LE DIABLE
PEINT
PAR LUI-MÊME.
OUVRAGES NOUVEAUX
_Qui se trouvent chez le même libraire_:
DICTIONNAIRE INFERNAL _ou_ Recherches et anecdotes sur les démons, les
fantômes, les spectres, les possédés, etc., etc.; 2 vol. in-8º, fig.
Prix, 12 fr. et 15 fr.
RÉALITÉ DE LA MAGIE ET DES APPARITIONS _ou_ Contre-poison du
Dictionnaire infernal; 1 vol. in-8º, 3 fr. et 3 fr. 50 c.
HISTOIRE DES FANTÔMES ET DES DÉMONS QUI SE SONT MONTRÉS PARMI LES HOMMES
_ou_ Choix d'anecdotes et de contes, par madame Gabrielle de P***; 1
vol. in-12, fig.; 2 fr. 50 c. et 3 fr.
VOYAGE À TRIPOLI _ou_ Relation d'un séjour de dix années en Afrique,
etc. 2 vol. in-8º avec gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 fr. 50 c.
franc de port.
VOYAGE EN CHINE, _ou_ Journal de la dernière ambassade anglaise à la
Cour de Pékin, 2 vol. in-8º, gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 fr.
50 c.
HISTOIRE DE RASSELAS, prince d'Abyssinie, suivie de _Dinarbas_, 3 vol
in-12. Paris, 1819, 6 fr. et 7 fr. 50 c.
DICTIONNAIRE CRITIQUE ET RAISONNÉ DES ÉTIQUETTES DE LA COUR DE FRANCE,
des usages du monde, des amusemens, des modes françaises, etc., etc.,
par mad. de Genlis. 2 vol. in-8º. Prix, 12 fr. et 15 fr.
ESQUISSE DE LA RÉVOLUTION DE L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE, _ou_ Récit de
l'origine, des progrès et de l'état actuel de la guerre, entre l'Espagne
et l'Amérique espagnole, trad. de l'anglais. Paris, 1818; 1 vol. in-8º.
Prix, 5 fr. et 6 fr.
PETITE MÉDECINE DOMESTIQUE, _ou_ Moyens simples et faciles de secourir
les malades, les blessés, les asphyxiés, les empoisonnés, les femmes
enceintes, etc., etc., par M. Bésuchet, médecin, 1 vol. in-12. Prix 3
fr. et 3 fr. 50 c.
LES TROIS ANIMAUX PHILOSOPHES, _ou_ les Voyages de l'ours de
Saint-Corbinian, suivis des aventures du chat de Gabrielle, etc.; 1 fort
vol. in-12, fig. Prix, 3 fr. 75 c. et 4 fr. 40 c.
LA PRISE DE CONSTANTINOPLE, roman historique: par l'auteur du
_Dictionnaire infernal_; 2 vol. in-12. Paris, 1819. 5 fr. et 6 fr.
NOUVEAU COURS DE LANGUE ANGLAISE, avec deux traductions, dont l'une
interlinéaire, et l'autre suivant le génie de la langue française:
composé d'après les principes de MM. de _Port-Royal_, _Dumarsais_, et
des meilleurs maîtres. Deux forts vol. in-12. Prix, 7 fr. 50 c. et 9 fr.
MÉDITATIONS D'UN SOLITAIRE INCONNU; publiés par M. de Sénancour. 1 vol.
in-8º, 6 fr. et 7 fr. 50 c.
LA CHRONIQUE DES CHAMPS DE BATAILLE _ou_ la Bravoure française en
action; 1 vol. in-12, 3 fr, et 3 fr. 50 c.
IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L'ODÉON.
[Illustration: _Entretien de l'Auteur avec le Diable_]
LE DIABLE
PEINT PAR LUI-MÊME,
OU
GALERIE
DE PETITS ROMANS, DE CONTES BIZARRES,
D'ANECDOTES PRODIGIEUSES,
Sur les aventures des démons, les traits qui les caractérisent, leurs
bonnes qualités et leurs infortunes; les bons mots et les réponses
singulières qu'on leur attribue; leurs amours, et les services qu'ils
ont pu rendre aux mortels, etc., etc., etc.
EXTRAIT ET TRADUIT
DES DÉMONOMANES, DES THÉOLOGIENS, DES LÉGENDES, ET DES DIVERSES
CHRONIQUES DU SOMBRE EMPIRE.
Par J.-A.-S. COLLIN DE PLANCY,
AUTEUR DU DICTIONNAIRE INFERNAL, etc., etc.
Conservez à chacun son propre caractère.
Boileau, _Art poétique_.
Les démons peuvent faire le bien, tout ainsi que les anges peuvent
faire le mal.
Bodin, _Démonomanie_, liv. 1er, chap. 1er.
PARIS,
P. MONGIE AINÉ, LIBRAIRE,
BOULEVART POISSONNIÈRE, Nº. 18.
1819.
A MA FEMME.
_Vous trouverez souvent votre portrait dans le héros dont j'écris les
aventures. Ce compliment sans doute vous aurait fait jeter les hauts
cris, si l'ouvrage que je vous offre n'avait été entrepris et terminé
sous vos yeux. On s'est fait du Diable une idée si fausse, qu'on croit
montrer bien du discernement en le comparant à tout ce qui est mal dans
le monde. Vous verrez ici qu'il en est autrement, et qu'on peut sans
rougir se vanter de ressembler au Diable, en certaines choses; la bonté
touchante, la simplicité antique, les manières naïves, les vertus
quelquefois stoïques, le penchant à obliger, le désintéressement, la
vivacité d'esprit, l'originalité d'imagination, la malice sans
méchanceté: il y a dans le Diable mille qualités heureuses, que vous
auriez le bon esprit d'envier, si vous ne les possédiez pas dans un
degré éminent._
_C'est sur ces bonnes qualités, qui vous sont communes, que j'ai cru
voir, entre vous et le Diable, une ressemblance morale. Il serait plus
difficile de faire le même rapprochement pour le physique: vous avez
vingt-quatre ans, le Diable a plus de quatre-vingts siècles; et ses
traits sont loin des vôtres. Ses oreilles en forme de champignons, ses
ailes de chauve-souris, son nez long de neuf pouces, sa peau assez
semblable à un cuir bouilli, et généralement toutes ses difformités,
font un contraste assez frappant avec vos perfections. Je ne vois pas
non plus que nous ayons ses cornes. Quant aux griffes et à la queue,
n'en parlons pas: on sait que les dames en ont peur, et n'en portent
point._
_Enfin, j'étais près de vous quand cet ouvrage fut conçu: pour cela
encore, il est juste que je vous le dédie. Agréez donc cette petite
galanterie d'un époux, qui vous sera fidèle jusqu'à la fin._
AVERTISSEMENT.
«Vous vous occupez d'un travail inutile; la cause de la superstition est
perdue; on ne croit plus aux revenans; le Diable est en plein discrédit;
et, grâces aux lumières du siècle, la philosophie l'emporte enfin sur
les préjugés populaires.» Voilà les objections qu'on me faisait lorsque
j'ai entrepris l'ouvrage que je présente au public; et, comme quelques
personnes pourraient me les faire encore, j'y répondrai d'avance en peu
de mots.
La crainte du Diable et les superstitions ne sont point éteintes. Celui
qui voudra montrer de la bonne foi reconnaîtra bientôt que la moitié des
personnes qu'il fréquente redoutent, pendant la nuit, les apparitions de
fantômes et de spectres, et conséquemment les démons. On remarquera
aussi que la plupart des gens dont l'éducation a été négligée ou
stérile, consultent tous les jours les cartes et les devineresses, pour
en apprendre les choses futures. Or, les sciences divinatoires, si elles
pouvaient exister, ne viendraient point de Dieu; et les divinations,
aussi-bien que la foi aux visions et aux songes, sont des aveux tacites
de l'influence surnaturelle qu'on attribue aux démons.
Assurément, ce grand nombre d'esprits faibles, qui hasardent le fruit de
leurs sueurs dans les roues de la loterie, et sur la foi d'un songe
insignifiant, ne pensent pas que Dieu s'amuse à leur donner l'idée de
prendre tel _numéro_, qui doit les enrichir, et qui ne sortira pas.
Allez dans les campagnes, vous y verrez peu de morts rester en paix dans
leur tombe. Toutes les semaines, dans chaque village, vous apprendrez
l'histoire d'un nouveau revenant, qui demande des prières, qui frappe
les murs à coups de poing, et qui tire les rideaux, sans se montrer;
heureux encore si vous n'êtes pas témoin de quelque scène de possession,
ou si quelque magicien ne s'occupe pas de vous ensorceler, ou de vous
nouer l'aiguillette!
Toutes ces choses sont bien plus rares que dans le bon temps passé; mais
elles existent encore; et c'est aujourd'hui, plus que jamais, le moment
d'élever la voix contre la superstition, pour achever de l'étouffer.
Cette entreprise n'est pas aussi aisée qu'on le pense; car, tandis que
les amis de l'humanité s'efforcent de lui rendre la paix de l'âme et de
détruire les terreurs superstitieuses, il y a des hommes qui semblent
avoir pris à tâche de ramener les vieilles erreurs, qui veulent de
nouveau replonger les peuples dans la barbarie, et dominer par la
crainte. Je ne parlerai point des missionnaires, qui portent le
fanatisme dans les provinces, qui troublent les esprits par la peur d'un
enfer effroyable, qui présentent de toutes parts le démon déchaîné
contre la France, et qui achèveraient la ruine de la religion, si ses
bases n'étaient trop solides pour se renverser jamais entièrement[1].
Mais je m'arrêterai un instant sur quelques écrivains, dont la plume
avilie n'a su défendre que le mensonge et la fraude.
[1] On sait aussi que plusieurs prêtres refusent la sépulture aux
morts, et envoient en enfer ceux qui partent de ce monde sans
confession. De pareils abus sont bien les suites du fanatisme et de
la superstition la plus brutale.
A leur tête est l'abbé Fiard, ex-jésuite, dont les écrits, imprimés à la
fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci[2], établissent
cette maxime, que le Diable en personne a fait la révolution, qu'il est
l'agent surnaturel de tout le mal qui se commet en France, qu'il fut le
maître en impiété de Voltaire, de Diderot, etc.
[2] Lettres _philosophiques_ sur la magie;--la France trompée par les
_démonolâtres_ du 18e siècle, etc.
Fort heureusement, l'abbé Fiard et ses pâles disciples sont de faibles
ennemis pour les vrais philosophes; et, si les fatras de ces fauteurs de
la superstition sont admirés des bigots, ils n'obtiennent que la risée
des gens d'esprit, qu'ils endormiraient si on avait le courage de les
lire sérieusement.
Mais les ouvrages superstitieux se multiplient tellement, qu'on peut
redouter leurs funestes effets sur les esprits faibles. On ne parlera
que de quelques-uns; on nommera d'abord les _Révélations de soeur
Nativité_, que le lecteur ne connaît sûrement pas, qui vivent néanmoins
depuis deux ans, et qui expliquent en trois volumes (édition compacte)
comment soeur Nativité a vu _positivement_ l'enfer et le purgatoire;
comment elle a prédit et révélé, il y a vingt-huit ans, les crimes de la
révolution et tout ce qui s'en est suivi; comment il faut rétablir les
dîmes et autres bonnes choses du temps d'autrefois; et comment on n'a
publié ces susdites révélations et prophéties qu'après qu'elles ont été
justifiées par l'événement, pour ne pas donner à mordre aux
incrédules...
L'ouvrage, que M. le comte de Sallmart-Montfort a fait paraître à petit
bruit, il y a trois ans[3], est encore un livre de prédictions. Mais, au
moins, l'auteur a-t-il eu la bonne foi de le publier avant l'événement.
Il est vrai que, comme il annonce la fin du monde et la venue de
l'antéchrist, il n'y avait pas de temps à perdre[4].
[3] _De la Divinité, de l'homme, des différentes religions, idées sur
la fin prochaine et générale du monde._
[4] Suivant les calculs de monsieur le comte, le monde finira en 1836.
Un autre écrivain a donné, l'année dernière, une _Explication de
l'Apocalypse_, qui entre un peu dans le système de M. le comte de
Sallmart-Montfort, et qui prouve _victorieusement_ que l'antéchrist est
en chemin, que le monde va finir, parce que tous les fléaux
avant-coureurs, prédits dans l'Apocalypse, sont déjà tombés sur la
France, et que les démons y font sous main leur commerce. D'autres
théologiens de la même force rapportent déjà des miracles modernes, et
des aventures de possédées, _qui font frémir_.
M. le comte de Fortia-Piles s'est mis aussi dans la ligue des suppôts de
l'erreur; et, après avoir bien regretté les temps féodaux, il gémit de
voir le Diable un peu oublié, attendu _que la peur de cet être
indéfinissable avait plus d'effet sur _LE PEUPLE_ que toutes les
peines_[5]... «Je ne vois pas, ajoute-t-il avec douleur, qu'on prenne
beaucoup de moyens pour rétablir cette crainte salutaire, dans une
classe qui, depuis trente ans, a offert plus de crimes que les deux
siècles précédens[6]...»
[5] _Nouveau dictionnaire français_... publié en 1818 et 1819, en 12
cahiers in-8.
[6] Cette dernière calomnie est si absurde, qu'elle ne mérite pas de
réponse: qu'on lise seulement, dans Gilbert, la peinture qu'il a
faite du dix-huitième siècle, on y verra des moeurs bien plus
affreuses que les nôtres.
Il y a des imposteurs, qui paraissent au moins partager les
superstitions et les erreurs qu'ils prêchent aux autres hommes, et qui
affichent en eux la crainte du Diable, lorsqu'ils le présentent comme un
épouvantail. M. de Fortia-Piles ne croit pas au Diable, ne le craint
point; il laisse voir son opinion là-dessus; et il a le coeur assez
_franc_ pour proposer au _peuple_ la peur du Diable comme un moyen de
vertu!... C'est comme s'il disait: «Je suis un homme d'esprit et un
honnête homme; je n'ai pas besoin de frayeurs pour me bien conduire.
Mais vous, qui êtes des brutes, je vais vous épouvanter. Alors vous vous
laisserez mener où l'on voudra, et vous serez de bonnes gens, bien
estimables[7]...»
[7] On n'ose pas s'arrêter plus long-temps sur les ouvrages de
superstition et de fanatisme qui paraissent maintenant. La
nomenclature en serait trop longue, puisque les romans même sont
souvent aujourd'hui des livres de controverse. Ceux qui ont lu _les
Parvenus_ de madame de Genlis savent qu'elle prône les extases, les
visions, les prophéties, les pèlerinages, etc.
Mais la plus forte preuve de l'opposition que les dévots entretiennent
contre les lumières, c'est une nouvelle brochure, qui paraît depuis peu
de jours, sous le titre de _Contre-poison du Dictionnaire infernal_, ou
_Réalité de la Magie et des Apparitions_... Je suis fâché que le pieux
auteur de ce pamphlet burlesque le publie un an après le _Dictionnaire
infernal_. En s'annonçant plus tôt, il aurait pu se flatter d'en
empêcher le succès; et alors il eût été de mon devoir de défendre mon
ouvrage. Aujourd'hui que le Dictionnaire infernal est presque totalement
épuisé, j'attendrai que le public ait porté son jugement sur les cent
dix ou douze prodiges, anciens et modernes, que M. Simonnet raconte avec
tant d'_énergie_ dans sa brochure. Si on s'en occupe, je pourrai
répondre plus longuement, et faire voir, en quelques pages, les
absurdités qu'il a recueillies si lentement et avec tant de soin.
Jusque-là, je dirai seulement que j'ai lu le pamphlet en question, et
que j'y ai reconnu quelques traits qu'on verra aussi dans _le Diable
peint par lui-même_. Mais l'auteur du _Contre-Poison du Dictionnaire
infernal_ a traduit avec mauvaise foi, et il a souvent tronqué ses
miracles pour en ôter le ridicule; je prierai donc le lecteur de
comparer mes traductions aux originaux; ce qui sera d'autant plus
facile, que j'ai cité très-exactement. On verra par là que je ne cherche
qu'à répandre sincèrement la vérité.
Après avoir passé un an sur le _Dictionnaire infernal_, si M. Simonnet
veut exercer pareillement sa critique sur _le Diable peint par
lui-même_, je lui souhaite bon courage. Mais comme j'ai recueilli des
traits qui présentent les démons sous un aspect un peu moins noir que le
_Contre-Poison_, et que M. Simonnet voudra sans doute encore les
rembrunir, je lui rappellerai ces deux vers de l'Art poétique (_chant
troisième_):
Souvent, sans y penser, un écrivain qui s'aime
Forme tous ses héros semblables à soi-même.
INTRODUCTION,
OU
ENTREVUE DE L'AUTEUR AVEC LE DIABLE.
_Diligitur nemo, nisi cui fortuna secunda est;
Quæ simul intonuit, proxima quæque fugat._
OVIDE.
Le malheur avilit; un revers déshonore:
Quand Satan était ange, il avait des amis;
En exil, c'est _le Diable_; il est noir, on l'abhorre;
Il rencontre partout des milliers d'ennemis.
Le Diable se présenta un jour à saint Antoine dans son désert. Il avait
la figure triste et allongée. L'homme de Dieu lui demanda où il portait
ses chagrins?--«Je n'en sais vraiment rien, répondit le Diable. Je
deviens de jour en jour si malheureux, j'ai tant à me plaindre des
hommes, que je crains bien d'en perdre la tête. Vos solitaires
m'accusent de toutes les fautes qu'ils peuvent commettre. On ne se
querelle jamais, on ne fait pas le moindre tort au prochain, on n'a pas
la plus petite pensée charnelle, sans que j'en sois l'auteur. Et tous
les chrétiens sont taillés sur le même modèle. Lorsqu'on prononce mon
nom, c'est avec des malédictions effroyables. Enfin, je n'ose plus me
montrer nulle part; et pourtant je ne fais de mal à personne; car vous
savez que, quand j'aurais l'humeur aussi portée à nuire qu'on le dit,
j'ai maintenant perdu toutes mes forces. Que vos solitaires veillent
donc sur eux, s'ils n'ont pas envie de pécher; qu'on me laisse le peu de
réputation qui me reste; et que je puisse en paix tisonner mon feu, ou
visiter mes amis...»
Saint Antoine répondit au Diable:--«Quoiqu'on t'ait souvent accusé
d'être un grand menteur, tu viens cependant de dire la vérité. Tu es
ruiné de fond en comble; et le plus petit d'entre nous se moque de toi
et des tiens...» (_Saint Athanase, vie de saint Antoine, ch. 13._)[8]--
[8] La légende Dorée, qui rapporte aussi ce trait, dit que, cette
fois-là, le Diable était d'une taille tout-à-fait extraordinaire,
puisque ses pieds touchaient à la terre, et sa tête au ciel. Malgré
cela, il eut la modestie de dire à saint Antoine qu'_il était réduit
à rien_, AD NIHILUM SUM REDACTUS. (_Legenda 21 de S. Antonio._) Quel
Diable était-ce donc autrefois?...
Je venais de lire cette singulière histoire; et je réfléchissais
profondément sur la discordance des théologiens et des saints pères.
Tantôt le Diable est, avec eux, un ennemi encore terrible et toujours
agissant; tantôt ce n'est plus qu'un malheureux, sans force et sans
pouvoir. Saint Athanase et quelques autres flambeaux de l'église le
représentent humble, soumis, et hors d'état d'intriguer désormais parmi
les hommes[9]. Les théologiens modernes lui conservent sa vigueur, ses
ressources; et l'abbé Fiard[10] prouve _victorieusement_ (comme il le
dit), que le Diable n'a rien perdu de ses anciens priviléges; que la
France est peuplée de ses adorateurs; qu'il est en plein commerce avec
nous, etc... Cependant Jésus-Christ est venu; les oracles ont cessé; les
faux dieux n'ont plus de culte; les esprits de ténèbres ont dû rentrer
dans l'abîme... Ou saint Athanase n'est pas orthodoxe, et dans ce cas
c'était à l'église à le condamner; ou l'abbé Fiard est un grand
visionnaire, et alors c'est au bon sens à en faire justice...; mais
l'église a mis saint Athanase au nombre des saints; et le bon sens place
l'abbé Fiard au rang des fous...
[9] Saint Augustin dit aussi quelque part que _le Diable est un gros
chien à l'attache. Il peut aboyer, mais il ne mord pas._
[10] Lettres _philosophiques_ sur la Magie, par l'abbé Fiard; avec
cette ligne de Nicole, pour épigraphe: _Dieu et le Diable; c'est là
toute la religion!_...
Sur ces pensées rassurantes, je m'endormis paisiblement. Bientôt je crus
sentir une main un peu froide se promener légèrement sur ma figure. Il
me sembla que je m'éveillais, et que ma chambre était éclairée d'une
lumière douce. Je jetai les yeux autour de moi, et je vis à ma droite un
grand vieillard du plus bizarre aspect. Sa tête touchait presque au
plafond de ma chambre, qui n'a à la vérité que huit pieds de hauteur.
Mais il était un peu voûté, et s'appuyait sur un gros bâton, surmonté
d'une espèce de croissant. Au reste, sa grosseur était bien
proportionnée à sa taille. Il avait le regard triste, la figure mitigée,
le nez extrêmement long, les oreilles grosses, les joues et le front
sillonnés de rides profondes, le teint pâle, et les cheveux d'un beau
noir d'ébène.
Comme la vue de ce personnage me causait une surprise, qui approchait de
la frayeur, je voulus éveiller ma femme, pour n'avoir pas peur tout
seul. L'inconnu m'en empêcha, et me prenant la main:--Arrête, me dit-il,
d'une voix un peu cassée, je ne veux me laisser voir que de toi; et j'ai
bien des choses à te dire... Écoute-moi sans crainte; je ne suis pas
venu ici avec des intentions hostiles, et tu ne seras pas fâché de me
connaître.
Le mouvement qu'il fit, en m'arrêtant la main, me laissa entrevoir sur
ses épaules deux grandes ailes rognées... Cette nouvelle particularité
redoubla mon embarras: Serait-ce un génie, me disais-je? et les contes
de la cabale et de la féerie auraient-ils quelque fondement?... Je levai
les yeux sur la face du géant: son front était chargé de trois petites
cornes, que je n'avais pas vues d'abord... Plus de doute, c'est un
démon; et les histoires d'apparitions sont véritables!... Mais l'effroi
n'était plus de saison. Le taciturne inconnu, qui me visitait,
paraissait doux et maniable; et il attendait, en silence, que je
daignasse lui adresser une parole...
Je m'efforçai d'apaiser les battemens de mon coeur; et je retrouvai
enfin la voix, pour prier l'esprit de s'asseoir et de me dire qui il
était. Il se plaça comme il put sur un petit tabouret; et la forme
abaissée de son siége, diminuant la hauteur de sa taille, nous nous
trouvâmes à peu près face à face. Une longue queue, qui frétillait au
derrière de l'inconnu, frappa ma vue aussitôt qu'il fut assis, et acheva
de fixer mes idées.
--Tu ne devines pas qui je suis, me demanda-t-il en même-temps?
--Peut-être ai-je deviné de travers, lui répondis-je; mais je pense que
vous pourriez bien être le Diable?
--Ou celui que vous appelez de ce nom, répliqua-t-il; je suis le
souverain de ces anges, que l'orgueil et une folle présomption ont fait
exiler du ciel.
--Je vous croyais bien autrement bâti...
--Ma figure te surprend?... On m'a fait si laid et si noir, que je
conçois ton étonnement. Autrefois j'avais quelque beauté; je l'ai
perdue; mais je ne suis pas encore si monstrueux... Autrefois je
gouvernais un beau pays dans le ciel; j'ai voulu, comme bien d'autres,
commander en maître, où je devais obéir; et comme bien d'autres, je suis
tombé...
--Cependant vous êtes toujours roi?...
--Oui, mais roi d'une triste contrée, entouré de tristes sujets, réduit
à passer de tristes jours... Avant le Messie, je me mêlais de temps en
temps parmi les hommes. Depuis qu'il est venu, je ne puis venir sur la
terre qu'une fois par an; et mes sujets n'en ont jamais approché.
--Ce que vous dites là ne s'accorde ni avec la théologie, ni avec les
démonomanes. On raconte de vous de vilaines choses.
--On ment. Depuis plus de dix-huit cents ans, je n'ai fait aucun tort
aux hommes; et quand j'en aurais le vouloir, je n'en aurais plus le
pouvoir. D'ailleurs, saint Bernard a dit que je n'en avais pas même la
volonté[11].
[11] On trouve véritablement cette phrase: _Quand le Diable aurait la
puissance de nous faire du mal, dit saint Bernard, _IL N'EN A PAS LA
VOLONTÉ__; dans le tombeau des hérétiques de Georges l'apôtre; 3e
partie.
--Vous les avez donc eus ces moyens de nuire?
--Oui, mais très-étroits; et je peux dire hardiment que j'en ai toujours
usé avec un but honnête.
--Alors, pourquoi vous a-t-on interdit l'approche de notre terre?
--Parce que les chrétiens avaient peur de moi; et que leur dieu qui les
aime ne voulait pas les laisser vivre dans une frayeur continuelle. Mais
sa bonté pour eux n'a pas été bien sentie; on n'a pas compris les
paraboles de l'Évangile; on a mal interprété les sentences du messie; et
les théologiens ont toujours fait de moi un épouvantail. Les méchans y
ont trouvé leur compte: tout fiers du peu de biens qu'ils font par
hasard, ils mettent sur mon dos les crimes, les fautes, les misères qui
entourent ce globe. Il y a long-temps que je m'en plains; mais les
hommes sont si endurcis que je ne puis obtenir justice. Il n'y a pas de
livre un peu dévot, un peu théologique, où je ne sois défiguré à ne me
plus reconnaître. On me donne toutes les formes, tous les noms...
--Et quelle est votre forme naturelle?
--Depuis ma chute, c'est la forme où tu me vois. J'en ai quelquefois
pris d'autres pour passer le temps; mais jamais horribles, et toujours
bizarres.
--Et votre nom?
--Mon vrai nom, depuis que j'ai quitté le ciel, est _Satan_, qui
signifie le Rebelle. Les Juifs m'ont appelé _Béelzebuth_[12]; les Grecs,
_Pluton_[13]; quelques Orientaux, Arimane[14]; les Gaulois
_Teutatès_[15]; les Théologiens du douzième siècle, _Lucifer_[16]; les
Sorciers, _Léonard_; etc. D'autres peuples m'ont donné d'autres noms,
avec tant de variété qu'on en pourrait faire un volume.
[12] _Béelzebuth_ signifie au positif _roi des mouches_; et par
extension, _souverain de l'air et des esprits ailés_.
[13] _Pluton_ vient du Grec _Plutos_ qui signifie _la richesse_. On
donnait ce nom au prince de l'enfer, parce qu'on plaçait son royaume
au centre de la terre, et qu'on le regardait comme le maître des
trésors et des mines qui y sont enfouies. Les antiquaires disent que
Pluton fut un roi d'Épire ou d'Espagne, qui fit exploiter plusieurs
mines.
[14] _Arimane_, le _génie_ ou le principe _du mal_, suivant Zoroastre.
[15] _Teutatès_, le Pluton des Gaulois. Ce nom signifiait, en
Celtique, et signifie encore, en Bas-Breton, _père du peuple_. Les
Gaulois se disaient descendans de Teutatès, et le traitaient assez
respectueusement, pour qu'il n'ait pas à se plaindre d'eux.
[16] Lucifer, _lumineux, qui porte la lumière_. C'est l'étoile du
matin, ou la planète de Vénus, lorsqu'elle paraît avant l'aube du
jour. Lucifer, selon les païens, était fils de Jupiter et d'Aurore.
Chez eux, cette divinité devait naissance au sabéisme, ou culte des
astres. Chez les chrétiens, c'est une suite du paganisme; et on ne
conçoit pas pourquoi ils ont appelé le Diable _Lucifer_.
--Les sorciers, qui vous nomment _Léonard_, vous nomment aussi _le grand
Nègre_; et disent que vous vous montrez au sabbat, sous la figure d'un
bouc hideux?...
--Hélas! je ne suis pas si noir qu'on veut bien le dire, et je n'ai
jamais paru au sabbat. Quant à la peau de bouc, je ne l'ai point encore
revêtue. Dieu permettrait-il que des créatures immortelles prissent des
formes d'animaux?...
--Cependant, vous savez les histoires des loups-garoux?
--Il n'y en a jamais eu, mon enfant.
--Et les magiciens qui se transformaient en monstres inconnus?...
--Il n'y a pas plus de magiciens que de lycanthropes, ou d'hommes-loups.
--Ces choses-là sont singulières dans votre bouche. Vous vous êtes
montré sûrement, sous des formes animales?...
--Sous des formes bizarres, je te l'ai dit. Quand on a cru voir en moi
une bête parfaite, on s'est trompé. Un abbé ignorant disait à un malade
qu'il venait de voir le Diable.--Quelle figure avait-il?--La figure d'un
âne.--Il y a toute apparence, répondit le malade, que vous avez eu peur
de votre ombre... On en pourrait dire autant à mille autres, qui m'ont
rencontré en cheval, en mulet, en oison, etc.
--Mais vous avez tant de difformité!... Vos cornes sentent un peu le
bouc?...
--Mes cornes! je ne les ai pas toujours portées. Les femmes et les
nourrices me les ont plantées là, pour effrayer les marmots; et par un
ordre du souverain maître, je suis obligé de recevoir tout ce qu'on me
donne, jusqu'à ce qu'on veuille bien me l'ôter. Aussi je dois me
résoudre à porter les cornes, car on ne cesse de m'en coiffer.
--Et vos oreilles, pourquoi sont-elles si enflées?
--Je dois cela aux exorcistes. Tous les soufflets que ces messieurs
déchargent sur les joues des possédées rejaillissent sur les miennes. Il
n'y a pas plus d'un siècle que j'avais les oreilles plus grosses que les
fesses. Mais depuis qu'on n'exorcise plus, elles désenflent de jour en
jour; et j'ai bon espoir de les revoir bientôt dans leur forme
naturelle, qui est celle d'un champignon.
--Quant à la queue qui vous pend au derrière, vous l'avez sans doute
depuis le commencement du monde?
--Non pas, s'il vous plaît. Les théologiens se sont avisés de me la
mettre, il y a douze ou quinze cents ans; ils m'ont en même-temps rogné
les ailes.
--Et votre nez? qui l'a si fort allongé?
--S. Dunstan, archevêque de Cantorbéri, dans le dixième siècle. Tu peux
lire, dans le huitième chapitre de sa vie, et dans la quatrième des
_Pieuses Gaietés_ du révérend père Angelin de Gaza, que S. Dunstan était
forgeron, aussi-bien qu'évêque; que j'allais le voir, sans mauvaises
intentions; qu'il me prit le nez avec ses tenailles, et qu'il ne lâcha
prise qu'après l'avoir allongé d'un bon pied.
--Et quoi! les hommes qui vous disent si puissant, ont donc quelque
pouvoir sur vous?
--Assurément, et beaucoup plus que je n'en ai sur eux. Je pourrais te le
prouver par une foule de petites anecdotes comme celles-ci. Vois mes
doigts qui sont tous brûlés. Ce mauvais service m'a été rendu par saint
Dominique, comme tu peux le voir au chapitre 7 du livre II de sa vie. Je
fus obligé, une certaine nuit, de lui tenir la chandelle, pendant qu'il
écrivait; et les extrémités de mes doigts, mal guéris de leurs brûlures,
témoignent assez que je l'ai tenue jusqu'au bout.
--On dit encore que vous aimez à _singer Dieu_[17], que vous faites des
prodiges?...
[17] Le très-spirituel Henri Boguet, donne ce talent au Diable, dans
son _Discours des exécrables sorciers_.
--Moi faire des prodiges, et chercher à imiter l'Éternel!... C'est comme
si tu disais que l'âne veut singer le rossignol!... Mais le temps
s'avance; si ta curiosité est satisfaite, si tu as de moi meilleure
opinion que le commun des hommes, je vais t'exposer en deux mots le
sujet qui m'amène.
--Dites, dites; c'est ce qu'il me presse le plus de savoir.
--Eh bien! écoute-moi. Chacun a son grain d'amour-propre; et je n'en
suis pas plus dépourvu qu'un autre. Quoique la terre où vivent les
hommes soit bien éloignée de la mienne, je suis las de m'y voir
maltraité. Je viens donc te prier de me prêter ta plume, et de défendre
ma cause... Elle te paraît mauvaise... Mais fais bien attention que
toutes les charges qui pèsent sur moi sont le plus souvent appuyées sur
des contes, et qu'il te sera aisé de les réfuter... Parle donc
hardiment. Considère-moi sous mon véritable point de vue, et me dépeins
tel que que je suis.
--Fort bien. Je recueillerai des traits de tout genre. Je rapprocherai
ceux qui vous font honneur, je tairai les peccadilles...
--Non pas. Rapporte tout ce qui te tombera dans les mains, et prouve que
les méchancetés qu'on me suppose sont apocryphes. Quant aux faits et
gestes qui m'honorent, les hommes en ont si peu conservé, que tu auras
bien de la peine à en trouver vingt ou trente. Mais fais pour le mieux.
--Et quel libraire voudra se charger d'un pareil livre?
--Le premier libraire qui ne sera pas un sot.
--Le public le lira-t-il?
--Les gens d'esprit, oui sûrement.
--Mais il y a si peu de gens d'esprit, que ce n'est pas là m'assurer un
succès; et c'est un succès que je demande.
--Ah! je ne puis rien te dire là-dessus.
--Comment! ne savez-vous pas l'avenir?
--Pas le moins du monde.
--Et qui a dicté les oracles, s'il vous plaît?
--La crédulité humaine.
--Qui a fait parler les sibylles?
--L'imagination.
--Qui inspire les devins?
--L'intérêt.
--Mais toutes les prophéties qu'on vous attribue?
--Je m'en lave les mains. Je ne connais pas plus l'avenir que les hommes
ne connaissent le passé. Pour celui-là, je puis me vanter d'en avoir
quelque teinture; et c'est ma longue expérience qui prête une certaine
sagesse à quelques-uns de mes conseils. En vertu de cette expérience, je
puis te prédire que si tu fais le livre que je te demande, il en
arrivera des choses remarquables; et que si tu viens jamais dans mon
royaume, tu y recevras des égards.
--Grand merci; mais à propos où est logé votre royaume? car enfin les
uns disent que vous régnez au centre de la terre; les autres, dans le
vague des airs; ceux-ci, dans le soleil; ceux-là dans la lune...
--Mon royaume, personne ne l'a vu. Contente-toi de savoir qu'il est
situé sur un grand globe, loin du soleil et de ce qui l'environne.
--Ainsi Orphée, Pythagore, S. Patrice, Charles-le-Chauve, Vétin, et
mille autres nous en ont conté, en nous disant qu'ils avaient fait le
voyage aux enfers?
--Certainement. Nul être mortel ne peut y mettre le pied.
--J'entends par là que vous êtes immortel?
--Je le pense; quoique Ménasseh-ben-Israël nous ait condamnés à mourir à
la fin des siècles. Mais c'en est assez, continua-t-il en se levant, il
est heure de me retirer. Travaille; tu auras probablement quelques
lecteurs...
--Et si vous pouviez me dicter un peu?
--Cela m'est défendu.
--Quoi! vous n'avez pas dicté des livres de magie?
--Non sûrement.
--Et l'ouvrage qu'on attribue à Cham, fils de Noé?... Et ceux de
Zoroastre?... Et celui de Médée?...
--On n'écrivait pas, quand ces gens-là ont vécu.
--Mais les livres magiques de Démocrite, d'Orphée, de Numa,
d'Albert-le-Grand, de Saint-Cyprien?
--Ces fatras sont supposés. D'ailleurs les platitudes qu'ils renferment
devraient te dire assez qu'un esprit n'y a pas eu la moindre part.
--Eh bien! fascinez un peu les sens des lecteurs; l'abbé Fiard dit, par
parenthèse, que vous êtes grand physicien[18]?
[18] Tertullien dit pareillement que le Diable est d'une adresse
merveilleuse en physique, et qu'on l'a vu porter de l'eau dans un
crible, sans en perdre une seule goutte. (_Apologet. cap. 22_.) Nous
n'avons plus le bonheur de voir d'aussi belles choses!
--L'abbé Fiard, en disant cela, a prouvé qu'il ne l'était pas.
--Au moins, donnez-moi quelque argent qui me nourrisse pendant mon
travail.
--Je n'ai jamais eu le sou, parce qu'il n'y en a point dans mes terres;
et que je n'en ai pas besoin.
--Et tous les gens que vous avez enrichis?
--La niaiserie que tu dis là (sauf le respect que je te dois), ne fait
pas honneur à ton bon sens. Tous les visionnaires qui se sont dits
magiciens étaient plus gueux que Job dans sa misère.
--Jésus! vous savez la Bible!...
--Je sais bien autre chose; la plupart des grands hommes, tant anciens
que modernes, sont venus faire un petit tour dans mon royaume, en
sortant de ce monde; et ils m'ont fait l'amitié de me réciter leurs
ouvrages, de me raconter leur histoire...
--Eh bien! faisons pacte ensemble; si vous ne pouvez pas m'enrichir,
vous m'instruirez au moins par de bonnes leçons.
--Tu demandes toujours la chose impossible. Je ne puis pas faire
alliance avec des êtres d'une nature autre que la mienne, avec un homme
que je ne suis pas sûr de revoir...
--Quoi donc! n'en avez-vous pas contracté autrefois avec des milliers de
mortels?...
--Jamais; autrefois on était plus sot qu'à présent, et les âmes simples
du temps passé croyaient tout ce que le premier fripon leur donnait à
croire. Enfin, je te l'ai déjà dit, je ne viens qu'une fois par an sur
la terre, et je n'ai pas le droit de me montrer deux années de suite
dans le même pays. Je ne te reverrai que dans quarante ans, si tu n'es
pas mort; à moins que tu ne viennes me chercher dans le pays des
Talapoins, où j'irai l'année prochaine.
--En ce cas, donnez-moi donc des livres, nombreux et bien choisis. Je me
contenterai de ce petit miracle, si vous voulez bien le faire en ma
faveur.
--Je n'ai pas de livres, et je ne sais pas faire de miracles.
--Mais les hommes en font bien!
--Dis plutôt qu'ils se vantent d'en faire; et rappelle-toi cette phrase
d'un philosophe qui, pour avoir déraisonné quelquefois en parlant de
Dieu et de l'âme, n'en a pas moins dit bien souvent de grandes et belles
choses:--_Je ne crois pas aux témoins oculaires, quand ils prétendent
avoir vu des choses absurdes._ C'est de pareils sentimens qu'il faut te
pénétrer, pour défendre ma cause.
--Ah! vous citez Voltaire... Cet homme-là vous aurait-il perverti?...
Moi, je vous répondrai, avec l'abbé Fiard, que si l'on prenait cet
apophthegme de Voltaire pour règle de sa conduite, il mènerait
directement à nier toute espèce de prodige...
--C'est aussi ce que fait le sage, et ce que ne faisait pas ton abbé
Fiard. Le créateur de tous les mondes a donné à la nature un cours
constant et invariable. Tout ce que tu vois sur la terre est un miracle
continuel; et il n'en faut point d'autres. Dieu ne met point sa
puissance infinie aux ordres d'un insensé; et la sagesse éternelle ne se
plie point aux bizarres et vains caprices d'un charlatan ou d'un fou...
Mais voici bientôt l'aurore. Hâte-toi de me dire si je puis compter sur
tes bons offices...
--La tâche est difficile...
--Elle est neuve...
--Je le sais... et le public aura peut-être quelque indulgence...
--Assurément. En ce cas, je compte sur toi.
--Pas encore. Si je vais en Espagne, l'inquisition me brûlera?
--Eh bien! tu n'iras pas en Espagne.
--Si je tombe entre les mains des dévots?...
--Après? tu n'es plus sous ces règnes où des moines conduisaient l'état.
Le fanatisme a les ongles bien rognés; et un gouvernement sage ne peut
se fâcher, quand on a la vérité dans la bouche, quand on détruit les
calomnies...
--Tout cela est fort bien; mais puisqu'il faut trancher le mot, les
hommes se vendent aujourd'hui; je suis las de vivre pauvre, et je
voudrais savoir ce que me rapportera mon travail... Si vous n'avez pas
le sou...
--Ah! tu as aussi l'âme vénale!... Je t'avoue que je ne le pensais
pas... Voilà ce qui m'a fait rejetter de tous les écrivains dont j'ai
déjà réclamé la plume: je n'ai point d'argent...
Cette grande tristesse, que cause subitement une espérance perdue, se
peignit alors sur la face du Diable. Il se leva pour sortir. Ses longs
malheurs attendrirent mon âme. Je le rappelai:--Ne me croyez point vil,
lui dis-je; mais il faut de grands frais de livres, pour l'ouvrage que
vous me demandez; et je suis loin d'être riche. Cependant je vais
l'entreprendre; et je vous promets d'y employer tous mes soins.
--A la bonne heure, répondit le Diable; tu ranimes mon coeur abattu;
compte sur une reconnaissance sans bornes, si tu laves ma réputation,
et...
En ce moment, on entendit le chant d'un coq du voisinage; le Diable
s'évanouit, avec la rapidité de l'éclair. Il me restait encore bien des
choses à lui demander. Comme je ne voulais pas l'aller attendre chez les
Talapoins, je me vis forcé de m'en rapporter aux livres, qui traitent
des faits et gestes des démons. Je mis le lendemain la main à l'oeuvre,
et j'offre aux méditations du lecteur le fruit de mes recherches. Il les
jugera suivant son goût. J'observerai seulement que je ne lui ai pas
fait l'injure de réfuter des traits qui se réfutent d'eux-mêmes, et de
faire des réflexions, lorsqu'elles naissent tout naturellement du sujet.
LE DIABLE
PEINT
PAR LUI-MÊME.
CHAPITRE PREMIER.
HISTOIRE DES DÉMONS.
_Inquinat egregios adjuncta superbia mores._
CLAUDIEN.
L'orgueil trouble souvent la raison la plus saine:
Demandez à Satan dans quels maux il entraîne.
L'existence des démons n'est constatée que dans les livres de théologie.
Chez les anciens, on parlait des pygmées, des sphinx, du phénix, etc.,
et personne ne les avait vus. Parmi nous, on entend sans cesse raconter
les faits et gestes du Diable, décrire ses formes variées, vanter son
adresse; cependant on ne doit toutes ses aventures qu'aux rêves si
souvent insipides de quelques imaginations égarées. Nos connaissances
sont trop bornées pour conclure de là qu'il n'existe point de démons.
Mais, puis qu'il n'a été donné à aucun oeil humain de les voir, tout ce
qui va suivre doit être considéré comme une série de paradoxes, de
suppositions et de contes.
Les anciens admettaient trois sortes de démons, les bons, les mauvais et
les neutres[19]; les premiers chrétiens n'en reconnaissaient que deux
classes, les bons et les mauvais. Les démonomanes ont tout confondu, et
devant eux tout démon est un esprit malin. Les théologiens de
l'antiquité jugeaient différemment: les dieux et Jupiter même sont
appelés _Démons_ dans Homère.
[19] _Eudæmon_, _Dæmon_, _Cacodæmon_.
L'origine des démons est des plus anciennes, puisque tous les peuples la
font remonter plus loin que le monde. Aben-Esra prétend qu'on la doit
fixer au second jour de la création. Menassé-ben-Israël, qui a suivi la
même opinion, ajoute qu'après avoir créé l'enfer et les démons, Dieu les
plaça dans les nuages, et leur donna le soin de tourmenter les
méchans[20]. Cependant l'homme n'était pas créé le second jour; il n'y
avait point de méchans à punir; et les démons ne sont pas sortis tout
noirs de la main du créateur, puisqu'ils ne sont que des anges de
lumière, devenus anges de ténèbres par leur chute.
[20] _De resurrectione mortuorum. Lib. III, cap. 6._
Origène et quelques philosophes soutiennent que les bons et les mauvais
esprits sont plus vieux que notre monde, parce qu'il n'est pas probable
que Dieu se soit avisé tout d'un coup, il y a seulement sept ou huit
mille ans[21], de tout créer pour la première fois. La Bible ne parle
point de la création des anges et des démons, parce, dit Origène, qu'ils
étaient restés immortels après la ruine des mondes qui ont précédé le
nôtre. Apulée pense que les démons sont éternels comme les dieux[22].
Manès, ceux qu'il a copiés, et ceux qui ont adopté son système, font
aussi le diable éternel, et le regardent comme le principe du mal, ainsi
que Dieu est le principe du bien. Saint Jean dit que _le Diable est
menteur, aussi-bien que son père_[23]. Il n'y a que deux moyens d'être
père, ajoutait Manès, la voie de la génération, et la voie de la
création. Si Dieu est le père du Diable par la voie de la génération, le
Diable sera consubstantiel à Dieu; cette conséquence est impie. Si Dieu
est le père du Diable par la voie de la création, Dieu est un menteur;
ce qui est un autre blasphème. Ainsi le diable n'est point l'ouvrage de
Dieu; et, dans ce cas-là, personne ne l'a fait: il est éternel, etc. Les
découvertes des autres théologiens et des plus habiles philosophes sont
aussi peu satisfaisantes. C'est pourquoi il faut s'en tenir là-dessus au
sentiment le plus général.
[21] La version des Septante donne au monde quinze ou dix-huit cents
ans de plus que nous. Les Grecs modernes ont suivi ce calcul; et le
P. Pezron l'a un peu réveillé parmi nous, dans _l'Antiquité
rétablie_.
[22] _Lib. de Deo Socratis._
[23] _Evang. sec. Joann. Cap. VIII, vers. 44._
Dieu avait créé neuf choeurs d'anges: les séraphins, les chérubins, les
trônes, les dominations, les principautés, les vertus des cieux, les
puissances, les archanges, et les anges proprement dits. Du moins c'est
ainsi que l'ont décidé les saints pères, il y a bien douze cents ans.
Toute cette milice céleste était pure, et non portée au mal. Cependant
quelques-uns se laissèrent tenter par l'esprit d'orgueil[24]; ils
osèrent se croire aussi grands que leur créateur, et entraînèrent dans
leur crime les deux tiers de l'armée des anges[25]. Satan, le premier
des séraphins, et le plus grand de tous les êtres créés[26], s'était mis
à la tête des rebelles. Depuis long-temps[27] il jouissait dans le ciel
d'une gloire inaltérable, et ne reconnaissait d'autre maître que
l'Éternel. Une folle ambition causa sa perte: il voulut régner sur la
moitié du ciel, et siéger sur un trône aussi élevé que celui du
créateur. Dieu envoya contre lui l'archange Michel, avec les anges
restés dans le devoir. Alors il se donna une grande bataille dans le
ciel. Satan fut vaincu et précipité dans l'abîme, avec tous ceux de son
parti[28].
[24] Voilà ce qui embarrassait encore les manichéens, et ce qui arrête
les chrétiens de bonne foi; _Quel était cet esprit d'orgueil? et qui
l'avait créé?..._ On doit croire que Dieu donna à toutes les
créatures, douées d'une âme raisonnable, la liberté de bien ou mal
faire. Autrement la vertu serait sans mérite. Mais puisque Dieu est
juste, et que le libre arbitre existe, on doit rejeter le dogme des
tentations.
[25] Cæsarius d'Heisterbach dit qu'il n'y eut de rebelles, parmi les
anges, que dans la proportion d'un sur dix; et que leur nombre était
néanmoins si grand, qu'ils remplirent dans leur chute tout le vide
de l'air. (_De Dæmonibus, cap. 1._) On a suivi le calcul de Milton
et des démonomanes, qui doivent s'y connaître.
[26] _Quique creaturæ præfulsit in ordine primus..._
ALC. AVITI, _poem. lib. II_.
[27] _Angelus hic dudùm fuerat..._ Idem.
[28] _Apocalypse. Chap. V, vers. 7 et 9._ Il est bon de remarquer que
l'Écriture ne fait point connaître la faute des démons, et que les
casuistes ont eu l'adresse de la deviner.
De ce moment, la beauté des séditieux s'évanouit; leurs traits
s'obscurcirent et se ridèrent; leurs fronts se chargèrent de cornes; une
queue sortit de leur croupe; leurs doigts s'armèrent de griffes[29]. La
difformité et la tristesse remplacèrent sur leurs visages les grâces et
l'empreinte du bonheur. Enfin, comme disent les théologiens de bon sens,
leurs ailes d'azur devinrent des ailes de chauve-souris. Car tout
esprit, bon ou mauvais, est nécessairement ailé[30].
[29] Le Diable en parle un peu différemment, ainsi qu'on l'a vu dans
_l'Introduction_.
[30] _Omnis spiritus ales est. Tertull. Apologet., cap. 22._
Dieu exila les anges déchus loin du ciel, dans un monde que nous ne
connaissons point, et que nous nommons l'_enfer_, ou l'_abîme_, ou _le
sombre royaume_. L'opinion commune place ce pays au centre de notre
petit globe. Saint Athanase dit, avec plusieurs autres pères, et avec
les plus fameux rabbins, que les démons habitent l'air qu'ils
remplissent. Saint Prosper les place dans les brouillards de la mer.
Swinden a voulu démontrer qu'ils logeaient dans le soleil. D'autres les
ont séquestrés dans la lune. Saint Patrice les a vus dans une caverne
d'Irlande. Jérémie Drexelius conserve l'enfer souterrain, et prétend que
c'est un grand trou, large de deux bonnes lieues. Bartholomé Tortoletti
dit qu'il y a, _vers le milieu du globe terrestre_, un antre profond,
horrible, où le soleil ne pénètre jamais, et que c'est la bouche de
l'abîme infernal[31]. Milton, à qui il faudrait peut-être s'en
rapporter, met les enfers bien loin du soleil et de nous.
[31] Quest' è la bocca de l'infernal' arca.
GIUDITTA VITTORIOSA. Canto III.
Quoi qu'il en soit, pour consoler les anges fidèles, et repeupler les
cieux, selon l'expression de saint Bonaventure, Dieu fit l'homme,
créature moins parfaite, mais qui pouvait aussi faire le bien, et
connaître son créateur. Il suivrait de là que nous devons au Diable le
plaisir de naître; ce qui nous obligerait à un petit grain de
reconnaissance, si la conduite postérieure des démons ne nous forçait à
les haïr. Satan et les siens, ennemis désormais de Dieu et de ses
oeuvres, résolurent de perdre l'homme, si rien ne s'y opposait. Adam et
Ève, nos premiers parens commençaient à jouir de la vie, dans un jardin
de délices, où tout leur était permis, hors le plaisir de toucher au
fruit défendu. Les saintes écritures disent que ce fruit poussait sur un
arbre. Plusieurs savans, et après eux l'abbé de Villars, soutiennent que
le fruit défendu était la jouissance des plaisirs charnels; que l'homme
ne devait point voir sa femme, ni la femme son mari, etc.[32] Quoi qu'il
en soit, Satan, muni du pouvoir de tenter l'homme, se détacha du séjour
où il était exilé: d'où l'on a souvent conclu que le châtiment des anges
superbes n'était pas effroyable, comme le disent des théologiens
exagérés, et que Satan n'était pas continuellement sur le gril. Il prit
la figure du serpent, celui de tous les animaux qui avait le plus de
finesse[33]. Déguisé de la sorte, l'ange, maintenant démon, se présenta
devant la femme, et l'engagea à désobéir à Dieu. Ève fut séduite en un
instant; elle succomba, et fit succomber son mari.
[32] _Le comte de Gabalis_, ou _Entretiens sur les sciences secrètes_.
IVe _Entretien._
[33] _Cunctis animantibus altior astu._ ALC. AVITI, _poem. lib. II_.
Après cela, l'esprit malin s'en retourna triomphant; nos premiers pères,
coupables, furent chassés du jardin, abandonnés aux souffrances et
condamnés à la mort. Il suit de là que nous devons au Diable et à son
humeur envieuse le déplaisir de mourir; ce qui nous permet à son égard
une petite dose de reproches. De plus, le Diable eut le pouvoir de venir
tenter le premier homme et la première femme, eux et leurs descendans à
perpétuité, quand bon lui semblerait; il peut même, en cas de besoin,
détacher à la piste des humains autant de démons qu'il le juge
convenable; et l'homme devient la proie de l'enfer, toutes les fois
qu'il cède aux suggestions de l'ennemi: on sait d'ailleurs que l'enfer,
en quelque lieu qu'il soit, est un pays enflammé. Telles furent, selon
les casuistes, les conséquences de la faute que commirent nos premiers
parens, faute qui rejaillit sur nous tous, et qui se nomme _le péché
originel_.
Depuis cette mémorable époque, les démons arrivèrent de toutes parts sur
notre pauvre terre. Wérius, qui les a comptés, dit qu'ils se divisent en
six mille six cent soixante-six légions, composées chacune de six mille
six cent soixante-six anges ténébreux; il en élève ainsi le nombre à
quarante-cinq millions, ou à peu près; et leur donne soixante-douze
princes, ducs ou marquis. Georges Bloock a prouvé la fausseté de ce
calcul, en démontrant que, sans compter les démons qui n'ont point
d'emploi particulier, tels que ceux de l'air, et les gardiens permanens
du sombre empire, chaque mortel a le sien ici bas. Si les hommes seuls
ont ce privilége, il y a sur la terre plus de quatre cents millions de
faces humaines... et le nombre des démons est effroyable.