--Quiconque écrit des maximes aime charger son caractère;--les jeunes
se griment,--les vieux s'adonissent.
Le monde, ce vaste système de contradictions,--ayant toute caducité en
grande estime,--vite, charbonnons-nous des rides;--le sentiment étant
généralement bien porté, enrubannons notre cœur comme un frontispice.
À quoi bon?--Si vous n'êtes des hommes vrais, soyez de vrais animaux.
Soyez naïfs, et vous serez nécessairement utiles ou agréables à
quelques-uns.--Mon cœur--fût-il à droite--trouvera bien mille coparias
parmi les trois milliards d'êtres qui broutent les orties du sentiment!
Si je commence par l'amour, c'est que l'amour est pour tous,--ils ont
beau le nier,--la grande chose de la vie!
Vous tous qui nourrissez quelque vautour insatiable,--vous, poètes
hoffmanniques que l'harmonica fait danser dans les régions du
cristal, et que le violon déchire comme une lame qui cherche le
cœur,--contemplateurs âpres et goulus à qui le spectacle de la nature
elle-même donne des extases dangereuses,--que l'amour vous soit un
calmant.
Poètes tranquilles,--poètes _objectifs_,--nobles partisans de la
méthode,--architectes du style,--politiques qui avez une tâche
journalière à accomplir, que l'amour vous soit un excitant, un breuvage
fortifiant et tonique, et la gymnastique du plaisir un perpétuel
encouragement vers l'action!
À ceux-ci les potions assoupissantes, à ceux-là les alcools.
Vous pour qui la nature est cruelle et le temps précieux, que l'amour
vous soit un cordial animique et brûlant.
Il faut donc choisir ses amours.
Sans nier les _coups de foudre_, ce qui est impossible,--voyez
Stendhal, _De l'Amour_, livre I, chapitre XXIII,--il faut croire que la
fatalité jouit d'une certaine élasticité qui s'appelle liberté humaine.
De même que pour les théologiens la liberté consiste à fuir les
occasions; de tentations plutôt qu'à y résister, de même, en amour, la
liberté consiste à éviter les catégories de femmes dangereuses, c'est à
dire dangereuses pour vous.
Votre maîtresse, la femme de votre ciel, vous sera suffisamment
indiquée par vos sympathies naturelles, vérifiées par Lavater, par la
peinture et la statuaire.
Les signes physiognomoniques seraient infaillibles, si on les
connaissait tous, et bien. Je ne puis pas ici donner tous les signes
physiognomoniques des femmes qui conviennent éternellement à tel ou
tel homme. Peut-être un jour accomplirai-je cette énorme tâche dans
un livre qui aura pour titre _Le Catéchisme de la femme aimée_; mais
je tiens pour certain que chacun, aidé par ses impérieuses et vagues
sympathies, et guidé par l'observation, peut trouver dans un temps
donné la femme nécessaire.
D'ailleurs, nos sympathies ne sont généralement pas dangereuses; la
nature, en cuisine comme en amour, nous donne rarement le goût de ce
qui est mauvais.
Comme j'entends le mot amour dans le sens le plus complet, je suis
obligé d'exprimer quelques maximes particulières sur des questions
délicates.
Homme du Nord, ardent navigateur perdu dans les brouillards, chercheur
d'aurores boréales plus belles que le soleil, infatigable solfier
d'idéal, aimez les femmes froides.--Aimez-les bien, car le labeur est
plus grand et plus âpre, et vous trouverez un jour plus d'honneur au
tribunal de l'Amour, qui siège par delà le bleu de l'infini!
Homme du Midi, à qui la nature claire ne peut pas donner le goût des
secrets et des mystères,--homme frivole,--de Bordeaux, de Marseille
ou d'Italie,--que les femmes ardentes vous suffisent; ce mouvement et
cette animation sont votre empire naturel;--empire amusant.
Jeune homme, qui voulez être un grand poète, gardez-vous du paradoxe
en amour; laissez les écoliers ivres de leur première pipe chanter à
tue-tête les louanges de la femme grasse; abandonnez ces mensonges
aux néophytes de l'école pseudo-romantique. Si la femme grasse est
parfois un charmant caprice, la femme maigre est un puits de volupté
ténébreuses!
Ne médisez jamais de la grande nature, et si elle vous a adjugé une
maîtresse sans gorge, dites: «Je possède un ami--avec des hanches!» et
allez au temple rendre grâce aux dieux.
Sachez tirer parti de la laideur elle-même; de la vôtre, cela est
trop facile; tout le monde sait que Trenk, _la Gueule brûlée_, était
adoré des femmes; _de la sienne!_ Voilà qui est plus rare et plus
beau, mais que l'_association des idées_ rendra facile et naturel.
(Nous aurions pu citer Mirabeau, mais cela est très commun, et,
d'ailleurs, nous soupçonnons qu'il était d'une laideur sanguine, ce
qui nous est particulièrement antipathique.)--Je suppose votre idole
malade. Sa beauté a disparu sous l'affreuse croûte de la petite
vérole, comme la verdure sous les glaces de l'hiver. Encore ému
par les longues angoisses et les alternatives de la maladie, vous
contemplez avec tristesse le stigmate ineffaçable sur le corps de la
chère convalescente; vous entendez subitement résonner à vos oreilles
un air _mourant_ exécuté par l'archet délirant de Paganini, et cet
air sympathique vous parle de vous-même, et semble vous raconter tout
votre poème intérieur d'espérances perdues.--Dès lors, les traces de
petite vérole feront partie de votre bonheur et chanteront toujours
à votre regard attendri l'air mystérieux de Paganini. Elles seront
désormais non seulement un objet de douce sympathie, mais encore de
volupté physique, si toutefois vous êtes un de ces esprits sensibles
pour qui la beauté est surtout _la promesse_ du bonheur. C'est donc
surtout l'association des idées qui fait aimer les laides; car vous
risquez fort, si votre maîtresse grêlée vous trahit, de ne pouvoir vous
consoler qu'avec une femme grêlée.
Pour certains esprits plus curieux et plus blasés, la jouissance de
la laideur provient d'un sentiment encore plus mystérieux, qui est la
soif de l'inconnu, et le goût de l'horrible. C'est ce sentiment, dont
chacun porte en soi le germe plus ou moins développé, qui précipite
certains poètes dans les amphithéâtres et les cliniques, et les femmes
aux exécutions publiques. Je plaindrais vivement qui ne comprendrait
pas;--une harpe à qui manquerait une corde grave!
Quant à la faute d'orthographe qui, pour certains nigauds, fait partie
de la laideur morale, n'est-il pas superflu de vous expliquer comment
elle peut être tout un poème naïf de souvenirs et de jouissances!
Le charmant Alcibiade bégayait si bien, et l'enfance a de si divins
baragouinages! Gardez-vous donc, jeune adepte de la volupté,
d'enseigner le français à votre amie,--à moins qu'il ne faille être son
maître de français pour devenir son amant.
Il y a des gens qui rougissent d'avoir aimé une femme, le jour qu'ils
s'aperçoivent qu'elle est bête. Ceux-là sont des aliborons vaniteux,
faits pour brouter les chardons les plus impurs de la création, ou
les faveurs d'un bas-bleu. La bêtise est souvent l'ornement de la
beauté; c'est elle qui donne aux yeux cette limpidité morne des étangs
noirâtres, et ce calme hideux des mers tropicales. La bêtise est
toujours la conservation de la beauté; elle éloigne les rides; c'est
un cosmétique divin qui préserve nos idoles des morsures que la pensée
garde pour nous, vilains savants que nous sommes!
Il y en a qui en veulent à leurs maîtresses d'être prodigues. Ce sont
des Fesse-Mathieux, ou des républicains qui ignorent les premiers
principes d'économie politique. Les vices d'une grande nation sont sa
plus grande richesse.
D'autres, gens posés, déistes raisonnables et modérés, les juste-milieu
du dogme, qui enragent de voir leurs femmes se jeter dans la
dévotion.--Oh les maladroits, qui ne sauront jamais jouer d'aucun
instrument! Oh! les triples sots qui ne voient pas que la forme la plus
adorable que la religion puisse prendre,--est leur femme!--Un mari à
convertir, quelle pomme délicieuse! Le beau fruit défendu qu'une large
impiété,--dans une tumultueuse nuit d'hiver, au coin du feu, du vin et
des truffes, cantique muet du bonheur domestique, victoire remportée
sur la nature rigoureuse, qui semble elle-même blasphémer les dieux!
Je n'aurais pas fini de sitôt, si je voulais énumérer tous les beaux
et bons côtés de ce qu'on appelle vice et laideur morale; mais il
se présente souvent, pour les gens de cœur et d'intelligence, un
cas difficile et angoisseux comme une tragédie; c'est quand ils sont
pris entre le goût héréditaire et paternel de la moralité et le goût
tyrannique d'une femme qu'il faut mépriser. De nombreuses et ignobles
infidélités, des habitudes de bas lieu, de honteux secrets découverts
mal à propos vous inspirent de l'horreur pour l'idole, et il arrive
parfois que votre joie vous donne le frisson. Vous voilà fort empêché
dans vos raisonnements platoniques. La vertu et l'orgueil vous crient:
Fuis-la. La nature vous dit à l'oreille: Où la fuir? Alternatives
terribles où les âmes les plus fortes montrent toute l'insuffisance de
notre éducation philosophique. Les plus habiles, se voyant contraints
par la nature de jouer l'éternel roman de Manon Lescaut et de Leone
Leoni, se sont tirés d'affaire en disant que le mépris allait très bien
avec l'amour.--Je vais vous donner une recette bien simple qui non
seulement vous dispensera de ces honteuses justifications, mais encore
vous permettra de ne pas écorner votre idole, et de ne pas endommager
votre _cristallisation._ (Nous savons que tous nos lecteurs ont lu _le
Stendhal._)
Je suppose que l'héroïne de votre cœur, ayant abusé du _fas_ et du
_nefas_, est arrivée aux limites de la perdition, après avoir--dernière
infidélité, torture suprême!--essayé le pouvoir de ses charmes sur
ses geôliers et ses exécuteurs. (Ainsi que _L'Âne mort._) Irez-vous
abjurer si facilement l'idéal, ou, si la nature vous précipite, fidèle
et pleurant, dans les bras de cette pâle guillotinée, direz-vous avec
l'accent mortifié de la résignation: Le mépris et l'amour sont cousins
germains!--Non point; car ce sont là les paradoxes d'une âme timorée
et d'une intelligence obscure.--Dites hardiment, et avec la candeur
du vrai philosophe: «Moins scélérat, mon idéal n'eût pas été complet.
Je le contemple, et me soumets; d'une si puissante coquine la grande
Nature seule sait ce qu'elle veut faire. Bonheur et raison suprêmes!
absolu! résultante des contraires! Ormuzd et Arimane, vous êtes le
même!»
Et c'est ainsi, grâce à une vue plus synthétique des choses, que
l'admiration vous ramènera tout naturellement vers l'amour pur, ce
soleil dont l'intensité absorbe toutes les taches.
Rappelez-vous ceci, c'est surtout du paradoxe en amour qu'il faut
se garder. C'est la naïveté qui sauve, c'est la naïveté qui rend
heureux, votre maîtresse fut-elle laide comme la vieille Mab, la reine
des épouvantements! En général, pour les gens du monde,--un habile
moraliste l'a dit,--l'amour n'est que l'amour du jeu, l'amour des
combats. C'est un grand tort; il faut que l'amour soit l'amour; le
combat et le jeu ne sont permis que comme politique en cas d'amour.
Le tort le plus grave de la jeunesse moderne est de _se monter des
coups._ Bon nombre d'amoureux sont des malades imaginaires qui
dépensent beaucoup en pharmacopées, et payent grassement M. Fleurant
et M. Purgon, sans avoir les plaisirs et les privilèges d'une maladie
sincère. Notez bien qu'ils impatientent leur estomac par des drogues
absurdes, et usent en eux la faculté digestive d'amour.
Bien qu'il faille être de son siècle, gardez-vous bien de singer
l'illustre don Juan qui ne fut d'abord, selon Molière, qu'un
rude coquin, bien stylé et affilié à l'amour, aux crimes et aux
arguties,--puis est devenu, grâce à MM. Alfred de Musset et Théophile
Gautier, un flâneur _artistique_, courant après la perfection à travers
les mauvais lieux, et finalement n'est plus qu'un vieux dandy éreinté
de tous ses voyages, et le plus sot du monde auprès d'une honnête femme
bien éprise de son mari.
Règle sommaire et générale: en amour, gardez-vous de la _lune_ et des
_étoiles_, gardez-vous de la Vénus de Milo, des lacs, des guitares, des
échelles de cordes et de tous romans,--du plus beau du monde,--fût-il
écrit par Apollon lui-même!
Mais aimez bien, Vigoureusement, crânement, orientalement, férocement,
celle que vous aimez; que votre amour,--l'harmonie étant bien
comprise,--ne tourmente point l'amour d'un autre; que votre choix
ne trouble point l'état. Chez les Incas l'on aimait sa sœur;
contentez-vous de votre cousine. N'escaladez jamais les balcons,
n'insultez jamais la force publique; n'enlevez point à votre maîtresse
la douceur de croire aux dieux, et, quand vous raccompagnerez au
temple, sachez tremper convenablement vos doigts dans l'eau pure et
fraîche du bénitier.
Toute morale, témoignant de la bonne volonté des législateurs,--toute
religion étant une suprême consolation pour les affligés,--toute femme
étant un morceau de la femme essentielle,--l'amour étant la seule chose
qui vaille la peine de tourner un sonnet et de mettre du linge fin,--je
révère toutes ces choses plus que qui que ce soit, et je dénonce comme
calomniateur quiconque ferait de ce lambeau de morale un motif à signes
de croix et une pâture à scandale.--Morale chatoyante, n'est-ce pas?
Verres de couleur colorant trop peut-être l'éternelle lampe de vérité
qui brille au dedans?--Non pas, non pas.--Si j'avais voulu prouver
que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, le
lecteur aurait le droit de me dire, comme au _singe de génie_: tu es
un méchant! Mais j'ai voulu prouver que tout est pour le mieux dans le
plus mauvais des mondes possibles. Il me sera donc beaucoup pardonné,
parce que j'ai beaucoup aimé... mon lecteur... ou ma lectrice.