3 Mars 1846.

Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule; ces

subtiles et terribles _mirettes_, que je reconnais à leur effrayante

malice! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de

l'imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles

noires qui commandent la curiosité et l'admiration.

«Ce monstre est un de ces animaux qu'on appelle généralement «mon

ange!» c'est à dire une femme.»

«Maintenant, à nous deux, chère précieuse! A voir les enfers dont le

monde est peuplé, que voulez-vous que je pense de votre joli enfer,

vous qui ne reposez que sur des étoffes aussi douces que votre peau,

qui ne mangez que de la viande cuite, et pour qui un domestique habile

prend soin de découper les morceaux?

«Et que peuvent signifier pour moi tous ces petits soupirs qui gonflent

votre poitrine parfumée, robuste coquette? Et toutes ces affectations

apprises dans les livres, et cette infatigable mélancolie, faite pour

inspirer au spectateur un tout autre sentiment que la pitié? En vérité,

il me prend quelquefois envie de vous apprendre ce que c'est que le

vrai malheur.

«A vous voir ainsi, ma belle délicate, les pieds dans la fange et les

yeux tournés vaporeusement vers le ciel, comme pour lui demander un

roi, on dirait vraisemblablement une jeune grenouille qui invoquerait

l'idéal. Si vous méprisez le soliveau (ce que je suis maintenant, comme

vous savez bien), gare la grue _qui vous croquera, vous gobera et vous

tuera à son plaisir!_

«Tant poète que je sois, je ne suis pas aussi dupe que vous voudriez

le croire, et si vous me fatiguez trop souvent de vos _précieuses_

pleurnicheries, je vous traiterai en _femme sauvage_, ou je vous

jetterai par la fenêtre, comme une bouteille vide.

Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien

faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de

l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se

montre, à l'inconnu qui passe.

L'enfant attira ses camarades plus près de lui, et parla d'une voix

plus basse.--«Ça fait un singulier effet, allez, de n'être pas couché

seul et d'être dans un lit avec sa bonne, dans les ténèbres. Comme je

ne dormais pas, je me suis amusé, pendant qu'elle dormait, à passer

ma main sur ses bras, sur son cou et sur ses épaules. Elle a les bras

et le cou bien plus gros que toutes les autres femmes, et la peau en

est si douce, si douce, qu'on dirait du papier à lettre ou du papier

de soie. J'y avais tant de plaisir que j'aurais longtemps continué, si

je n'avais pas eu peur, peur de la réveiller d'abord, et puis encore

peur de je ne sais quoi. Ensuite j'ai fourré ma tête dans ses cheveux

qui pendaient dans son dos, épais comme une crinière, et ils sentaient

aussi bon, je vous assure, que les fleurs du jardin, à cette heure-ci.

Essayez, quand vous pourrez, d'en faire autant que moi, et vous verrez!»

Il y a des femmes qui inspirent l'envie de les vaincre et de jouir

d'elles; mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son

regard.

«Tous les hommes ont eu l'âge de Chérubin: c'est l'époque où, faute

de dryades, on en embrasse, sans dégoût, le tronc des chênes. C'est

le premier degré de l'amour. Au second degré, on commence à choisir.

Pouvoir délibérer, c'est déjà une décadence. C'est alors qu'on

recherche décidément la beauté. Pour moi, Messieurs, je me fais gloire

d'être arrivé, depuis longtemps, à l'époque climatérique du troisième

degré où la beauté elle-même ne suffit plus, si elle n'est assaisonnée

par le parfum, la parure, etc... J'avouerai même que j'aspire

quelquefois, comme à un bonheur inconnu, à un certain quatrième degré

qui doit marquer le calme absolu. Mais, durant toute ma vie, excepté à

l'âge de Chérubin, j'ai été plus sensible que tout autre à l'énervante

sottise, à l'irritante médiocrité des femmes. Ce que j'aime surtout

dans les animaux, c'est, leur candeur. Jugez donc combien j'ai dû

souffrir par ma dernière maîtresse.

À des esprits niais il paraîtra singulier, et même impertinent, qu'un

tableau de voluptés artificielles soit dédié à une femme, source la

plus ordinaire des voluptés les plus naturelles. Toutefois il est

évident que comme le monde naturel pénètre dans le spirituel, lui sert

de pâture et concourt ainsi à opérer cet amalgame indéfinissable que

nous nommons notre individualité, la femme est l'être qui projette la

plus grande ombre ou la plus grande lumière dans nos rêves. La femme

est fatalement suggestive; elle vit d'une autre vie que la sienne

propre; elle vit spirituellement dans les imaginations qu'elle hante et

qu'elle féconde.

Quant à l'amour, j'ai entendu bien des personnes animées d'une

curiosité; de lycéen, chercher à se renseigner auprès de celles à qui

était familier l'usage du haschisch. Que peut être cette ivresse de

l'amour, déjà si puissante à son état naturel, quand elle est enfermée

dans l'autre ivresse, comme un soleil dans un soleil? Telle est la

question qui se dressera dans une foule d'esprits que j'appellerai

les badauds du monde intellectuel. Pour répondre à un sous-entendu

déshonnête, à cette partie de la question qui n'ose pas se produire, je

renverrai le lecteur à Pline, qui a parlé quelque part des propriétés

du chanvre de façon à dissiper sur ce sujet bien des illusions. On

sait, en outre, que l'atonie est le résultat le plus ordinaire de

l'abus que les hommes font de leurs nerfs et des substances propres à

les exciter. Or, comme il ne s'agit pas ici de puissance effective,

mais d'émotion ou de susceptibilité, je prierai simplement le

lecteur de considérer que l'imagination d'un homme nerveux, enivré

de haschisch, est poussée jusqu'à un degré prodigieux, aussi peu

déterminable que la force extrême possible du vent dans un ouragan,

et ses sens subtilisés à un point presque aussi difficile à définir.

Il est donc permis de croire qu'une caresse légère, la plus innocente

de toutes, une poignée de main, par exemple, peut avoir une valeur

centuplée par l'état actuel de l'âme et des sens, et les conduire

peut-être, et très rapidement, jusqu'à cette syncope qui est considérée

par les vulgaires mortels comme le _summum_ du bonheur. Mais que le

haschisch réveille, dans une imagination souvent occupée des choses

de l'amour, des souvenirs tendres, auxquels la douleur et le malheur

donnent même un lustre nouveau, cela est indubitable. Il n'est pas

moins certain qu'une forte dose de sensualité se mêle à ces agitations

de l'esprit; et d'ailleurs il n'est pas inutile de remarquer, ce qui

suffirait à constater sur ce point l'immoralité du haschisch, qu'une

secte d'Ismaïlites (c'est des Ismaïlites que sont issus les Assassins)

égarait ses adorations bien au-delà de l'impartial Lingam, c'est à dire

jusqu'au culte absolu et exclusif de la moitié féminine du symbole. Il

n'y aurait rien que de naturel, chaque homme étant la représentation

de l'histoire, de voir une hérésie obscène, une religion monstrueuse

se produire dans un esprit qui s'est lâchement livré à la merci d'une

drogue infernale, et qui sourit à la dilapidation de ses propres

facultés.

Les femmes galantes à grandes prétentions, grandes liseuses de romans,

se font appeler volontiers _miss Douglas, miss Montaguë_, etc..., mais

les plus humbles parmi ces pauvres filles ne se font connaître que par

leur nom de baptême, Mary, Jane, Frances, etc...

...Les hommes qui ont été élevés par les femmes et parmi les femmes

ne ressemblent pas tout à fait aux autres hommes, en supposant même

l'égalité dans le tempérament ou dans les facultés spirituelles. Le

bercement des nourrices, les câlineries maternelles, les chatteries des

sœurs, surtout des aînées, espèce de mères diminutives, transforment,

pour ainsi dire, en la pétrissant, la pâte masculine. L'homme qui, dès

le commencement, a été longtemps baigné dans la molle atmosphère de la

femme, dans l'odeur de ses mains, de son sein, de ses genoux, de sa

chevelure, de ses vêtements souples et flottants,

Dulce balneum suavibus

Unguentatum odoribus,

y a contracté une délicatesse d'épiderme et une distinction d'accent,

une espèce d'androgynéité, sans lesquelles le génie le plus âpre et

le plus viril reste, relativement à la perfection dans l'art, un être

incomplet. Enfin, je veux dire que le goût précoce du _monde_ féminin,

_mundi muliebris_, de tout cet appareil ondoyant, scintillant et

parfumé, fait les génies supérieurs.

Ce qu'il y a de plus désolant, dit-il, c'est que tout amour fait

toujours une mauvaise fin, d'autant plus mauvaise qu'il était plus

divin, plus ailé à son commencement. Il n'est pas de rêve, quelque

idéal qu'il soit, qu'on ne retrouve avec un poupard glouton suspendu

au sein; il n'est pas de retraite, de maisonnette si délicieuse et si

ignorée, que la pioche ne vienne abattre. Encore cette destruction

est-elle toute matérielle; mais il en est une autre plus impitoyable

et plus secrète qui s'attaque aux choses invisibles. Figurez-vous

qu'au moment où vous vous appuyez sur l'être de votre choix, et

que vous lui dites: Envolons-nous ensemble et cherchons le fond du

ciel!--une voix implacable et sérieuse penche à votre oreille pour

vous dire que nos passions sont des menteuses, que c'est notre myopie

qui fait les beaux visages et notre ignorance les belles âmes, et

qu'il vient nécessairement un jour où l'idole, pour le regard plus

clairvoyant, n'est plus qu'un objet, non pas de haine, mais de mépris

et d'étonnement!

Les enfants maladifs qui sortent d'un amour mourant sont la triste

débauche et la hideuse impuissance: la débauche de l'esprit,

l'impuissance du cœur, qui font que l'un ne vit plus que par

curiosité, et que l'autre se meurt chaque jour de lassitude.

...Il me semble qu'on ne peut pas plus accuser une honnête fille qui

veut se marier de faire un choix imprudent, qu'une femme perdue de

prendre un amant ignoble. L'une et l'autre,--malheureuses que nous

sommes!--sont également ignorantes. Il manque à ces malheureuses

victimes, qu'on nomme filles à marier, une honteuse éducation, je veux

dire la connaissance des vices d'un homme. Je voudrais que chacune de

ces pauvres petites, avant de subir le lien conjugal, pût entendre

dans un lieu secret, et sans être vue, deux hommes causer entre eux

des choses de la vie, et surtout des femmes. Après cette première et

redoutable épreuve, elles pourraient se livrer avec moins de danger aux

chances terribles du mariage, connaissant le fort et le faible de leurs

futurs tyrans.

Une femme belle et instruite se doit à Paris. Il faut qu'elle sache

poser devant le monde et faire tomber quelques-uns de ses rayons sur

son mari.--Une femme qui a l'esprit noble et du bon sens sait qu'elle

n'a de gloire à attendre ici-bas qu'autant qu'elle fait une partie de

la gloire de son compagnon de voyage, qu'elle sert les vertus de son

mari, et surtout qu'elle n'obtient de respect qu'autant qu'elle le fait

respecter.

La vanité d'un mari fait la vertu d'une femme amoureuse.

Pourquoi donc, entre deux beautés égales, les hommes préfèrent-ils

souvent la fleur que tout le monde a respirée, à celle qui s'est

toujours gardée des passants dans les allées les plus obscures du

jardin conjugal? Pourquoi donc les femmes prodigues de leur corps,

trésor dont un seul sultan doit avoir la clef, possèdent-elles plus

d'adorateurs que nous autres, malheureuses martyres d'un amour unique?

De quel charme si magique le vice auréole-t-il certaines créatures?

Quel aspect gauche et repoussant leur vertu donne-t-elle à certaines

autres?

Quiconque a voulu, sans avoir en lui la force absolutrice de Valmont

ou de Lovelace, posséder une honnête femme qui ne s'en souciait guère,

sait avec quelle risible et emphatique gaucherie chacun dit en montrant

son cœur: prenez mon ours...

Cette jambe était déjà, pour Samuel, l'objet d'un éternel désir.

Longue, fine, forte, grasse et nerveuse à la fois, elle avait toute

la correction du beau et tout l'attrait libertin du joli. Tranchée

perpendiculairement à l'endroit le plus large, cette jambe eût donné

une espèce de triangle dont le sommet eût été situé sur le tibia,

et dont la ligne arrondie du mollet eût fourni la base convexe. Une

vraie jambe d'homme est trop dune, les jambes de femmes crayonnées par

Devéria sont trop molles pour en donner une idée.

Quoiqu'il fût une imagination dépravée, et peut-être à cause de

cela même, l'amour était chez lui moins une affaire des sens que du

raisonnement. C'était surtout l'admiration et l'appétit du beau; il

considérait la reproduction comme un vice de l'amour, la grossesse

comme une maladie d'araignée. Il a écrit quelque part: les anges sont

hermaphrodites et stériles.--Il aimait un corps humain comme une

harmonie matérielle, comme une belle architecture, plus le mouvement;

et ce matérialisme absolu n'était pas loin de l'idéalisme le plus pur.

Comme dans le beau, qui est la cause de l'amour, il y avait selon lui

deux éléments: la ligne et l'attrait.

...L'amour terrible, désolant et honteux, l'amour maladif des

courtisanes..., toutes les tortures de la jalousie, et l'abaissement

et la tristesse où nous jette la conscience d'un mal incurable et

constitutionnel,--bref, toutes les horreurs de ce mariage vicieux qu'on

nomme le concubinage.

Une figure bien dessinée vous pénètre d'un plaisir tout à fait étranger

au sujet. Voluptueuse ou terrible, cette figure ne doit son charme qu'à

l'arabesque qu'elle découpe dans l'espace. Les membres d'un martyr

qu'on écorche, le corps d'une nymphe pâmée, s'ils sont savamment

dessinés, comportent un genre de plaisir dans les éléments duquel le

sujet n'entre pour rien; si pour vous il en est autrement, je serai

forcé de croire que vous êtes un bourreau ou un libertin.

Les femmes sentimentales et précieuses seront peut-être choquées

d'apprendre que, semblable à Michel-Ange (rappelez-vous la fin d'un de

ses sonnets: «Sculpture! divine Sculpture, tu es ma seule amante!»),

Delacroix avait fait de la Peinture son unique muse, son unique

maîtresse, sa seule et suffisante volupté.

Sans doute il avait beaucoup aimé la femme aux heures agitées de sa

jeunesse. Qui n'a pas trop sacrifié à cette idole redoutable? Et qui

ne sait que ce sont justement ceux qui l'ont le mieux servie qui s'en

plaignent le plus? Mais longtemps déjà avant sa fin, il avait exclu

la femme de sa vie. Musulman, il ne l'eût peut-être pas chassée de la

mosquée, mais il se fût étonné de l'y voir entrer, ne comprenant pas

bien quelle sorte de conversation elle peut tenir à Allah.

En cette question, comme en beaucoup d'autres, l'idée orientale prenait

en lui vivement et despotiquement le dessus. Il considérait la femme

comme un objet d'art, délicieux et propre à exciter l'esprit, mais un

objet d'art désobéissant et troublant, si on lui livre le seuil du

cœur, et dévorant gloutonnement le temps et les forces.

Je me souviens qu'une fois, dans un lieu public, comme je lui montrais

le visage d'une femme d'une originale beauté et d'un caractère

mélancolique, il voulut bien en goûter la beauté, mais me dit, avec

son petit rire, pour répondre au reste: « Comment voulez-vous qu'une

femme puisse être mélancolique?» insinuant sans doute par là que, pour

connaître le sentiment de la mélancolie, il manque à la femme _certaine

chose_ essentielle.

C'est là, malheureusement, une théorie bien injurieuse, et je ne

voudrais pas préconiser des opinions diffamatoires sur un sexe qui

a si souvent montré d'ardentes vertus. Mais on m'accordera bien que

c'est une théorie de prudence; que le talent ne saurait trop s'armer

de prudence dans un monde plein d'embûches, et que l'homme de génie

possède le privilège de certaines doctrines (pourvu qu'elles ne

troublent pas l'ordre) qui nous scandaliseraient justement chez le pur

citoyen ou le simple père de famille.

...L'amateur du beau sexe compose sa famille de toutes les beautés

trouvées, trouvables et introuvables.

...L'attitude, le regard, la grimace, l'aspect vital d'une de ces

créatures que le dictionnaire de la mode a successivement classées sous

les titres grossiers ou badins d'_impures_, de _filles entretenues_, de

_lorettes_ et de _biches._

...Les lourdes voitures massives, espèces de carrosses à la Louis

XIV, dorés et agrémentés par le caprice oriental, d'où jaillissent

quelquefois des regards curieusement féminins, dans le strict

intervalle que laissent aux yeux les bandes de mousseline collées

sur le visage; les danses frénétiques des baladins du _troisième

sexe_ (Jamais l'expression bouffonne de Balzac ne fut plus applicable

que dans le cas présent, car, sous la palpitation de ces lueurs

tremblantes, sous l'agitation de ces amples vêtements, sous cet ardent

maquillage des joues, des yeux et des sourcils, dans ces gestes

hystériques et convulsifs, dans ces longues chevelures flottant sur

les reins, il vous serait difficile, pour ne pas dire impossible, de

deviner la virilité); enfin, les femmes galantes (si toutefois l'on

peut prononcer le mot de galanterie à propos de l'Orient), généralement

composées de Hongroises, de Valaques, de Juives, de Polonaises, de

Grecques et d'Arméniennes; car, sous un gouvernement despotique, ce

sont les races opprimées, et, parmi elles, celles surtout qui ont le

plus à souffrir, qui fournissent le plus de sujets à prostitution.

De ces femmes, les unes ont conservé le costume national, les vestes

brodées, à manches courtes, l'écharpe tombante, les vastes pantalons,

les babouches retroussées, les mousselines rayées ou lamées et tout le

clinquant du pays natal; les autres, et ce sont les plus nombreuses,

ont adopté le signe principal de la civilisation, qui, pour une femme,

est invariablement la crinoline, en gardant toutefois, dans un coin de

leur ajustement, un léger souvenir caractéristique de l'Orient, si bien

qu'elles ont l'air de Parisiennes qui auraient voulu se déguiser.

Il est malheureusement bien vrai que, sans le loisir et l'argent,

l'amour ne peut être qu'une orgie de roturier ou l'accomplissement d'un

devoir conjugal. Au lieu du caprice brûlant ou rêveur, il devient une

répugnante _utilité._

Si je parle de l'amour à propos du dandysme, c'est que l'amour est

l'occupation naturelle des oisifs. Mais le dandy ne vise pas à l'amour

comme but spécial.

L'être qui est, pour la plupart des hommes, la source des plus vives,

et même, disons-le à la honte des voluptés philosophiques, des plus

durables jouissances; l'être vers qui ou au profit de qui tendent

tous leurs efforts; cet être terrible et incommunicable comme Dieu

(avec cette différence que l'infini ne se communique pas parce qu'il

aveuglerait et écraserait le fini, tandis que l'être dont nous

parlons n'est peut-être incompréhensible que parce qu'il n'a rien à

communiquer); cet être en qui Joseph de Maistre voyait _un bel animal_

dont les grâces égayaient et rendaient plus facile le jeu sérieux de

la politique; pour qui et par qui se font et défont les fortunes; pour

qui, mais surtout _par qui_ les artistes et les poètes composent leurs

plus délicats bijoux; de qui dérivent les plaisirs les plus énervants

et les douleurs les plus fécondantes, la femme, en un mot, n'est pas

seulement pour l'artiste en général la femelle de l'homme. C'est plutôt

une divinité, un astre, qui préside à toutes les conceptions du cerveau

mâle; c'est un miroitement de toutes les grâces de la nature condensées

dans un seul être; c'est l'objet de l'admiration et de la curiosité

la plus vive que le tableau de la vie puisse offrir au contemplateur.

C'est une espèce d'idole, stupide peut-être, mais éblouissante,

enchanteresse, qui tient les destinées et les volontés suspendues à ses

regards. Ce n'est pas, dis-je, un animal dont les membres, correctement

assemblés, fournissent un parfait exemple d'harmonie; ce n'est même

pas le type de beauté pure, tel que peut le rêver le sculpteur dans

ses plus sévères méditations; non, ce ne serait pas encore suffisant

pour en expliquer le mystérieux et complexe enchantement. Nous n'avons

que faire ici de Winckelman et de Raphaël; et je suis bien sûr que M.

Constantin Guys, malgré toute l'étendue de son intelligence (cela soit

dit sans lui faire injure), négligerait un morceau de la statuaire

antique, s'il lui fallait perdre ainsi l'occasion de savourer un

portrait de Reynolds ou de Lawrence. Tout ce qui orne la femme, tout

ce qui sert à illustrer sa beauté, fait partie d'elle-même; et les

artistes qui se sont particulièrement appliqués à l'étude de cet être

énigmatique raffolent autant de tout le _mundus muliebris_ que de la

femme elle-même. La femme est sans doute une lumière, un regard, une

invitation au bonheur, une parole quelquefois; mais elle est surtout

une harmonie générale, non seulement dans son allure et le mouvement de

ses membres, mais aussi dans les mousselines, les gazes, les vastes et

chatoyantes nuées d'étoffes dont elle s'enveloppe, et qui sont comme

les attributs et le piédestal de sa divinité; dans le métal et le

minéral qui serpentent autour de ses bras et de son cou, qui ajoutent

leurs étincelles au feu de ses regards, ou qui jasent doucement à ses

oreilles. Quel poète oserait, dans la peinture du plaisir causé par

l'apparition d'une beauté, séparer la femme de son costume? Quel est

l'homme qui, dans la rue, au théâtre, au bois, n'a pas joui, de la

manière la plus désintéressée, d'une toilette savamment composée, et

n'en a pas emporté une image inséparable de la beauté de celle à qui

elle appartenait, faisant ainsi des deux, de la femme et de la robe,

une totalité indivisible? C'est ici le lieu, ce me semble, de revenir

sur certaines questions relatives à la mode et à la parure, que je n'ai

fait qu'effleurer au commencement de cette étude, et de venger l'art de

la toilette des ineptes calomnies dont l'accablent certains amants très

équivoques de la nature.

Malheur à celui qui, comme Louis XV (qui fut non le produit d'une

civilisation, mais d'une récurrence de barbarie), pousse la dépravation

jusqu'à ne plus goûter que la _simple nature._

On sait que Mme Dubarry, quand elle voulait éviter de recevoir le roi,

avait soin de mettre du rouge. C'était un signe suffisant. Elle fermait

ainsi sa porte. C'était en s'embellissant qu'elle faisait fuir ce royal

disciple de la nature.

La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une espèce

de devoir en s'appliquant à paraître magique et surnaturelle; il faut

qu'elle s'étonne, qu'elle charme; idole, elle doit se dorer pour

être adorée. Elle doit donc emprunter à tous les arts les moyens de

s'élever au-dessus de la nature pour mieux subjuguer les cœurs et

frapper les esprits. Il importe fort peu que la ruse et l'artifice

soient connus de tous, si le succès en est certain et l'effet toujours

irrésistible. C'est dans ces considérations que l'artiste philosophe

trouvera facilement la légitimation de toutes les pratiques employées

dans tous les temps par les femmes pour consolider et diviniser, pour

ainsi dire, leur fragile beauté. L'énumération en serait innombrable;

mais, pour nous restreindre à ce que notre temps appelle vulgairement

_maquillage_, qui ne voit que l'usage de la poudre de riz, si

niaisement anathématisé par les philosophes candides, a pour but et

pour résultat de faire disparaître du teint toutes les taches que la

nature y a outrageusement semées, et de créer une unité abstraite

dans le grain et la couleur de la peau, laquelle l'unité comme celle

produite par le maillot, rapproche immédiatement l'être humain de

la statue, c'est à dire d'un être divin et supérieur? Quant au noir

artificiel qui cerne l'œil et au rouge qui marque la partie supérieure

de la joue, bien que l'usage en soit tiré du même principe, du besoin

de surpasser la nature, le résultat est fait pour satisfaire à un

besoin tout opposé. Le rouge et le noir représentent la vie, une vie

surnaturelle et excessive; ce cadre noir rend le regard plus profond et

plus singulier, donne à l'œil une apparence plus décidée de fenêtre

ouverte sur l'infini; le rouge, qui enflamme la pommette, augmente

encore la clarté de la prunelle et ajoute à un beau visage féminin la

passion mystérieuse de la prêtresse.

Ainsi, si je suis bien compris, la peinture du visage ne doit pas être

employée dans le but vulgaire, inavouable, d'imiter la belle nature et

de rivaliser avec la jeunesse. On a d'ailleurs observé que l'artifice

n'embellissait pas la laideur et ne pouvait servir que la beauté. Qui

oserait assigner à l'art la fonction stérile d'imiter la nature? Le

maquillage n'a pas à se cacher, à éviter de se laisser deviner; il

peut, au contraire, s'étaler, sinon avec affectation, au moins avec une

espèce de candeur.

Je permets volontiers à ceux-là, que leur lourde gravité empêche de

chercher le beau jusque dans ses plus minutieuses manifestations, de

rire de mes réflexions et d'en accuser la puérile solennité; leur

jugement austère n'a rien qui me touche; je me contenterai d'en

appeler auprès des véritables artistes, ainsi que des femmes qui ont

reçu en naissant une étincelle de ce feu sacré dont elles voudraient

s'illuminer tout entières.

Ainsi, Constantin Guys s'étant imposé la tâche de chercher et

d'expliquer la beauté dans la _modernité_, représente volontiers des

femmes très parées et embellies par toutes les pompes artificielles, à

quelque ordre de la société qu'elles appartiennent. D'ailleurs, dans

la collection de ses œuvres comme dans le fourmillement de la vie

humaine, les différences de caste et de race, sous quelque appareil de

luxe que les sujets se présentent, sautent immédiatement à l'œil du

spectateur.

Tantôt, frappées par la clarté diffuse d'une salle de spectacle

recevant et renvoyant la lumière avec leurs yeux, avec leurs bijoux,

avec leurs épaules, apparaissent, resplendissantes comme des portraits

dans la loge qui leur sert de cadre, des jeunes filles du meilleur

monde. Les unes, graves et sérieuses, les autres blondes et évaporées.

Les unes étalent avec une insouciance aristocratique une gorge précoce,

les autres montrent avec candeur une poitrine garçonnière. Elles ont

l'éventail aux dents, l'œil vague ou fixe; elles sont théâtrales et

solennelles comme le drame ou l'opéra qu'elles font semblant d'écouter.

Tantôt, nous voyons se promener nonchalamment, dans les allées des

jardins publics, d'élégantes familles, les femmes se traînant avec

un air tranquille au bras de leurs maris, dont l'air solide et

satisfait révèle une fortune faite et le contentement de soi-même. Ici

l'apparence cossue remplace la distinction sublime. De petites filles

maigrelettes, avec d'amples jupons, et ressemblant par leurs gestes

et leur tournure à de petites femmes, sautent à la corde, jouent au

cerceau ou se rendent des visites en plein air, répétant ainsi la

comédie donnée à domicile par leurs parents.

Emergeant d'un mondé inférieur, fières d'apparaître enfin au soleil de

la rampe, des filles de petits théâtres, minces, fragiles, adolescentes

encore, secouent sur leurs formes virginales et maladives des

travestissements absurdes, qui ne sont d'aucun temps et qui font leur

joie.

À la porte d'un café, s'appuyant aux vitres illuminées par devant et

par derrière, s'étale un de ces imbéciles, dont l'élégance est faite

par son tailleur et la tête par son coiffeur. À côté de lui, les

pieds soutenus par l'indispensable tabouret, est assise sa maîtresse,

grande drôlesse à qui il ne manque presque rien (ce presque rien,

c'est presque tout, c'est la distinction) pour ressembler à une grande

dame. Comme son joli compagnon, elle a tout l'orifice de sa petite

bouche occupé par un cigare disproportionné. Ces deux êtres ne pensent

pas. Est-il bien sûr même qu'ils regardent? à moins que, Narcisses de

l'imbécillité, ils ne contemplent la foule comme un fleuve qui leur

rend leur image. En réalité, ils existent bien plutôt pour le plaisir

de l'observateur que pour leur plaisir propre.

Voici, maintenant, ouvrant leurs galeries pleines de lumière et de

mouvement, ces Valentinos, ces Casinos, ces Prados (autrefois des

Tivolis, des Idalies, des Folies, des Paphos), ces capharnaüms, où

l'exubérance de la jeunesse fainéante se donne carrière. Des femmes,

qui ont exagéré la mode jusqu'à en altérer la grâce et en détruire

l'intention, balayent fastueusement les parquets avec la queue de leurs

robes et la pointe de leurs châles; elles vont, elles viennent, passent

et repassent, ouvrant un œil étonné comme celui des animaux, ayant

l'air de ne rien voir, mais examinant tout.

Sur un fond d'une lumière infernale ou sur un fond d'aurore boréale,

rouge, orangé, sulfureux, rose (le rose révélant une idée d'extase

dans la frivolité), quelquefois violet (couleur affectionnée des

chanoinesses, braise qui s'éteint derrière un rideau d'azur), sur ces

fonds magiques, imitant diversement les feux de Bengale, s'enlève

l'image variée de la beauté interlope. Ici majestueuse, là légère,

tantôt svelte, grêle même, tantôt cyclopéenne; tantôt petite et

pétillante, tantôt lourde et monumentale. Elle a inventé une élégance

provocante et barbare, ou bien elle vise, avec plus ou moins de

bonheur, à la simplicité usitée dans un meilleur monde. Elle s'avance,

glisse, danse, roule avec son poids de jupons brodés qui lui sert à

la fois de piédestal et de balancier; elle darde son regard sous son

chapeau, comme un portrait dans son cadre. Elle représente bien la

sauvagerie dans la civilisation. Elle a sa beauté qui lui vient du Mal,

toujours dénuée de spiritualité, mais quelquefois teintée d'une fatigue

qui joue la mélancolie. Elle porte le regard à l'horizon, comme la

bête de proie; même égarement, même distraction indolente, et aussi,

parfois, même fixité d'attention. Type de bohème errant sur les confins

d'une société régulière, la trivialité de sa vie, qui est une vie de

ruse et de combat, se fait fatalement jour à travers son enveloppe

d'apparat. On peut lui appliquer justement ces paroles du maître

inimitable, de La Bruyère: «_Il y a dans quelques femmes une grandeur

artificielle, attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux

façons de marcher, et qui ne va pas plus loin._»

Les considérations relatives à la courtisane peuvent, jusqu'à un

certain point, s'appliquer à la comédienne; car, elle aussi, elle

est une créature d'apparat, un objet de plaisir public. Mais ici la

conquête, la proie, est d'une nature plus noble, plus spirituelle. Il

s'agit d'obtenir la faveur générale, non pas seulement par la pure

beauté physique, mais aussi par des talents de l'ordre le plus rare.

Si par un côté la comédienne touche à la courtisane, par l'autre elle

confine au poète. N'oublions pas qu'en dehors de la beauté naturelle,

et même de l'artificielle, il y a dans tous les êtres un idiotisme

de métier, une caractéristique qui peut se traduire physiquement en

laideur, mais aussi en une sorte de beauté professionnelle.

Dans cette galerie immense de la vie de Londres et de la vie de

Paris, nous rencontrons les différents types de la femme errante, de

la femme révoltée à tous les étages: d'abord la femme galante, dans

sa première fleur, visant aux airs patriciens, fière à la fois de sa

jeunesse et de son luxe, où elle met tout son génie et toute son âme,

retroussant délicatement avec deux doigts un large pan du satin, de

la soie ou du velours qui flotte autour d'elle, et posant en avant

son pied pointu dont la chaussure trop ornée suffirait à la dénoncer,

à défaut de l'emphase un peu vive de toute sa toilette; en suivant

l'échelle, nous descendons jusqu'à ces esclaves qui sont confinées dans

ces bouges, souvent décorés comme des cafés; malheureuses placées sous

la plus avare tutelle, et qui ne possèdent rien en propre, pas même

l'excentrique parure qui sert de condiment à leur beauté.

Parmi celles-là, les unes, exemples d'une fatuité innocente et

monstrueuse, portent dans leurs têtes et dans leurs regards,

audacieusement levés, le bonheur évident d'exister (en vérité

pourquoi?) Parfois elles trouvent, sans les chercher, des poses d'une

audace et d'une noblesse qui enchanteraient le statuaire le plus

délicat, si le statuaire moderne avait le courage et l'esprit de

ramasser la noblesse partout, même dans la fange; d'autres fois elles

se montrent prostrées dans des attitudes désespérées d'ennui, dans des

indolences d'estaminet, d'un cynisme masculin, fumant des cigarettes

pour tuer le temps, avec la résignation du fatalisme oriental; étalées,

vautrées sur des canapés, la jupe arrondie par derrière et par devant

en un double éventail, ou accrochées en équilibre sur des tabourets

et des chaises; lourdes, mornes, stupides, extravagantes, avec des

yeux vernis par l'eau-de-vie et des fronts bombés par l'entêtement.

Nous sommes descendus jusqu'au dernier degré de la spirale, jusqu'à la

_fæmina simplex_ du satirique latin. Tantôt nous voyons se dessiner,

sur le fond d'une atmosphère où l'alcool et le tabac ont mêlé leurs

vapeurs, la maigreur enflammée de la phtisie ou les rondeurs de

l'adiposité, cette hideuse santé de la fainéantise. Dans un chaos

brumeux et doré, non soupçonné par les chastetés indigentes, s'agitent

et se convulsent des nymphes macabres et des poupées vivantes dont

l'œil enfantin laisse échapper une clarté sinistre; cependant que

derrière un comptoir chargé de bouteilles de liqueurs se prélasse une

grosse mégère dont la tête, serrée dans un sale foulard qui dessine sur

le mur l'ombre de ses pointes sataniques, fait penser que tout ce qui

est voué au Mal est condamné à porter des cornes.

En vérité, ce n'est pas plus pour complaire an lecteur que pour le

scandaliser que j'ai étalé devant ses yeux de pareilles images;

dans l'un on l'autre cas, c'eût été lui manquer de respect. Ce qui

les rend précieuses et les consacre, c'est les innombrables pensées

qu'elles font naître, généralement sévères et noires. Mais si, par

hasard, quelqu'un malavisé cherchait dans ces compositions de M. Guys,

disséminées un peu partout, l'occasion de satisfaire une malsaine

curiosité, je le préviens charitablement qu'il n'y trouvera rien de ce

qui peut exciter une imagination malade. Il ne rencontrera rien que

le vice inévitable, c'est à dire le regard du démon embusqué dans les

ténèbres, ou l'épaule de Messaline miroitant sous le gaz; rien que

l'art pur, c'est à dire la beauté particulière du mal, le beau dans

l'horrible. Et même, pour le redire en passant, la sensation générale

qui émane de tout ce capharnaüm contient plus de tristesse que de

drôlerie. Ce qui fait leur fécondité morale. Elles sont grosses de

suggestions, mais de suggestions cruelles, âpres, que ma plume, bien

qu'accoutumée à lutter contre les représentations plastiques, n'a

peut-être traduites qu'insuffisamment.

N'avons-nous pas vu récemment un écrivain illustre et des plus

accrédités affirmer que si Raymond Lulle est devenu théologien, c'est

que Dieu l'a puni d'avoir reculé devant le cancer qui dévorait le sein

d'une dame, objet de ses galanteries! S'il l'eût véritablement aimée,

ajoute-t-il, combien cette infirmité l'eût embellie à ses yeux!--Aussi

est-il devenu _théologien!_ Ma foi! c'est bien fait.--Le même auteur

conseille au mari-providence de fouetter sa femme, quand elle vient,

_suppliante_, réclamer le _soulagement de l'expiation._

S'il est un sentiment vulgaire, usé, à la portée de toutes les femmes,

certes, c'est la pudeur. Mais ici la pudeur à un caractère superlatif

qui la fait ressembler à une religion; c'est le culte de la femme

pour elle-même; c'est une pudeur archaïque, asiatique, participant de

l'énormité du monde ancien, une véritable fleur de serre, harem ou

gynécée. L'œil profane ne la souille pas moins que la bouche ou la

main. Contemplation, c'est possession. Candaule a montré à son ami

Gygès les beautés secrètes de l'épouse; donc Candaule est coupable, il

mourra. Gygès est désormais le seul époux possible pour une reine si

jalouse d'elle-même.

L'histoire de la jeunesse, sous le règne de Louis-Philippe, est

une histoire de lieux de débauche et de restaurants. Avec moins

d'impudence, avec moins de prodigalités, avec plus de réserve, les

filles entretenues obtinrent, sous le règne de Louis-Philippe, une

gloire et une importance égales à celles qu'elles eurent sous l'Empire.

TANNHAÜSER.--Tout à l'heure, en essayant de décrire la partie

voluptueuse de l'ouverture, je priais le lecteur de détourner sa pensée

des hymnes vulgaires de l'amour, tels que les peut concevoir un galant

en belle humeur; en effet, il n'y a ici rien de trivial; c'est plutôt

le débordement d'une nature énergique, qui verse dans le mal toutes

les forces dues à la culture du bien; c'est l'amour effréné, immense,

chaotique, élevé jusqu'à la hauteur d'une contre-religion, d'une

religion satanique. Ainsi, le compositeur, dans la traduction musicale,

a échappé à cette vulgarité qui accompagne trop souvent la peinture

du sentiment le plus _populaire_,--j'allais dire populacier,--et pour

cela il lui a suffi de peindre l'excès dans le désir et dans l'énergie,

l'ambition indomptable, immodérée, d'une âme sensible qui s'est

trompée de voie. De même dans la représentation plastique de l'idée,

il s'est dégagé heureusement de la fastidieuse foule des victimes,

des Elvires innombrables. L'idée pure, incarnée dans l'unique Vénus,

parle bien plus haut et avec bien plus d'éloquence. Nous ne voyons

pas ici un libertin ordinaire, _voltigeant de belle en belle_, mais

l'homme général, universel, vivant morganatiquement avec l'idéal absolu

de la volupté, avec la reine de toutes les diablesses, de toutes les

faunesses et de toutes les satyresses, reléguées sous terre depuis la

mort du grand Pan, c'est à dire avec l'indestructible et irrésistible

Vénus.

Que les hommes qui peuvent se donner le luxe d'une maîtresse parmi les

danseuses de l'Opéra désirent qu'on mette le plus souvent possible en

lumière les talents et les beautés de leur emplette, c'est là certes

un sentiment presque paternel que tout le monde comprend et excuse

facilement; mais que ces mêmes hommes, sans se soucier de la curiosité

publique et des plaisirs d'autrui, rendent impossible l'exécution d'un

ouvrage qui leur déplaît parce qu'il ne satisfait pas aux exigences de

leur protectorat, voilà ce qui est intolérable. Gardez votre harem et

conservez-en religieusement les traditions; mais faites-nous donner un

théâtre où ceux qui ne pensent pas comme vous pourront trouver d'autres

plaisirs mieux accommodés à leur goût. Ainsi nous serons débarrassés de

vous et vous de nous, et chacun sera content.

DES MAÎTRESSES. Si je veux observer la loi des contrastes, qui

gouverne l'ordre moral et l'ordre physique, je suis obligé de ranger

dans la classe des femmes dangereuses aux gens de lettres, _la femme

honnête_, le bas-bleu et l'actrice;--_la femme honnête_, parce qu'elle

appartient nécessairement à deux hommes et qu'elle est une médiocre

pâture pour l'âme despotique d'un poète;--le bas-bleu, parce que c'est

un homme manqué;--l'actrice, parce qu'elle est frottée de littérature

et qu'elle parle argot,--bref, parce que ce n'est pas une femme dans

toute l'acception du mot,--le public lui étant une chose plus précieuse

que l'amour.

Vous figurez-vous un poète amoureux de sa femme et contraint de lui

voir jouer un travesti? Il me semble qu'il doive mettre le feu au

théâtre.

Vous figurez-vous celui-ci obligé d'écrire un rôle pour sa femme qui

n'a pas de talent?

Et cet autre suant à rendre par des épigrammes au public de

l'avant-scène les douleurs que ce public lui a faites dans l'être

le plus cher,--cet être que les Orientaux enfermaient sous triple

clef, avant qu'ils ne vinssent étudier le droit à Paris? C'est parce

que tous les vrais littérateurs ont horreur de la littérature à de

certains moments que je n'admets pour eux âmes libres et fières,

esprits fatigués, qui ont toujours besoin de se reposer leur septième

jour,--que deux classes de femmes possibles: les filles ou les femmes

bêtes, l'amour ou le pot-au-feu.--Frères est-il besoin d'en expliquer

les raisons?

De l'amour · 第 13 / 37 题