les guerres, le désordre, les abominations répandus sous les pas des
mortels. Tout le mal qui se fait ici bas nous est inspiré par les
démons; et leur histoire s'est tellement liée à l'histoire de tous les
peuples, qu'il serait impossible de l'écrire ici toute entière. Ils ont
inspiré le meurtre d'Abel; ils ont soufflé tous les forfaits qui
causèrent le déluge; ils perdirent Sodome et Gomorrhe; ils se firent
élever des autels chez toutes les nations, à l'exception du petit peuple
juif; et quelquefois même ils escamotèrent l'encens d'Israël. Ils
trompèrent les hommes par les oracles, et par mille prestiges
imposteurs, jusqu'à l'avénement du Messie. Alors leur puissance devait
s'anéantir tout-à-fait; et cependant on les retrouve depuis, plus
puissans que jamais; on voit des choses auparavant inouïes. Les légions
infernales se montrent à de pieux anachorètes; les tentations deviennent
épouvantables; les supercheries du Diable sont multipliées; il excite
les tempêtes; il tord le cou aux impies; il couche avec les femmes; il
prédit l'avenir, par la bouche des sorcières et des devineresses; il
triomphe au milieu des bûchers... et dans ces siècles de lumière, il
envoie Mesmer, Cagliostro, plusieurs charlatans, une foule
d'escamoteurs, pour nous séduire encore par les charmes de l'enfer...
C'est du moins ce que dit l'abbé Fiard; c'est ce que prétendent avec lui
dix mille graves théologiens: que penser de tout cela?...
Malheureusement pour leurs systèmes, les démonomanes se contredisent à
chaque pas. Tertullien dit, dans un endroit, que les démons ont conservé
toute leur puissance; qu'ils peuvent être partout en un instant, parce
qu'ils volent d'un bout de l'univers à l'autre, aussi vite que nous
faisons un pas[34]; qu'ils connaissent l'avenir; enfin qu'ils prédisent
la pluie et le beau temps, parce qu'ils vivent en l'air, et qu'ils
peuvent _examiner les nuages_. La sainte inquisition n'a donc pas tort
de condamner les faiseurs d'almanachs, comme gens en plein commerce avec
le Diable... Mais ailleurs le même Tertullien décide que le Diable a
perdu tous ses moyens, et qu'il serait ridicule de le craindre, etc.
[34] _Totus orbis illis locus unus est. Apologet. cap. 22._
En rapportant les innombrables contradictions des autres théologiens, on
ne ferait que répéter les mêmes dogmes; et ce serait fatiguer
inutilement le lecteur. Bodin, que l'on connaît assez pour le triste
ouvrage qu'il a fait contre les sorciers et contre le Diable, le même
Bodin, qui, dans sa _Démonomanie_, dépeint Satan et ses anges sous les
couleurs les plus noires, dit aussi, dans cette même _Démonomanie_, liv.
1er, ch. 1er: «Que les démons peuvent faire le bien, tout ainsi que les
anges peuvent faillir; que le démon de Socrate le détournait toujours de
mal faire et le tirait de danger; que les malins esprits servent à la
gloire du Tout-Puissant, comme exécuteurs de sa haute-justice;... et
qu'ils ne font rien qu'avec la permission de Dieu...»
Enfin, il faut remarquer encore que, selon Michel Psellus, les démons,
bons ou mauvais, se divisent en six grandes sections. Les premiers sont
les démons du feu qui en habitent les régions éloignées; les seconds
sont les démons de l'air, qui volent autour de nous, et ont le pouvoir
d'exciter les orages; les troisièmes sont les démons de la terre, qui se
mêlent avec les hommes, et s'occupent de les tenter[35]; les quatrièmes
sont les démons des eaux, qui habitent la mer et les rivières, pour y
élever des tempêtes et causer des naufrages; les cinquièmes sont les
démons souterrains, qui préparent les tremblemens de terre, soufflent
les volcans, font écrouler les puits et tourmentent les mineurs; les
sixièmes sont les démons ténébreux, ainsi nommés, parce qu'ils vivent
loin du soleil, et ne se montrent pas sur la terre. Saint Augustin
comprenait toute la masse des démons dans cette dernière catégorie.
[35] Albert-le-Grand, que les partisans de la superstition prennent
quelquefois pour leur appui, dit formellement: _Tous ces contes de
démons qui remplissent les airs, qui rôdent autour des hommes, et
qui dévoilent les choses futures, sont des absurdités que la saine
raison n'admettra jamais._ De somn. et vig. lib. 3, tract. 1, cap.
8.
On ne sait pas précisément où Michel Psellus a trouvé tant de belles
choses. Mais c'est peut-être dans ce système, que les cabalistes ont
imaginé les salamandres, qu'ils placent dans les régions du feu, les
sylphes qui remplissent l'air, les ondins ou nymphes qui vivent dans
l'eau, et les gnomes, qui sont logés dans l'intérieur de la terre.
CHAPITRE II.
FORMES ET MÉTAMORPHOSES.
_Et mutat faciem, varios sumitque colores._
ALCIAT.
Comme les courtisans, et suivant les humeurs,
Le Diable sait changer de forme et de couleurs.
L'Écriture a conservé aux démons le nom d'_anges_; seulement elle les
appelle _anges de ténèbres_. On en peut conclure que, malgré les cornes,
la queue et les griffes que nous leur avons données, les démons
conservent encore, un peu altérée sans doute, la forme angélique. Quant
à Satan, leur chef, saint Jean l'appelle _le grand dragon_, et le
représente sous la figure d'un serpent ailé[36]. On l'appelle aussi
l'_ancien serpent_, à cause de sa première métamorphose[37]. Milton
donne aux démons une beauté sévère et majestueuse, quoique flétrie
depuis leur chute. Il y joint une taille si imposante, que Satan a bien
quarante mille pieds de haut, à sa mesure.
[36] Apocalypse, chap. 12 et 20.
[37] Genèse, chap. 3.
Selon le poëte Palingène, les démons sont noirs, depuis la pointe des
ailes jusqu'à la plante des pieds. Ils ont les dents blanches, et deux
défenses de sanglier leur sortent de la bouche. Leur figure est
passablement laide; leurs ailes ressemblent à celles des chauves-souris,
leurs pieds à ceux des canards. Ils ont une queue de lion, et sont
couverts de poils d'ours. Le grand roi des démons est assis sur un trône
superbe. Il a sept crêtes et sept cornes sur la tête; les sept cornes
portent chacune une tour. Le feu lui sort par le nez, les oreilles, les
yeux et la bouche; et sa garde est innombrable[38].
[38] _Palingenii Zodiacus vitæ, lib. IX. sagittarius._
Le Diable, qui préside au sabbat, et qui se nomme ordinairement
_Léonard_, s'y présente sous la figure d'un bouc, _pâle, triste et
noir_, avec deux visages, l'un sur les épaules, l'autre sous la queue,
comme on le sait de bonne part. Quelquefois il ressemble à un lévrier,
ou à un boeuf, ou à un grand oiseau noir, ou à un tronc d'arbre,
surmonté d'un visage ténébreux. Ses pieds, quand il en porte au sabbat,
sont toujours des pates d'oie[39]. Dans ces rassemblemens de sorciers et
de démons, qu'il ne nous est plus donné de voir, les diables subalternes
se déguisent en crapauds ou en chats noirs, pour danser le branle avec
les sorcières[40]. Au reste, les théologiens permettent aux démons de
prendre toutes sortes de formes.
[39] Les experts, qui ont vu le Diable au sabbat, observent qu'il n'a
pas de pieds, quand il prend la forme d'un tronc d'arbre, et dans
d'autres circonstances extraordinaires.
[40] _Leloyer_, _Delancre_, _Bodin_, _Boguet_, etc.
--Un choriste de Cîteaux (le frère Herman, d'heureuse mémoire), s'étant
légèrement endormi, en chantant les matines, s'éveilla en sursaut, et
aperçut deux fesses d'ours qui sortaient du choeur. Cette vision
commençait à l'effrayer, quand il vit l'ours tout entier reparaître, et
considérer attentivement tous les novices, comme un officier de police
qui fait sa ronde... Enfin l'ours sortit de nouveau, en disant:--Ils
sont bien éveillés; je reviendrai tout à l'heure voir s'ils dorment...
C'était le Diable, qu'on avait envoyé pour contenir les frères dans leur
devoir[41].
[41] Cæsarii Heisterbach. Miracul. illustrium. lib. V. cap. 49.
--Un autre moine de Cîteaux dormait aussi de temps en temps, au lieu de
psalmodier. Plusieurs démons venaient alors autour de lui, sous des
figures de pourceaux, et les frères les entendaient grogner, pendant que
le moine ronflait[42].--Un frère convers du même couvent avait
pareillement la mauvaise habitude de dormir au choeur. Un jour donc,
pendant les matines, ses voisins virent le Diable assis sur sa tête,
sous la forme d'un chat noir... Ayant appris cette terrible
circonstance, le dormeur se posta désormais sur un tabouret qui n'avait
qu'un pied; de manière que, quand le Diable cherchait à l'endormir, il
tombait assez lourdement pour se réveiller[43].
[42] _Idem._ Lib. 4, cap. 35.
[43] Cæsarii ejusdem. lib. IV, cap. 33.
--Une sainte fille du douzième siècle se fit recluse à Aix-la-Chapelle,
pour avoir vu une troupe de Diables assis sur les épaules d'une troupe
de moines, avec des visages de singes et des figures de chats; et, ce
qui est encore plus horrible, elle remarqua que cette procession était
précédée d'une bande de démons, déguisés en dogues hideux, qui
conduisaient les moines comme des aveugles, ayant, moines et dogues, des
colliers de fer et des chaînes au cou[44].
[44] Cæsarii suprà citati, miracul. lib. V, cap. 50.
--Quand les jésuites portèrent la foi dans l'Asie, un pauvre homme de
l'île d'Ormus (à l'entrée du golfe Persique), s'étant décidé à embrasser
le christianisme, vit une troupe de démons, sous des figures de chats et
de rats en colère. C'était la nuit; il pensa qu'on venait peut-être lui
tordre le cou. Il appela du secours à grands cris, en faisant le signe
de la croix, et tous ces démons s'évanouirent[45].
[45] Epistolæ indicæ; epist. Gaspari Belgæ ad fratres Ormutii 1549.
--Un jurisconsulte, dont on n'a conservé ni le nom ni le pays, ayant
envie de voir le Diable, se fit conduire par un magicien dans un
carrefour peu fréquenté, où les démons avaient coutume de se réunir. Il
aperçut bientôt un grand nègre assis sur un trône élevé, entouré de
plusieurs soldats noirs armés de lances et de bâtons. Le grand nègre,
qui était le Diable, demanda au magicien qui il lui amenait?--Seigneur,
répondit le magicien, c'est un serviteur fidèle.--Si tu veux sincèrement
me servir et m'adorer, dit le Diable au jurisconsulte, je te ferai
asseoir à ma droite... Mais le prosélyte, trouvant la cour infernale
plus triste qu'il ne l'avait espéré, fit un grand signe de croix; et les
démons _s'évanouirent_[46].
[46] Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 64.
--Olibrius, gouverneur d'Antioche, fit mettre sainte Marguerite en
prison, parce qu'elle était chrétienne. Marguerite, s'y trouvant seule,
pria le ciel de lui faire voir le Diable. Tout à coup parut devant elle
un énorme dragon, qui ouvrit la gueule pour la dévorer. Cette gueule
était si grande, que la jeune fille ne sut d'abord à qui recourir; de
façon que le dragon, allongeant sa mâchoire supérieure sur la tête de
Marguerite, et sa langue sous ses pieds, l'avala d'un seul trait, et
probablement debout. Mais, avant qu'il eût pu la digérer, Marguerite fit
le signe de la croix; aussitôt le dragon se creva par le milieu du
ventre, la laissa bien portante dans sa prison, et disparut on ne sait
comment[47]. Mais bientôt il se remontra sous la figure d'un homme;
Marguerite le reconnut, le saisit au collet, le jeta à terre, lui mit le
pied sur le front, et ne le lâcha qu'après lui avoir rendu malices pour
malices[48].
[47] _Os super caput ejus ponens, et linguam subter calcaneum
porrigens, eam protinùs deglutivit. Sed dùm eam absorbere vellet,
signo crucis se munivit, et ideò draco, virtute crucis, crepuit; et
virgo illæsa exivit._ Après cela, l'auteur de la légende fait cette
réflexion, extrêmement rare dans son livre, que ce passage peut bien
être un conte frivole: _Illud autem quod dicitur de draconis
devoratione apocriphum et frivolum reputatur._ (_Legenda opus
aureum, etc. Jac. de Voragine, auctum à Claudio à Rotâ. Leg. 88._)
[48] Ce dernier trait prouve assez qu'on se trompe historiquement,
quand on représente Ste Marguerite montée sur un dragon.
--Du temps de Philippe-le-Bel, un frère convers, s'étant mis en campagne
de grand matin, aperçut le Diable qui venait à lui en courant, sous la
figure d'un arbre couvert de gelée. Il fit le signe de la croix, et le
Diable disparut, non sans laisser après lui une odeur de soufre et de
fumée puante. Le frère continua sa route; mais il était dit qu'il ne la
ferait pas sans peine; car, pendant tout son voyage, qui dura une
journée, le diable se remontra à lui sous la figure d'un cheval échappé;
puis sous les traits d'un soldat maigre et noir; ensuite sous la forme
d'un petit moine tout rond; un peu après sous celle d'un pourceau; puis
sous celle d'un âne; et, après avoir causé plusieurs frayeurs à son
homme, l'esprit malin se changea en tonneau, passa sur le ventre du
frère, s'enfuit en riant aux éclats[49], et ne reparut plus[50].
[49] Un tonneau qui rit aux éclats doit être une chose bien étonnante!
[50] Gaguin, _règne de Philippe-le-Bel_. M. Garinet, _Histoire de la
magie en France_. Monstrelet, Shellen, etc.
--Un autre frère convers, dans le douzième siècle, vit le Diable sous
les traits d'un cochon; et, un instant après, il l'aperçut encore sous
la figure du prieur de son couvent[51].
[51] _Cæsarii miracul. lib. V, cap. 48._
--Une jeune femme de la ville de Laon vit le diable sous la forme de son
grand-père, puis sous celles d'une bête velue, d'un chat, d'un escarbot,
d'une guêpe et d'une jeune fille[52].
[52] _Cornelii gemmæ, cosmocriticæ, lib. II, cap. 2._
--Saint Benoît vit le Diable sous la figure d'un merle noir, qui
s'envola au signe de la croix[53]. Le démon qui accompagnait Agrippa, se
montrait sous l'apparence d'un chien noir[54]. Le pape Sylvestre II et
l'enchanteur Faustus avaient pareillement des barbets, qui n'étaient que
des démons[55]. Le Diable qui gardait la porte de Simon le magicien,
ressemblait à un dogue danois[56].
[53] _Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 48._
[54] Voyez les niaiseries que débite là-dessus Paul Jove. Wierius, qui
fut disciple d'Agrippa, dit que ce grand homme avait beaucoup
d'affections pour les chiens; qu'on en voyait toujours deux dans son
étude, dont l'un se nommait _monsieur_, et l'autre _mademoiselle_,
etc.; et l'on a prétendu que ces deux chiens étaient deux diables
déguisés. Si Crébillon eût vécu dans le quinzième siècle, on en eût
dit autant de ses chiens. S. Roch est bienheureux d'être dans la
légende, car le sien serait aussi un démon.
[55] Platine, et l'histoire du docteur Faustus.
[56] Cedrenus et St. Clément d'Alexandrie.
--Dans un monastère de l'ordre de Cîteaux, le Diable apparut un jour à
un novice, sous la figure d'une queue de veau, qui semblait marcher
comme une couleuvre. Cette queue, après avoir tiraillé le novice par son
scapulaire, sans trop l'effrayer, lui sauta au nez, et s'évanouit
brusquement... Un autre jour, le même moine vit un autre diable sous la
figure d'un oeil, gros comme le poing[57].
[57] Miracul. Cæsarii Heisterb. lib. VI.
--Saint Grégoire-le-Grand rapporte que le Diable se transforma un jour
en laitue, et qu'une jeune religieuse le mangea en salade; ce qui eut de
graves suites. La religieuse n'avait pas dit son _benedicite_: elle se
trouva possédée du démon. Le saint homme Equitius la délivra. La légende
dorée observe que, dans les exorcismes, on demanda au Diable pourquoi il
était entré dans le corps de la jeune vierge, et que le Diable
répondit:--Je n'y suis point entré; j'étais assis sur une laitue; elle
m'a mordu et avalé[58]. Cette circonstance dément un peu saint Grégoire.
[58] Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auct. à Claud. à Rotâ.
Leg. 130.
--Un capucin entra dans un cabaret sans la permission du prieur, et se
mit à boire sans avoir fait préalablement le signe de la croix. Le
Diable, qui le guettait, se jeta dans son corps, sous la forme d'un
demi-setier de vin, et rendit le capucin si pesant, qu'il fallut dix
hommes pour l'emporter[59]. Il fut délivré par saint Dominique.
[59] _Qui vix à fratribus decem fuit deportatus._ (_Legenda aurea,
108, de sancto Dominico._)
--Le commentateur de Thomas Valsingham rapporte que le Diable sortit du
corps d'un diacre schismatique, sous la figure d'un âne; et qu'un
ivrogne du comté de Warwick fut long-temps poursuivi par un esprit
malin, déguisé en grenouille. Leloyer cite quelque part un démon qui se
montra, à Laon, sous la figure d'une mouche ordinaire.
--De tous les diables qui tentèrent saint Antoine, les plus apparens
s'approchaient de lui, avec toutes les grâces des plus belles femmes, ou
sous les formes les plus riches et les plus séduisantes. Il en vit un se
transformer plusieurs fois en lingot[60].
[60] St. Athanase, vie de St. Antoine, et les dialogues de St.
Grégoire-le-Grand.
--Un démon se présenta un jour devant saint François, sous la figure
d'une bourse pleine, laquelle bourse se métamorphosa en couleuvre, quand
on voulut la ramasser[61].
[61] Legenda aurea, 144.
--Un religieux assez simple, étant à l'article de la mort, ne cessait de
regarder le ciel de son lit. On lui demanda ce qui l'occupait? Il
répondit qu'il voyait au-dessus de sa tête le Saint-Esprit sous la forme
d'un pigeon blanc, et le Diable sous l'habit d'un chat noir, qui
guettait la sainte colombe. Heureusement le pigeon blanc s'alla poser
sur un crucifix, et mit le chat noir en défaut[62].
[62] Cæsarii Heisterbach. miracul., lib. VI.
--Pierre le Vénérable raconte que le Diable entra un jour dans un
monastère de l'ordre de Cluni, sous la forme d'un vautour. Un moine, qui
dormait pour digérer son dîner, frappa les yeux du démon. Il s'en
approcha doucement, saisit une grande hache qui se trouvait là, et se
disposa à couper le pied droit du religieux, qui dépassait le bois de
son lit. Le moine eut le bonheur de s'éveiller sur l'entrefaite, et vit
en l'air, au-dessus de son pied, un vautour armé d'une hache...
Quoiqu'un pareil phénomène soit assez curieux, le dormeur éveillé n'y
trouva rien de plaisant, et se hâta de faire le signe de la croix.
Là-dessus le vautour mit bas les armes, et _s'en alla comme il était
venu_[63].
[63] _Petri Venerab. de miraculis, lib. I. cap. 14._ Histoire de la
magie en France.
--Une dame mondaine, et qui prenait plus de soin de parer son corps que
d'orner son âme, fut vue par un saint prêtre, escortée de démons
déguisés en blaireaux et en marmottes, lesquels démons étaient en outre
montés par d'autres esprits malins transformés en singes qui _riaient de
la bouche_[64].
[64] Pia hilaria Angelini Gazæi, in supplem. post Cæsarium lib. V.
cap. 7.
--Saint Dominique, voulant convertir des dames hérétiques, leur fit voir
le Diable, pour les détourner du service d'un si vilain maître. C'était
dans une église; aussitôt qu'il eut commandé à l'ange apostat de
paraître, on vit tomber de la voûte un horrible chat noir, qui
ressemblait à _un chien_. Il avait de grands yeux enflammés, une langue
longue, large, rouge et pendante, un postérieur extrêmement laid, qu'il
montrait continuellement, en faisant ses cabrioles. Après avoir sauté
quelque temps devant les dames, il saisit la corde de la cloche, et
remonta dans le grenier de l'église avec la légèreté d'un singe. Comme
il laissait après lui une mauvaise odeur de grillade, les dames se
convertirent, en se serrant le nez[65].
[65] Legenda aurea, 108; de S. Dominico.
--Quand le Diable se montre aux Indiens, il le fait toujours avec
quelque noblesse; et il est facile de le voir, pour tous les gens du
pays. Il ne faut pour cela que l'en prier pendant deux ou trois jours,
et lui faire un petit sacrifice. Alors il paraît, sous la figure qu'on
l'invite de prendre, resplendissant d'or et de pierres précieuses,
accompagné d'une belle cour, entouré d'un grand nombre de jeunes filles
séduisantes, escorté de plusieurs régimens de cavalerie, et d'une troupe
innombrable d'éléphans richement ornés. Il offre aux malheureux tout ce
qu'ils désirent, recommande l'aumône, et ordonne aux Indiens opulens de
donner des festins aux misérables[66].
[66] _Epistolæ indicæ Francisci Xavier, Ignatii à Loyola et aliorum de
societate Jesu. P. Ém. Teiscera ad fratres. Goæ 1560._
--Ces figures diverses, que prennent les démons pour se faire voir aux
hommes, sont multipliées à l'infini, comme on le verra dans la suite. En
attendant, on remarquera que, quand ils apparaissent avec un corps
d'homme, ce qui est assez ordinaire, on les reconnaît aisément à leurs
pieds de bouc ou de canard, à leurs griffes et à leurs cornes, qu'ils
peuvent bien cacher en partie, mais qu'ils ne déposent jamais
entièrement. Cæsarius d'Heisterbach ajoute à ce signalement, qu'en
prenant la forme humaine, le Diable n'a ni dos, ni derrière, ni fesses:
de sorte qu'il se garde bien de montrer ses talons. (_Miracul._ lib.
III.)
CHAPITRE III.
LE BON DIABLE.--PETIT ROMAN[67].
_Conscia mens recti famæ mendacia ridet._
OVIDE.
Le vulgaire insensé te prête sa malice:
Fais le bien, en dépit de l'humaine injustice.
[67] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul. illustr., lib. V, cap. 36; et
Shellen, de mirandis à Diabolo._
Charles de Luzzen, jeune militaire allemand, d'une famille riche et
noble, cherchait un domestique, sans en pouvoir trouver à son gré,
lorsqu'un démon se présenta devant lui, sous la figure d'un jeune homme
extrêmement bien fait, et lui offrit ses services. Il avait les traits
si gracieux et la voix si douce, que Charles le retint de suite; et ce
démon commença à servir son nouveau maître avec tant de soin, tant de
complaisance, tant de fidélité et tant d'enjouement, qu'on en était tout
étonné. Jamais Charles ne montait à cheval, ou ne mettait pied à terre,
sans trouver son serviteur à son poste, ayant un genou en terre, et lui
tenant l'étrier. En général, l'aimable démon montrait toujours une
grande gaieté, beaucoup de discrétion, et une prévoyance plus
qu'humaine.
Un jour que le jeune guerrier et son valet, ou plutôt son ami,
voyageaient ensemble à cheval, comme ils côtoyaient les rives d'un grand
fleuve, Charles tournant la tête aperçut plusieurs de ses ennemis
mortels, qui venaient à lui.--Nous sommes perdus, dit-il au démon; voici
mes ennemis qui me poursuivent, et le fleuve m'empêche de les éviter. Ou
je périrai sous leurs coups, ou je serai leur prisonnier.
--Ne craignez rien, répondit le fidèle serviteur, je connais les gués de
ce fleuve; suivez-moi seulement, nous le traverserons sans
danger.--Personne n'a osé jamais se hasarder dans ce torrent, répliquait
Charles... Mais déjà le démon y pousse son cheval et le passe
heureusement. Le maître suit l'exemple de son valet, et tous deux
parviennent sans mésaventure à l'autre bord.
Les ennemis qui étaient à leur poursuite arrivèrent alors sur la rive du
fleuve: Il n'y a que le Diable qui puisse traverser une onde si rapide,
s'écrièrent-ils, en voyant ce qui venait de se passer; et ils se
retirèrent sans imiter l'imprudence de Pharaon.
Quelque temps après, la femme de Charles fut attaquée d'une maladie
mortelle. Les médecins l'abandonnèrent, en disant, avec la plus rare
bonne foi, que les ressources de l'art ne pouvaient la sauver. Le démon
entendant ces paroles, et remarquant qu'elles affligeaient sincèrement
le jeune époux, lui dit:--Si ma maîtresse buvait du lait de lionne, elle
serait bientôt guérie.--Hélas! répondit Charles, où pourrions-nous avoir
de ce lait?--Laissez-moi faire, répondit le bon serviteur, je vous en
apporterai...
Il sortit en même temps, et rentra au bout d'une heure avec un grand
vase plein de lait de lionne. On en lava le corps de la malade, on lui
en fit boire: ce qui la ranima si parfaitement, qu'au bout de quelques
jours elle fut en état de quitter le lit.
Le jeune militaire, enflammé de la plus vive reconnaissance, ne cessait
de remercier son précieux valet, que pour lui demander où il avait pu
trouver si vite un lait si rare?--Dans les montagnes de l'Arabie,
répondit-il.--Mais nous en sommes éloignés de plusieurs mois de
chemin?--N'importe, en vous quittant, j'ai volé en Arabie, j'ai pénétré
dans l'antre d'une lionne, j'ai éloigné ses petits, j'ai tiré le lait de
ses mamelles, et je suis revenu à la hâte.