dira d'une chose médiocre: _Ce
n'est pas le Diable!_ Un homme fait-il plus qu'on ne demande, on dit
qu'_il travaille comme le valet du Diable_! Que l'on voie passer un
grenadier de cinq pieds dix pouces, on s'écriera: _Quel grand Diable!_
Quelqu'un vous étonne par son esprit, par son adresse, ou par ses talens
divers, vous dites aussitôt: _Quel Diable d'homme!_ Dans une joie
subite, une tête irréfléchie lâche un _ah! Diable!_ qui sonne mal à de
saines oreilles. On dit encore _une force de Diable_, _un esprit de
Diable_, _un courage de Diable_. Un homme franc, ouvert, est _un bon
Diable_! Un homme qu'on plaint, _un pauvre Diable_! Un homme
divertissant, _a de l'esprit en Diable!_ etc. Et une foule de mots
semblables, dont les conséquences sont parfois infiniment graves, pour
ceux qui craignent les gens du sombre empire.
De grands malheurs sont advenus aux imprudens qui se sont avisés
d'invoquer le Diable de cette sorte:
Un bon homme qui s'appelait, dit-on, Étienne, avait la mauvaise habitude
de parler à ses gens comme s'il eût parlé au Diable; ce qui était
malséant, selon la remarque du docte et sapient Massé, dans son traité
des apparitions. Un jour qu'il revenait d'un long voyage, il appela son
valet en ces termes:--_Viens çà, bon Diable, tire-moi mes chausses._ A
peine eut-il prononcé ces paroles, qu'une griffe invisible délia ses
caleçons, fit tomber les jarretières, et tira les chausses jusqu'aux
talons. Le bon homme Étienne effrayé reconnut là-dedans un tour du
Diable, qui ne se fait pas prier long-temps pour accourir; c'est
pourquoi, tremblant pour lui et pour ses chausses, il s'écria:
_Retire-toi, gibier de potence, ce n'est pas toi, mais bien mon
domestique que j'appelle._ Les injures étaient inutiles; car l'esprit,
qui voulait seulement donner une petite leçon au bon homme, était assez
benin pour s'en aller au commandement; si bien donc qu'il se retira sans
se montrer, et le bon homme Étienne n'invoqua plus le Diable[154].
[154] Gregorii magni Dialog., lib. III, cap. 20.
Si tous ceux qui ont continuellement ce nom à la bouche sentaient tomber
leurs braguettes, ou tirer leurs chausses, toutes les fois qu'ils le
prononcent, on n'entendrait plus tant d'irrévérences[155].
[155] Angelini Gazæi pia hilaria, pag. 74.
--Un père en colère dit à son fils:--_Va-t'en au Diable!_ Le fils, étant
sorti peu après, rencontra le Diable qui l'emmena; et on ne le revit
plus[156]. Un autre homme, irrité contre sa fille, qui mangeait trop
avidement une écuelle de lait, et qui était excusable puisqu'elle
n'avait que dix à douze ans, eut l'imprudence de lui dire:--_Puisses-tu
avaler le Diable dans ton ventre!_ La jeune fille sentit aussitôt la
présence du démon; et elle en fut possédée jusqu'à son mariage[157]. Un
mari de mauvaise humeur donna sa femme au Diable. Au même instant, comme
s'il fût sorti de la bouche de l'époux, le démon entra par l'oreille
dans le corps de cette pauvre dame, et s'y campa solidement. On dit même
qu'il fut malaisé de l'en faire déguerpir[158].
[156] Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 12.
[157] _Ejusdem_, cap. 26, ibid.
[158] _Ejusdem_, cap. 11, ibid.
CHAPITRE XII.
LA MORT DE RODRIGUE.--HISTOIRE TRAGIQUE.
_Adsit
Regula, peccatis quæ poenas irroget æquas._
HORACE.
Jamais aux châtimens le coupable n'échappe:
Faible, la loi l'atteint; roi, le Diable le frappe.
L'usurpateur Rodrigue, dernier roi des Goths en Espagne, se rendit
fameux par ses crimes et ses débauches, au commencement du huitième
siècle. Mais il y eut une fin. Il était devenu amoureux de la fille du
comte Julien, l'un des plus grands seigneurs de l'Espagne; il la
séduisit, la déshonora, et la renvoya de la cour.
Le comte Julien, qui était alors en ambassade chez les Maures d'Afrique,
n'eut pas plutôt appris sa honte, et le malheur de sa fille, qu'il forma
la résolution de s'en venger, d'une manière terrible. Il fit venir sa
famille en Afrique, demanda aux Maures leur appui, et promit de leur
livrer toute l'Espagne. Cette proposition fut avidement reçue du roi des
Maures, qui fit bientôt partir une armée, sous la conduite du prince
Mousa et du comte Julien lui-même. Ils débarquèrent en Espagne, et
s'emparèrent de quelques villes, avant que Rodrigue fût instruit de leur
approche.
Il y avait auprès de Tolède une vieille tour déserte, que l'on appelait
_la Tour enchantée_. Personne n'avait osé y pénétrer, parce qu'elle
était fermée de plusieurs portes de fer. Mais on disait qu'elle
renfermait d'immenses trésors. Rodrigue, ayant besoin d'argent pour
lever une armée contre les Maures, se décida à visiter cette tour,
malgré les avis de tous ses sujets.
Après en avoir parcouru plusieurs pièces, il fit enfoncer une porte de
fer battu, que mille verroux fermaient intérieurement. Il entra dans une
grande cave, où il ne trouva qu'un étendard de plusieurs couleurs, sur
lequel on lisait ces mots: _Lorsqu'on ouvrira cette tour, les barbares
s'empareront de l'Espagne..._
Aboulkacim-Tarista-ben-Tarik, historien arabe, ajoute que, malgré son
effroi, Rodrigue entra encore dans une belle salle, au milieu de
laquelle il vit une statue de bronze, qui frappait la terre d'une
massue, avec un bruit épouvantable. Auprès de cette statue, on lisait
ces paroles, écrites sur la muraille: _Malheureux prince, tu seras
détrôné par des nations étrangères._ Rodrigue épouvanté sortit de la
tour et en fit refermer toutes les portes.
Mais les barbares s'avançaient à grand pas; il marcha à leur rencontre,
avec une armée assez faible et peu nombreuse. La bataille se livra un
dimanche, au pied de la Siéra-Moréna[159]; l'armée espagnole fut taillée
en pièces, et Rodrigue disparut du milieu des siens, sans qu'on sût ce
qu'il était devenu... On pensa qu'il avait été emporté par le Diable,
puisqu'il fut impossible de découvrir son corps après le combat; et
qu'on ne trouva que son cheval, ses vêtemens et sa couronne, au bord
d'une petite rivière...
[159] On voyait encore, il n'y a pas deux siècles, plusieurs milliers
de croix plantées en terre, à l'endroit où s'est livrée cette
fameuse bataille, sur laquelle au reste on ne sait rien de bien
certain. _Lambertinus, ubi infrà._
Ce qui confirme encore cette opinion, dans l'esprit du peuple espagnol,
c'est que, le lendemain de la bataille, trois saints anachorètes, qui
vivaient dans la pénitence à quelques lieues de Tolède, eurent ensemble
la vision suivante:
Une heure avant le retour de l'aurore, ils aperçurent devant eux une
grande lumière, et plusieurs démons noirs et cornus, qui emmenaient
Rodrigue, en le traînant par les pieds. Malgré l'altération de sa
figure, il leur fut aisé de le reconnaître à ses cris et aux reproches
que lui faisaient les démons. Les trois ermites gardèrent le silence de
l'effroi à ce spectacle; et tout à coup, il virent descendre du ciel la
mère de Rodrigue, accompagnée d'un vénérable vieillard, qui cria aux
démons de s'arrêter.
--Que demandez-vous, répondit le plus grand Diable de la troupe?--Nous
demandons grâce pour ce malheureux, répliqua sa mère.--Il a commis trop
de crimes, pour qu'on l'ôte de nos mains, s'écrièrent les démons. Les
saints seraient honteux de l'avoir en leur compagnie. Nous allons le
mettre avec ses pareils... La mère de Rodrigue, et le vieillard qui
l'accompagnait reprenaient la parole, quand la fille du comte Julien
parut, et dit d'une voix haute:--Il ne mérite point de pitié; il m'a
ravi l'honneur; il a porté le désespoir dans ma famille, et la
désolation dans le royaume. Je viens de mourir, précipitée du haut d'une
tour; et ma mère expire, écrasée sous un monceau de pierres. Que ce
monstre soit jetté dans l'abîme, et qu'il se souvienne des maux qu'il a
faits.--Qu'on le laisse vivre quelque temps encore, reprit la mère de
Rodrigue; il fera pénitence... Alors on entendit dans le ciel une voix
éclatante, qui prononça ces paroles: _Les jours de Rodrigue sont à leur
terme; la mesure est comblée: que la justice éternelle s'accomplisse!_
Et aussitôt ceux qui étaient descendus d'en-haut y remontèrent; la terre
s'entrouvrit; les démons s'engloutirent avec Rodrigue, au milieu d'une
épaisse fumée; et les trois pieux anachorètes ne trouvèrent plus, dans
l'endroit où tout cela venait de se passer, qu'un sol aride et une
végétation éteinte.
Toute cette vision n'est rapportée que par un seul historien,
aujourd'hui peu connu[160]; et bien des gens ne la regarderont que comme
_une vision_. Pour ceux qui en feront un miracle, tout en déplorant le
triste ministère du Diable, qui fait souvent l'office de bourreau, ils
seront au moins forcés de convenir qu'il n'a rien fait là de son chef;
et que même en tuant Rodrigue de sa pleine autorité, il soulageait la
terre d'un fardeau monstrueux. L'histoire ne parle de lui qu'avec
indignation; sa mémoire, entourée de forfaits et d'opprobre, est à
jamais en horreur; son nom est plus qu'avili pour la postérité[161].
[160] _Sanctii à Cordubâ historiarum Hispaniæ antiquarum_, lib. III,
sect. 12.
[161] _Nomen ejus in æternum putrescet..._ (_Lambertinus de
Cruz-Houen, Theatrum regium Hispaniæ ab anno 711, ad annum 717._)
CHAPITRE XIII.
DE CEUX QUI ONT EU LE COU TORDU PAR LE DIABLE; ET DE CEUX QUE LES DÉMONS
ONT EMPORTÉS, ETC.
_Felix criminibus nullus erit diù._
AUSONE.
Fièvres, malheurs, conseils ne touchent point un fou;
Et le Diable à la fin vient lui tordre le cou.
Nous pourrions faire là-dessus un volume. Nous ne rapporterons que les
traits les plus saillans.
--Il n'est pas besoin de dire ce qu'était Cham, troisième fils de Noé.
Tout le monde sait qu'il inventa la magie et les divinations, ou plutôt,
qu'il les perfectionna; car ces sciences infernales existaient avant le
déluge, selon Alcimus-Avitus, saint Prosper, saint Augustin, et
plusieurs autres pères de l'église[162]. On sait encore que Noé s'étant
enivré, Cham le vit étendu dans une posture indécente, et alla faire
là-dessus de mauvaises plaisanteries auprès de ses frères. Ceux-ci
prirent la chose plus gravement, et couvrirent avec respect la nudité
paternelle. Aussi furent-ils bénis de Noé quand il se réveilla. Les
écrivains, qui parlent de cette aventure, disent que le patriarche donna
sa malédiction à Cham pour son irrévérence. S'ils avaient consulté la
Bible, ils auraient vu que Noé maudit seulement Chanaan, fils de Cham,
suivant les admirables coutumes de nos anciens, qui punissaient les
enfans des crimes de leur père[163].
[162] Alcimus-Avitus, qui a fait apparemment plus de _recherches_ que
les autres théologiens, place l'origine de la magie à la suite du
péché originel, dans son poëme _de Originali peccato_; il range
ensuite la magie parmi les plus gros péchés qui ont fait noyer le
monde: poëme _de Diluvio mundi, poematum_, lib. 2 et 4.
[163] _Maledixit ejus puero Chanaan, etc., Genes._, cap. 9.
Mais tous les historiens ne racontent pas cette belle histoire de la
même façon. Le prêtre Bérose dit que Cham était habile dans la magie et
les enchantemens; qu'il n'aimait pas son père Noé, parce qu'il s'en
voyait moins aimé que ses autres frères; et qu'un jour, ayant trouvé le
vieux patriarche plein de vin, il s'en approcha doucement, toucha du
doigt ses parties sexuelles, et les fit tomber par une force magique.
Noé s'aperçut à son réveil qu'il était eunuque, et qu'il ne pouvait plus
voir de femmes[164]... Le même antiquaire ajoute que Cham enseignait aux
hommes cette doctrine abominable, qu'on pouvait se joindre charnellement
avec sa mère, sa soeur, sa fille; qu'on ne devait pas même s'embarrasser
de la différence des sexes; et que les animaux pouvaient servir en cas
de besoin[165]... Ces monstruosités que Cham mettait en pratique, lui
attirèrent enfin un châtiment terrible. Il fut emporté par le Diable, à
la vue de ses disciples[166].
[164] _Cum Noa pater madidus jaceret, illius virilia comprehendens,
tacitèque submurmurans, carmine magico patri illusit, simul et illum
sterilem perindè atque castratum effecit; neque deinceps Noa
fæmellam aliquam fæcundare potuit._
[165] _Berosi sacerdoti chaldaïci Antiquitatum_, lib. III.
[166] _Suidas, Lexicon_, tom. Ier, édition de Kuster.
Il avait composé cent mille vers sur la magie, selon Suidas, et _trois
cent mille_, selon le commissaire de la Marre[167]... Bérose prétend que
Cham est le même que Zoroastre; et le moine Annius de Viterbe pense que
cet impudique jeune homme pourrait bien être le _Pan_ des anciens[168].
[167] Traité de la police, titre VII, chap. Ier.
[168] _Comment. ad Berosi_, lib. 3.--Wierius, _de præstigiis_, dit que
Pan est le prince des démons incubes.
--En 1599, mourut Gabrielle d'Estrées, qui cherchait à épouser Henri IV.
Elle était enceinte de son quatrième enfant, et se trouvait logée dans
la maison de Zamet, fameux financier de ce temps, dont les richesses
égalaient celles des plus grands seigneurs. Comme elle se promenait dans
les jardins, elle fut frappée d'une apoplexie foudroyante. Le premier
accès passé, on la porta chez madame de Sourdis sa tante. Elle eut une
mauvaise nuit; et le lendemain elle éprouva d'affreuses convulsions qui
la firent devenir toute noire; sa bouche se tourna jusque sur le
derrière du cou; elle expira dans de grands tourmens et horriblement
défigurée. On parla diversement de sa mort; quelques-uns l'attribuèrent
à Dieu, qui n'avait point permis qu'une maîtresse fût élevée à la
dignité d'épouse. Plusieurs chargèrent le Diable de cette oeuvre
charitable; on publia qu'il l'avait étranglée, pour prévenir le scandale
et de grands troubles[169].
[169] M. Garinet, _Histoire de la magie en France_; branche des
Bourbons.
--Un chanoine revenait, un peu avant l'aurore, d'un village où il avait
commis le péché de fornication avec la femme d'un jeune paysan. Il lui
fallait traverser un fleuve pour rentrer chez lui; il entra donc seul
dans une barque de pêcheurs; et tout en ramant, il se mit à réciter les
matines de la Vierge. Lorsqu'il fut au milieu du fleuve, comme il en
était à ces mots de son office: _Ave Maria, gratiâ plenâ, Dominus
tecum_, une grande troupe de démons fondit sur la barque et la renversa.
Le chanoine coula à fond; et les démons, ouvrant la terre, emportèrent
l'âme du fornicateur dans l'abîme.
Trois jours après, la sainte Vierge descendit, escortée par les anges,
dans cette partie de l'enfer où le chanoine expiait ses
crimes.--Pourquoi tourmentez-vous si injustement l'âme de mon serviteur,
dit-elle aux démons?--Elle est à nous, répondirent-ils, puisque nous
l'avons prise, tandis qu'elle était dans le péché.--Si l'on doit juger
cet homme, selon ce qu'il faisait quand vous l'avez noyé, reprit Marie,
il est à moi, puisqu'il chantait mes matines... En disant ces mots, elle
dispersa les démons, fit rentrer l'âme du chanoine dans son corps; et,
le prenant par la main, elle le tira du fleuve, et lui recommanda de
vivre plus chastement[170].