Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule; ces
subtiles et terribles _mirettes_, que je reconnais à leur effrayante
malice! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de
l'imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles
noires qui commandent la curiosité et l'admiration.
«Ce monstre est un de ces animaux qu'on appelle généralement «mon
ange!» c'est à dire une femme.»
«Maintenant, à nous deux, chère précieuse! A voir les enfers dont le
monde est peuplé, que voulez-vous que je pense de votre joli enfer,
vous qui ne reposez que sur des étoffes aussi douces que votre peau,
qui ne mangez que de la viande cuite, et pour qui un domestique habile
prend soin de découper les morceaux?
«Et que peuvent signifier pour moi tous ces petits soupirs qui gonflent
votre poitrine parfumée, robuste coquette? Et toutes ces affectations
apprises dans les livres, et cette infatigable mélancolie, faite pour
inspirer au spectateur un tout autre sentiment que la pitié? En vérité,
il me prend quelquefois envie de vous apprendre ce que c'est que le
vrai malheur.
«A vous voir ainsi, ma belle délicate, les pieds dans la fange et les
yeux tournés vaporeusement vers le ciel, comme pour lui demander un
roi, on dirait vraisemblablement une jeune grenouille qui invoquerait
l'idéal. Si vous méprisez le soliveau (ce que je suis maintenant, comme
vous savez bien), gare la grue _qui vous croquera, vous gobera et vous
tuera à son plaisir!_
«Tant poète que je sois, je ne suis pas aussi dupe que vous voudriez
le croire, et si vous me fatiguez trop souvent de vos _précieuses_
pleurnicheries, je vous traiterai en _femme sauvage_, ou je vous
jetterai par la fenêtre, comme une bouteille vide.
Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien
faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de
l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se
montre, à l'inconnu qui passe.
L'enfant attira ses camarades plus près de lui, et parla d'une voix
plus basse.--«Ça fait un singulier effet, allez, de n'être pas couché
seul et d'être dans un lit avec sa bonne, dans les ténèbres. Comme je
ne dormais pas, je me suis amusé, pendant qu'elle dormait, à passer
ma main sur ses bras, sur son cou et sur ses épaules. Elle a les bras
et le cou bien plus gros que toutes les autres femmes, et la peau en
est si douce, si douce, qu'on dirait du papier à lettre ou du papier
de soie. J'y avais tant de plaisir que j'aurais longtemps continué, si
je n'avais pas eu peur, peur de la réveiller d'abord, et puis encore
peur de je ne sais quoi. Ensuite j'ai fourré ma tête dans ses cheveux
qui pendaient dans son dos, épais comme une crinière, et ils sentaient
aussi bon, je vous assure, que les fleurs du jardin, à cette heure-ci.
Essayez, quand vous pourrez, d'en faire autant que moi, et vous verrez!»
Il y a des femmes qui inspirent l'envie de les vaincre et de jouir
d'elles; mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son
regard.
«Tous les hommes ont eu l'âge de Chérubin: c'est l'époque où, faute
de dryades, on en embrasse, sans dégoût, le tronc des chênes. C'est
le premier degré de l'amour. Au second degré, on commence à choisir.
Pouvoir délibérer, c'est déjà une décadence. C'est alors qu'on
recherche décidément la beauté. Pour moi, Messieurs, je me fais gloire
d'être arrivé, depuis longtemps, à l'époque climatérique du troisième
degré où la beauté elle-même ne suffit plus, si elle n'est assaisonnée
par le parfum, la parure, etc... J'avouerai même que j'aspire
quelquefois, comme à un bonheur inconnu, à un certain quatrième degré
qui doit marquer le calme absolu. Mais, durant toute ma vie, excepté à
l'âge de Chérubin, j'ai été plus sensible que tout autre à l'énervante
sottise, à l'irritante médiocrité des femmes. Ce que j'aime surtout
dans les animaux, c'est, leur candeur. Jugez donc combien j'ai dû
souffrir par ma dernière maîtresse.
À des esprits niais il paraîtra singulier, et même impertinent, qu'un
tableau de voluptés artificielles soit dédié à une femme, source la
plus ordinaire des voluptés les plus naturelles. Toutefois il est
évident que comme le monde naturel pénètre dans le spirituel, lui sert
de pâture et concourt ainsi à opérer cet amalgame indéfinissable que
nous nommons notre individualité, la femme est l'être qui projette la
plus grande ombre ou la plus grande lumière dans nos rêves. La femme
est fatalement suggestive; elle vit d'une autre vie que la sienne
propre; elle vit spirituellement dans les imaginations qu'elle hante et
qu'elle féconde.
Quant à l'amour, j'ai entendu bien des personnes animées d'une
curiosité; de lycéen, chercher à se renseigner auprès de celles à qui
était familier l'usage du haschisch. Que peut être cette ivresse de
l'amour, déjà si puissante à son état naturel, quand elle est enfermée
dans l'autre ivresse, comme un soleil dans un soleil? Telle est la
question qui se dressera dans une foule d'esprits que j'appellerai
les badauds du monde intellectuel. Pour répondre à un sous-entendu
déshonnête, à cette partie de la question qui n'ose pas se produire, je
renverrai le lecteur à Pline, qui a parlé quelque part des propriétés
du chanvre de façon à dissiper sur ce sujet bien des illusions. On
sait, en outre, que l'atonie est le résultat le plus ordinaire de
l'abus que les hommes font de leurs nerfs et des substances propres à
les exciter. Or, comme il ne s'agit pas ici de puissance effective,
mais d'émotion ou de susceptibilité, je prierai simplement le
lecteur de considérer que l'imagination d'un homme nerveux, enivré
de haschisch, est poussée jusqu'à un degré prodigieux, aussi peu
déterminable que la force extrême possible du vent dans un ouragan,
et ses sens subtilisés à un point presque aussi difficile à définir.
Il est donc permis de croire qu'une caresse légère, la plus innocente
de toutes, une poignée de main, par exemple, peut avoir une valeur
centuplée par l'état actuel de l'âme et des sens, et les conduire
peut-être, et très rapidement, jusqu'à cette syncope qui est considérée
par les vulgaires mortels comme le _summum_ du bonheur. Mais que le
haschisch réveille, dans une imagination souvent occupée des choses
de l'amour, des souvenirs tendres, auxquels la douleur et le malheur
donnent même un lustre nouveau, cela est indubitable. Il n'est pas
moins certain qu'une forte dose de sensualité se mêle à ces agitations
de l'esprit; et d'ailleurs il n'est pas inutile de remarquer, ce qui
suffirait à constater sur ce point l'immoralité du haschisch, qu'une
secte d'Ismaïlites (c'est des Ismaïlites que sont issus les Assassins)
égarait ses adorations bien au-delà de l'impartial Lingam, c'est à dire
jusqu'au culte absolu et exclusif de la moitié féminine du symbole. Il
n'y aurait rien que de naturel, chaque homme étant la représentation
de l'histoire, de voir une hérésie obscène, une religion monstrueuse
se produire dans un esprit qui s'est lâchement livré à la merci d'une
drogue infernale, et qui sourit à la dilapidation de ses propres
facultés.
Les femmes galantes à grandes prétentions, grandes liseuses de romans,
se font appeler volontiers _miss Douglas, miss Montaguë_, etc..., mais
les plus humbles parmi ces pauvres filles ne se font connaître que par
leur nom de baptême, Mary, Jane, Frances, etc...
...Les hommes qui ont été élevés par les femmes et parmi les femmes
ne ressemblent pas tout à fait aux autres hommes, en supposant même
l'égalité dans le tempérament ou dans les facultés spirituelles. Le
bercement des nourrices, les câlineries maternelles, les chatteries des
sœurs, surtout des aînées, espèce de mères diminutives, transforment,
pour ainsi dire, en la pétrissant, la pâte masculine. L'homme qui, dès
le commencement, a été longtemps baigné dans la molle atmosphère de la
femme, dans l'odeur de ses mains, de son sein, de ses genoux, de sa
chevelure, de ses vêtements souples et flottants,
Dulce balneum suavibus
Unguentatum odoribus,
y a contracté une délicatesse d'épiderme et une distinction d'accent,
une espèce d'androgynéité, sans lesquelles le génie le plus âpre et
le plus viril reste, relativement à la perfection dans l'art, un être
incomplet. Enfin, je veux dire que le goût précoce du _monde_ féminin,
_mundi muliebris_, de tout cet appareil ondoyant, scintillant et
parfumé, fait les génies supérieurs.
Ce qu'il y a de plus désolant, dit-il, c'est que tout amour fait
toujours une mauvaise fin, d'autant plus mauvaise qu'il était plus
divin, plus ailé à son commencement. Il n'est pas de rêve, quelque
idéal qu'il soit, qu'on ne retrouve avec un poupard glouton suspendu
au sein; il n'est pas de retraite, de maisonnette si délicieuse et si
ignorée, que la pioche ne vienne abattre. Encore cette destruction
est-elle toute matérielle; mais il en est une autre plus impitoyable
et plus secrète qui s'attaque aux choses invisibles. Figurez-vous
qu'au moment où vous vous appuyez sur l'être de votre choix, et
que vous lui dites: Envolons-nous ensemble et cherchons le fond du
ciel!--une voix implacable et sérieuse penche à votre oreille pour
vous dire que nos passions sont des menteuses, que c'est notre myopie
qui fait les beaux visages et notre ignorance les belles âmes, et
qu'il vient nécessairement un jour où l'idole, pour le regard plus
clairvoyant, n'est plus qu'un objet, non pas de haine, mais de mépris
et d'étonnement!
Les enfants maladifs qui sortent d'un amour mourant sont la triste
débauche et la hideuse impuissance: la débauche de l'esprit,
l'impuissance du cœur, qui font que l'un ne vit plus que par
curiosité, et que l'autre se meurt chaque jour de lassitude.
...Il me semble qu'on ne peut pas plus accuser une honnête fille qui
veut se marier de faire un choix imprudent, qu'une femme perdue de
prendre un amant ignoble. L'une et l'autre,--malheureuses que nous
sommes!--sont également ignorantes. Il manque à ces malheureuses
victimes, qu'on nomme filles à marier, une honteuse éducation, je veux
dire la connaissance des vices d'un homme. Je voudrais que chacune de
ces pauvres petites, avant de subir le lien conjugal, pût entendre
dans un lieu secret, et sans être vue, deux hommes causer entre eux
des choses de la vie, et surtout des femmes. Après cette première et
redoutable épreuve, elles pourraient se livrer avec moins de danger aux
chances terribles du mariage, connaissant le fort et le faible de leurs
futurs tyrans.
Une femme belle et instruite se doit à Paris. Il faut qu'elle sache
poser devant le monde et faire tomber quelques-uns de ses rayons sur
son mari.--Une femme qui a l'esprit noble et du bon sens sait qu'elle
n'a de gloire à attendre ici-bas qu'autant qu'elle fait une partie de
la gloire de son compagnon de voyage, qu'elle sert les vertus de son
mari, et surtout qu'elle n'obtient de respect qu'autant qu'elle le fait
respecter.
La vanité d'un mari fait la vertu d'une femme amoureuse.
Pourquoi donc, entre deux beautés égales, les hommes préfèrent-ils
souvent la fleur que tout le monde a respirée, à celle qui s'est
toujours gardée des passants dans les allées les plus obscures du
jardin conjugal? Pourquoi donc les femmes prodigues de leur corps,
trésor dont un seul sultan doit avoir la clef, possèdent-elles plus
d'adorateurs que nous autres, malheureuses martyres d'un amour unique?
De quel charme si magique le vice auréole-t-il certaines créatures?
Quel aspect gauche et repoussant leur vertu donne-t-elle à certaines
autres?
Quiconque a voulu, sans avoir en lui la force absolutrice de Valmont
ou de Lovelace, posséder une honnête femme qui ne s'en souciait guère,
sait avec quelle risible et emphatique gaucherie chacun dit en montrant
son cœur: prenez mon ours...
Cette jambe était déjà, pour Samuel, l'objet d'un éternel désir.
Longue, fine, forte, grasse et nerveuse à la fois, elle avait toute
la correction du beau et tout l'attrait libertin du joli. Tranchée
perpendiculairement à l'endroit le plus large, cette jambe eût donné
une espèce de triangle dont le sommet eût été situé sur le tibia,
et dont la ligne arrondie du mollet eût fourni la base convexe. Une
vraie jambe d'homme est trop dune, les jambes de femmes crayonnées par
Devéria sont trop molles pour en donner une idée.
Quoiqu'il fût une imagination dépravée, et peut-être à cause de
cela même, l'amour était chez lui moins une affaire des sens que du
raisonnement. C'était surtout l'admiration et l'appétit du beau; il
considérait la reproduction comme un vice de l'amour, la grossesse
comme une maladie d'araignée. Il a écrit quelque part: les anges sont
hermaphrodites et stériles.--Il aimait un corps humain comme une
harmonie matérielle, comme une belle architecture, plus le mouvement;
et ce matérialisme absolu n'était pas loin de l'idéalisme le plus pur.
Comme dans le beau, qui est la cause de l'amour, il y avait selon lui
deux éléments: la ligne et l'attrait.
...L'amour terrible, désolant et honteux, l'amour maladif des
courtisanes..., toutes les tortures de la jalousie, et l'abaissement
et la tristesse où nous jette la conscience d'un mal incurable et
constitutionnel,--bref, toutes les horreurs de ce mariage vicieux qu'on
nomme le concubinage.
Une figure bien dessinée vous pénètre d'un plaisir tout à fait étranger
au sujet. Voluptueuse ou terrible, cette figure ne doit son charme qu'à
l'arabesque qu'elle découpe dans l'espace. Les membres d'un martyr
qu'on écorche, le corps d'une nymphe pâmée, s'ils sont savamment
dessinés, comportent un genre de plaisir dans les éléments duquel le
sujet n'entre pour rien; si pour vous il en est autrement, je serai
forcé de croire que vous êtes un bourreau ou un libertin.
Les femmes sentimentales et précieuses seront peut-être choquées
d'apprendre que, semblable à Michel-Ange (rappelez-vous la fin d'un de
ses sonnets: «Sculpture! divine Sculpture, tu es ma seule amante!»),
Delacroix avait fait de la Peinture son unique muse, son unique
maîtresse, sa seule et suffisante volupté.
Sans doute il avait beaucoup aimé la femme aux heures agitées de sa
jeunesse. Qui n'a pas trop sacrifié à cette idole redoutable? Et qui
ne sait que ce sont justement ceux qui l'ont le mieux servie qui s'en
plaignent le plus? Mais longtemps déjà avant sa fin, il avait exclu
la femme de sa vie. Musulman, il ne l'eût peut-être pas chassée de la
mosquée, mais il se fût étonné de l'y voir entrer, ne comprenant pas
bien quelle sorte de conversation elle peut tenir à Allah.
En cette question, comme en beaucoup d'autres, l'idée orientale prenait
en lui vivement et despotiquement le dessus. Il considérait la femme
comme un objet d'art, délicieux et propre à exciter l'esprit, mais un
objet d'art désobéissant et troublant, si on lui livre le seuil du
cœur, et dévorant gloutonnement le temps et les forces.
Je me souviens qu'une fois, dans un lieu public, comme je lui montrais
le visage d'une femme d'une originale beauté et d'un caractère
mélancolique, il voulut bien en goûter la beauté, mais me dit, avec
son petit rire, pour répondre au reste: « Comment voulez-vous qu'une
femme puisse être mélancolique?» insinuant sans doute par là que, pour
connaître le sentiment de la mélancolie, il manque à la femme _certaine
chose_ essentielle.
C'est là, malheureusement, une théorie bien injurieuse, et je ne
voudrais pas préconiser des opinions diffamatoires sur un sexe qui
a si souvent montré d'ardentes vertus. Mais on m'accordera bien que
c'est une théorie de prudence; que le talent ne saurait trop s'armer
de prudence dans un monde plein d'embûches, et que l'homme de génie
possède le privilège de certaines doctrines (pourvu qu'elles ne
troublent pas l'ordre) qui nous scandaliseraient justement chez le pur
citoyen ou le simple père de famille.
...L'amateur du beau sexe compose sa famille de toutes les beautés
trouvées, trouvables et introuvables.
...L'attitude, le regard, la grimace, l'aspect vital d'une de ces
créatures que le dictionnaire de la mode a successivement classées sous
les titres grossiers ou badins d'_impures_, de _filles entretenues_, de
_lorettes_ et de _biches._
...Les lourdes voitures massives, espèces de carrosses à la Louis
XIV, dorés et agrémentés par le caprice oriental, d'où jaillissent
quelquefois des regards curieusement féminins, dans le strict
intervalle que laissent aux yeux les bandes de mousseline collées
sur le visage; les danses frénétiques des baladins du _troisième
sexe_ (Jamais l'expression bouffonne de Balzac ne fut plus applicable
que dans le cas présent, car, sous la palpitation de ces lueurs
tremblantes, sous l'agitation de ces amples vêtements, sous cet ardent
maquillage des joues, des yeux et des sourcils, dans ces gestes
hystériques et convulsifs, dans ces longues chevelures flottant sur
les reins, il vous serait difficile, pour ne pas dire impossible, de
deviner la virilité); enfin, les femmes galantes (si toutefois l'on
peut prononcer le mot de galanterie à propos de l'Orient), généralement
composées de Hongroises, de Valaques, de Juives, de Polonaises, de
Grecques et d'Arméniennes; car, sous un gouvernement despotique, ce
sont les races opprimées, et, parmi elles, celles surtout qui ont le
plus à souffrir, qui fournissent le plus de sujets à prostitution.
De ces femmes, les unes ont conservé le costume national, les vestes
brodées, à manches courtes, l'écharpe tombante, les vastes pantalons,
les babouches retroussées, les mousselines rayées ou lamées et tout le
clinquant du pays natal; les autres, et ce sont les plus nombreuses,
ont adopté le signe principal de la civilisation, qui, pour une femme,
est invariablement la crinoline, en gardant toutefois, dans un coin de
leur ajustement, un léger souvenir caractéristique de l'Orient, si bien
qu'elles ont l'air de Parisiennes qui auraient voulu se déguiser.
Il est malheureusement bien vrai que, sans le loisir et l'argent,
l'amour ne peut être qu'une orgie de roturier ou l'accomplissement d'un
devoir conjugal. Au lieu du caprice brûlant ou rêveur, il devient une
répugnante _utilité._
Si je parle de l'amour à propos du dandysme, c'est que l'amour est
l'occupation naturelle des oisifs. Mais le dandy ne vise pas à l'amour
comme but spécial.
L'être qui est, pour la plupart des hommes, la source des plus vives,
et même, disons-le à la honte des voluptés philosophiques, des plus
durables jouissances; l'être vers qui ou au profit de qui tendent
tous leurs efforts; cet être terrible et incommunicable comme Dieu
(avec cette différence que l'infini ne se communique pas parce qu'il
aveuglerait et écraserait le fini, tandis que l'être dont nous
parlons n'est peut-être incompréhensible que parce qu'il n'a rien à
communiquer); cet être en qui Joseph de Maistre voyait _un bel animal_
dont les grâces égayaient et rendaient plus facile le jeu sérieux de
la politique; pour qui et par qui se font et défont les fortunes; pour
qui, mais surtout _par qui_ les artistes et les poètes composent leurs
plus délicats bijoux; de qui dérivent les plaisirs les plus énervants
et les douleurs les plus fécondantes, la femme, en un mot, n'est pas
seulement pour l'artiste en général la femelle de l'homme. C'est plutôt
une divinité, un astre, qui préside à toutes les conceptions du cerveau
mâle; c'est un miroitement de toutes les grâces de la nature condensées
dans un seul être; c'est l'objet de l'admiration et de la curiosité
la plus vive que le tableau de la vie puisse offrir au contemplateur.
C'est une espèce d'idole, stupide peut-être, mais éblouissante,
enchanteresse, qui tient les destinées et les volontés suspendues à ses
regards. Ce n'est pas, dis-je, un animal dont les membres, correctement
assemblés, fournissent un parfait exemple d'harmonie; ce n'est même
pas le type de beauté pure, tel que peut le rêver le sculpteur dans
ses plus sévères méditations; non, ce ne serait pas encore suffisant
pour en expliquer le mystérieux et complexe enchantement. Nous n'avons
que faire ici de Winckelman et de Raphaël; et je suis bien sûr que M.
Constantin Guys, malgré toute l'étendue de son intelligence (cela soit
dit sans lui faire injure), négligerait un morceau de la statuaire
antique, s'il lui fallait perdre ainsi l'occasion de savourer un
portrait de Reynolds ou de Lawrence. Tout ce qui orne la femme, tout
ce qui sert à illustrer sa beauté, fait partie d'elle-même; et les
artistes qui se sont particulièrement appliqués à l'étude de cet être
énigmatique raffolent autant de tout le _mundus muliebris_ que de la
femme elle-même. La femme est sans doute une lumière, un regard, une
invitation au bonheur, une parole quelquefois; mais elle est surtout
une harmonie générale, non seulement dans son allure et le mouvement de
ses membres, mais aussi dans les mousselines, les gazes, les vastes et
chatoyantes nuées d'étoffes dont elle s'enveloppe, et qui sont comme
les attributs et le piédestal de sa divinité; dans le métal et le
minéral qui serpentent autour de ses bras et de son cou, qui ajoutent
leurs étincelles au feu de ses regards, ou qui jasent doucement à ses
oreilles. Quel poète oserait, dans la peinture du plaisir causé par
l'apparition d'une beauté, séparer la femme de son costume? Quel est
l'homme qui, dans la rue, au théâtre, au bois, n'a pas joui, de la
manière la plus désintéressée, d'une toilette savamment composée, et
n'en a pas emporté une image inséparable de la beauté de celle à qui
elle appartenait, faisant ainsi des deux, de la femme et de la robe,
une totalité indivisible? C'est ici le lieu, ce me semble, de revenir
sur certaines questions relatives à la mode et à la parure, que je n'ai
fait qu'effleurer au commencement de cette étude, et de venger l'art de
la toilette des ineptes calomnies dont l'accablent certains amants très
équivoques de la nature.
Malheur à celui qui, comme Louis XV (qui fut non le produit d'une
civilisation, mais d'une récurrence de barbarie), pousse la dépravation
jusqu'à ne plus goûter que la _simple nature._
On sait que Mme Dubarry, quand elle voulait éviter de recevoir le roi,
avait soin de mettre du rouge. C'était un signe suffisant. Elle fermait
ainsi sa porte. C'était en s'embellissant qu'elle faisait fuir ce royal
disciple de la nature.
La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une espèce
de devoir en s'appliquant à paraître magique et surnaturelle; il faut
qu'elle s'étonne, qu'elle charme; idole, elle doit se dorer pour
être adorée. Elle doit donc emprunter à tous les arts les moyens de
s'élever au-dessus de la nature pour mieux subjuguer les cœurs et
frapper les esprits. Il importe fort peu que la ruse et l'artifice
soient connus de tous, si le succès en est certain et l'effet toujours
irrésistible. C'est dans ces considérations que l'artiste philosophe
trouvera facilement la légitimation de toutes les pratiques employées
dans tous les temps par les femmes pour consolider et diviniser, pour
ainsi dire, leur fragile beauté. L'énumération en serait innombrable;
mais, pour nous restreindre à ce que notre temps appelle vulgairement
_maquillage_, qui ne voit que l'usage de la poudre de riz, si
niaisement anathématisé par les philosophes candides, a pour but et
pour résultat de faire disparaître du teint toutes les taches que la
nature y a outrageusement semées, et de créer une unité abstraite
dans le grain et la couleur de la peau, laquelle l'unité comme celle
produite par le maillot, rapproche immédiatement l'être humain de
la statue, c'est à dire d'un être divin et supérieur? Quant au noir
artificiel qui cerne l'œil et au rouge qui marque la partie supérieure
de la joue, bien que l'usage en soit tiré du même principe, du besoin
de surpasser la nature, le résultat est fait pour satisfaire à un
besoin tout opposé. Le rouge et le noir représentent la vie, une vie
surnaturelle et excessive; ce cadre noir rend le regard plus profond et
plus singulier, donne à l'œil une apparence plus décidée de fenêtre
ouverte sur l'infini; le rouge, qui enflamme la pommette, augmente
encore la clarté de la prunelle et ajoute à un beau visage féminin la
passion mystérieuse de la prêtresse.
Ainsi, si je suis bien compris, la peinture du visage ne doit pas être
employée dans le but vulgaire, inavouable, d'imiter la belle nature et
de rivaliser avec la jeunesse. On a d'ailleurs observé que l'artifice
n'embellissait pas la laideur et ne pouvait servir que la beauté. Qui
oserait assigner à l'art la fonction stérile d'imiter la nature? Le
maquillage n'a pas à se cacher, à éviter de se laisser deviner; il
peut, au contraire, s'étaler, sinon avec affectation, au moins avec une
espèce de candeur.
Je permets volontiers à ceux-là, que leur lourde gravité empêche de
chercher le beau jusque dans ses plus minutieuses manifestations, de
rire de mes réflexions et d'en accuser la puérile solennité; leur
jugement austère n'a rien qui me touche; je me contenterai d'en
appeler auprès des véritables artistes, ainsi que des femmes qui ont
reçu en naissant une étincelle de ce feu sacré dont elles voudraient
s'illuminer tout entières.
Ainsi, Constantin Guys s'étant imposé la tâche de chercher et
d'expliquer la beauté dans la _modernité_, représente volontiers des
femmes très parées et embellies par toutes les pompes artificielles, à
quelque ordre de la société qu'elles appartiennent. D'ailleurs, dans
la collection de ses œuvres comme dans le fourmillement de la vie
humaine, les différences de caste et de race, sous quelque appareil de
luxe que les sujets se présentent, sautent immédiatement à l'œil du
spectateur.
Tantôt, frappées par la clarté diffuse d'une salle de spectacle
recevant et renvoyant la lumière avec leurs yeux, avec leurs bijoux,
avec leurs épaules, apparaissent, resplendissantes comme des portraits
dans la loge qui leur sert de cadre, des jeunes filles du meilleur
monde. Les unes, graves et sérieuses, les autres blondes et évaporées.
Les unes étalent avec une insouciance aristocratique une gorge précoce,
les autres montrent avec candeur une poitrine garçonnière. Elles ont
l'éventail aux dents, l'œil vague ou fixe; elles sont théâtrales et
solennelles comme le drame ou l'opéra qu'elles font semblant d'écouter.
Tantôt, nous voyons se promener nonchalamment, dans les allées des
jardins publics, d'élégantes familles, les femmes se traînant avec
un air tranquille au bras de leurs maris, dont l'air solide et
satisfait révèle une fortune faite et le contentement de soi-même. Ici
l'apparence cossue remplace la distinction sublime. De petites filles
maigrelettes, avec d'amples jupons, et ressemblant par leurs gestes
et leur tournure à de petites femmes, sautent à la corde, jouent au
cerceau ou se rendent des visites en plein air, répétant ainsi la
comédie donnée à domicile par leurs parents.
Emergeant d'un mondé inférieur, fières d'apparaître enfin au soleil de
la rampe, des filles de petits théâtres, minces, fragiles, adolescentes
encore, secouent sur leurs formes virginales et maladives des
travestissements absurdes, qui ne sont d'aucun temps et qui font leur
joie.
À la porte d'un café, s'appuyant aux vitres illuminées par devant et
par derrière, s'étale un de ces imbéciles, dont l'élégance est faite
par son tailleur et la tête par son coiffeur. À côté de lui, les
pieds soutenus par l'indispensable tabouret, est assise sa maîtresse,
grande drôlesse à qui il ne manque presque rien (ce presque rien,
c'est presque tout, c'est la distinction) pour ressembler à une grande
dame. Comme son joli compagnon, elle a tout l'orifice de sa petite
bouche occupé par un cigare disproportionné. Ces deux êtres ne pensent
pas. Est-il bien sûr même qu'ils regardent? à moins que, Narcisses de
l'imbécillité, ils ne contemplent la foule comme un fleuve qui leur
rend leur image. En réalité, ils existent bien plutôt pour le plaisir
de l'observateur que pour leur plaisir propre.
Voici, maintenant, ouvrant leurs galeries pleines de lumière et de
mouvement, ces Valentinos, ces Casinos, ces Prados (autrefois des
Tivolis, des Idalies, des Folies, des Paphos), ces capharnaüms, où
l'exubérance de la jeunesse fainéante se donne carrière. Des femmes,
qui ont exagéré la mode jusqu'à en altérer la grâce et en détruire
l'intention, balayent fastueusement les parquets avec la queue de leurs
robes et la pointe de leurs châles; elles vont, elles viennent, passent
et repassent, ouvrant un œil étonné comme celui des animaux, ayant
l'air de ne rien voir, mais examinant tout.
Sur un fond d'une lumière infernale ou sur un fond d'aurore boréale,
rouge, orangé, sulfureux, rose (le rose révélant une idée d'extase
dans la frivolité), quelquefois violet (couleur affectionnée des
chanoinesses, braise qui s'éteint derrière un rideau d'azur), sur ces
fonds magiques, imitant diversement les feux de Bengale, s'enlève
l'image variée de la beauté interlope. Ici majestueuse, là légère,
tantôt svelte, grêle même, tantôt cyclopéenne; tantôt petite et
pétillante, tantôt lourde et monumentale. Elle a inventé une élégance
provocante et barbare, ou bien elle vise, avec plus ou moins de
bonheur, à la simplicité usitée dans un meilleur monde. Elle s'avance,
glisse, danse, roule avec son poids de jupons brodés qui lui sert à
la fois de piédestal et de balancier; elle darde son regard sous son
chapeau, comme un portrait dans son cadre. Elle représente bien la
sauvagerie dans la civilisation. Elle a sa beauté qui lui vient du Mal,
toujours dénuée de spiritualité, mais quelquefois teintée d'une fatigue
qui joue la mélancolie. Elle porte le regard à l'horizon, comme la
bête de proie; même égarement, même distraction indolente, et aussi,
parfois, même fixité d'attention. Type de bohème errant sur les confins
d'une société régulière, la trivialité de sa vie, qui est une vie de
ruse et de combat, se fait fatalement jour à travers son enveloppe
d'apparat. On peut lui appliquer justement ces paroles du maître
inimitable, de La Bruyère: «_Il y a dans quelques femmes une grandeur
artificielle, attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux
façons de marcher, et qui ne va pas plus loin._»
Les considérations relatives à la courtisane peuvent, jusqu'à un
certain point, s'appliquer à la comédienne; car, elle aussi, elle
est une créature d'apparat, un objet de plaisir public. Mais ici la
conquête, la proie, est d'une nature plus noble, plus spirituelle. Il
s'agit d'obtenir la faveur générale, non pas seulement par la pure
beauté physique, mais aussi par des talents de l'ordre le plus rare.
Si par un côté la comédienne touche à la courtisane, par l'autre elle
confine au poète. N'oublions pas qu'en dehors de la beauté naturelle,
et même de l'artificielle, il y a dans tous les êtres un idiotisme
de métier, une caractéristique qui peut se traduire physiquement en
laideur, mais aussi en une sorte de beauté professionnelle.
Dans cette galerie immense de la vie de Londres et de la vie de
Paris, nous rencontrons les différents types de la femme errante, de
la femme révoltée à tous les étages: d'abord la femme galante, dans
sa première fleur, visant aux airs patriciens, fière à la fois de sa
jeunesse et de son luxe, où elle met tout son génie et toute son âme,
retroussant délicatement avec deux doigts un large pan du satin, de
la soie ou du velours qui flotte autour d'elle, et posant en avant
son pied pointu dont la chaussure trop ornée suffirait à la dénoncer,
à défaut de l'emphase un peu vive de toute sa toilette; en suivant
l'échelle, nous descendons jusqu'à ces esclaves qui sont confinées dans
ces bouges, souvent décorés comme des cafés; malheureuses placées sous
la plus avare tutelle, et qui ne possèdent rien en propre, pas même
l'excentrique parure qui sert de condiment à leur beauté.
Parmi celles-là, les unes, exemples d'une fatuité innocente et
monstrueuse, portent dans leurs têtes et dans leurs regards,
audacieusement levés, le bonheur évident d'exister (en vérité
pourquoi?) Parfois elles trouvent, sans les chercher, des poses d'une
audace et d'une noblesse qui enchanteraient le statuaire le plus
délicat, si le statuaire moderne avait le courage et l'esprit de
ramasser la noblesse partout, même dans la fange; d'autres fois elles
se montrent prostrées dans des attitudes désespérées d'ennui, dans des
indolences d'estaminet, d'un cynisme masculin, fumant des cigarettes
pour tuer le temps, avec la résignation du fatalisme oriental; étalées,
vautrées sur des canapés, la jupe arrondie par derrière et par devant
en un double éventail, ou accrochées en équilibre sur des tabourets
et des chaises; lourdes, mornes, stupides, extravagantes, avec des
yeux vernis par l'eau-de-vie et des fronts bombés par l'entêtement.
Nous sommes descendus jusqu'au dernier degré de la spirale, jusqu'à la
_fæmina simplex_ du satirique latin. Tantôt nous voyons se dessiner,
sur le fond d'une atmosphère où l'alcool et le tabac ont mêlé leurs
vapeurs, la maigreur enflammée de la phtisie ou les rondeurs de
l'adiposité, cette hideuse santé de la fainéantise. Dans un chaos
brumeux et doré, non soupçonné par les chastetés indigentes, s'agitent
et se convulsent des nymphes macabres et des poupées vivantes dont
l'œil enfantin laisse échapper une clarté sinistre; cependant que
derrière un comptoir chargé de bouteilles de liqueurs se prélasse une
grosse mégère dont la tête, serrée dans un sale foulard qui dessine sur
le mur l'ombre de ses pointes sataniques, fait penser que tout ce qui
est voué au Mal est condamné à porter des cornes.
En vérité, ce n'est pas plus pour complaire an lecteur que pour le
scandaliser que j'ai étalé devant ses yeux de pareilles images;
dans l'un on l'autre cas, c'eût été lui manquer de respect. Ce qui
les rend précieuses et les consacre, c'est les innombrables pensées
qu'elles font naître, généralement sévères et noires. Mais si, par
hasard, quelqu'un malavisé cherchait dans ces compositions de M. Guys,
disséminées un peu partout, l'occasion de satisfaire une malsaine
curiosité, je le préviens charitablement qu'il n'y trouvera rien de ce
qui peut exciter une imagination malade. Il ne rencontrera rien que
le vice inévitable, c'est à dire le regard du démon embusqué dans les
ténèbres, ou l'épaule de Messaline miroitant sous le gaz; rien que
l'art pur, c'est à dire la beauté particulière du mal, le beau dans
l'horrible. Et même, pour le redire en passant, la sensation générale
qui émane de tout ce capharnaüm contient plus de tristesse que de
drôlerie. Ce qui fait leur fécondité morale. Elles sont grosses de
suggestions, mais de suggestions cruelles, âpres, que ma plume, bien
qu'accoutumée à lutter contre les représentations plastiques, n'a
peut-être traduites qu'insuffisamment.
N'avons-nous pas vu récemment un écrivain illustre et des plus
accrédités affirmer que si Raymond Lulle est devenu théologien, c'est
que Dieu l'a puni d'avoir reculé devant le cancer qui dévorait le sein
d'une dame, objet de ses galanteries! S'il l'eût véritablement aimée,
ajoute-t-il, combien cette infirmité l'eût embellie à ses yeux!--Aussi
est-il devenu _théologien!_ Ma foi! c'est bien fait.--Le même auteur
conseille au mari-providence de fouetter sa femme, quand elle vient,
_suppliante_, réclamer le _soulagement de l'expiation._
S'il est un sentiment vulgaire, usé, à la portée de toutes les femmes,
certes, c'est la pudeur. Mais ici la pudeur à un caractère superlatif
qui la fait ressembler à une religion; c'est le culte de la femme
pour elle-même; c'est une pudeur archaïque, asiatique, participant de
l'énormité du monde ancien, une véritable fleur de serre, harem ou
gynécée. L'œil profane ne la souille pas moins que la bouche ou la
main. Contemplation, c'est possession. Candaule a montré à son ami
Gygès les beautés secrètes de l'épouse; donc Candaule est coupable, il
mourra. Gygès est désormais le seul époux possible pour une reine si
jalouse d'elle-même.
L'histoire de la jeunesse, sous le règne de Louis-Philippe, est
une histoire de lieux de débauche et de restaurants. Avec moins
d'impudence, avec moins de prodigalités, avec plus de réserve, les
filles entretenues obtinrent, sous le règne de Louis-Philippe, une
gloire et une importance égales à celles qu'elles eurent sous l'Empire.
TANNHAÜSER.--Tout à l'heure, en essayant de décrire la partie
voluptueuse de l'ouverture, je priais le lecteur de détourner sa pensée
des hymnes vulgaires de l'amour, tels que les peut concevoir un galant
en belle humeur; en effet, il n'y a ici rien de trivial; c'est plutôt
le débordement d'une nature énergique, qui verse dans le mal toutes
les forces dues à la culture du bien; c'est l'amour effréné, immense,
chaotique, élevé jusqu'à la hauteur d'une contre-religion, d'une
religion satanique. Ainsi, le compositeur, dans la traduction musicale,
a échappé à cette vulgarité qui accompagne trop souvent la peinture
du sentiment le plus _populaire_,--j'allais dire populacier,--et pour
cela il lui a suffi de peindre l'excès dans le désir et dans l'énergie,
l'ambition indomptable, immodérée, d'une âme sensible qui s'est
trompée de voie. De même dans la représentation plastique de l'idée,
il s'est dégagé heureusement de la fastidieuse foule des victimes,
des Elvires innombrables. L'idée pure, incarnée dans l'unique Vénus,
parle bien plus haut et avec bien plus d'éloquence. Nous ne voyons
pas ici un libertin ordinaire, _voltigeant de belle en belle_, mais
l'homme général, universel, vivant morganatiquement avec l'idéal absolu
de la volupté, avec la reine de toutes les diablesses, de toutes les
faunesses et de toutes les satyresses, reléguées sous terre depuis la
mort du grand Pan, c'est à dire avec l'indestructible et irrésistible
Vénus.
Que les hommes qui peuvent se donner le luxe d'une maîtresse parmi les
danseuses de l'Opéra désirent qu'on mette le plus souvent possible en
lumière les talents et les beautés de leur emplette, c'est là certes
un sentiment presque paternel que tout le monde comprend et excuse
facilement; mais que ces mêmes hommes, sans se soucier de la curiosité
publique et des plaisirs d'autrui, rendent impossible l'exécution d'un
ouvrage qui leur déplaît parce qu'il ne satisfait pas aux exigences de
leur protectorat, voilà ce qui est intolérable. Gardez votre harem et
conservez-en religieusement les traditions; mais faites-nous donner un
théâtre où ceux qui ne pensent pas comme vous pourront trouver d'autres
plaisirs mieux accommodés à leur goût. Ainsi nous serons débarrassés de
vous et vous de nous, et chacun sera content.
DES MAÎTRESSES. Si je veux observer la loi des contrastes, qui
gouverne l'ordre moral et l'ordre physique, je suis obligé de ranger
dans la classe des femmes dangereuses aux gens de lettres, _la femme
honnête_, le bas-bleu et l'actrice;--_la femme honnête_, parce qu'elle
appartient nécessairement à deux hommes et qu'elle est une médiocre
pâture pour l'âme despotique d'un poète;--le bas-bleu, parce que c'est
un homme manqué;--l'actrice, parce qu'elle est frottée de littérature
et qu'elle parle argot,--bref, parce que ce n'est pas une femme dans
toute l'acception du mot,--le public lui étant une chose plus précieuse
que l'amour.
Vous figurez-vous un poète amoureux de sa femme et contraint de lui
voir jouer un travesti? Il me semble qu'il doive mettre le feu au
théâtre.
Vous figurez-vous celui-ci obligé d'écrire un rôle pour sa femme qui
n'a pas de talent?
Et cet autre suant à rendre par des épigrammes au public de
l'avant-scène les douleurs que ce public lui a faites dans l'être
le plus cher,--cet être que les Orientaux enfermaient sous triple
clef, avant qu'ils ne vinssent étudier le droit à Paris? C'est parce
que tous les vrais littérateurs ont horreur de la littérature à de
certains moments que je n'admets pour eux âmes libres et fières,
esprits fatigués, qui ont toujours besoin de se reposer leur septième
jour,--que deux classes de femmes possibles: les filles ou les femmes
bêtes, l'amour ou le pot-au-feu.--Frères est-il besoin d'en expliquer
les raisons?