Perse, qui priait l'empereur romain d'envoyer Cyriaque à Babylone, pour
délivrer la princesse royale, qui se trouvait possédée du Diable;
Dioclétien alla donc prier Cyriaque[101] de faire le voyage, et le jeune
diacre partit pour Babylone, sur un vaisseau magnifique, chargé de tout
ce qui pouvait adoucir les ennuis de la route. Lorsqu'il fut présenté à
la fille du roi de Perse, le démon demanda à Cyriaque s'il était
fatigué?...--Il ne s'agit pas de cela, répondit Cyriaque; sors d'ici, je
te le commande, et rentre avec tes pareils... Le démon sortit... Le roi,
la reine, la princesse de Perse se firent baptiser. Leur exemple eut un
bon nombre d'imitateurs; et Cyriaque retourna à Rome, après avoir passé
quarante-cinq jours à Babylone, dans le jeûne, au pain et à l'eau[102].
[101] Ad preces igitur Diocletiani...
[102] Bollandus, et le R. P. Ribadeneira, legenda aurea, Jac. de
Voragine. Leg. 3.
CHAPITRE VIII.
MALICES DE QUELQUES DÉMONS.
_Unum hoc ex ingenio malo malum inveniunt suo._
PLAUTE.
Ces crimes de Satan, ces méchancetés noires,
L'envie en inventa les terribles histoires.
--En l'année 434, un démon tant soit peu malicieux joua un vilain tour
aux Juifs de l'île de Crète. Ce démon prit la figure de Moïse, et se
présenta aux enfans d'Abraham, en leur disant qu'il était leur ancien
libérateur, ressuscité pour les conduire une seconde fois à la terre
promise. Les bons Israélites, ne trouvant rien dans ce prodige qui
surpassât leurs anciens miracles, donnèrent tête baissée dans le piége
que leur tendait le Diable. Ils se rassemblèrent donc de toutes parts,
autour de leur libérateur.
Quand tout fut prêt pour le départ de l'île, l'armée du peuple saint se
rendit au bord de la mer, dans la ferme persuasion qu'on allait la
passer à pied sec. Le Diable, riant sous cape, conduisit les cohortes
juives jusqu'au rivage, sans chercher à les détromper. La foi de ces
bonnes gens était si grande, qu'ils n'attendirent pas que leur
conducteur eût fait signe à la mer de se fendre. Ils se jetèrent en
masse au milieu des flots, bien certains que la mer se retirerait sous
leurs pas; malheureusement la verge de Moïse n'était pas là; plus de
vingt mille Juifs se noyèrent en plein jour; et le faux Moïse ne se
trouva plus[103]... Il fallait qu'il fît ce jour-là un brouillard bien
épais, ou que tous ces Juifs eussent les yeux bien clos, pour se jeter
tout un peuple à la mer..., à moins qu'ils n'aient fait le saut tous à
la fois.
[103] _Cornelii gemmæ, cosmocriticæ, lib. I, cap. 8._
--En vertu du pouvoir qu'il a d'exciter les orages, le Diable fait
tonner de temps en temps, et n'y va pas de main morte.
L'an 1565, le vingt-quatrième jour de juillet, la ville de Louvain fut
épouvantée par un orage si horrible, que le plus brave n'aurait pas la
force d'en soutenir le tableau sans se pâmer. La tempête commença au
coucher du soleil, et alla son train jusqu'au milieu de la nuit. D'abord
il s'éleva du sud-est une nuée affreuse, bigarrée de plusieurs couleurs,
sur un fond noir, et précédée d'un vent violent. L'éclair sillonna le
terrible nuage. On eût dit qu'il y avait à l'horison une fournaise
ardente, qui lançait des flammes dans l'espace. Quand la nuée fut
au-dessus de la ville, grand Dieu! quelles frayeurs!... et quels
bruits!... Le tonnerre roulait sans relâche, avec un fracas toujours
croissant; le ciel était tout en feu; la terre paraissait embrasée.
Alors il tomba une grêle violente, dont les grains étaient aussi gros
que des oeufs de canne.
Toutes ces horreurs n'étaient qu'un avant-propos. On entendit bientôt
dans les airs de longs hurlemens, d'une espèce inconnue. Tous les
auditeurs frissonnèrent et sentirent leurs cheveux se hérisser. Les
hurlemens redoublèrent, entremêlés de cris prolongés, semblables aux
cris des chats et des chattes lorsqu'ils sont en chaleur. On distinguait
aussi un son musical qui venait d'en haut, et qui imitait le bruit que
l'on fait en frappant sur un chaudron, ou plutôt le son des cloches que
les bonnes gens mettent en branle pour conjurer le tonnerre. Quand le
calme revint, on raisonna sur ces prodiges; et les experts découvrirent
qu'un pareil orage était l'ouvrage des démons; et que les suppôts de
Belzébuth l'avaient excité, en manière de feu d'artifice, pour couronner
une fête, ou une noce, ou quelque bacchanale que nous ne connaissons
pas, et qu'ils célébraient en famille[104].
[104] _Cornelii gemmæ, de naturæ divinis characterismis., lib. II,
cap. 2, pag. 25._
Il y eut, en 1546, un orage aussi effroyable dans la ville de Malines;
et, ce qu'il y a de pis dans celui-ci, c'est que le Diable y tua environ
cinq cents hommes, sans compter les animaux qu'il étouffa, les bâtimens
qu'il renversa, les arbres qu'il arracha, les plantes qu'il déracina,
etc.[105] Le Diable fit encore plus méchamment en 1619; car il lança le
tonnerre sur la cathédrale de Quimper-Corentin, et brûla le clocher
pendant qu'on sonnait les cloches...[106]
[105] _Ejusdem, ibid., pag. 102._
[106] Voyez la _Relation_ qui charge Satan de cet incendie. M. Garinet
raconte, dans son histoire de la Magie en France, que l'évêque
arrêta le feu, en brûlant des _Agnus Dei_, un pain de seigle de
quatre sous, et une hostie consacrée, le tout trempé d'eau bénite et
de lait de femme de bonne vie.
--Les choses n'ont pas toujours été comme aujourd'hui; et nos ancêtres
avaient des visions que nous n'avons plus. On rencontrait autrefois,
dans les mines et dans les cavernes un peu obscures, certaines espèces
de démons vêtus comme les mineurs, et dont on raconte beaucoup de
malices. On les voyait courir çà et là, chercher les métaux, piocher la
terre, remuer les grues, et se donner bien du mouvement pour animer les
ouvriers; car ils ne faisaient pas grand'chose, tout en paraissant âpres
à la besogne. Ces démons, que quelques écrivains appellent
_montagnards_, n'étaient point malfaisans, et entendaient la
plaisanterie. Mais une insulte leur était sensible, et ils la
souffraient rarement sans se venger. Un mineur eut l'extravagante audace
de dire plusieurs injures à un de ces démons, et parmi ces injures, il
l'appela plusieurs fois _gibier de potence_. Le démon indigné sauta sur
le mineur, et lui tordit le cou. Cependant, comme il n'avait pas
intention de le tuer, ni de lui causer de grandes douleurs, il s'y prit
si adroitement, que le mineur ne mourut ni ne souffrit point; mais il
eut le cou renversé, et le visage tourné vers les fesses pendant le
reste de sa vie. Il y a eu des gens qui l'ont vu en cet état tout-à-fait
remarquable[107].
[107] Taillepied, apparit. des esprits, page 136.
--On dit que le Diable apparaissait fréquemment à saint Hyppolite, sous
la figure d'une femme nue; que cette femme infernale se jetait sur lui
corps à corps; et que plus il la repoussait, plus elle le pressait
impudemment sur son sein. Hyppolite, las d'une longue résistance contre
l'esprit impur, lui passa son étole au cou et l'étrangla. Le Diable
s'évanouit aussitôt; et Hyppolite ne trouva dans ses bras qu'un cadavre
bien puant. On crut reconnaître le corps d'une femme morte, dont le
Diable avait pris la forme pour séduire Hyppolite[108]. Malheureusement
tout ce conte n'est qu'un _on dit_, renouvelé plusieurs fois pour
décrier le Diable[109]. Nous n'ajouterons que deux mots pour prouver
combien ces sortes d'anecdotes sont fausses: il n'y a de corruptible que
ce qui a des parties séparées l'une de l'autre; ce qui est spirituel est
indivisible; il est donc incorruptible: or les esprits sont
_spirituels_; et les démons ne peuvent ni puer ni se pourir[110].
[108] Legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 113.
[109] Guillaume de Paris raconte qu'un soldat, croyant embrasser une
belle fille, se trouva couché avec une puante carcasse; ce qui était
visiblement un trait du diable, si l'on en croit le judicieux
Théologien.--En 1613, un gentilhomme parisien trouva sous sa porte
une belle demoiselle, qui cherchait un abri contre la pluie. Il la
fit entrer dans son appartement, et coucha avec elle. Le lendemain,
il trouva dans le lit le corps d'une pendue, depuis long-temps
défunte. On reconnut que c'était un diable, qui s'était revêtu de ce
corps, pour décevoir ce pauvre gentilhomme, etc. (_Rapporté par
Madame Gabrielle de P***, histoire des fantômes et des démons,
etc._)
[110] Ce petit trait de logique est tiré du catéchisme de Montpellier,
tome Ier, avec cette différence qu'on applique ici au démon ce que
le théologien applique à l'âme. Mais l'âme et le démon sont deux
essences spirituelles. Il y a même eu des savans qui les ont
confondues, dans ce système que les bons démons étaient les âmes des
braves gens défunts, et les mauvais démons les âmes des méchans
trépassés, etc.
--La jeune Ida de Louvain, s'étant décidée à mener une vie religieuse,
fut extrêmement tourmentée par un démon un peu plus que malin. On ne
conçoit vraiment pas sa conduite peu délicate envers une jeune fille
innocente et belle. Tantôt il troublait son sommeil par des bruits
confus et incompréhensibles; tantôt il l'effrayait, pendant ses prières,
en offrant à ses yeux des spectres, des fantômes et toutes sortes de
figures hideuses. Un autre jour, il frappait invisiblement sur les
parois de la chambre où couchait Ida, avec tant de force, que toute la
maison en était ébranlée.
Mais le trait qu'on va lire est le tour le plus pendable qu'il se soit
avisé de lui jouer. Un soir, que la jeune Ida faisait ses oraisons dans
le recueillement et le silence, le Diable entra par la fenêtre, portant
sur ses épaules un cercueil d'une longueur démesurée. Il posa la bière
au milieu de la chambre, l'ouvrit sans mot dire. Ida y aperçut un grand
corps mort. Pendant qu'elle le considérait avec frayeur, le Diable prit
le mort entre ses bras, le dressa sur ses pieds, l'anima, en se fourrant
dans le corps avec son adresse ordinaire; et le mort se mit à marcher
vers la jeune fille... Il lui prit les mains, les serra dans un morne
silence... Ida, au comble de l'effroi, implora le secours du ciel, et
prononça une prière qui fit évanouir le Diable. Elle en fut quitte pour
la peur, et pour sa _discipline_ que le Diable avait emportée. On pense
bien qu'elle passa le reste de la nuit à prier. Le lendemain, elle
acheta une autre poignée de verges, communia, et fut moins
tourmentée[111].
[111] Bollandi acta sanctorum. 13 aprilis. _Ida_ Lovanensis, ex Mss.
Hugonis confess.
--Le bienheureux Gilles, de l'ordre des frères prêcheurs, s'étant
éveillé au milieu de la nuit, sortit de sa cellule et entra dans une
église pour y faire ses oraisons. Pendant qu'il était en prières, le
Diable, ayant pris une voix de femme, appela Gilles avec tendresse. Le
frère éprouva aussitôt une tentation si violente, qu'il n'en avait
jamais connue de pareille. Mais il revint bientôt à lui-même, se fouetta
durement pour réprimer les aiguillons de la chair, et reprit un sang
plus calme. Un instant après, le Diable s'approcha du frère, et lui
grimpa sur le dos. Comme il ne pouvait le secouer à terre, attendu qu'il
s'était bien cramponné à son cou, Gilles se traîna comme il put au
bénitier, aspergea le Diable par-dessus l'épaule et le fit fuir. Mais le
démon eut l'opiniâtreté de revenir encore, sous une forme horrible,
épouvanter le frère prêcheur. Gilles prononça ces paroles: _Pater
noster_; le Diable s'évanouit; et saint François observa à Gilles que
ces deux seules paroles chassaient le démon[112].
[112] Bollandi acta sanct. 23 aprilis.
--Alexandre _ab Alexandro_, qui vivait dans le quinzième siècle, fit un
jour la partie d'aller coucher avec quelques amis dans une maison de
Rome, que des spectres et des démons hantaient depuis long-temps. Au
milieu de la nuit, comme ils étaient rassemblés dans la même chambre,
avec plusieurs lumières, ils virent paraître un grand spectre, qui les
épouvanta par sa voix terrible et par le bruit qu'il faisait en sautant
sur les meubles, et en cassant les vases de nuit. Un des plus intrépides
de la compagnie s'avança plusieurs fois, avec de la lumière, au-devant
du fantôme; mais à mesure qu'il s'en approchait, le spectre s'éloignait;
et il disparut entièrement, après avoir tout dérangé dans la maison.
Quelque temps après, le même spectre rentra par les fentes de la porte.
Ceux qui le virent se mirent à crier de toutes leurs forces. Alexandre,
qui venait de se jetter sur un lit, ne le vit point d'abord, parce que
le fantôme s'était glissé sous la couchette; mais bientôt il aperçut un
grand bras noir qui s'allongea sur la table, éteignit les lumières,
renversa tout ce qui s'y trouvait, ouvrit la porte, et s'enfuit sans
avoir fait le moindre mal à personne[113].
[113] _Alexandri_ etc., _lib. V, cap. 23_. Tiraqueau, le commentateur
d'Alexandre _ab Alex._, traite cette aventure de conte à dormir
debout.
--Un jour que l'évêque Donat célébrait la messe, le diacre laissa tomber
le calice qui se brisa. Donat rassembla les fragmens; puis, ayant fait
sa prière, il eut la satisfaction de les voir se réunir miraculeusement,
et le calice reprendre sa première forme. Mais le Diable, que le hasard
avait amené là tout exprès, s'était jeté malicieusement entre le diacre
et l'évêque, et il avait emporté un petit morceau du vase brisé, de
façon que, malgré le miracle, le calice resta percé et imparfait[114].
[114] _Legenda aurea Jac. de Voragine, leg. 110._
--Saint Louis, qui aimait les moines, fit venir six chartreux à
Gentilly, et leur donna une belle maison pour y fonder un couvent. Ces
bons religieux apercevaient de leurs fenêtres le château de Vauvert, que
le roi Robert avait fait bâtir, et que ses successeurs avaient
abandonné. On pouvait en faire un monastère commode, et d'autant plus
agréable, qu'il était tout près de Paris.
Sur ces entrefaites, des revenans et des diables s'emparèrent du vieux
palais et y firent leur sabbat. On y entendait tous les soirs une
musique enragée et des hurlemens affreux. On y voyait des spectres
chargés de chaînes, des diables de toutes les couleurs, et
principalement un grand dragon vert, qui s'élançait toutes les nuits,
armé d'une grosse massue, pour assommer les passans. Que faire désormais
d'un pareil château, comme dit Saint-Foix? Les chartreux le demandèrent;
saint Louis le leur donna avec toutes ses dépendances. Ils s'y logèrent,
en chassèrent les diables; et le nom d'_Enfer_ resta à la rue, en
mémoire de tout le vacarme qui s'y était fait.
Cette aventure, qui est rapportée comme un conte de bonnes femmes, dans
toutes les histoires (excepté les archives des chartreux), a été
consignée par quelques dévots théologiens dans la longue nomenclature
des méchancetés du Diable. On n'opposera à ce sentiment que deux petites
observations: 1º les bons moines, qui eurent la puissance de chasser les
diables du palais de Vauvert, pouvaient bien avoir eu l'adresse de les y
faire venir; 2º en admettant que Satan s'y soit campé de son chef, il
n'a fait tort à personne, n'a donné que des peurs, et a su gagner aux
chartreux une belle maison. De sorte que, dans tous les cas, on doit
mettre cette anecdote au nombre des services rendus par le Diable.
--Le Diable s'avisa un jour de posséder une vache, et de la faire courir
dans la campagne, pour s'amuser de la frayeur des paysans. Saint Martin,
revenant de Trèves, rencontra la vache endiablée, qui accourait à lui en
le regardant de travers. Le vacher, qui poursuivait sa bête, cria à
Martin de prendre garde à lui. Mais le saint évêque éleva la main; et, à
son commandement, la vache se tint immobile. Le Diable était à
califourchon sur la bête, invisible aux yeux profanes, mais non à ceux
de Martin. Il gourmanda sèchement l'esprit malin, lui ordonna de laisser
la vache en paix, et lui défendit de tourmenter davantage un animal
innocent. Il n'est besoin que d'avoir un peu de sainteté pour maîtriser
les démons; le Diable, soumis à Martin, se retira sans mot dire, et ne
revint plus parmi les bêtes. La vache, reconnaissante de se voir
délivrée, se mit à genoux devant son libérateur pour le remercier
humblement. Martin lui permit de retourner auprès de ses soeurs; ce
qu'elle fit, avec la douceur d'un mouton[115].
[115] _Sulpicii Severi, dialog._ II.
CHAPITRE IX.
LE DIABLE ET SAINT DOMINIQUE.
CONTE BLEU[116].
_Tantæ ne animis cælestibus iræ?_
VIRGILE.
Pourquoi ce long tourment? qu'a fait ce pauvre diable?...
Un saint homme a-t-il donc le coeur inexorable?...
[116] Ex vitâ S. Dominici, lib. II, cap. 7; et IV, inter R. P.
angelini Gazæi pia hilaria.
Un soir que saint Dominique préparait dans le recueillement un de ces
sermons qui ont produit de si heureux effets[117], il entendit tout à
coup un léger bruit, et vit tomber de sa cheminée, dans sa chambre, un
petit démon noir comme un ramoneur[118]. Mais il ne le vit point dans sa
forme naturelle; car l'esprit infernal n'eut pas plutôt aperçu
Dominique, qu'il prit la figure d'un singe. Or, il y avait dans la
conformation de ce singe une laideur si bizarre, que saint Dominique
n'eût pu s'empêcher d'en rire, s'il se fût donné la peine de l'examiner.
Il avait les yeux petits, jaunes, louches, enfoncés; et cherchait la
Picardie en Champagne, comme dit le proverbe français. Son nez était
retroussé jusqu'au front; ses lèvres ressemblaient à des croûtes de
pâté; tout son corps était couvert de poils, à l'exception des fesses;
et il puait le bouc à une demi-lieue.
[117] _Rem suo bonam Gregi!_ St. Dominique prêcha la Croisade contre
les Albigeois, et institua la sainte inquisition.
[118] Un docteur, du dernier siècle, a cherché long-temps _pourquoi
les démons descendent par la cheminée?_ Cette savante question est
résolue dans le révérend père Angelin de Gaza, qui dit pertinemment
que _les démons prennent un chemin ténébreux parce qu'ils sont
noirs_. (_Nigros nigra decent ostia._)
Il entra dans la cellule du saint, comme un bouffon de comédie entre en
scène, c'est-à-dire, en faisant mille gambades, et en tournant sans
raison, tantôt à droite, tantôt à gauche. Puis, il se mit à marcher
comme les quadrupèdes, à jouer de la pate comme les jeunes chats, à
frapper de la tête contre les murailles, comme font les beliers, à
s'asseoir par terre comme les enfans, à s'agenouiller comme les moines,
etc. Tous ces tours étaient entremêlés de grands sauts, et variés à
l'infini.
Comme saint Dominique écrivait toujours, sans s'occuper de ce qui se
passait dans sa chambre, le petit démon s'en approcha par derrière pour
lui jouer quelque malice. On pouvait tirer le saint homme par sa robe,
le troubler dans son travail, déranger son fauteuil, éteindre sa
chandelle, jeter ses livres au feu et ses papiers au vent; c'est bien ce
que cherchait le démon: c'est aussi ce qu'il n'osait exécuter. Le saint
était saint; et ces gens-là ne sont pas toujours faciles. Deux fois le
malin singe avança la pate pour secouer la robe de Dominique: deux fois
la pate craintive refusa le service. Trois fois il voulut tirer le
fauteuil et mettre le saint à terre: trois fois la peur le fit reculer.
Cependant Dominique voyait tout, et ne disait mot. Le démon, croyant
qu'il l'épiait, se retira au fond de la cellule, en lui lâchant les plus
admirables grimaces[119]. Au bout d'un instant, il fait de son ventre un
tambour, de son nez un hautbois, et danse en trépignant avec son ombre.
Ensuite, remarquant que le saint était immobile, et qu'il pouvait bien
avoir peur aussi, le petit démon prit plus de hardiesse, et sauta sur la
table où Dominique écrivait.
[119] _Mirus morio figmenta mira factitat miris modis._
Alors enfin le saint prêcheur ouvrit la bouche: «Reste là sans bouger,
dit-il au singe infernal, et tiens-moi la chandelle; je te l'ordonne...»
Le pauvre Diable est forcé d'obéir. D'une main il ôte humblement son
bonnet; de l'autre il prend la chandelle dans le chandelier, et ne remue
pas plus qu'un terme, depuis la plante des pieds jusqu'aux épaules. Mais
sa tête ne demeurait pas dans l'inaction. Comme elle était encore libre,
le petit démon faisait craquer ses dents, imitait avec ses lèvres le son
du cornet à bouquin, tendait au saint une langue _d'un pied et demi_,
ouvrait une bouche effroyable, et cherchait en même temps à se
débarrasser de la chandelle; mais ses efforts étaient vains; elle
semblait désormais inséparable de sa main.
Néanmoins Dominique ne cessait d'écrire en silence; le démon faisait ses
grimaces, et la chandelle se consumait. Bientôt elle approche de sa fin;
elle touche déjà les doigts qui la tiennent; brûle, pauvre démon, brûle;
c'est ta destinée!... Mais la farce devient tragique[120]; le singe
déguisé cherche à reprendre sa forme naturelle, et n'y peut réussir; il
veut jeter bien loin de lui la mèche enflammée, et s'agite inutilement;
il invoque les démons à son aide: ses cris se perdent, et personne ne
vient. Son désespoir redouble en voyant le saint rire sous cape[121] de
sa souffrance et de ses larmes.
[120] _Comoedus esse desinit; tragædus est Dæmon._
[121] _Sub cucullo ridere._
Enfin Dominique s'attendrit; et, déchargeant un coup de bâton sur les
fesses du singe, il lui permet de partir. Le démon pousse un dernier
cri, et disparaît plus vite que l'éclair[122].
[122] Comme la peinture sacrée s'emparait autrefois de tous ces sujets
édifians, on voyait au grand cloître des Jacobins, à Paris, St.
Dominique, qui, pour punir le Diable d'avoir voulu l'empêcher
d'étudier, ainsi qu'on vient de lire, le forçait à tenir un petit
bout de chandelle, qui lui brûlait les doigts, sans qu'il osât
l'éteindre; de quoi ce pauvre Diable faisait cent grimaces, comme
dit Sauval. (_Cahier des amours_, page 37.)
Le révérend père Angelin de Gaza ajoute, qu'en rentrant aux enfers,
après sa mésaventure, le petit démon fut condamné à boire mille pleins
verres de soufre bouillant, et à recevoir cent coups de gaule sur le
dos. Mais, sauf le respect que nous lui devons, le révérend père Angelin
de Gaza a pris cela sous son bonnet, n'ayant pas encore fait le voyage
d'un pays, dont il défigure les coutumes. D'ailleurs on sait, par
l'avant-propos de cet ouvrage, que le Diable aux doigts brûlés était
Satan en personne; et qu'un monarque de sa trempe ne se laisse pas
volontiers fustiger dans son royaume.
La légende dorée ajoute encore à ces beaux traits, qu'avant de renvoyer
le Diable, saint Dominique lui demanda comment il s'y prenait pour
tenter les moines?--«Voici la chose en deux mots, répondit le démon; ils
vont tard aux offices, et en sortent de bonne heure; ils dorment la
grasse matinée, et ils s'occupent la nuit de pensées charnelles; ils
mangent plus qu'ils ne doivent, quand ils sont au réfectoire; ils se
disputent dès qu'ils peuvent parler, et jasent comme des pies dans les
momens de silence. A des gens moins fins que vous, on dirait que tous
ces défauts sont de l'essence de l'homme; mais vous autres théologiens,
vous savez que c'est le Diable qui fait tout cela, et qu'il tente
partout, hormis la chapelle et le confessionnal[123].»
[123] Legenda aurea Jacobi de Voragine, leg. 108.
CHAPITRE X.
MÉSAVENTURES ET FAIBLESSE DES DÉMONS.
_Miserere inopum sociorum..._
JUVÉNAL.
Vous tous que le trépas réunit aux démons,
Pécheurs, plaignez un peu vos pauvres compagnons.
--Soeur Élizabeth, du monastère d'Hoven, vit un jour le diable dans son
dortoir. Comme elle le reconnut à ses cornes, elle s'approcha de lui, et
le renvoya avec un soufflet.--Pourquoi me frappes-tu si durement, dit le
Diable, en tâtant sa joue?--Parce que tu m'ennuies, répondit la
soeur.--Si ceux que vous ennuyez vous souffletaient, repliqua le Diable,
vous n'auriez pas les joues si grasses... Après avoir laché ce mot, il
disparut, et bien lui prit, car la soeur n'était pas endurante.
Un autre jour, de très-grand matin, soeur Élizabeth, s'étant levée pour
sonner les matines, entra dans l'oratoire commun, avec une lumière. Là
elle aperçut le Diable sous la figure d'un jeune cavalier bien vêtu.
Elle crut d'abord qu'un homme était entré dans le couvent, et sortant
bien vite de l'oratoire, elle glissa sur un escalier. Ce ne fut qu'assez
tard qu'elle s'avisa d'appeler à son secours; et elle fut quelque temps
malade, tant du trouble qu'elle avait éprouvé que de la chute qu'elle
avait faite. L'abbesse elle-même prit tant de part à cet événement,
qu'elle en fit une petite maladie. Mais quand on eut fait comprendre à
soeur Élizabeth, qu'elle avait eu à faire au Diable:--Ah! si je l'avais
su, s'écria-t-elle, quel soufflet je lui aurais donné!... Il paraîtrait
par là, que la bonne soeur prenait coeur au jeu, se fiant sur la
patience du Diable, et sur la vigueur de son poignet[124].
[124] Cæsarii Heisterbach. _Miracul., lib. V, cap. 45._