--Qui es-tu donc, s'écria Charles stupéfait?--Ne vous embarrassez point

de cela; je suis votre serviteur.--Tu me deviens de jour en jour si

cher, que je veux te connaître!--Eh bien! je suis un de ces anges qui

sont tombés du ciel...--Un démon!... Mais, si cela est vrai, pourquoi

sers-tu si fidèlement un mortel?--Je me suis trouvé autrefois parmi les

anges rebelles, sans prévoir les conséquences de ma faute; j'ai péché

par inexpérience: c'est pourquoi il m'est permis de venir quelquefois

chez les enfans des hommes; et le plaisir de leur être utile me console

un peu de ma disgrâce...

--Cependant, répliqua Charles, je n'ose plus profiter de tes

services...--N'ayez point de vaines frayeurs; et comptez que, si vous me

laissez près de vous, il ne vous arrivera jamais le moindre mal, ni de

ma part, ni de la part de mes compagnons d'exil.--Je ne puis m'y

résoudre; mais exige ce que tu voudras pour ta récompense, fût-ce la

moitié de mes biens: je la donnerai de bon coeur à celui qui m'a sauvé

de la mort, et qui m'a rendu ma femme.

--Puisque je ne peux plus être avec vous, répondit tristement le

démon..., je ne demande pour mes faibles services... que cinq sous...;

et il eut à peine reçu cette modique somme, qu'il la rendit à son

maître.--Reprenez-les, lui dit-il, achetez-en une petite cloche; j'en

fais présent à l'église de ce pauvre village: le dimanche, au moins,

elle avertira les fidèles de l'heure des saints offices... Adieu!...

En achevant ce mot il disparut.--Qui pourrait citer un pareil trait en

l'honneur des hommes?... Ce n'est pourtant pas la millième des bonnes

actions du Diable.

CHAPITRE IV.

SERVICES RENDUS PAR LES DÉMONS.

_At tandem melior surgit mortalibus ævi._

BILLIUS.

On en a dit du mal; mais, au siècle où nous sommes,

Convenons que le Diable est meilleur que les hommes.

Les bons offices que le peuple infernal rend tous les jours aux habitans

de ce globe, sont peut-être plus nombreux que les torts dont nous les

accusons. Mais les théologiens ont eu soin de taire les actions

estimables des démons, pour ne rapporter que des crimes et des

noirceurs. Il y a cependant certains traits que leur authenticité

généralement reconnue a conservés jusqu'aujourd'hui. Nous rapporterons

les plus saillans, et le lecteur jugera.

--En l'année 1221, vers le temps des vendanges, le cuisinier d'un

monastère de Cîteaux chargea deux domestiques de garder les vignes

pendant la nuit. Un soir, l'un de ces deux valets, ayant grande envie de

dormir, appela le diable à haute voix, et promit de le bien payer, s'il

voulait garder la vigne à sa place. Il achevait à peine ces mots, que le

diable parut.--Me voici prêt, dit-il à celui qui l'avait demandé; que me

donneras-tu, si je remplis bien ta charge?--Je te donnerai un bon panier

de raisin, répondit le valet; mais à condition que tu veilleras

soigneusement aux vignes jusqu'au matin, et que tu tordras le cou à tous

ceux qui viendraient y marauder.

Le diable accepta l'offre, et le domestique rentra à la maison pour s'y

reposer. Le cuisinier, qui était encore debout, lui demanda pourquoi il

avait quitté la vigne?--Mon compagnon la garde, répondit-il, et il la

gardera bien.--Va, va, reprit le cuisinier qui n'en savait pas

davantage, ton compagnon peut avoir besoin de toi.--Le valet n'osa

répliquer, et sortit; mais il se garda bien de reparaître dans la vigne.

Il appela l'autre valet, lui conta le procédé dont il s'était avisé; et

tous deux, se reposant sur la bonne garde du diable, ils entrèrent dans

une petite grotte qui était auprès de la vigne, et s'y endormirent.

Les choses se passèrent aussi-bien qu'on pouvait l'espérer; le diable

fut fidèle à son poste, jusqu'au matin. Alors on lui donna le panier de

raisins qu'on lui avait promis; il le prit avec délicatesse, et

l'emporta avec reconnaissance. La chronique ne dit pas qu'il ait tordu

le cou à personne[68].

[68] _Cæsarius Heisterbachcensis, ill. mirac. lib. V._

--L'empereur Trajan se trouvait à Antioche lors de ce terrible

tremblement de terre qui renversa presque toute la ville, et fit périr

tant de gens. Il fut sauvé par un démon qui se présenta subitement

devant lui, le prit entre ses bras, sortit avec lui par une fenêtre, et

l'emporta hors de la ville[69].

[69] Dion Cassius. lib. 68.

--La jeune Agnès du mont Politien, revenant à la maison de son père, fut

obligée un certain jour de passer devant une grande maison mal renommée

(c'était alors un habitacle de filles de joie[70]; depuis, ce lieu

changea de destination, et devint un monastère de vierges). Le diable,

dans un moment de pudicité, prit l'alarme pour l'innocence d'Agnès;

c'est pourquoi il rassembla bien vite une troupe de démons, les déguisa

en corbeaux, et, travesti lui-même de la sorte, il alla se poster avec

sa compagnie sur le toit du futur couvent.

[70] _Lupanar... ubi tunc publicæ meritrices sui sceleris habitaculum

possidebant; nunc autem monasterium virginum..._ On a aujourd'hui

tant d'impiété et de malice, qu'on ferait bien des épigrammes, si

l'on voyait une maison de prostitution publique changée en couvent

de filles.

Lorsque Agnès passa près du guichet de la maison impudique, une bande de

corbeaux fondit sur elle en croassant, et l'obligea à coups d'ongles et

de bec à passer sans regarder derrière elle. Les filles de joie et leurs

honnêtes amis furent tout stupéfaits de voir des corbeaux poursuivre une

jeune innocente. Mais Agnès comprit merveilleusement que ces oiseaux

endiablés lui défendaient par là les plaisirs de la chair. C'est

pourquoi elle prit l'habit religieux, opéra la conversion de toutes les

filles publiques, qui ne s'étaient pas encore endurcies de coeur dans la

maison infâme; et, ayant fait l'acquisition de cette maison même, elle

la fit purifier, et y fonda un monastère, comme on l'avait prévu[71].

Qu'on dise après cela que le diable est constamment impudique, et qu'il

ne cherche qu'à faire choir l'innocence!

[71] _Bollandi Acta Sanctorum, 20 aprilis. Raymundi de Capuâ, ejusdem

monast. confess. Agnes de monte Politiano. cap. I._

--En l'année 1130, un démon vint passer quelques mois dans la ville

d'Hildesheim, en Basse-Saxe. L'évêque d'Hildesheim en était aussi le

souverain: en raison de ces deux titres, le démon crut devoir s'attacher

à lui de préférence. Il se posta donc dans le palais épiscopal, et s'y

fit bientôt connaître avantageusement, soit en se montrant avec la plus

grande complaisance à ceux qui avaient besoin de lui, soit en

disparaissant avec prudence lorsqu'il devenait importun, soit en

faisant, sans se montrer, des choses importantes et difficiles.

Outre qu'on l'estimait généralement pour sa conduite sage, humble et

régulière, il donnait de bons conseils aux puissances, portait de l'eau

à la cuisine, et servait admirablement bien les cuisiniers de l'évêque.

On trouvera peut-être singulier que le conseiller d'un prince soit aussi

son marmiton, et qu'il aille tourner la broche, après avoir dit son avis

sur les grands intérêts de l'état. Mais la chose s'est passée dans le

douzième siècle, et les moeurs étaient alors plus simples

qu'aujourd'hui; et puis, les démons n'ont point de préjugés; et celui-là

aimait peut-être les contrastes. Quoi qu'il en soit, il fréquentait plus

la cuisine que la salle; et les marmitons, le voyant de jour en jour

plus familier, se divertissaient grandement en sa compagnie. Mais, un

soir, un garçon de cuisine s'émancipa de la trop grande bonté du démon,

et se porta contre lui aux plus graves injures; quelques-uns disent même

aux voies de fait. L'histoire ne donne point d'excuse à cette mauvaise

conduite du garçon de cuisine; ce qui porte à croire qu'il n'y en avait

point à donner. Le démon, quoique fort en colère, sut pourtant se

contenir, sachant qu'en bonne police nul ne doit se faire justice

soi-même, surtout quand l'offensé est le plus fort; c'est pourquoi il

s'alla plaindre au maître d'hôtel; mais il n'en reçut aucune

satisfaction. Alors il crut pouvoir se venger, puisqu'on était injuste à

son égard. Il étouffa le marmiton coupable, en assomma quelques autres,

rossa vigoureusement le maître d'hôtel, et sortit de la maison pour n'y

plus reparaître[72].

[72] Trithème: _Chronique d'Hirsauge_.

C'est ainsi que l'impudence d'un marmiton, et l'injustice d'un officier

de bouche ôtèrent à l'évêque d'Hildesheim un bon conseiller, et un

serviteur infatigable, autant qu'habile et propre à toutes choses!...

--Antoine venait de perdre la bataille d'Actium: Cassius de Parme qui

avait suivi son parti se retira dans Athènes. Là, au milieu de la nuit,

tandis que son esprit s'abandonnait aux inquiétudes, il vit paraître

devant lui un grand homme noir, qui lui parla avec beaucoup d'agitation.

Cassius lui demanda qui il était?--_Je suis ton démon_[73], répondit le

fantôme... A cette parole, le timide Cassius s'effraya, et appela ses

esclaves. Mais le démon disparut sans se laisser voir à d'autres yeux.

Cassius, persuadé qu'il rêvait, se recoucha, et chercha à se r'endormir.

Aussitôt qu'il fut seul, le démon reparut avec les mêmes circonstances

que la première fois. Le faible Romain n'eut pas plus de force que

d'abord; il se fit apporter des lumières, passa le reste de la nuit au

milieu de ses esclaves, et n'osa plus rester seul. Cependant il fut tué

peu de jours après, par l'ordre du vainqueur d'Actium[74].

[73] L'original porte _Cacodaimon_; mais chez les Grecs _Daimon_

simplement signifiait _un bon génie_, _un esprit bienfaisant_, _une

bonne intelligence_, comme le démon de Socrate, et quelques autres;

de sorte qu'ils étaient obligés d'allonger le mot, en parlant d'un

démon infernal. Pour nous, qui donnons le nom d'_anges_ aux

intelligences célestes, nous devons traduire _Cacodaimon_ comme on

l'a fait ici, puisque _Démon_, chez nous, signifie _mauvais ange_.

Au reste, si l'on s'obstine à traduire _Cacodaimon_, _mauvais

démon_, on nous appuie dans la très-juste idée qu'il y en a de bons;

et on nous prouve encore, par l'histoire de Cassius, que les mauvais

démons ne font pas grand mal aux hommes.

[74] Georges Bloock, après _Valère Maxime_ et d'autres anciens.

Un homme plus clairvoyant eût bien vite pris la fuite, comme le

conseillait ou semblait au moins le conseiller ce démon; et, en fuyant

devant la mort, on eût pu, sans se compromettre, remercier l'esprit

d'avoir bien voulu se mettre deux fois en campagne pour une bonne

oeuvre.

--Deux seigneurs lombards, nommés Aldon et Granson, ayant déplu à

Cunibert, roi de Lombardie, ce prince résolut de les faire mourir. Il

s'entretenait de ce projet magnanime avec son favori, lorsqu'une grosse

mouche vint se planter sur le front royal, et le piqua vivement.

Cunibert chassa l'insecte, qui n'en revint pas moins à la charge, et

importuna le monarque, jusqu'à le mettre dans une grande colère. Le

favori, voyant son maître irrité, ferma la fenêtre pour empêcher

l'ennemi de sortir, et se mit à poursuivre la mouche, pendant que le roi

tirait son poignard pour la tuer. Après avoir sué bien long-temps,

Cunibert joignit l'insecte fugitif, le frappa..., mais il ne lui coupa

qu'une jambe; et la mouche disparut...

Au même instant, Aldon et Granson, qui se trouvaient ensemble, virent

paraître devant eux une espèce d'homme, qui paraissait épuisé de

fatigue, et qui avait une jambe de bois. Cet homme les avertit du projet

que le roi Cunibert formait contre eux, leur conseilla de fuir, et

s'évanouit. Aldon et Granson, plus sensés que Cassius de Parme,

rendirent grâces à l'esprit de ce qu'il faisait pour eux; après quoi ils

s'éloignèrent, comme l'exigeaient les circonstances[75].

[75] _Shellen, de mirand. à Diab. post. Paul. diac. hist. longob._

--Un jeune Espagnol, qui fut depuis médecin de l'empereur Charles-Quint,

ayant fini ses études à la Guadaloupé, s'en retournait à pied chez ses

parens qui demeuraient dans la ville de Grenade. Il en était encore

éloigné de plusieurs journées, lorsqu'il rencontra sur son chemin un

démon en habit de moine, monté sur un cheval maigre, et qui paraissait

extrêmement harassé. Le hasard voulut que ce jeune écolier rendit au

cavalier inconnu un petit service qu'on ne désigne pas; et le démon

reconnaissant l'invita de monter en croupe sur son cheval. Celui-ci s'en

excusa d'abord sur le mauvais état de la monture; mais, le cavalier

insistant, il ne se fit pas presser davantage. «Ne vous endormez point,

lui dit l'inconnu, quand il se fut placé sur la croupe; nous devons

marcher toute la nuit; et vous serez content de la diligence de mon

cheval.»

Ils marchèrent en effet avec une grande vitesse, sans que le jeune homme

s'en aperçût, sans qu'il se fatiguât le moins du monde; et le lendemain,

au point du jour, ils se trouvèrent sous les murs de Grenade. Comme le

démon ne voulut point s'y arrêter, le jeune homme le quitta en le

remerciant, et entra dans la ville, aussi content que surpris de s'y

trouver si heureusement et sitôt[76].

[76] Torquemada; Hexameron: 3e journée.

On dira peut-être que ce démon savait ce qu'il faisait, en obligeant un

médecin futur. Mais il faudrait pour cela supposer que le diable

connaisse l'avenir. Et puis, le service n'en fut pas moins rendu.

--Un prêtre du diocèse de Cologne avait fait voeu d'aller en pèlerinage,

à un certain lieu que l'histoire ne dit pas. Une dame de sa paroisse,

ayant fait par hasard le même voeu, alla trouver le prêtre; et ils

convinrent de faire le voyage ensemble. La veille du départ, le prêtre

promit à sa compagne de se lever de bonne heure, de dire les matines à

la hâte, et de partir de grand matin, pour éviter la chaleur du soleil.

Vers le milieu de la nuit, le diable se montra aux pieds du lit du bon

curé, et lui cria: Lève-toi; dis tes matines; et hâte-toi de partir...

Le prêtre se leva aussitôt; et, remarquant que l'église était éclairée

de plusieurs lumières, il crut que c'était l'ouvrage de la dame qui

devait l'accompagner. Il pensait aussi que cette dame était venue

l'éveiller, et il était loin de se douter que le diable fût de la

partie. C'est pourquoi, comme le coq n'avait pas encore fait entendre

ses premiers chants, il chercha sa compagne, pour lui dire de retourner

au lit, parce qu'il était trop matin.

Tandis qu'il la cherchait inutilement, il vit venir à lui un grand

taureau noir. Ce taureau saisit le prêtre avec sa langue, le plaça sur

son dos, prit son vol en plein air, et déposa le pauvre homme sur une

tour du château d'Isembourg.--As-tu peur, dit le boeuf?--Non, répondit

le curé, je suis sous la garde de Dieu; et il ne peut m'arriver aucun

mal.--Rends-moi quelque hommage, reprit le boeuf, je te reconduirai dans

ton presbytère, et je te donnerai de grands biens... Le prêtre rejeta

cette proposition.--Eh bien! repartit le boeuf, je te laisse sur cette

tour; tu y mourras de faim; ou, si tu aimes mieux te désespérer, tu te

casseras le cou.--Arrête, s'écria le curé, je t'adjure, au nom de

Jésus-Christ, de me reporter sans péril en pleine campagne... Le boeuf

n'osa rien répliquer; il prit son homme comme la première fois, le

déposa dans un champ, et le laissa seul.

Comme ce pauvre prêtre avait tremblé passablement, des paysans qui

allaient à matines le trouvèrent évanoui sur leur chemin. On le ranima

comme on put; il raconta alors son aventure, que chacun écouta en

frissonnant, et que personne ne put révoquer en doute, à cause du ton de

vérité qui caractérise cette admirable histoire[77].

[77] Cæsarii Heisterbach., lib. V, cap. postrem.

Il n'est pas besoin de dire que ce boeuf était le diable. On observera

seulement qu'il fit là une honnête action, en empêchant le pèlerinage

nocturne de la dame et du curé, dont la vertu aurait pu faillir, comme

cela arrive aux plus chastes, l'occasion faisant maintes fois le larron.

CHAPITRE V.

ESPIÈGLERIES DE QUELQUES DÉMONS.

_Nihil est,

Quin malè narrando possit depravarier._

TÉRENCE.

Une bouche infidèle, en racontant un fait,

Dans un tour de malice imagine un forfait.

--Un soldat, nommé Cadulus, avait habitude de faire dévotement ses

oraisons dans l'église de son village. Un jour qu'il priait

attentivement, le diable, qui se trouvait en belle humeur, voulut se

donner le plaisir de le distraire, s'il était possible. Il se déguisa

donc en valet; et, courant à la porte de l'église, il se mit à crier:

Cadulus, les voleurs sont chez vous; ils emmènent votre cheval et

pillent votre maison; accourez vite, si vous voulez sauver quelque

chose... Cadulus ne se remua pas pour cela, pensant, en bon chrétien,

qu'il valait mieux achever son oraison, que sauver sa fortune[78].

[78] _Majus videlicet damnum deputans orationi cedere, quam sua

perdere_...

Le diable, étonné d'un pareil flegme, prit la forme d'un ours, grimpa

sur le toit de l'église, fit un trou à la couverture, et se laissa

tomber devant le nez de Cadulus, pour le troubler au moins par une bonne

peur. Mais Cadulus resta immobile, et se moqua du diable à sa barbe.

Puis, pour lui jouer à son tour une malice, il s'alla cloîtrer dans un

bon monastère. Le diable s'efforça alors de le détourner de sa

résolution, en lui criant aux oreilles: Cadulus, où vas-tu? que fais-tu,

Cadulus? Le supérieur que tu choisis est un hypocrite; tu attends plus

de beurre que de pain, tu auras plus de pain que de beurre; tu t'abuses

d'une sotte espérance; tu fais là une niaiserie, Cadulus, etc. Mais,

peine perdue, le pieux soldat se fit moine, et mourut dans le

capuchon[79].

[79] _Bollandi Acta Sanctorum, 21 aprilis. Eadmeri sanctus Anselmus._

--Le bienheureux Pierre le prêcheur, ayant rassemblé le peuple de

Florence sur une place publique, se disposait à faire un long sermon

touchant les mystères que la foi nous propose. Le diable, témoin

invisible de ces saints préparatifs, eut la fantaisie de jouer un tour

au saint homme. Il prit donc la forme d'un cheval échappé, et se mit à

courir au grand galop vers la place que la foule remplissait, dans

l'espoir de disperser les auditeurs, et de déranger, par un effroi

subit, la mémoire du frère prêcheur. Mais Pierre ne se troubla point;

et, voyant que la foule prenait la fuite, il s'écria: Ne craignez rien,

mes frères, je prends sur moi le danger... En même temps il éleva sa

main, et fit signe au cheval qu'il l'avait reconnu, et qu'il lui

défendait de nuire à personne.

Le diable eut un pied de nez de se sentir découvert; cependant il avait

pris un élan trop rapide pour pouvoir reculer. Il traversa donc la

place, en passant sur la tête des hommes, sur le sein des femmes, en

foulant aux pieds les épaules, les reins et le reste, mais avec une

légèreté si miraculeuse, que personne n'en sentit rien. Après cela il

disparut. Le peuple s'écria que Pierre avait donné à ce cheval la

légèreté d'un coussin, qu'il avait changé ses fers en plumes de duvet;

et le bienheureux frère, content d'avoir déjoué la malice du diable,

reprit le fil de son sermon[80].

[80] Bollandi Acta Sanctorum, 29 aprilis. Ambr. Tægii B. Petrus mart.

ord. prædic. cap. 3.

--Il y avait, dans une église de Bonn, un prêtre remarquable par sa

chasteté, sa dévotion et sa bonhomie. Le diable se plaisait à lui jouer

des tours de laquais; tellement que, lorsqu'il lisait son bréviaire, cet

esprit malin s'approchait aujourd'hui sans se laisser voir, mettait sa

griffe sur la leçon du bon curé, et l'empêchait de finir; un autre jour,

il fermait le livre, ou tournait le feuillet à contre-temps. Si c'était

la nuit, il soufflait la chandelle. Le diable espérait se donner le

plaisir d'impatienter son homme; mais le bon prêtre recevait tout cela

comme des tribulations, et gardait si bien son flegme, que l'importun

esprit fut obligé de chercher une autre dupe[81].

[81] Cæsarii Heisterbach. illustr. miracul. lib. V, cap. 53.

Cassien parle de plusieurs esprits ou démons de la même trempe, qui se

plaisaient à tromper les passans, à les détourner de leur chemin, et à

leur indiquer de fausses routes, plutôt pour s'en divertir, que pour

leur faire aucun mal[82].

[82] Cassiani Collat. VII, cap. 32.

--Un baladin avait un démon familier, qui jouait avec lui, et se

plaisait à lui faire des espiègleries. Le matin il le réveillait en

tirant les couvertures, quelque froid qu'il fît; et, quand le baladin

dormait trop profondément, son démon l'emportait hors du lit, et le

déposait bien doucement au milieu de la chambre[83].

[83] Guillelmi parisiensis. Partis 2. Princip., cap. 8.

--Pline parle de quelques jeunes gens qui furent tondus par le Diable.

Pendant que ces jeunes gens dormaient, des esprits familiers, vêtus de

blanc, entraient dans leurs chambres, se posaient sur leur lit, leur

coupaient les cheveux bien proprement, et s'en allaient, après les avoir

répandus sur le plancher[84]. Ce trait ne paraît d'abord qu'une malice;

peut-être est-il moral. Pour peu que l'on connaisse les moeurs dépravées

de ces fameux Romains, on se souviendra que chez eux, certains Adonis

attachaient beaucoup de prix à leur chevelure, comme les Thaïs[85], les

Ninons, les Duthé en attachent à leur teint.

[84] Pline, lib. 16, epit. 27.

[85] On sait que Thaïs fut une prostituée égyptienne, célèbre par ses

talens dans le libertinage, et par une beauté extraordinaire. Elle

fut convertie par saint Paphnuce. (_les Bollandistes._)

--Le vieux monsieur Santois avait un lutin, ou, si l'on veut, un démon

familier qui lui jouait de temps en temps des tours assez singuliers. Un

jour qu'il voulait prier Dieu dans ses heures, son démon s'approcha avec

adresse, et déchira trois fois le feuillet sous la main du bonhomme,

mais si proprement, qu'on ne l'eût pas mieux coupé avec des ciseaux. M.

Santois étonné, mit ses lunettes, pour examiner la chose plus

attentivement; et à la vue de toute la famille, les lunettes sortirent

du nez du vieillard, firent, en voltigeant le tour de la chambre, et

s'allèrent arrêter dans le jardin, où on les retrouva avec les trois

feuillets déchirés[86].

[86] Ce trait est plus longuement rapporté dans le Dictionnaire

infernal: _Prodiges_.

Un autre jour, M. Santois mettait pour la première fois un habit neuf de

taffetas plein. L'esprit le lui moucheta à vue d'oeil, mieux qu'un

brocheur n'aurait pu faire. Que répondre à tout cela?... que l'esprit

était en humeur de jouer quand M. Santois voulut lire ses heures, et

qu'il aimait mieux les habits mouchetés que les pourpoints unis[87].

[87] La fausse Clélie, tome 2, livre 2.

--Un jésuite, dans la description des moeurs japonaises, dit que, dans

ce pays, les pèlerins portent à leur cou de petites planches, sur

lesquelles leur nom est écrit, afin qu'ils puissent se reconnaître. Or,

voici le motif de cette précaution. Quand les Japonais entreprennent un

pèlerinage, ils le font toujours en très-grand nombre, parce qu'aussitôt

qu'ils arrivent dans quelque désert, ils rencontrent une troupe de

démons, de lemures, de spectres, etc. Cette bande monstrueuse est égale

en nombre à la caravane des pèlerins; et chaque pèlerin peut y

reconnaître son démon particulier, s'il l'a déjà vu.

Après que ces fantômes ont fait quelque pas avec les pieux Japonais, et

qu'ils les ont bien examinés, ils changent tout à coup de forme, et

prennent la figure humaine; mais tellement conformée, que chaque diable

ressemble trait pour trait au pèlerin qu'il veut accompagner, et que

chaque pèlerin voit son image bien exacte dans son diable. Cette

métamorphose subite produit d'abord tant de confusion, que l'homme ne

pourrait plus se reconnaître, ni se distinguer de son démon, s'il

n'avait son nom au cou. On souffre pendant une heure l'espièglerie des

diables; mais bientôt, comme les méprises occasionnent des disputes, et

comme on n'aime pas long-temps à se voir double, les pèlerins se mettent

à genoux, prient le chef des démons de rappeler ses gens: toutes les

doublures s'évanouissent aussitôt, et la caravane continue paisiblement

sa route[88].

[88] _Pauli Sanfidii descriptio rituum et morum quæ in insulâ ad

septentrionalem plagam japan servantur, etc._ On donne cette

extravagance pour ce qu'elle vaut. Paul Sansfoi la raconte

très-sérieusement. Le lecteur en fera le cas qu'il jugera à propos.

--On a donné au Diable le nom d'_esprit malin_; s'il était vraiment

_méchant_, il en porterait l'épithète.

CHAPITRE VI.

L'HEUREUX VALET.--CONTE NOIR[89].

_Quæ mihi præstiteris memini, semperque tenebo._

MARTIAL.

Ne soyons point ingrats: fût-il sans bienveillance,

Le bienfait a ses droits sur la reconnaissance.

Le diable peint par lui-même · 第 3 / 17 段