Leg. 26. et ex Mathæi Tympii triumpho virtutum christian._
Un vénérable vieillard, nommé Éradius, de la ville de Césarée, en
Cappadoce, avait une fille unique qu'il voulait faire religieuse; mais
les choses tournèrent autrement, comme on le verra. Un jeune serviteur
d'Éradius devint éperdument amoureux de la fille de son maître. Comme
elle était belle, riche, noble, et qu'il n'était pas probable qu'on
voulût la lui donner pour épouse, à lui qui n'était qu'un valet, il alla
trouver un magicien, et lui promit une belle récompense, s'il pouvait
l'aider dans son amour. Le magicien lui répondit: Je ne suis pas assez
puissant pour faire ce que vous me demandez; mais je puis vous envoyer à
mon maître, qui est le Diable. Si vous voulez vous en rapporter à lui,
vous êtes sûr de réussir... Pharès (c'est le nom du jeune valet), ayant
répondu qu'il était prêt à tout, le magicien écrivit cette lettre au
Diable:
«MONSEIGNEUR,
»Vous m'avez chargé de vous débaucher autant de chrétiens que j'en
trouverais de tièdes, et de les soumettre à votre obéissance, afin
d'augmenter de jour en jour votre empire. C'est pourquoi je vous
envoie le jeune homme, porteur de la présente. Il vous dira, sans
doute, qu'il brûle d'un amour violent pour la fille d'Éradius. Je vous
prie de vous intéresser à sa passion, et de songer que par là vous
travaillerez à notre gloire commune, en agrandissant la bonne
réputation de vos serviteurs.
»_Signé_, etc.[90]»
[90] La signature n'est point rapportée dans le livre de Jacques _de
Voragine_, parce que le signataire est damné, selon toutes les
apparences. Cependant on voit, dans le procès de Denyse de Lacaille,
les signatures et griffes des cinq démons _Lissi_, _Belzébuth_,
_Satan_, _Motelu_ et _Briffaut_. (Voyez _l'histoire de la Magie en
France de M. Garinet_. 9e pièce justificative.)
Le magicien, ayant apposé son cachet sur cette épître, la donna au valet
d'Éradius, et lui dit d'aller, au milieu de la nuit, sur le tombeau de
quelque payen, d'invoquer les démons, de tenir sa lettre à la main, et
d'élever le bras au-dessus de sa tête. Pharès exécuta ponctuellement
toutes ces choses. Aussitôt le roi de l'enfer parut, entouré d'une
multitude de démons. Il prit la lettre, la lut avec attention, et dit au
jeune homme:--Il faut que tu croies en moi, pour que je te rende le
service que tu me demandes.--J'y crois, seigneur, répondit le
valet.--C'est fort bien, reprit le diable; mais on ne peut pas se fier à
vous autres chrétiens: quand vous avez besoin de moi, vous venez me
trouver; et dès que vos désirs sont satisfaits, vous retournez à votre
Christ. Si tu veux que je serve ton amour, signe-moi ce pacte, par
lequel tu renonces à la religion chrétienne, et tu te fais mon
serviteur.
Pharès signa tout ce qu'on voulut; et aussitôt le Diable appela les
démons qui président à la fornication. Il leur ordonna d'aller trouver
la fille d'Éradius, et d'enflammer son coeur d'un amour violent pour le
jeune valet. Ces démons remplirent habilement leur mission. La jeune
fille, devenue amoureuse, autant qu'on pouvait le souhaiter, s'alla
jeter aux genoux de son père, et d'une voix mouillée de larmes,
entrecoupée de sanglots, elle lui avoua qu'elle mourait d'amour pour
Pharès.
--Ayez pitié de votre fille, lui dit-elle, consultez votre coeur, et
montrez-moi que vous êtes mon père, en me donnant pour époux ce jeune
homme qui m'est si cher, et qui me cause de si cruels tourmens. Si vous
êtes insensible à mes prières, vous allez me voir expirer; et Dieu vous
demandera compte de ma mort!...
--Malheureux que je suis! s'écria le père; ma fille est ensorcelée! qui
a pu m'enlever mon trésor? qui a éteint la douce lumière de mes yeux?
qui a étouffé toutes mes espérances?... Ma fille, je voulais que tu
fusses religieuse; je comptais que, par ta pénitence, tu gagnerais le
ciel pour toi et pour moi... et tu te livres à un amour charnel...
Laisse-toi guider par ton père; abjure une démence pernicieuse; ne
conduis pas mes cheveux blancs dans les enfers, où je n'entrerais
_qu'avec douleur_... Mais la jeune fille ne répondait que ces mots:--Je
vous en conjure, mon père, hâtez-vous de satisfaire mes désirs, si vous
voulez que je vive!...
Comme elle ne cessait de pleurer, en grande amertume de coeur, le
vénérable Éradius se laissa attendrir. Il accorda à sa fille l'époux
qu'elle idolâtrait, et lui donna en dot la plus grande partie de ses
biens. Ainsi l'heureux valet d'Éradius devint son gendre, contre toute
espérance humaine.
Les deux jeunes époux, au comble de leurs voeux, ne songèrent d'abord
qu'à leur bonheur mutuel, et ne cherchèrent qu'à se donner des preuves
d'un amour inaltérable. Mais bientôt on remarqua que Pharès n'entrait
plus à l'église, et ne faisait plus le signe de la croix. On le rapporta
à sa femme, en lui disant qu'elle avait un mari qui n'était pas
chrétien. La jeune dame, épouvantée, demanda à son époux si le rapport
qu'on lui avait fait était véritable? Comme il cherchait à éluder la
question, elle lui dit qu'en ce cas il fallait qu'il vînt le lendemain à
la messe avec elle, pour fermer la bouche à la médisance. Pharès, voyant
qu'il ne pouvait pas cacher plus long-temps sa position, ouvrit son
coeur à sa femme, lui conta tout ce qui avait précédé leur mariage, et
lui avoua, en gémissant, qu'il s'était donné au Diable.
L'épouse de Pharès, consternée, court sur-le-champ trouver l'évêque
Basile, qui gouvernait avec gloire l'église de Césarée, et lui expose
son cruel embarras. Basile ne s'amusa point à redoubler des frayeurs
déjà trop grandes; il fit venir Pharès, et dès qu'il eut appris son
histoire, il lui demanda s'il voulait retourner au Seigneur?--Hélas!
oui, répondit Pharès; mais ce retour n'est plus en mon pouvoir, puisque
je me suis formellement donné au Diable.--Ne vous en inquiétez point,
reprit Basile, nous vous tirerons de ses griffes; et le Seigneur, qui
est miséricordieux, vous pardonnera votre imprudence, si vous la
déplorez sincèrement.
Il fit alors le signe de la croix sur Pharès, et l'enferma pendant trois
jours dans une petite chambre. Après cela, il lui demanda comment il se
trouvait?--Je suis extrêmement faible, répondit le jeune homme. Pendant
les trois jours que vous m'avez laissé seul, j'ai été accablé des
clameurs et des reproches des démons. Ils m'ont continuellement entouré,
tenant dans leurs mains le pacte que j'ai donné à leur prince, et me
disant: _Regarde, parjure, cet écrit que tu as signé de ton nom... Nous
ne sommes point allés te chercher, c'est toi qui es venu nous trouver
dans ta détresse_[91]. Basile lui recommanda de ne rien craindre, lui
donna un peu de nourriture, fit le signe de la croix sur lui, le
renferma dans la petite chambre, et se mit en prières pour sa
délivrance.
[91] _Tu venisti ad nos, et non nos ad te, etc._ (_Legenda aurea_).
Au bout de quelques jours, il le visita de nouveau, et lui demanda
pareillement comment il se trouvait?--Je n'ai plus vu les démons,
répondit Pharès; mais j'ai entendu leurs cris et leurs menaces dans
l'éloignement.--Voilà qui va bien, répliqua Basile; encore un peu de
patience... En même temps, il lui donna à manger, le signa, l'enferma
pour la troisième fois, et fit pour lui de nouvelles prières.
A la troisième visite, Pharès déclara que ses veilles avaient été
paisibles; et que, pendant son sommeil, il avait vu l'évêque Basile
combattant et terrassant le Diable. Basile satisfait rassembla le
clergé, les moines et le peuple; on fit des prières publiques pour le
jeune époux, et on le conduisit à l'église.
Le roi de l'enfer y arriva presque aussitôt, avec plusieurs troupes de
démons; et le Diable s'écria:--Vous me faites une injustice, Basile, cet
homme est mon serviteur. Je ne l'ai point séduit; il est venu me
trouver, et voilà le pacte qu'il a signé de sa main... Les fidèles
chantèrent alors le _Kyrie Eleyson_; et Basile dit au Diable qu'il
fallait rendre le pacte. En même temps, il priait, et tendait la main
pour recevoir le papier en question. Le Diable, forcé de céder, s'envola
en gémissant, et lâcha le pacte, qui tomba dans la main de Basile. Le
saint évêque le déchira aussitôt, et rendit à la fille d'Éradius son
époux bien-aimé, maintenant libre de la puissance du Diable, et bon
chrétien... Cependant il dut conserver quelque reconnaissance à celui
qui avait fait son bonheur.
CHAPITRE VII.
HONNÊTES ACTIONS DU DIABLE.
_Inimici famam, non ità ut nata est, ferunt._
PLAUTE.
Soyez bon, juste, franc, à vos devoirs soumis:
Vous n'êtes qu'un vaurien, selon vos ennemis.
--Un riche Allemand donnait un festin à une troupe de mendians, dans le
dessein de remplir les devoirs de la charité chrétienne. Parmi les
convives, qui mangeaient de bon appétit, se trouvait un pauvre manant,
qui était, comme on dit, possédé du Diable. Il découpait ses morceaux,
aussi bien que ses confrères, et les portait jusqu'à sa bouche; mais ils
s'évanouissaient, dès qu'ils touchaient à ses dents, ce qui allongeait
de minute en minute la figure de ce pauvre homme.
Un de ses compagnons, s'apitoyant sur sa détresse, s'avisa d'apostropher
le Diable, et de lui demander pourquoi il empêchait son homme de
manger.--Je ne l'en empêcherais pas, répondit le Diable, s'il pouvait le
faire sans péché. Mais ce repas qu'on lui donne, comme une aumône, est
le fruit de la rapine.--Tu mens, s'écrièrent à la fois tous les
convives; celui qui nous donne à dîner est un honnête homme!--Je ne mens
point, répliqua le Diable; ce veau que vous mangez est le cinquième
petit-fils d'une vache qui a été volée...
Les dîneurs furent si surpris d'entendre le Diable reprocher le vol
d'une vache, jusqu'à la cinquième génération, qu'ils n'osèrent plus rien
ajouter[92].--Mais voici l'histoire de cette vache: elle vivait au
commencement du douzième siècle, dans le village de Hurst, en Allemagne.
Il est probable qu'elle fut grand'mère, au cinquième degré, du veau
susdit. Pareillement, celui qui vola ladite vache était sans doute le
père ou l'aïeul du riche Allemand qui donne ici le festin.
[92] _Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 38._
Or, cette vache appartenait à une bonne veuve, qui se nourrissait de son
lait. Elle eut le malheur de plaire à un vieux soldat allemand qui, sans
se laisser toucher par les larmes de la veuve, enleva la vache, et
l'emmena chez lui. Peu de temps après, la mort vint à son tour prendre
le ravisseur; il expira dans l'impénitence, et alla tout droit en enfer.
La bête qu'il avait volée le suivit dans l'autre monde. Là, ce soldat
allemand (qui se nommait Hélie) fut condamné, pour son supplice, à
présenter éternellement le dos à la vache; et la vache reçut ordre de
lui enfoncer éternellement l'échine à coups de cornes[93].
[93] _Cæsarii ejusdem, ibid. lib. II, cap. 7._
--Une fille de Nivelle, en Brabant, quitta la maison de son père, et
abandonna ses parens, pour aller vivre avec quelques saintes femmes,
dans le jeûne, la prière et la continence. Comme le travail de leurs
mains suffisait à peine pour les nourrir, bien qu'elles vécussent
pauvrement, le Diable, prenant pitié du sort de la fille de Nivelle,
alla chercher une oie bien grasse, dans la basse-cour de son père, et
l'apportant dans la chambre des recluses, il leur dit:--Pourquoi
faites-vous si maigre chère, et vous laissez-vous mourir de faim, tandis
que d'autres vivent dans l'abondance? Prenez cet oison et mangez.--Nous
ne le pouvons pas, répondit la fille de Nivelle, parce que c'est une oie
volée.--Comment! s'écria le Diable, je ne suis point un voleur. J'ai
pris ce gibier dans la basse-cour de votre père.--N'importe, ajouta la
pieuse fille, il ne nous appartient pas; reporte-le où tu l'as pris...
Le Diable obéit en silence,... et les parens, à qui appartenait l'oison,
affirmèrent qu'on l'avait remis fidèlement à sa place[94].
[94] Ejusdem Cæsarii, lib. IV, miracul. de tentat. cap. 84.
--Un enfant qui avait soif demandait à boire, sans que personne lui en
donnât. Le Diable en eut pitié; il prit une forme humaine, pour ne pas
effrayer le petit bonhomme, et lui apporta un verre d'eau. Comme
l'enfant était pressé, il but ce qu'on lui présentait, sans songer à
faire le signe de la croix, et sans dire son _benedicite_. Le Diable,
stupéfait de cette négligence, se rapetissa aussitôt et entra dans le
corps du marmot, pour lui apprendre à être plus circonspect à l'avenir,
et à ne pas négliger ses dévotions. Les parens, voyant leur fils
possédé, l'interrogèrent, et connurent bientôt la cause de son accident.
Ils le conduisirent donc à saint Euchaire, qui se hâta de bénir un
second verre d'eau, et le fit boire au petit démoniaque. Incontinent le
Diable se retira[95].
[95] _Surius, historiæ invent. S. Celsi, cap. II, tom. VII._
--Ce trait est assez connu: Un moine, qu'une trop longue abstinence
impatientait, s'avisa un jour, dans sa cellule, de faire cuire un oeuf,
à la lumière de sa lampe. L'abbé, qui faisait sa ronde, ayant vu, par le
trou de la serrure, le moine occupé de sa petite cuisine, entra
brusquement, et l'en reprit avec aigreur; de quoi le bon religieux
s'excusant, dit que c'était le Diable qui l'avait tenté, et lui avait
inspiré cette ruse. Tout aussitôt parut le Diable lui-même, qui était
caché sous la table, et qui s'écria, en s'adressant au moine:--Tu en as
menti, par ta barbe; ce tour n'est pas de mon invention; et c'est toi
qui viens de me l'apprendre.
--Le moine Herman s'ennuyait de la rigoureuse abstinence de son ordre,
et s'affligeait intérieurement de ne plus manger ni chair ni poisson. Un
jour qu'il pensait aux bons ragoûts que l'on mange dans le monde, et
qu'il aurait donné tout ce qu'il possédait pour un petit repas composé
d'autres mets que les navets et les épinards à l'huile, il vit entrer
dans sa cellule un inconnu de bonne mine, qui lui offrit un plat de beau
poisson. Le moine reçut ce présent avec reconnaissance; mais, lorsqu'il
voulut accommoder son poisson et le faire cuire, il ne trouva plus sous
sa main qu'un plat de fiente de cheval... Il comprit qu'il venait de
recevoir une petite leçon du Diable; et il fut plus sobre à
l'avenir[96].
[96] _Cæsarii Heisterbach. de tentat., lib. IV; miracul., cap. 87._
--Si quelquefois les démons mettent des obstacles aux désirs illicites
des saints religieux, et leur donnent des corrections peut-être un peu
sévères, quelquefois aussi, ils s'intéressent aux vrais besoins des bons
moines. Le cardinal Jacques de Vitry raconte qu'un chartreux, mourant de
faim dans sa cellule, vit entrer une belle femme qui lui fricassa un
petit plat de pois, et se retira, après les avoir mis dans l'écuelle.
Avant de tâter à la cuisine du Diable, le chartreux alla consulter son
supérieur, qui lui permit de manger ses pois; et il avoua qu'il n'avait
jamais rien mangé de mieux accommodé[97].
[97] Ce trait est aussi dans le _Dictionnaire infernal_.
--Puisque les plus pieux personnages sont exposés à mille tentations
dans l'enceinte du cloître, que n'avons-nous pas à craindre, nous autres
faibles chrétiens, au milieu des séductions et des vanités du monde!...
Un novice de Clairvaux, nommé Bernard, tourmenté par l'aiguillon de la
chair, et ne pouvant se décider à prononcer des voeux qu'il n'aurait pas
la force de tenir, alla trouver le prieur du couvent, et le supplia de
lui rendre ses habits séculiers, parce qu'il ne pouvait se passer de
femmes, et qu'il voulait rentrer dans le monde. Le prieur eut beau
sermonner son novice, il ne put changer sa résolution. Seulement, le
Jeune Bernard consentit à différer son départ jusqu'au lendemain.
Mais, au milieu de la nuit, le novice, commençant à s'endormir, aperçut
tout à coup, auprès de son lit, un géant horrible, qui tenait à la main
un grand couteau, et qui avait tout l'air d'un boucher. Il était suivi
d'un dogue noir. Ce spectacle épouvanta Bernard. Mais il n'était qu'au
commencement de ses peines. Le boucher leva la couverture, mit la main
sur les génitoires[98] du jeune novice, les coupa avec son grand
couteau, les jeta à son chien qui les avala, et disparut.
[98] Arreptis ejus genitalibus abscidit, canique projecit, quæ mox
ille devoravit...
Bernard s'éveilla aussitôt, dans une agitation difficile à peindre, et
plein de la désolante idée qu'il était devenu eunuque; heureusement il
n'en était rien. Il se trouva seulement délivré de ses tentations, et il
resta dans le couvent, où il vécut dans la piété la plus austère,
jusqu'à la fin de sa vie. On dit même qu'il mourut vierge[99]. Quoi
qu'il en soit, cette histoire était célèbre à Clairvaux; et comme les
anges n'ont pas accoutumé de s'accoutrer en bouchers, ni de s'abaisser à
des fonctions indécentes, les casuistes ont toujours laissé au Diable la
gloire de ce songe, qui conserva un bon frère aux moines de Clairvaux.
[99] Cæsarii Heisteibach. _miracul._ lib. IV, cap. 97.
--On a dit souvent que le Diable n'agissait que pour ses intérêts
particuliers. Voici, entre mille autres, une anecdote qui peut prouver
le contraire. Elle se trouve dans l'histoire du jeune Vitus, martyr du
troisième siècle, que nous allons rapporter toute entière, pour la
parfaite intelligence des choses.
Valérien, gouverneur de la Sicile, pour l'empereur Dioclétien, apprit
que le jeune Vitus ne voulait point sacrifier aux idoles. Il le fit
venir, et ordonna qu'on lui administrât la bastonnade. Mais dès les
premiers coups, les bras des bourreaux et la main du gouverneur se
desséchèrent.--Malheureux que je suis! s'écria Valérien; voilà ma main
perdue.--Eh bien! va-t'en trouver tes dieux, répliqua Vitus, tu verras
s'ils ont le talent de te guérir.--Le pourrais-tu, toi qui parles, dit
le gouverneur?--Certainement, répondit Vitus. En même temps il demanda
au ciel la grâce d'être guéri de ses coups de bâton, et il fut guéri à
l'heure même.
Le gouverneur étonné dit au père de Vitus: emmenez votre fils, et
châtiez-le comme vous l'entendrez; pour moi je ne comprends rien à tout
ceci. Le père reconduisit son fils à sa maison, et tâcha de le séduire
par toutes sortes de plaisirs mondains. Or, un jour qu'il l'avait laissé
au lit, et qu'il venait de l'enfermer avec plusieurs belles filles, il
sortit tout à coup, de la chambre de Vitus, une odeur si délicieuse,
qu'elle embauma toute la maison et tous les gens qui s'y trouvaient. Le
père stupéfait regarda par le trou de la serrure, et vit sept anges
autour de son fils.--Voilà qui va bien, s'écria-t-il; les dieux sont
entrés dans ma maison... mais sa joie ne fut pas de longue durée, car à
peine eut-il achevé sa phrase qu'il devint aveugle. Tous ses amis et le
gouverneur de la ville accoururent à cette nouvelle, et lui demandèrent
ce qu'il avait:--Voilà qui va mal, répondit-il; j'ai vu des dieux
enflammés, et l'éclat de leur figure m'a brûlé les yeux.
On le conduisit alors au temple de Jupiter, où il fit voeu d'immoler un
boeuf couronné de lauriers, s'il recouvrait la vue. Jupiter se montra
sourd; il s'adressa donc à Vitus son fils, qui le guérit de la cécité
physique, sans lui ouvrir les yeux de la foi. Ce père ingrat songeait
même à tuer sa progéniture, si l'on en croit la légende, lorsqu'un ange
du seigneur apparut à Modestus, pédagogue de Vitus, et lui conseilla de
s'embarquer avec son élève. Ils partirent donc pour l'Italie; et un
aigle leur apporta des vivres, pendant tout le voyage.
Tandis qu'ils annonçaient partout leur présence par une foule de
prodiges qui décelaient de saints personnages, le fils de l'empereur
Dioclétien eut le malheur de tomber au pouvoir du Diable, qui prit
possession de sa personne. Dioclétien mit tout en usage pour délivrer
son fils; mais le démon, bien et dûment exorcisé par les magiciens de la
cour, répondit qu'il ne pouvait être chassé que par le jeune Vitus. On
ne conçoit pas trop pourquoi le Diable, qui nous est peint sous les
traits d'un vieux routier, pétri de ruses et de finesses, eut la
bonhomie de faire cette réponse. Quoi qu'il en soit, on chercha Vitus:
on le trouva; il parut devant l'empereur, étendit les mains sur le jeune
prince, et chassa le démon sans difficulté.
Il paraît que décidément ce malheureux Vitus ne devait obliger que des
ingrats, puisqu'après le miracle qu'il venait d'opérer, l'empereur
Dioclétien, endurci comme tous les autres, lui dit poliment:--Jeune
homme, si tu tiens à la vie, tu vas maintenant sacrifier à mes dieux...
Vitus répondit qu'il n'en ferait rien; et on le mit en prison avec
Modestus son pédagogue. Tout à coup les chaînes qui les attachaient se
brisèrent; et la prison s'éclaira d'une lumière éblouissante. On
rapporta ce nouveau prodige à Dioclétien, qui l'apprit comme un homme
accoutumé aux miracles, et qui ordonna de jeter Vitus dans un four bien
chauffé. Mais aussitôt que le jeune homme y entra, le four devint frais
comme s'il n'eût jamais vu le feu; et Vitus en sortit bien portant.
Alors on lâcha un lion terrible, affamé, qui vint en rugissant sur le
jeune Vitus, pour le dévorer; Vitus caressa le lion, et le lion lécha la
main qu'il avait ordre d'avaler. Dioclétien, ennuyé de tant de lenteurs,
fit pendre Vitus, avec Modestus son pédagogue, et Crescentia sa nourrice
(car elle se trouvait avec lui, quoique la légende n'en ait rien dit
d'abord). Aussitôt que ces trois personnes furent pendues, il se fit un
grand vent; la terre trembla; on entendit les éclats du tonnerre; les
temples des idoles s'écroulèrent avec fracas, et plusieurs y périrent.
L'empereur épouvanté se poignait la figure, désolé de trouver un jeune
homme plus fort que lui. Cependant un ange dépendit les corps, et les
porta sur le bord d'un fleuve, où ils furent gardés par des aigles,
jusqu'à ce qu'une pieuse dame, les ayant trouvés, leur fit rendre les
honneurs de la sépulture[100].
[100] _Legenda aurea, Jacobi de Voragine, aucta à Claudio à Rotâ._
Leg. 77.
Quoique les trois quarts de cette longue histoire soient étrangers au
sujet de cet ouvrage, on s'est cru obligé de la donner toute entière,
attendu qu'il est impossible d'en rien détacher.
--Cette autre anecdote peut faire suite à l'histoire du démon, chassé
par saint Vitus. Arthémia, fille de l'empereur Dioclétien, fut à son
tour possédée d'un Diable, qui, oubliant comme son devancier ses petits
intérêts, répondit aux exorcistes païens:--Votre puissance est nulle
contre moi; je n'obéirai qu'à Cyriaque, diacre de l'église romaine.
(C'était un jeune homme, qu'une sainteté prématurée et quelques miracles
avaient déjà rendu célèbre parmi les chrétiens.)
Dioclétien le fit venir; et aussitôt que Cyriaque fut en présence du
démon, il lui ordonna de se retirer.--Si vous voulez que je sorte,
répondit le démon, donnez-moi un pot dans lequel je puisse
entrer.--Viens dans mon corps, reprit Cyriaque, je t'en octroie la
permission.--Je ne puis entrer dans ce pot-là, dit le démon, parce que
toutes les issues en sont closes et bien gardées. Mais si vous ne pouvez
pas faire autrement, envoyez-moi à Babylone, je trouverai là où me
placer; et de plus, pour peu que vous souhaitiez d'en faire le voyage,
je vous en procurerai l'agrément.
Cyriaque consentit à ce que proposait le Diable; et aussitôt la
princesse Arthémia fut délivrée. L'empereur Dioclétien qui avait fait
pendre le jeune Vitus, se montra plus doux envers Cyriaque; il lui
permit de baptiser sa fille, lui donna une belle maison, et lui fit un
sort avantageux: trois circonstances bien étonnantes dans un persécuteur
de l'église.