en sa ville épiscopale de Néocésarée, fut surpris par la nuit, et par
une pluie violente qui l'obligea d'entrer dans un temple d'idoles,
fameux dans le pays, à cause des oracles qui s'y rendaient. Il invoqua
d'abord le nom de Jésus-Christ, fit plusieurs signes de croix pour
purifier le temple, et passa la nuit à chanter les louanges de Dieu,
suivant son habitude.
Après que Grégoire fut parti, le prêtre des idoles vint au temple, et se
disposa à faire les cérémonies de son culte. Les démons lui apparurent
aussitôt, et lui dirent qu'ils ne pouvaient plus habiter le temple
depuis qu'un saint évêque y avait couché. Il prodigua les encensemens,
et promit bien des sacrifices pour les engager à tenir ferme sur leurs
autels; mais c'était peine perdue: la puissance de Satan s'éclipsait
devant celle de Grégoire. Le prêtre, furieux de voir son métier gâté,
poursuivit l'évêque de Néocésarée, et le menaça de le faire punir
juridiquement, s'il ne réparait le mal qu'il venait de causer. Grégoire,
qui l'écoutait sans s'émouvoir, lui répondit avec le plus grand
sang-froid:--Avec l'aide de Dieu, je chasse les démons d'où il me plaît,
et je les fais entrer où je veux.--Permets-leur donc de rentrer dans
leur temple, dit le sacrificateur. Le saint évêque prit alors un papier,
et il écrivit cette petite lettre:
_Grégoire à Satan_:
RENTRE.
Le sacrificateur porta ce billet dans son temple, le mit sur l'autel,
fit ses sacrifices, et eut la satisfaction de revoir les démons y
revenir. Mais, réfléchissant ensuite à la puissance de Grégoire, il
retourna vers lui, et se fit instruire dans la religion chrétienne. Une
seule chose le choquait, c'était le mystère de l'incarnation du Verbe.
Grégoire lui dit que cette vérité ne se prouvait point par des raisons
humaines, mais par les merveilles de la puissance divine.--Eh bien! dit
le sacrificateur, commandez à ce rocher qu'il change de place, et qu'il
saute de l'autre côté de la grande route. Grégoire parla à la pierre,
qui obéit comme si elle eût été animée. Le sacrificateur, sans délibérer
davantage, abandonna sa maison, son bien, sa place, sa femme, ses
enfans, pour suivre le saint évêque et devenir son disciple[125].
[125] Gregorii Nisseni, vita Gregorii Thaumath. operum, tom. I, pag.
980.
--Une jeune vierge, nommée Lydvina, après avoir passé quelques années
dans les plus saintes pratiques de la vie religieuse, tomba
dangereusement malade. Comme elle vivait solitaire, elle eût
probablement succombé à l'ennui et à la douleur; mais elle fut visitée
par son ange gardien, dont la beauté et la douce conversation lui firent
peu à peu oublier ses souffrances. L'ange la prenait tous les jours par
la main, la conduisait à une chapelle de la sainte Vierge, où elle
faisait sa prière, et la transportait ensuite dans une campagne
charmante, embaumée par les fleurs les plus rares, placée sous le plus
heureux climat. Cette petite promenade rétablissait visiblement la santé
de Lydvina.
Vers le même temps, une femme d'une nature un peu fragile eut le malheur
de commettre un gros péché, et le bonheur de s'en repentir presque
aussitôt. C'est pourquoi elle s'en confessa, mais sans doute
imparfaitement, puisque le diable en prit note. Il vint donc fièrement
trouver la femme pécheresse, et, lui montrant un grand papier: «Vois ce
que tu as fait, lui dit-il, ta chute est écrite ici; la loi de Dieu te
condamne à venir bientôt avec moi.» Cette pauvre femme, désolée d'être
perdue, car elle se croyait damnée, et ne voulant pas aller dans un pays
qu'on lui disait si sombre, se rendit à la maison de Lydvina, et lui
demanda ses conseils. «Le démon vous trompe, dit la jeune vierge,
asseyez-vous, je vais m'occuper de votre affaire. En même temps elle se
mit en prière; l'ange gardien parut, et emporta Lydvina dans le ciel;
elle y vit la sainte Vierge entourée d'un choeur de vierges, et placée à
la droite de Dieu. Satan fut cité devant le tribunal suprême; il
présenta sa note, et réclama ses droits. Mais, à la prière de Lydvina,
la sainte Vierge déchira le papier du démon, et en remit les morceaux à
la protectrice de la femme pécheresse; alors le Diable fut baffoué et
forcé de sortir les mains vides[126]. Lydvina revint dans sa chambre,
donna à la pauvre femme les débris du billet du Diable, et la renvoya,
en lui conseillant de mieux faire à l'avenir[127].
[126] _Deriso, explosoque Dæmone_... Moqué et mis hors de cour.
[127] _Joan. Brugmanni Fransciscani, vita Lydwinæ Virg. et Matthæi
Tympii, præmia virtutum, pag. 290._
--Une nuit que saint Loup était en prières, il éprouva subitement une
soif non accoutumée. C'était probablement dans un temps de jeûne,
puisqu'il reconnut que cette soif était une tentation du Diable, et
qu'il prit la secrète résolution d'attraper le tentateur. Il se fit
apporter un plein vase d'eau froide; le Diable s'y jeta aussitôt, pour
entrer dans le corps du saint; mais Loup, saisissant son oreiller, en
couvrit le vase, et y tint le Diable enfermé jusqu'au matin, sans se
laisser attendrir par ses cris plaintifs. Le jour venu, il le lâcha; et
le Diable, pour se consoler de sa triste aventure, alla semer la
discorde et l'impudicité dans le coeur de quelques jeunes clercs. Loup
parut au milieu d'eux, au moment où ils se querellaient de bonne sorte,
tout en se disposant à pécher avec des femmes de mauvaise vie[128]. Il
les tira du précipice, et obligea le démon à retourner directement avec
ses pareils[129].
[128] _Audit clericos suos rixantes, eo quod cum mulieribus fornicari
vellent_...
[129] Legenda aurea Jacobi de Voragine, leg. 123.
--Un habile exorciste avait enfermé plusieurs démons dans un pot à
beurre. Après sa mort, comme les démons faisaient du bruit dans leur
pot, les héritiers le cassèrent, persuadés qu'ils allaient y prendre
quelque trésor. Mais ils n'y trouvèrent que le Diable assez mal logé; il
s'envola avec ses compagnons, et laissa le pot vide[130].
[130] Legenda aurea, Jac. de Voragine, leg. 88.
--Le saint homme Caradoc s'étant retiré dans une petite île du nord,
pour y mener la vie solitaire, le Diable vint lui offrir ses services
sous une forme humaine.--Que me demandes-tu, dit Caradoc? tu n'as rien à
faire ici.--Je ne viens point avec des vues intéressées, répondit le
Diable; vous êtes seul, vous n'avez point de serviteur, et je m'offre
pour vous servir, si vous le voulez bien. Observez que je le fais
gratuitement et pour le seul plaisir de vous voir, de profiter en votre
sainte compagnie...--Va-t'en, répartit Caradoc, je n'ai besoin ni de
toi, ni des tiens... Après cela, Caradoc se mit au travail.
Comme il s'échauffait considérablement, il ôta sa ceinture. Le Diable,
qui s'était caché dans un coin, la prit bien vite, et s'amusa à
l'essayer. Quand Caradoc eut achevé sa besogne, il chercha sa ceinture;
elle ne se trouva point: mais, en vertu de la sainte perspicacité de ses
yeux, il aperçut le Diable qui riait aux éclats de se voir ceint de la
courroie de Caradoc, et qui s'occupait continuellement à l'ôter, à la
remettre, à singer les faiseurs de tours de passe-passe, et à sauter
par-dessus le vénérable ceinturon, comme les enfans sautent après une
corde. Caradoc réclama vigoureusement son cuir; mais il pouvait le
demander sans insulte: le Diable n'avait pas envie de le garder. Il le
rendit au saint homme, et se retira, fâché de ne trouver parmi les
mortels que des injures pour des offres de services, et des esprits trop
mal faits pour entendre la plaisanterie[131].
[131] _Bollandi acta sanctorum, 13 aprilis; legendæ Joannis Capgravii,
Caradocus._
--On lit, dans une vieille légende, que saint Dorothée ayant soif,
commanda à Palade son disciple d'aller puiser de l'eau. Le Diable, qui
l'entendit, eut la malice de jeter un aspic dans le puits de saint
Dorothée. Palade, l'ayant vu, en fut tout effrayé, et courut dire à son
maître: Nous ne pouvons plus boire, mon père, j'ai vu un aspic au fond
du puits.--Si le démon jetait des serpens venimeux dans toutes les
fontaines, répondit le saint, vous ne boiriez donc jamais?... Il sortit
en même temps de sa cellule, tira lui-même de l'eau, et en but, après
s'être signé.--Faites comme moi, ajouta-t-il: _le Diable est sans force
devant un signe de croix._ L'histoire ajoute qu'il avait raison.
--Un religieux vint un jour frapper rudement à la porte de Luther, en
demandant à lui parler. On lui ouvre; il regarde un moment le
réformateur, et lui dit: J'ai découvert quelques erreurs papistiques sur
lesquelles je voudrais conférer avec vous.--Parlez, répond Luther...
L'inconnu propose d'abord quelques discussions assez simples que Luther
résout aisément; mais chaque question nouvelle était plus difficile que
la précédente, et le moine exposa bientôt des syllogismes
très-embarrassans. Luther offensé lui dit brusquement:--Vos questions
sont trop embrouillées; j'ai pour le moment autre chose à faire que de
vous répondre... Cependant il se levait pour argumenter encore,
lorsqu'il remarqua que le prétendu religieux avait le pied fendu et les
mains armées de griffes.--N'es-tu pas, lui dit-il, celui dont la
naissance du Christ a dû briser la tête? Ton règne passe, ta puissance
est maintenant peu dangereuse; tu peux retourner en enfer... Le Diable,
qui s'attendait à un combat d'esprit, et non à un assaut d'injures, se
retira tout confus, en gémissant sur l'injustice des hommes à son
égard[132].
[132] Melanchthon. de examin. theolog. operum, tom. I.
--Un grand diable vint un jour offrir ses services à saint Antoine. Pour
toute réponse, Antoine le regarda de travers, et lui cracha au visage.
Le démon en eut le coeur si gros, qu'il s'évanouit sans mot dire, et
n'osa de long-temps reparaître sur la terre[133].
[133] _Legenda aurea Jacobi de Voragine, legenda 21._ On aurait peine
à concevoir que St. Antoine ait traité le Diable si rudement, si
l'on ne savait combien il en avait souffert de tentations; et l'on
admettra difficilement que St. Antoine ait tant reçu d'attaques de
la part du Diable, quand on se rappellera qu'il disait:--Je ne
crains pas plus le démon qu'une mouche, et avec un signe de croix je
suis sûr de le mettre en fuite... Saint Athanase, qui a écrit la vie
de St. Antoine, entremêle les aventures de son héros avec le Diable,
de quelques traits qui forment un contraste bien singulier.--Des
philosophes, étonnés de la grande sagesse d'Antoine, lui demandèrent
dans quel livre il avait puisé une si belle doctrine. Le saint leur
montra d'une main le ciel, et de l'autre la terre:--Voilà mes
livres, leur dit-il, je n'en ai point d'autres; si les hommes
daignaient étudier comme moi les merveilles de la création, que de
traits de sagesse ils y trouveraient! ils en seraient frappés, et
leur esprit s'élèverait bientôt de la création au créateur...
Assurément c'est bien là le langage d'un sage.
--Une jeune chrétienne (Julienne était son nom) venait d'être mariée au
préfet de Nicomédie. Mais elle ne voulait point s'en laisser approcher
qu'il n'eût embrassé le christianisme. On employa vainement prières et
menaces; rien ne put changer ses résolutions. Son père irrité
l'abandonna à son mari, pour qu'il la réduisît, s'il le pouvait, à son
devoir d'épouse.--Aimable Julienne, lui dit le gouverneur, pourquoi vous
montrez-vous si cruelle, et comment ai-je mérité que vous me repoussiez
de la sorte?--Faites-vous chrétien, répondit Julienne; autrement, je ne
reconnaîtrai jamais vos droits.--Ma chère maîtresse, reprit le
gouverneur, vous exigez de moi une chose impossible, puisque, si je vous
obéissais, l'empereur me ferait trancher la tête.--Vous redoutez un
empereur mortel, répliqua Julienne: ne vous étonnez donc point que je
craigne l'éternel... Au reste, faites-moi tout le mal que vous voudrez;
mais soyez sûr que je ne vous céderai point...
Le gouverneur, désespérant de soumettre Julienne par des manières
douces, recourut de suite à la violence. Il déshabilla sa chère
maîtresse, la fit fouetter de verges, et, après l'avoir long-temps
tourmentée, il la chargea de chaînes et l'envoya en prison. Ce fut dans
ce triste gîte qu'un ange déchu vint la visiter.--Hélas! lui dit-il,
pourquoi souffrez-vous tant de tourmens; faites ce qu'on exige de vous,
et ne vous laissez point mourir avant d'avoir connu la vie... Comme ce
démon avait l'apparence d'un ange, sans en tenir le langage, Julienne
étonnée pria le ciel de lui révéler à qui elle avait à faire. Aussitôt
une voix se fit entendre, qui lui dit:--Celui qui te vient voir est en
ta puissance; force-le à te dire qui il est... Julienne prit donc les
mains du démon, et lui demanda qui il était?--Je suis un démon,
répondit-il; et mon père m'envoie près de vous...--Quel est ton père,
reprit Julienne?--C'est Belzébuth, répliqua le démon. Le pauvre diable
nous conduit maintenant assez mal; car, toutes les fois qu'il nous fait
aller au-devant des chrétiens, nous sommes étrillés si nous sommes
découverts. Cela nous arrive assez souvent; et je vois bien que j'ai mal
fait de venir ici.
Julienne, ayant entendu ces mots, retint fortement le démon, lui lia les
mains derrière le dos, le coucha par terre, et le frappa de toutes ses
forces avec sa chaîne, quoiqu'il lui criât sans cesse:--Julienne, ma
bonne dame, ayez pitié de moi!... Elle ne cessa de le battre que quand
on la vint tirer de prison pour la conduire au gouverneur. Mais, en
sortant, elle mit sa chaîne au cou du démon, et l'entraîna derrière
elle, à écorche-cul. Le démon, désespéré, lui demandait grâce, en criant
tristement:--Julienne, ma bonne dame, après m'avoir tant fait souffrir,
ne m'exposez pas plus long-temps à la dérision de la multitude!... Je
n'oserai plus me montrer nulle part... On dit que les chrétiens sont
compatissans; et vous n'avez aucune pitié de moi!... Mais il eut beau
gémir et pleurer, Julienne le traîna derrière elle, jusqu'à la place
publique; alors elle le jeta dans une fosse de latrines[134]...
Qu'avait-il fait cependant pour mériter un traitement si cruel?...
[134] Les bons auteurs ne rapportent point tous ces contes, qui se
trouvent, avec bien d'autres, dans le R. P. Ribadeneira, _in Flore
sanctorum_, et dans la Légende dorée. Cette Julienne, que l'église a
mise au rang des martyres, fut une autre Clotilde, que l'on maria à
un païen. Mais comme elle ne voulut point lui accorder les faveurs
conjugales, s'il n'abjurait le culte des faux dieux, son époux lui
fit trancher la tête, après avoir tenté les autres _moyens_ de la
séduire. La Légende dorée ajoute que, _dùm ad decollandum duceretur
Juliana, Dæmon, quem verberaverat, in specie juvenis apparuit;
cumque Juliana paululùm oculos avertisset in eum, Dæmon aufugiens
exclamavit:--Heu! heu! me miserum! adhuc puto quod me velit capere
et ligare_. Legenda 43.
--On peut encore citer cette anecdote, comme une preuve de la faiblesse
du Diable, lorsqu'il a en tête quelque personnage d'importance. Un jour
qu'il voulait attirer le saint diacre Wulfran à son service, il alla le
trouver, et lui dit:--Fais-toi mon serviteur, je te récompenserai
bien.--Que me donneras-tu, demanda Wulfran?--Je te mettrai dans un beau
paradis, tout brillant d'or, de pierres précieuses, de cristaux et de
diamans.--Fais-le-moi voir, répliqua le diacre... Alors le Diable fit un
signe, et aussitôt on vit l'entrée d'un paradis merveilleux, au milieu
duquel brillait un palais si éblouissant, que l'oeil pouvait à peine en
soutenir l'éclat.--Voilà qui est fort bien, répliqua Wulfran; si ce
palais que tu me montres est l'ouvrage de Dieu, je veux qu'il reste sur
pied, et je consens à le voir de plus près; mais si c'est ton ouvrage,
et que tu sois un démon, comme je le soupçonne, je te commande, au nom
de Jésus-Christ, de le mettre en ruines... A peine le Diable eut-il
entendu ces mots, qu'il baissa la tête avec douleur. Mais il fallait
obéir: il leva donc la griffe, donna le signal de la destruction; et, en
un clin d'oeil, le paradis, le palais, les bijoux, les pierreries
s'évanouirent, comme nos décorations de théâtre, qu'un coup de sifflet
fait disparaître[135].
[135] Voyez les diverses légendes, Bollandus, le R. P. Ribadeneira,
_in Flore sanctorum_, et l'Éloge de l'enfer, première partie, art.
V.
--Un jour que saint François était en oraison, le Diable vint le trouver
et le tourmenta de tentations charnelles. François, reconnaissant
l'ennemi, se déshabilla bien vite et se fouetta durement[136]. Après
cela, il fit sept petites figures de neige, et, les prenant dans ses
bras, il dit à haute voix:--La plus grande de ces figures est ma femme;
les deux suivantes sont mes fils; la quatrième et la cinquième sont mes
filles; la sixième est mon domestique, et la septième, ma servante.
Hâtons-nous de les réchauffer, de peur que le froid ne les tue... En
même temps il se roulait dans la neige... On ne tient guère contre de
pareils traits; le Diable se retira tout confus, et François rentra dans
sa cellule[137].
[136] Cordulâ durissimâ.
[137] _Illicò Diabolus confusus recessit; et vir Dei, Deum
glorificans, in cellam rediit._ (_Legenda aurea Jac. de Voragine.
Leg. 144._)
CHAPITRE XI.
PETITES LEÇONS ET CHATIMENS DIVERS INFLIGÉS PAR LE DIABLE.
_Deteriores nos omnes fimus licentiâ._
TÉRENCE.
Nous devenons, dit-on, pires dans la licence.
Le Diable arrive alors; et, la fourche à la main,
Il frappe l'impudique, arrête l'assassin,
Extermine l'impie, et nous rend l'innocence[138].
[138] Il est vrai qu'il n'y avait ni orgueil, ni luxure, ni
assassinats, ni impiété, ni vices aucuns, dans le temps qu'on avait
peur du Diable! Les dévots sont bien fâchés de ne pouvoir pas
effacer des chroniques de la superstition le massacre de la
Saint-Barthélemy, l'assassinat de Henri IV, les guerres exécrables
qui se sont faites sous le voile de la religion, etc. etc. parce
qu'alors il serait prouvé que les siècles, où l'on brûlait les
sorciers et les hérétiques, valaient bien mieux que le nôtre;
attendu que le fanatisme et les terreurs infernales sont tout à fait
propres à produire une génération d'honnêtes gens.
--Un certain jour d'été, les convers d'une maison de Cîteaux, dormant en
plein midi dans leur dortoir, le Diable y parut sous la figure d'une
jeune religieuse vêtue de noir. Cette nonne visita tous les frères,
s'arrêtant devant quelques-uns, et passant rapidement devant quelques
autres sans les éveiller. En arrivant au lit d'un certain convers,
remarquable par son peu de chasteté, elle se pencha sur lui, l'embrassa
tendrement, lui fit des caresses, des attouchemens impudiques, et lui
donna plusieurs baisers sur la bouche.
Un religieux, apparemment éveillé par le bruit des baisers que se
donnaient le frère et la nonne, courut au lit du convers, tout stupéfait
de ce qui se passait dans la cellule. Mais aussitôt que le religieux
entra, la nonne disparut, et il ne trouva dans le lit que le convers,
seul, découvert, et dans une posture impudique... Sur ces entrefaites,
tout le monde se leva pour aller réciter les vêpres; mais le convers
fatigué se sentit malade, et fut obligé de rester au lit... Ce qu'il y a
de plus terrible, c'est qu'il mourut trois jours après avoir reçu les
caresses de la nonne, qui n'était, comme on l'a dit, qu'un démon
déguisé[139].
[139] Cæsarii Heisterbach. Miracul., lib. V, cap. 33.
--Deux dames, revenant je ne sais d'où, passaient de nuit dans un
certain village des environs de Cologne. Elles rencontrèrent un jeune
laquais, d'une mine fort agréable, qui prit par la main la plus lubrique
de ces dames, et la serra bien amoureusement.--Laissez-moi, dit la dame,
en retirant sa main, je suis pressée... L'aimable laquais s'éloigna
docilement. Mais la dame commença à se trouver mal.--C'est singulier,
dit-elle à son amie; ce jeune homme m'a serré la main, et j'ai senti
tout à coup une faiblesse de coeur inconcevable. Il me regardait si
amoureusement; il avait les yeux si effrontés... Je n'y conçois rien...
Ce qu'il y a de plus épouvantable, c'est que cette dame rentra chez
elle, et mourut quelque temps après. Le docte et judicieux Cæsarius
conclut sagement de là, que le laquais égrillard ne pouvait être que le
Diable, qui tua cette femme en lui serrant la main[140].
[140] Miraculorum illustr., lib. V, cap. 31.
--Il y a des joueurs qui se ruinent, se désespèrent, et disparaissent un
beau jour sans qu'on sache ce qu'ils sont devenus. Il y en a d'autres à
qui le Diable veut bien épargner ces dernières peines. Un militaire
allemand avait une si grande passion pour le jeu de dés, qu'il n'en
reposait ni le jour ni la nuit. Il ne sortait jamais qu'avec ses dés et
sa bourse, et proposait une partie de jeu à tous ceux qu'il rencontrait.
Au reste, son bonheur égalait son adresse, et il était difficile de ne
pas perdre avec lui. Un joueur inconnu entra un jour dans sa maison,
portant sous son bras un sac plein d'or, et lui offrit de jouer quelques
parties.
La table fut bientôt dressée, l'argent en jeu, et les dés en mouvement.
L'inconnu gagna tous les hasards. Le militaire, n'ayant plus rien à
perdre, s'écria avec colère:--Est-ce que tu serais le Diable?...--C'est
assez cela, répondit l'étranger, en changeant de forme; mais il est
bientôt jour; il faut partir... En même temps, le Diable prit le soldat
allemand, et l'emporta par la cheminée. Personne ne fut témoin de toutes
ces choses; mais on les devina facilement, puisqu'on ne revit plus
l'intrépide joueur, et qu'on ne sut jamais où il avait passé[141].
[141] _Cæsarius idem. Miracul., lib. V, cap. 34._ Une grande partie de
ce chapitre pourrait convenir au chapitre _de ceux qui ont eu le cou
tordu par le Diable_, etc.; mais la kirielle en serait alors trop
longue.
--Il y a encore de ces fautes conjugales, que le Diable est spécialement
chargé de punir. Une jeune dame, nouvellement mariée, fut invitée
d'assister à la dédicace de l'église de saint Sébastien, dans une ville
d'Italie que la légende ne nomme pas. Elle promit de s'y rendre, et de
se préparer, par des mortifications, à bien célébrer ce grand jour. Mais
la veille de la fête, elle fut tellement tourmentée par les aiguillons
de la chair, qu'elle ne put se passer des caresses de son mari, avec qui
elle couchait depuis peu de temps; et, le matin, elle sortit de sa
maison pour se rendre à l'oratoire, où étaient déposées les reliques de
saint Sébastien.
Aussitôt qu'elle y entra, le Diable s'empara d'elle et se mit à la
tourmenter devant tout le peuple. Un bon prêtre, dans l'intention de
prévenir le scandale, saisit à la hâte le drap qui couvrait l'autel, et
voulut en envelopper cette pauvre dame; mais le Diable, qui ne devait
point être gêné dans ses fonctions, entra aussi dans le corps du prêtre;
et voilà un second possédé!
Les parens de la jeune dame la conduisirent alors à d'habiles
enchanteurs, pour la faire exorciser. Malheureusement ces enchanteurs
n'étaient que des magiciens maudits. Ils n'eurent pas plutôt commencé
leurs exorcismes, qu'une légion de six mille six cent soixante-six
démons entra en masse dans le corps de la dame[142]... Elle était dans
une situation véritablement déplorable, quand un pieux personnage, nommé
Fortunatus, la délivra par ses prières. Cette leçon dut lui apprendre
que l'incontinence n'est pas toujours sans quelque petit péril[143].
[142] _Legio dæmonum sex mille sexingenti sexaginta sex_... il fallait
que ces six mille six cent soixante-six démons fussent bien
petits...
[143] _Legenda aurea Jacobi de Voragine_, leg. 23, _post Gregorii
dialog._, lib. I.